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Illuminisme chrétien

  • La double structure du Régime Ecossais Rectifié (RER)*

    1. Une culture de l’ambiguïté

    L’équivoque et le double sens sont l’apanage de la maçonnerie rectifiée depuis son premier essor. Cet héritage lui vient en droite ligne de la Stricte Observance Templière (SOT).

    En effet, dès les années 1760-1770, les « loges réunies et rectifiées selon la réforme de Dresde », sous les apparences convenues et rassurantes d’une franc-maçonnerie classique, préparaient en fait le candidat à découvrir, le jour venu, qu’il était en réalité entré dans l’Ordre du Temple. Le point nodal où s’articulait cette « révélation » était le 4ème grade, dit « Écossais vert », dont les rituels nous sont parvenus. On y annonçait au candidat qu’il allait être délivré « du joug de la maçonnerie symbolique » et que l’Ordre allait paraître à lui dans toute sa vérité. Admis enfin dans « l’Intérieur », dont le grade d’Écossais faisait alors partie, il pouvait avancer vers la chevalerie du Temple.

     

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    Symbole du 4ème grade du RER

     

    Cette dissimulation provisoire du vrai but de l’Ordre avait des conséquences sur les structures ou du moins sur leur présentation. L’expression « l’Intérieur » – là où se tenait le vrai pouvoir de l’Ordre – n’était pas un vain mot : il n’était pas connu de l’extérieur…

    En 1778, au Convent de Lyon, les Français entreprirent de revoir l’organisation de l’Ordre. On se souvient qu’ils y avaient été incités par au moins deux sortes de motifs :

    -          En premier lieu, remettre en cause la question de la filiation templière, trop douteuse et surtout trop embarrassante, voire compromettante en France ;

    -          En second lieu, mettre au net les relations entre les Frères, les Loges et les Supérieurs de l’Ordre, pour passer d’une culture aristocratique et militaire – celle des fondateurs allemands – à une culture plus spécifiquement maçonnique et communautaire – on ose à peine dire « démocratique » –, convenant mieux à une branche française surtout composée d’honnêtes bourgeois.

    Or, sur ces deux points, le Convent des Gaules ne put adopter de solution tranchée. On ne renonça pas entièrement aux liens avec l’Ordre du Temple [1] et l’on se borna à changer la dénomination des classes chevaleresques après en avoir réécrit les rituels : c’est la naissance des Chevaliers bienfaisants de la Cité Sainte.

    D’autre part, s’agissant de la nature du pouvoir exercé au sein de l’organisation, l Titre IV (« Du gouvernement de général l’Ordre ») en son article 1(« Nature du gouvernement »), le Code général des CBCS  est éloquent par son habileté :

    « Le Gouvernement de l'Ordre est aristocratique, les Chefs ne sont que les Président des Chapitres respectifs. Le Grand Maître général ne peut rien entreprendre sans les avis des Provinciaux. Le Maître provincial sans celui des Prieurs et des Préfets, les Préfets sans celui des Commandeurs et ceux-ci sans en avoir conféré avec les Chevaliers de leur district. Tous les Présidents d'assemblées, Maîtres provinciaux, grands Prieurs et Préfets ont toujours le droit après l'exposé de la matière fait par le Chancelier, la 1″ voix consultative et la dernière délibérative. »

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    On mesure toutes les ressources dialectiques des rédacteurs de ce petit chef d’œuvre d’équivoque. On explique benoîtement que le caractère « aristocratique » de l’Ordre signifie avant tout qu’il n’est en aucun cas monarchique. C’est bien sur cette alternative qu’on fait ici peser l’opposition et non sur l’alternative démocratique qui,  sans être mentionnée explicitement, remporte clairement la préférence des bourgeois lyonnais. Ces mêmes hommes, au demeurant, qui dès l’origine avaient déjà discuté des obligations financières envers l’Ordre avec la même ardeur que lorsqu’ils marchandaient l’impôt  dû au Roi de France...

     Sans vouloir ironiser, on pourrait dit que c’est là un trait typiquement rectifié : s’exprimer par antiphrase…

    2. Les structures originelles du Régime

    Les deux textes fondamentaux adoptés en 1778 en sont une parfaite illustration [2].

    Le Code maçonnique des loges réunies et rectifiées expose l’organisation générale de la partie maçonnique du Régime : aucune allusion n’y est faite à l’Ordre intérieur.

    Le RER se compose donc, selon ce document, de quatre grades – car le grade de Maître Écossais avait été retranché de l’Intérieur et rendu « ostensible », comme n’importe quel grade maçonnique à cette époque. Notons dès à présent cette particularité du RER sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre suivant : c’est un système maçonnique composé de quatre grades symboliques.

    L’organisation du Régime, si elle fait place à quelques dénominations alors peu usitées, demeure assez classique quoique très hiérarchisée. L’ensemble est placé sous l’autorité d’un Grand-Maître général et de Grands Maîtres nationaux présidant chacun un Grand Directoire national. On distingue en fait quatre échelons essentiels :

    -          Les grands Directoires provinciaux, la France comprenant trois Provinces, aux limites redéfinies par la Matricule nouvelle des provinces françaises adoptée par la Convent.  Deux de ces Provinces (la IIème dite d’Auvergne dont le siège est Lyon, et la IIIème dite d’Occitanie dont le siège est Bordeaux) lui sont propres, une autre (la Vème, de Bourgogne, dont le siège est à Strasbourg) s’étendant aux Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique) et à l’Helvétie.

    -          les Directoires Écossais au nombre de trois par Province et dont les ressorts géographiques sont également clairement stipulés par la Matricule. C’est à eux qu’il revient de constituer et de régir les loges de leur district. Ils comprennent un Président, le Visiteur du district et un Chancelier, tous inamovibles.

    -          les Grandes Loges Écossaises établies dans chaque district, comprenant notamment des Députés-Maîtres, dignitaires inamovibles, nommé par la Grande Loge écossaise et chargés d’inspecter  les Loges de leur arrondissement particulier.

    -          les loges réunies et rectifiées elles-mêmes, chacune dirigée par son Comité écossais composé exclusivement de tous les Maîtres écossais de la loge et présidé par le Vénérable-Maître choisi parmi eux.

    Le Code général des règlements de l’Ordre des CBCS, deuxième texte fondamental, semble décrire toute cette organisation selon le même plan mais avec une autre terminologie, comme s’il s’agissait de tout autre chose : il y a ainsi trois Grands Prieurés dans chacune des neuf Provinces. Chaque Grand Prieuré comprend six Préfectures. Pour constituer une Préfecture, il faut au moins trois Commanderies qui sont les cellules de base de l’Ordre, rassemblant les CBCS présents dans un lieu géographique donné.

    C’est alors que l’on peut lever l’équivoque de cette « double structure ». Il existe en effet des équivalences tacites mais parfaites entre les deux systèmes :

    -          Une Province correspond à un Grand Directoire provincial ;

    -          Un Grand Prieuré s’identifie à un Directoire Écossais ;

    -          Une Préfecture équivaut à une Grande Loge Écossaise.

    Seule la Commanderie, cellule de base de l’Ordre des CBCS telle que définie plus haut, n’a pas de strict équivalent « maçonnique ». Encore une fois, il ne s’agit pas ici de deux organismes identiques et parallèles mais d’un seul et même édifice qualifié de façon différente selon le point de vue qu’on adopte. Il en va de même pour les dignitaires du Régime : il faut ainsi retenir que le Président d’un Grand Directoire Écossais n’est autre qu’un Grand Prieur et que le Président d’une Grande Loge Écossaise [3] est en réalité un Préfet. Quant aux Députés-Maîtres des loges, ce sont, dans l’Ordre intérieur, des Commandeurs : s’ils président naturellement à leur Commanderie, leur autorité sur les loges dont ils sont à la fois les inspecteurs et les députés, n’est pas moindre. Les textes précisent même : « Chaque Loge lui adjoint tous les trois ans un Vénérable pour la gouverner sous son autorité»…

    Cette disposition initiale du Régime – et le mot « Régime » prend ici tout son sens – permet de comprendre  au moins deux choses.

     

     

     

    Premièrement, le caractère profondément hiérarchique du RER  –  ce qui ne veut pas dire autoritaire ou despotique –  était l’un des points qui avaient d’emblée séduit les premiers rectifiés français. Le RER, plus généralement, a hérité de cette image d’ordre, de netteté dans son organisation. Il s’y trouve,  en quelque sorte, une « tentation pyramidale » qui peut certes donner le vertige et même égarer, mais qui est aussi faite pour suggérer que le système, dans son ensemble, pris comme un tout que ses structures suggèrent, précisément, possède un sens profond et unique.

    Il faut cependant noter que cette organisation impressionnante ne fut jamais pleinement mise en place. Certes, les principaux dignitaires furent désignés mais les maigres troupes du RER, au XVIIIème siècle, lui donnèrent un peu l’aspect d’une « armée mexicaine » où de nombreux Frères étaient revêtus de multiples dignités. En outre, la Matricule décrit un réseau européen parfaitement illusoire. Même en France, jamais ce fantastique puzzle ne fut rempli, même au dixième…[4]

    Le deuxième point concerne l’histoire postérieure du RER. Après son éclipse du XIXème siècle, lors de la reconstitution française des années 1910, il eut d’emblée du mal à trouver sa place. Depuis le début du XIXème, en effet, une sorte de dogme s’était imposé, aussi bien en Angleterre qu’en France, tendant à séparer nettement grades bleus et hauts grades, au point même de ne parler de ces derniers qu’avec d’infinies précautions, avec un peu de crainte, comme de quelque chose de presque incongru.

    Or, telle n’était pas l’esprit de la franc-maçonnerie au XVIIIème siècle, où tous les grades étaient « ostensibles » et portés comme tels dans la loge, en un temps où, du reste, les trois grades bleus étaient généralement considérés comme étant sans réel intérêt [5].

    Si la SOT, puis le premier RER, « masquaient » l’Ordre intérieur sous des artifices de terminologie, ce n’était pas du tout dans l’optique moderne, mais uniquement parce que le but templier devait rester sinon secret du moins discret. Pour autant, il ne s’agissait nullement, à leurs yeux, de séparer le moins du monde les loges symboliques de l’Ordre chevaleresque. Bien au contraire, la « double structure » de l’Ordre permettait en fait, sans qu’on le sût vraiment, de placer les loges bleues sous le gouvernement de dignitaires nommés par l’Ordre intérieur !

    Au XXème siècle, les standards de la vie maçonnique n’autorisaient plus de tels montages. D’où la diversité des solutions adoptées depuis lors…et les innombrables quiproquos et querelles qu’elles ont suscités !

     



    * Ce post est très inspiré d'un chapitre du "Que sais-je ?" Le Rite Écossais Rectifié, que j'ai co-écrit avec Jean-Marc Pétillot, PUF, 2010.

     

    [1] Du reste, l’Acte de renonciation qui sera adopté en 1782 à Wilhelmsbad, ne sera pas non plus exempt d’ambiguïté…

    [2] Ils ont été reproduits en annexes du livre de J. Tourniac, Principes et problèmes spirituel du Rite Ecossais Rectifié et de sa chevalerie templière, Dervy, Paris, 1969.

    [3] Au début du XIXème siècle on parlera plutôt de « Régence Écossaise ».

    [4] Pour ne s’en tenir qu’au ressort géographique de la France d’alors, on pouvait théoriquement compter, selon la Matricule, 42 Préfectures correspondant à 126 Commanderies au moins…

    [5] Sur ce point, les rituels du RER les avaient considérablement enrichis mais en faisant d’eux une propédeutique qui devait conduire un jour où l’autre « à de meilleures choses ».

  • "Martinisme" et franc-maçonnerie : les équivoques spirituelles du Régime Ecossais rectifié (3)

    Je poursuis mon inventaire des problèmes et des équivoques que suscite encore en bien des esprits, le RER  dans ses rapports avec le "martinisme" (Voir les deux premières parties, 1, 2)

    La dernière opposition entre Martinès et Saint-Martin est plus subtile, plus nuancée mais pourtant plus significative et, me semble-t-il, elle a rarement été mentionnée – si elle l’a jamais été. Elle concerne le statut de la matière et du corps.

    martines-pasqually.jpegOn se souvient de la geste cosmogonique et anthropogonique que rapporte  Martinès dans son Traité – récit qui n’est qu’une glose de l’Ancien Testament et s’inspire en partie de la littérature midrashique, et notamment de Genèse Rabbah. Or, cette fresque mythique présente la condition de l’homme comme celle d’un prisonnier, jeté dans la matière en punition (Martinès dit « en pâtiment »), conséquence de sa faute (que Martinès appelle sa « prévarication »). De ce constat on a pu déduire, hâtivement et par erreur, je crois, que le martinèsisme était gnostique. Il ne fait pourtant que paraphraser toute la tradition vétéro-testamentaire, et que reprendre aussi, au passage, la fameuse allitération des pythagoriciens – « sôma, sèma », c’est à-dire, « le corps est un tombeau ». Nulle part Martinès, dans son Traité, ne laisse entendre que la matière est l’œuvre d’un Dieu mauvais, d’un Démiurge pervers qui veut nous tromper, s’opposant au Dieu bon qui aspirerait à ce que nous quittions la fange du monde.Jmaistre.jpg

    On ne peut ici que rappeler ce fameux mot de Joseph de Maistre  – qui s’y connaissait en matière d’orthodoxie –, disant des martinistes, qu’il avait bien connus, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg : « Souvent je les ai tenus moi-même tenus en pâtiment quand il m’arrivait de leur soutenir que ce qu’ils disaient de vrai n’était que les vérités du catéchisme couverts de mots étranges ». Gnose, assurément ; gnosticisme hétérodoxe, sûrement pas. C’est en tout cas ma conviction profonde.

    Mais il faut reconnaitre que les formules employées par Martinès sont frappantes et c’est ici que Saint-Martin, sans changer au fond la doctrine de son maître, lui apporte, notamment dans ses fameuses prières, un éclairage bien différent. Par exemple dans ce passage de sa première prière, où l’âme, depuis son exil terrestre, s’adresse à Dieu :

    « Abolis pour moi la région des images ; dissipe ces barrières fantastiques qui mettent une immense intervalle et une épaisse obscurité entre ta lumière et moi et qui m’obombrent de leurs ténèbres. » [1]

    Ces barrières sont pourtant bien de Dieu, mais pour le salut de l’homme. Selon Saint-Martin, qui nous donne une clé pour comprendre Martinès, la matière n’est donc pas une punition en elle-même, elle n’est pas mauvaise en soi, elle n’a même pas, à vrai dire, de réalité substantielle. Elle n’est qu’une idole, un prestige, un voile que Dieu ôtera un jour pour nous révéler sa gloire. Elle est ainsi, paradoxalement, le lieu et presque le moyen de notre futur salut. La perspective change alors entièrement.

    Or, c’est ici le lieu d’aborder le troisième et dernier sens que l’on conférait communément au mot « martinisme » à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème : il désignait tout simplement les maçons du Régime Ecossais Rectifié ! A cette aune, tous les maçons rectifiés seraient donc des martinistes sans forcément le savoir…

    Chacun comprend sans peine pourquoi on se permettait alors une telle généralisation – on pourrait dire une telle confusion. C’est évidement parce que chacun savait, plus ou moins, l’influence que la doctrine de Martinès avait exercé dans la fixation des rituels rectifiés des grades symboliques – surtout ceux de la dernière révision, tardivement opérée par Willermoz vers 1788 – et aussi la place considérable qu’occupaient ses enseignements, quelque peu mis en cohérence par Willermoz et ses amis, dans les Instructions de la Profession et le la Grande Profession, le Graal du RER à cette époque.

    J’ai longtemps soutenu, comme d’autres, cette vision simple et satisfaisante selon laquelle Willermoz, après la disparition de Martinès et la déroute des Elus Coëns, avait formaté les rituels du RER en y incluant subtilement la doctrine – une grille d’explication du symbolisme rectifié – mais en renonçant tout à fait à la théurgie. Puis, un jour, je me suis aperçu que cette analyse était en partie erronée.

    Dans une contribution qui me fut demandée, voici près de dix ans, pour le volume de Mélanges offerts à Antoine Faivre, un article intitulé « Le concept de parathéurgie chez J.-B. Willermoz et dans la maçonnerie rectifié », et auquel je me permets de renvoyer car il aborde quantité de sujets différents, j’avais pris, pour illustrer mon propos, l’exemple de la fonction de la matière dans le rituel d’ouverture de la loge rectifiée au premier grade. Cet essai ne faisait du reste que prolonger, en élargissant la perspective, l’étude majeure initiée par mon maître René Désaguliers, et qu’il me revint de compléter et de publier après lui, « Signification cosmologique des Lumières d’Ordre dans le Régime Ecossais Rectifié », publiée à l’époque par Renaissance Traditionnelle.


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    J’en rappelle lest points essentiels : l’illumination d’Ordre de la loge rectifiée, lors de l’ouverture des travaux, met en place la naissance de la matière selon le schéma martinèsiste, n’hésitant pas à faire des emprunts textuels, quoique non avoués, à plusieurs rituels coëns. C’est dire que cette matière subtile, impalpable – Martinès dit joliment : « spiritueuse » – devient le cadre même du travail maçonnique ou, plus précisément, la base à partir de laquelle le maçon rectifié doit s’élancer, à travers les grades et les classes du Régime, vers son sommet tout spirituel. Ainsi, dans le RER, grâce à Martinès et peut-être à Saint-Martin, par le ministère de Willermoz, la matière n’est pas un boulet qui nous retient dans le monde mais, si j’ose dire, une rampe de lancement vers le Ciel…

    J’ai alors proposé de nommer « parathéurgie » ce recours subtil, implicite et discret mais intentionnel, à des méthodes et des procédures relevant de la théurgie, dans un contexte qui est explicitement différent. Faite d’allusions, d’incursions brèves mais significatives dans le domaine « spiritueux », cette parathéurgie permet d’apporter à la réforme lyonnaise une interprétation en partie renouvelée, plus en cohérence avec ses antécédents martinésistes et montrant que le fil d’une certaine tradition théurgique n’avait été complètement coupée dans le RER.

    Au point où nous en sommes arrivés de notre examen, j’imagine que nombre de lecteurs se posent depuis déjà un moment une certaine question. La voici : « Mais pourquoi ne parle-t-il pas du martinisme au sens le plus immédiat du terme, celui auquel tout le monde pense spontanément : le martinisme de « l’Ordre martiniste » établi par Papus et ses amis à la fin du XIXème siècle ? »…

    J’y viens précisément, car tout vient à son heure. Comme on place un point d’orgue sur une partition. A cette différence que ce point d’orgue mériterait ici d’être un silence : tout simplement parce que le martinisme, dans le quatrième et dernier sens (moderne) que je viens d’évoquer, n’a pratiquement aucun rapport substantiel avec le Régime Ecossais Rectifié et très peu avec le martinèsisme.

    Je mesure que cette affirmation peut en attrister plus d’un – et en réjouir quelques autres ! Mais je crois aussi que les uns et les autres s’égarent un peu, quoique dans des directions différentes. C’est du reste cet ultime paradoxe qui mérite un bref commentaire.

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    Le martinisme qui nait avec Papus s’est formé dans la confusion, il a été pratiqué dans la confusion, et a semé la confusion dans nombre d’esprits mal informés. Que l’on me comprenne bien : le martinisme papusien est une voie initiatique que je respecte et qui mérite l’intérêt des « hommes de désir ». Pas davantage que le martinèsisme, et même bien moins encore, elle n’est gnostique, pas plus qu’elle n’est théurgique, du reste. Mais son compagnonnage historique avec le RER, classique depuis l’avant-Première Guerre mondiale, ne se justifie pas vraiment. Si ce martinisme de « dernière génération », pourrait-on dire, réclame la filiation spirituelle de Saint-Martin, il n’accorde pourtant à ses œuvres qu’une place assez mince, dans ses rituels en tout cas ; s’il suggère aussi un lien plus lointain encore avec Martinès, il ne porte guère sur ce qui paraissait essentiel aux yeux de ce dernier. C’est davantage par le contexte historique et intellectuel de sa naissance, je veux parler du mouvement occultiste de la fin du XIXème siècle, que l’Ordre martiniste prend tout son sens. C’est au demeurant une question complexe et passionnante, qui ne souffre pas les postures ni les jugements hâtifs.

    Il reste que, depuis des décennies, il y a eu beaucoup de martinistes rectifiés et beaucoup de rectifiés martinistes. Le patronage spirituel de Saint-Martin est leur dénominateur commun, lui qui, si tôt dans sa courte vie, s’était détourné des organisations actives et des structures rituelles !

    Chacun le comprendra : ce n’est donc pas ce sujet-là que j’ai voulu traiter, mais je ne pouvais le révéler qu’en fin d’exposé, pour la clarté des choses. Je pense résolument que le martinisme de Papus n’a pas sa place dans une loge rectifiée. C’est un dossier que l’on pourra du reste rouvrir maintes fois encore…

    Quel bilan provisoire tirer de ce survol ?

    Je m’en tiendrai à une seule idée que je souhaiterais mettre en avant et soumettre à la réflexion – je devrais dire : à la méditation collective. L’idée que le RER n’est pas achevé, loin de là ; l’idée qu’il est encore en cours de fondation et que la trame subtile qui permettra de poursuivre son édification se nomme « martinisme », au sens polyphonique que j’ai tenté de développer ici : on voit qu’il va bien au-delà de Martinès – sans pourtant le renier, ce qui relèverait du révisionnisme historique – et bien au-delà de Saint-Martin lui-même, mais avec son concours, puisqu’il inclut légitimement, sur son propre conseil, l’ancienne et fabuleuse tradition de la théosophie chrétienne.

    Je voudrais laisser le dernier mot à Joseph de Maistre, évoqué plus haut. Toujours dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, évoquant les « Illuminés », c’est-à-dire les martinistes, il les présente ainsi :

    « En premier lieu, je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon ; je dis seulement que tous ceux que j’ai connus, en France surtout, l’étaient ; leur dogme fondamental est que le Christianisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’est qu’une véritable loge bleue faite pour le vulgaire, mais qu’il dépend de l’homme de désir de s’élever de grade en grade jusqu’aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers Chrétiens qui étaient de véritables initiés. C’est ce que certains Allemands ont appelé le Christianisme transcendantal. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d’origénianisme et de philosophie hermétique sur une base chrétienne.

    Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu’il soit possible à l’homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d’avoir commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères. »

    Il faut ici, bien sûr, faire la part de l’ironie, du reste affectueuse, dans le propos de Maistre. Mais pourquoi ne pas prendre cette description comme un programme de travail pour le RER d’aujourd’hui ?



    [1] Dix prières de Louis-Clade de Saint-Martin, précédées de « Prier avec Saint-Martin » par Robert Amadou, Paris, Cariscript, 1987.

  • "Martinisme" et franc-maçonnerie : les équivoques spirituelles du Régime Ecossais Rectifié (2)

    Le deuxième contraste que je voudrais envisager, et qui précise celui que l’on vient d’évoquer, est celui qui oppose la théurgie à la mystique. Nous sommes ici sur un terrain plus affermi, et surtout dans une distinction plus classique.

    On pourrait aisément résumer en peu de mots cette différence : Martinès a écrit des rituels, prescrit des opérations ; Saint-Martin a écrit des prières et prêché la méditation solitaire et le contact personnel avec Dieu. Pourtant, les choses sont assurément plus complexes.

    See full size imageIl existe, en Occident, depuis au moins la Renaissance, une tradition assez bien documentée de ce que l’on nomme la « magie cérémonielle ». Entendons par là, non pas les sombres et parfois douteuses procédures des magiciens et des sorcières de campagne, puisant dans les Clavicules de Salomon et le Grand Albert – célèbres classiques du genre depuis le Moyen Age – les moyens de ravir la fiancée d’un ennemi, de faire périr son troupeau, ou plus simplement de lui « nouer l’aiguillette »…


    Par magie cérémonielle, il faut entendre un genre nouveau, dans le sillage de Cornelius Agrippa, Giordano Bruno ou John Dee, des célébrations qui n’ont pas d’objet particulier, qui ne cherchent aucun effet concret dans le moindre matériel, pas de manifestation hors du commun, mais visent cependant à établir avec la Surnature, l’Au-delà du monde immédiat, un rapport d’un type particulier, à faire vibrer si l’on peut dire, en accord avec l’un des grands principes de l’ésotérisme occidental qui dit que « Tout est Vivant », les harmonies secrètes qui tissent le monde subtil qui nous entoure. Le but est en quelque sorte faire naître en nous, de faire naître en l’opérateur, le sentiment réel de son immersion dans un monde qui va bien plus loin que les apparences, briser la surface des choses.

    Le sommet de cette magie cérémonielle est la théurgie qui ne vise à rien de moins que de convoquer Dieu – si l’on peut ainsi s’exprimer – ou du moins de rendre palpable la présence de ses Esprits les plus élevés. Dans quel but ? Uniquement pour vérifier leur présence, sentir leur proximité et, du même coup, constater leur amitié. C’est à cela que vise Martinès avec ses rituels compliqués. Il n’a jamais cherché, comme tant de charlatans, à fabriquer des philtres d’amour ni à favoriser ses affaires par des procédés occultes – ses affaires furent du reste calamiteuses et ses finances catastrophiques tout au long de sa vie. Ce qu’il ambitionne, c’est de susciter la présence intime et vécue du Divin. Expérience au demeurant strictement personnelle et privée puisque les effets lumineux et sonores qui, selon lui, attestaient du succès des opérations, étaient exclusivement réservés à l’opérateur, les autres personnes présentes ne percevant rien. On voit que cette théurgie toute intérieure est bien éloignée de la magie vulgaire. Elle a presque la valeur d’une expérience mystique.


    Schéma


    Tracé d'opération des Elus Coëns


    Et c’est ici que Saint-Martin, si l’on veut bien y prendre garde, n’est pas si éloigné qu’on le croirait de son Maître Martinès. Voyons cela de plus près.

    De même qu’il existe en Occident une tradition de la magie vulgaire, je l’ai dit, il existe une tradition encore plus brillante de la mystique extatique, faite de transes et de convulsions, d’états seconds, de poings tordus et d’yeux révulsés – pour ne pas parler des troublants émois de Thérèse d’Avila, le cœur transpercé par le dard d’un petit ange et éprouvant alors une délicieuse torpeur où, disait-elle, « le corps lui-même a sa part », expérience dont la célèbre statue du Bernin, à Rome, a parfaitement saisi la nature…

    Mais la mystique de Saint-Martin ne se situe assurément pas dans ce registre là – de même que la magie de son Maître avait peu à voir avec celle de Harry Potter ! Si la théurgie de Martinès est une magie cérémonielle, on pourrait dire que la mystique de Saint-Martin est une méditation ritualisée.

    Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut dire par là, mais cette idée me parait importante. Saint-Martin s’est incontestablement, après la mort de Martinès, éloigné de la théurgie et de ses rituels –même des simples rituels maçonniques rectifiés, puisqu’il n’a pratiquement plus participé à aucune loge ni à aucun autre niveau de l’Ordre rectifié à partir de cette époque. Mais, pour autant, il ne s’est pas réfugié dans une pure introspection. Ce serait une profonde erreur que de croire, influencé par le mot de Papus qualifiant cela de « voie cardiaque » – une terminologie anatomique qui trahit le médecin de formation – que Saint-Martin se serait livré à une sorte de délectation morose, de vague prière un peu larmoyante, comme son siècle en avait la spécialité.

    Saint-Martin, après Martinès, n’est pas resté longtemps orphelin. Il a trouvé un père de substitution, son deuxième maître. Il s’agit de Jacob Boehme. Et cette découvert est essentielle car c’est une clé pour comprendre Saint-Martin – et à travers lui, qui s’est qualifié de « coën » jusqu’à la fin de ses jours, pour saisir le sens nouveau qu’il a donné, en toute connaissance de cause, lui le disciple du premier rang, à la doctrine spirituelle de son premier maître.


    Mysterium

    Illustration des œuvres de jacob Boehme

    Avec Jacob Boehme, ce n’est de plus de théurgie qu’il faut parler, mais de théosophie : la nuance est d’importance mais surtout la mutation est révélatrice. Je ne crois pas, en l’occurrence, qu’il s’agisse d’un reniement. Je pense qu’il y a là comme un accomplissement. Boehme, à qui Saint-Martin consacrera les 15 dernières années de sa vie, quant il n’en avait donné qu’une demi-douzaine à son Maître ; Boehme dont il traduira le premier les œuvres en français après voir tout exprès appris l’allemand pour cette seule raison ; Boehme, enfin, dont Saint-Martin dira qu’il fallait non point l’opposer mais l’unir à Martinès, et chez qui il retrouvait non seulement toutes les doctrines de ce dernier mais dont il pensait qu’il l’avait dépassé en ampleur et en profondeur. Quel extraordinaire aveu !

    Ce point, qui nécessiterait de longs développements, a encore été trop négligé dans les milieux rectifiés. Or, Saint-Martin le dit avec force et netteté : dans cette voie spirituelle particulière, la théosophie de Boehme est à la fois une source et un aboutissement. Et comme toute théosophie, elle se nourrit moins de rituels et d’invocations que d’images et de signes, visualisés, médités, intériorisés. C’est la voie des médiations et de l’imagination active dont Antoine Faivre nous a dit, dans sa fameuse typologie des invariants de l’ésotérisme, qu’elle en est précisément l’une des composantes essentielles. J'y reviendrai. (à suivre)