17 septembre 2014

Une note en passant, sur "l'athée stupide et le libertin irréligieux"...

Non, rassurez-vous, je n'ai pas l'intention de contribuer à mon tour à cet exercice de casuistique maçonnique, qui a fait couler tant d'encre inutile, et qui consiste à tenter de démontrer, après tant d'autres, que quand le Titre Ier des Constitutions de 1723 exclut "l'athée stupide et le libertin irréligieux", il n'interdit en fait nullement d'être...athée ou irréligieux !

Il y a des francs-maçons qui aiment manier le paradoxe jusqu'à l'absurde. Il ne sert à rien de tenter de les en dissuader. Mais, en réalité, où est le problème ?

Il tient en peu de mots : nombre de francs-maçons; "libéraux", "adogmatiques", "humanistes", "laïques", etc., toutes positions philosophiques et morales - voire religieuses : par exemple, je suis personnellement un protestant...libéral ! - parfaitement respectables au demeurant, doivent concilier l'inconciliable : fonder leur conviction agnostique et positiviste dans une tradition remontant à plus de trois siècles, laquelle s'origine dans un corpus biblique et s'est forgée dans un milieu unanimement chrétien et plus spécialement protestant...

La seule voie possible, disons-le clairement,  est alors la mauvaise foi (sans jeu de mots !) - plus ou moins délibérée - ou le négationnisme pur et simple. Il reste que les arguments et les contre-arguments s’échangent  à l'infini sans profit aucun. C'est un vrai dialogue de sourds.

On a beau souligner l'invraisemblance absolue d'une conception même vaguement déiste soutenue, dans un texte public, par un pasteur presbytérien (Anderson) et un ministre de l’Église d'Angleterre (Désaguliers) - le premier ayant laissé un violent pamphlet contre les "anti-trinitaires" et le second deux sermons théologiquement très sages -, il y a toujours des esprits pour nier les évidences et ignorer résolument les contextes historiques. On glosera à perte de vue sur "l'athée intelligent" qui s'oppose à "l'athée stupide" - lequel, nous fait-on finement observer, n'est d'ailleurs pas le "stupide athée": outre que cette inversion n'a aucun sens en anglais, cela voudrait-il dire qu'on peut aussi envisager un "libertin religieux" ?!...

Donc, ne discutons pas car cette voie, encore une fois, est sans issue.

Je veux simplement verser une pièce au dossier.

 

 

Anderson Frontispice double.jpg

 

Je répète régulièrement, dans des planches ou des conférences que je fais ici où là, que le travail d'un historien consiste souvent à lire des choses qui, dans 95% des cas, n'ont pas beaucoup d'intérêt, mais qui, parfois, apportent subitement des lumières sans pareille sur des situation obscures...parce que personne ne les a jamais vraiment lues. Ce qui nous occupe ici en est un bon exemple.

La querelle sur le Titre Ier renvoie, peu à prou, à celle du "vocable de Grand Architecte de l'Univers"...qui serait un symbole, déjà, pour Anderson et ses amis.

Malheureusement, le texte des Constitutions dit exactement le contraire. Ce vénérable volume compte 91 pages de texte et l'on pense pouvoir régler la question en citant une traduction française, parfois fautive ou tendancieuse, d'un passage de 11 lignes à la page 50...

Je propose, quant à moi, de TOUT LIRE. ce qui n'est pas facile car cet ouvrage est rédigé en anglais du XVIIIe siècle, et surtout dans un style assez exécrable, mais il suffit, pour apporter une petite pierre à la question "Que pensaient Anderson et Désaguliers du GADL'U ?", de se pencher sur la page 1 ! C'est le début de l'histoire de la maçonnerie - largement fabuleuse et légendaire - qui couvre les 48 premières pages du livre.

Voici ce qu'on y lit (ce sont les premières lignes !):

 

"Adam, notre premier parent, fut créé à l'image de Dieu, le Grand Architecte de l'Univers [...]" [1]

 

Ce n’est pas bouleversant, on s'y attendait, mais cela nous rappelle une chose simple : avant de se lancer dans des interprétations hasardeuses, lisons l'intégralité des sources. La découverte est stupéfiante de banalité : Anderson ainsi que Désaguliers étaient chrétiens, membres d'un clergé, croyaient en Dieu, et plaçaient Dieu - qu'ils nommaient en maçonnerie, comme beaucoup d'autres avant eux, le Grand Architecte - au sommet de "l’édifice maçonnique". La maçonnerie anglo-saxonne  (90% des effectifs mondiaux) n' a jamais varié sur ce point. Qu'on remise aussi toutes les pénibles digressions sur le sens de "Supreme Being" dans cette sphère maçonnique - et dans les Basic Principles notamment : c'est Dieu, Britanniques et Américains n'en doutent pas un instant.

Je me souviens qu'un jour, Brent Morris, un haut dignitaire du Suprême Conseil de la Juridiction Sud du Scottish Rite des USA, fin connaisseur de l’histoire de la maçonnerie - et membre de la loge Quatuor Coronati de Londres - me disait, alors que j'évoquais devant lui en souriant les contorsions intellectuelles de certains maçons français devant ces notions :

"Roger, I can't understand them. The question is very simple: do you believe in God ? YES or NO ?"

Qu'on ne se méprenne pas : je comprends et, pour ma part, j'admets parfaitement que des courants maçonniques aient évolué par rapport à ce schéma initial. Il n'y aucune honte à cela ! On peut l’expliquer et le justifier de mille manières. De même que l'on peut, avec autant de légitimité, comme je le fais moi-même à titre personnel, préférer une maçonnerie qui demeure fondée sur la foi en Dieu et désigne au travail maçonnique une perspective transcendante. Là n'est pas la question.

Mais n'essayons pas de réécrire l'histoire comme de mauvais élèves, parce que nous ne l'avons simplement  jamais sérieusement étudiée !

Et quelque chose me dit qu’en faisant de l'histoire, je n'ai pas abandonné certains faux débats - et certaines équivoques tragiques - qui, sur fond d'inculture maçonnique et de regrettables non-dits, ont cours dans le paysage maçonnique français depuis quelques mois...

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[1] Et plus loin, pp. 24-25, Jésus-Christ est qualifié de "MESSIE de Dieu, le Grand Architecte de l’Église"....

Petite histoire des rituels maçonniques "égyptiens" (2)

Je reprends ici le fil interrompu par "l'actualité" d'une narration dont la première partie est ici.

 

4. L’ère Ambelain. 

Détenteur de multiples grades maçonniques dans plusieurs Rites (REAA, mais aussi RER et naturellement Rites égyptiens), mais aussi dans les traditions martinistes ou rosicruciennes, Robert Ambelain a conduit cette évolution à son sommet. Si son apport aux rituels des hauts grades n’est pas très original, on retiendra surtout ici sa refonte complète des rituels et des cérémonies des trois premiers – à partir d’un prétendu « manuscrit de 1824 » qui n’a jamais existé que dans son imagination fertile. Tous les rituels modernes des Rites égyptiens pour les grades symboliques en proviennent, avec d’inévitables variantes de détail.

Les rituels qui furent publiés suite à la décision du Convent international tenu à Paris en 1965 [1] marquent une rupture nette avec tous les rituels antérieurs des grades bleus, tant pour le Rite de Memphis que pour celui de Misraïm. Seul l’état de déshérence où se trouvaient les Rites égyptiens lorsque Robert Ambelain en reçut le dépôt de Charles Dupont, en 1960, a sans doute permis une reformulation aussi radicale. Rappelons encore une fois qu’au moment de leur premier essor, les Rites égyptiens apparurent comme des variations sur le Rite Écossais. Les rituels de la période « occultiste », évoquée précédemment, étaient presque toujours inspirés du REAA, sans doute considéré comme « plus initiatique » car les rituels du Rite Français alors disponibles étaient d’une assez grande pauvreté, surtout après les réformes intervenues entre 1887 et 1907 au GODF, notamment sous l’influence d’Amiable ou de Blatin.

 

ambelain.jpg

Robert Ambelain (1907-1997)

Une fascinante complexité...

 

Avec les rituels de Robert Ambelain, tout change. Le plan de la loge revient au schéma de base des « Modernes », c’est-à-dire au plus ancien schéma symbolique de la maçonnerie spéculative : celui de la première Grande Loge de 1717, qui est aussi celui du Rite Français – mais ce changement avait déjà été opéré par Marconis à partir de 1849 apparemment et semble avoir été assez généralement repris après lui. En revanche la disposition de chandeliers est bien celle des Rites Écossais du XVIIIème siècle (une variante du Rite Moderne) : nord-est, sud-est, sud-ouest. Mais c’est dans des détails plus discrets qu’une influence nouvelle se fait sentir : une chandelle apparait sur le plateau du Secrétaire, le Vénérable tient son épée pointe haute, le pommeau contre son plateau, certaines formules sont reprises dans l’invocation qui accompagne la chaine d’union. Il est facile de trouver la source de tous ces emprunts : c’est le RER !...

Détenteur de tous les grades de ce système maçonnique d’inspiration chrétienne et d’esprit mystique, lié à la tradition martiniste du XVIIIème siècle à laquelle il était lui-même très attaché, Ambelain y avait puisé les éléments essentiels de sa régénération des rituels égyptiens des trois premiers grades, au risque de méconnaître que certains aspects des rituels du RER n’ont de sens que dans le cadre très particulier de la doctrine qui imprègne ce régime maçonnique. [2] Ces emprunts demeurent du reste de portée limitée, les détails des cérémonies de réception aux trois premiers grades reprenant par ailleurs le schéma assez classique du REAA et ignorant les nombreuses spécificités des rituels rectifiés. Seul « l’Autel du Naos », si caractéristique de nos jours des loges de Rite Égyptien, laisse encore persister un lien avec les plus anciens rituels, ceux de 1820 et de 1839.

5. Le retour des grades égyptiens.

La question des hauts grades n’avait guère préoccupé Robert Ambelain, hormis le fait qu’il avait composé, en combinant des filiations maçonniques et autres (martinistes, martinésistes, rosicruciennes et gnostiques), une impressionnante pyramide de voies initiatiques et de grades. Pour l’essentiel, l’échelle égyptienne se limitait aux grades classiques du REAA (9ème, 14ème, 18ème, 30ème, 33ème)[3], si l’on met à part le 90ème et le 95ème (souvent qualifiés de « grades hermétiques ») – ainsi que le 66ème, sporadiquement conféré selon la formule établie par Bricaud. Ce schéma demeure à ce jour celui des principales obédiences égyptiennes.

C’est dire l’importance et la nouveauté considérable de la renaissance des grades spécifiquement égyptiens, survenue lors de la création en 1999 du Grand Ordre Égyptien du Grand Orient de France. S’appuyant sur l’échelle en 33 grades du Rite Primitif de Yarker, cette juridiction a procédé à une refonte majeure et à la réécriture soigneuse de quatre grades typiques de l’échelle égyptienne. Cette mutation constitue-t-elle un tournant majeur, appelé à influencer toute la communauté maçonnique égyptienne ? Seul l’avenir le dira. Système paradoxalement à la fois déjà ancien de près de deux siècles, et pourtant encore jeune, l’échelle des grades égyptiens connaîtra sans doute sur la forme comme sur le fond d’autres évolutions.

Gageons que l’histoire des rituels égyptiens, que nous avons esquissée ici, est donc loin d’être achevée.



[1] Rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm. Cérémonies et rituels de la maçonnerie symbolique, présentés et commentés par Robert Ambelain, Paris, N. Bussière, 1967.

[2] Cf. R. Dachez, J.M. Pétillot, Le Rite Ecossais Rectifié, « Que-sais-je ? » n° 3885, PUF, 2010.

[3] Rappelons que la pratique du 4ème grade (Maître secret) comme grade d’entrée dans les hauts grades du REAA ne s’est généralisée en France qu’au cours des décennies récentes. La plupart des juridictions égyptiennes, qui en fait pratiquent le REAA, se sont généralement alignées sur cette position.

09 septembre 2014

Ce qui est Ecossais n'est pas Ancien...

Je n'ai pas pour habitude, comme je l'écrivais encore hier, de rentrer dans les "polémiques" que d'aucuns créent artificiellement, depuis deux ans, pour se donner une contenance et travailler à "l'unité maçonnique française" (sic). Je ne suis pas non plus le plumitif d'une Obédience plutôt que d'une autre - même pas de la mienne !...

Mais quand un aimable blogueur, un ami de longue date au demeurant, joue à l'historien de service - certains diraient : "un historien à nous" -, alors là, pardonnez-moi, mais mon sang d'universitaire ne fait qu'un tour ! Je veux bien qu'on défende toutes les positions philosophiques ou maçonniques, et cela m’indiffère totalement -" ça nourrit le débat", comme on dit aujourd'hui quand on ne sait plus quoi dire - , mais falsifier grossièrement l'histoire par incompétence et pour se mettre maladroitement au service d'une cause de politique maçonnique, c'est juste un peu trop.

 

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La plus ancienne maçonnerie bleue est celle des Modernes :  la seule qui ait été connue et pratiquée en France au XVIIIème siècle

 

De quoi s'agit-il ?

Il parait que les Rites Écossais d'avant la Révolution ne seraient pas des Rites "modernes" - entendons : des rites dont les loges bleues respectent le schéma de la plus ancienne maçonnerie attestée, celle de la Grande Loge de Londres, fondée en 1717, dite des "Modernes" par dérision - et par antiphrase ! - par les "Anciens" autoproclamés...qui venaient d'apparaitre, en 1751.  Voyons cela...

Bien, tout ce que nous venons de voir concerne l'Angleterre. Première constatation : jamais le Rite Ancien n'a été connu, de près ou de loin, en France avant 1804. Ça fait plaisir ou pas, mais c'est un fait.

Ensuite, oui, les Rites Écossais des loges bleues "écossaises" d'avant la Révolution étaient des variantes du Rite des Modernes. Tous les marqueurs y étaient : la position des Surveillants, l'ordre des mots J et B, l'existence du tableau au centre de la loge (inconnu des Anciens). La seule différence résidait dans le positionnement des "trois grands piliers" en lieu et place des "trois grands chandeliers" du Rite Moderne, mais cela n'a rien à voir avec les Anciens, d'une part et, ensuite...il suffit de relire ce post pour constater que le ternaire Sagesse-Force-Beauté a toujours été présent dans toutes les loges, y compris et notamment dans celles des Modernes, sous une forme un peu différente. (1)

Il n'y a malheureusement aucun doute : les Rites Écossais du XVIIIème siècle, en loge bleue, ne que sont que des variantes mineures du Rite Moderne.

Mais notre historien "amateur-à-nous" commet une autre confusion, encore plus énorme.

Il nous dit que les Frères des "hauts grades" portaient leurs décors du plus haut grade en loge bleue - ce qui fut souvent vrai - et semble penser que tous pratiquaient par conséquent en loge bleue un "Rite Écossais"...

Patatras... Il ne faut pas aventurer dans les sentiers que l'on ne connait pas. Au XVIIIème siècle les loges "bleues écossaises" sont apparues dans le dernier quart du siècle, elles ont été marginales, extrêmement minoritaires - et pour la plupart ont conclu des traités d'alliance avec le GODF avant de s'y intégrer au début du XIXème siècle. L'immense majorité des Frères qui, depuis la fin des années 1730, possédaient et pratiquaient des "hauts grades écossais" en France, pratiquaient en loge bleue le Rite Moderne (pas du tout écossais), celui que l’on nommera, au XIXème siècle, le Rite Français. Celui de Louis de Clermont ou de Morin. Et, à partir de 1773, celui du Grand Orient comme celui de la Grande Loge de Clermont...qui pratiquaient tous deux exactement les mêmes rituels ! (Oui, je sais : il y a des "dignitaires écossais" qui ont du mal à avaler cette pilule).

Que l'on me comprenne bien : contrairement à ce que disent ceux qui oublient de penser avant d'écrire, je me moque des petites querelles obédientielles et je souhaite aux Frères et aux Sœurs, "confédérés" ou non, de vivre la maçonnerie qu'ils aiment...à condition de ne pas empoisonner la vie des autres, ni de passer leur temps à leur faire la leçon. C'est fatigant et discourtois. Surtout pour dire des sottises...

Pour le reste, il y a bien encore, de nos jours, des adorateurs de la terre plate, pourquoi pas d'autre chose ? Le négationnisme maçonnique a encore de beaux jours devant lui....

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(1)  Je me permets de renvoyer, sur cette question sérieuse et complexe qui vaut mieux qu'un galimatias incohérent, au livre majeur de mon maître René Désaguliers, Les trois grands piliers de la franc-maçonnerie, Paris, 1963-2011 (2ème édition entièrement refondue par R. Dachez).