07 novembre 2014

La Charité maçonnique ?

C’est Paul qui, le premier, dans son inoubliable Epitre (ICorinthiens 13, 13) énonce ce ternaire essentiel à toute la pensée chrétienne, ce que la tradition postérieure nommera les trois vertus théologales : foi, espérance, et charité.

Le dernier mot est aujourd’hui dévalué aux yeux de beaucoup et c’est sans doute pourquoi les traductions récentes ont remplacé le mot « charité » (lat. caritas) par celui « d’amour » qui tend à traduire plus justement le mot grec d’origine (car les Evangiles ont été rédigés en grec, ne l’oublions pas !), à savoir agapè.

Le mot agapè est utilisé pour la première fois par Paul, justement, pour désigner cette forme d’amour qui n’est ni l’amour sensuel, charnel (eros), ni l’amitié (philia). L’agapè, l’amour fraternel qui introduit entre les êtres une communauté spirituelle, une fraternité de l’âme et de l’esprit.

Mais cette substitution est souvent ignorée par ceux qui, éloignés de toute tradition religieuse, oubliés des subtilités textuelles des Ecritures, ne voient le mot « charité » que sous sa caricature : tout un vieux passé ressurgit alors, fait de bienveillance paternaliste sur fond d’ouvroirs paroissiaux ou des dames patronnesses « font la charité » à de « dignes pauvres » et maintiennent par cette sollicitude jugée suspecte une distance sociale et surtout un état de sujétion qui préserve la place des riches et celle des pauvres…

Tout n’est pas faux dans ce portrait à charge, au demeurant. On préfère aujourd’hui, notamment dans certains milieux maçonniques « adogmatiques », le mot de « solidarité ». C’est du reste devenu un des lieux communs du discours politiquement correct. C’est aussi un très joli mot, puissant et généreux. Mais on pardonnera, je l'espère, au maçon chrétien que je suis, de lui préférer encore le mot amour…

L’agape, en souvenir de celle, fondamentale, qui réunit pour un banquet éternel le Christ et ses Apôtres, est une notion familière aux francs-maçons : elle fut introduite par le grade de Rose-Croix qui, précisément, célèbre à la fois les trois vertus théologales et évoque la Cène pascale…

 

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Il est de très nombreux pays dans le monde ou la franc-maçonnerie n’a pas pour vocation essentielle et fondamentale de « changer le monde », de réformer la société ou de disserter sur l’avenir de l’éducation ou de la protection sociale – tous sujets importants pour tout citoyen et qui méritent en effet une attention soutenue. Pour la très grande majorité des francs-maçons de la planète, outre sa vocation initiatique et morale, la maçonnerie a pour « face visible », la charité…

Les Charities, c’est-à-dire les organisations de bienfaisance satellites des Grandes Loges ont, notamment dans le monde anglo-saxon, une importance considérable. Des sommes énormes y sont collectées chaque année pour soutenir des fondations de recherche, des hôpitaux, des associations caritatives aux spécialisations diverses – car la détresse humaine est en effet d’une variété infinie. Les francs-maçons anglo-saxons organisent volontiers des Charity Dinners  au cours desquels en « surpayant » volontairement l’assiette que l’on vous présente, on donne des fonds pour financer ces actions concrètes.

La condescendance dont témoignent parfois certains maçons français « engagés », à l’égard des maçonneries anglo-saxonnes « qui ne travaillent pas », qui « ne font que du rituel », a quelque chose d’assez consternant. Outre que c’est une vision très simpliste de la réelle complexité de ce monde qu’ils ignorent en fait, c’est surtout faire bon marché de cet engagement coûteux et volontaire pour diminuer effectivement – et pas seulement en énonçant de grands principes – les souffrances humaines et dont les francs-maçons, dans de très nombreux pays, tirent une légitime fierté.

 

 

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La Grande Loge Traditionnelle et Symbolique Opéra (GLTSO) est, à ma connaissance, la seule organisation maçonnique en France à susciter ce genre de manifestation. Son prochain Gala de Charité – le mot n’a pas été évité ! – aura lieu à Paris le vendredi 14 novembre prochain. Je ne saurais trop recommander à ceux et celles d’entre vous qui sont sensibles, surtout par les temps qui courent, à cette aspect de la vie maçonnique, de s’inscrire non seulement pour passer en fraternelle compagnie une joyeuse et sympathique soirée, mais aussi pour faire en sorte que leurs réjouissances d’un soir aide à soulager des souffrances réelles. La GLTSO soutient notamment la Chaine de l’Espoir, une organisation médicale qui permet à des enfants porteurs de graves malformations cardiaques et qui résident dans des pays où les moyens chirurgicaux font cruellement défaut, d’être gratuitement pris en charge et soignés.

 

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24 octobre 2014

Deux livres pour les (courtes) vacances....

Puisque certain(e)s d'entre vous vont peut-être prendre un repos de quelques jours, je vous conseille d'emporter deux livres dans vos bagages...

 

Le premier est celui de mon ami, vieux compagnon d'étude et de recherche depuis plus de vingt ans ans, Pierre Mollier. Avec Curiosités maçonniques, il nous invite à une déambulation improbable parmi les singularités, les histoires inimaginables que la maçonnerie, en trois siècles d'existence, a laissées sur son chemin.

De l'affaire Pincemaille, une ahurissante divulgation maçonnique en France dans les années 1760, aux rapports imprévus entre les fouriéristes et la franc-maçonnerie, en passant par le Convent des Philalèthes (1785, l'héraldique maçonnique et...la Légion d’honneur !...un trajet original en dix-sept chapitres qui se dégustent comme de petites gourmandises de l’érudition maçonnique, à la fois enrichissantes et parfois presque comiques.

 

 

Pierre est l'un des historiens les plus respectés du domaine maçonnique français. Sa probité de chercheur ne fait aucun doute - même si le produit de ses travaux vient à contredire parfois son sentiment propre. En cela, il n'est en effet "l'historien de personne", et la reconnaissance unanime dont il jouit sur le plan international, notamment de la part de l'érudition maçonnique anglo-saxonne, le prouve suffisamment.

J'en profite pour vous recommander son site, Rassembler ce qui est épars (http://pierremollier.wordpress.com)

Pierre Mollier signera son nouveau livre au 12ème Salon maçonnique du Livre, les 15 et 16 novembre prochain à Paris, sous l'égide de l'Institut Maçonnique de France, dans les locaux de la Fédération française du Droit Humain.

 

M'autorisera-t-on aussi un peu d'auto-promotion ? Alors, je vous signale un petit opus que je viens de publier chez Conform, comme premier volume de la nouvelle collection "Pollen maçonnique" : La chambre du Milieu.

Ne vous attendez pas à de pénibles considérations sur le "symbolisme" du troisième grade ni sur les subtilités de la tenue administrative d'une loge de Maitres  ! Je me suis efforcé d’illustrer, sur un sujet à la fois important et très mal connu, les apports de la méthode historico-critique - en lieu et place de ce que je nomme parfois malicieusement le "délire symbolico-maniaque".

 

 

Beaucoup de surprises à attendre, car la Chambre du Milieu n'est pas forcément ce que l'on pense. Je vous laisse le découvrir et vous livre en primeur l'Introduction du livre :

 

Une « Chambre introuvable »…

 

La « Chambre du Milieu » est, au sein de la franc-maçonnerie, l’un des premiers lieux singuliers que rencontre un franc-maçon, dans les premières années de sa carrière. Endroit familier du paysage maçonnique quotidien, la Chambre du Milieu est pourtant une illustre inconnue…

Son introduction dans la franc-maçonnerie spéculative n’est pas séparable des conditions dans lesquelles le grade de Maître en est venu à se distinguer des deux autres grades « symboliques », dans les années 1725-1730, en Angleterre. Point n’est donc besoin, pour en définir l’origine, de recourir, comme tant d’auteurs maçonniques aventureux, à « l’Invariable Milieu » de la tradition chinoise, ou au « juste milieu » de la sagesse des peuples ! On ne remonte pas à la signification première des symboles et des rites maçonniques en usant de rapprochements phonétiques approximatifs et d’improbables étymologies lacaniennes...

La nature même de cette Chambre est aujourd’hui obscure pour nombre de francs-maçons : est-ce le lieu où l’on reçoit rituellement les Maîtres, ou le simple rassemblement administratif de ces derniers lorsqu’ils traitent des principaux problèmes d’une loge – ou les deux ? Est-on encore dans la Chambre du Milieu lorsqu’on se penche sur les troublantes énigmes d’un règlement général ou que l’on débat du taux de la cotisation ? « Mes Frères, mes Sœurs, l’heure est grave : faisons une Chambre du Milieu » !

A force de ne plus très bien savoir de quoi l’on parle – ni où l’on parle – on court grandement le risque d’employer un mot ou une expression à tort et à travers. C’est par ce jeu de méprises successives et de contre-emplois que le contenu même de la franc-maçonnerie en vient à ne plus vouloir dire grand-chose.

Or, il ne faut pas méconnaître que l’apparition – tardive – de la Chambre du Milieu marque un tournant essentiel de la franc-maçonnerie symbolique, à la fois sur le plan historique – elle traduit la constitution d’un système définitif en trois grades – et sur le plan initiatique : avec elle, c’est tout l’édifice traditionnel de la franc-maçonnerie qui a pris un sens radicalement nouveau. En replaçant nos pas dans ceux de nos devanciers, nos Frères anglais du début du XVIIIème siècle qui ont conçu cette architecture et nous l’ont léguée, nous allons faire, chemin faisant,  des découvertes assez surprenantes. A commencer par celle-ci : en Angleterre, depuis son origine et jusqu’à nos jours, la Chambre du Milieu n’a jamais été – et n’est toujours pas – au troisième grade, mais au deuxième : c’est là qu’est reçu un Compagnon ! Ou celle-ci encore : il n’y a  pas une seule Chambre du Milieu, mais en réalité il y en a deux…

Mon but, dans ce petit ouvrage, n’est donc pas de proposer une « savante » et pénible exégèse de la Chambre du Milieu, mais de fournir à tous les francs-maçons curieux des éléments pour comprendre.  D’un siècle à l’autre, d’un pays à l’autre, d’un Rite à l’autre, j’aimerais ainsi leur fournir un guide pour aller à la recherche de cette « Chambre introuvable »…


 

20 octobre 2014

Des figures masculines en maçonnerie...

On en apprend tous les jours et, lorsqu’on déserte un moment les sinueuses mais paisibles allées de la recherche pour parcourir les gazettes - ce qu’il m’arrive de faire, je l’avoue -, on découvre des théories originales. L’une d’entre elles, récemment exposée par un Auteur, constate que « le rite [maçonnique] ne nous présente que des figures masculines » et qu’il en découle naturellement que la mixité en maçonnerie est un non-sens – bien que les Sœurs se voient décerner un hommage final.

Je veux souligner que mon ambition n'est pas d'aborder ici le sujet de fond, car cela suppose une discussion autrement plus sérieuse et plus approfondie. Mais dès cet instant, notre Auteur se prend déjà les pieds dans le tapis, si je puis dire, car de deux choses l’une : ou bien ce qu’il dit est vrai, et dans ce cas, non seulement la mixité est une coupable transgression, mais en outre les Sœurs qui font entre elles de la maçonnerie ne se livrent alors qu’à une regrettable et douteuse parodie, ou bien l’Auteur déraisonne gravement. C’est toute la question.

Ce n’est évidemment pas la première fois que l’on entend proférer des sornettes dans l’univers maçonnique. Malheureusement, cela n’atteint pas seulement les dignitaires – ce serait, du reste, le moins grave – mais également nombre de maçons.  Discuter ces absurdités ne mène généralement pas très loin car pour échanger utilement, il faut parler la même langue, celle de l’intelligence distanciée qui ne confond  pas la controverse courtoise et la polémique de réunion publique.

Mais, cette fois, surpris par la nouveauté de l’argument, je me suis quand même décidé à réfléchir un moment sur ce qu’il faut bien appeler une niaiserie.

« Tant qu’il y aura des hommes »…

La théorie de notre Auteur se heurte en effet à quelques obstacles.

Prenons, par exemple, la tradition chrétienne. Sa « figure » fondatrice, cruciale, est un homme – qui, cependant,  ne méprisait pas les femmes, chose plutôt rare en son temps. Cela veut-il dire que seuls les hommes peuvent être chrétiens et que cela est interdit aux femmes ? Que penser alors de l’accueil que Jésus fit à la Samaritaine, femme et hérétique ? Que songer aussi de ce que dit Paul – peu suspect de féminisme ! – dans Galates, 3, 28 : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni personne libre, il n'y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. »

Le même Paul, du reste, enseignait à tous les chrétiens, me semble-t-il, les trois vertus théologales : la Foi, l’Espérance et la Charité (ou l’Amour). L’iconographie postérieure unanime a toujours représenté ces trois vertus sous l’aspect de trois femmes : l’une portant la croix (la Foi), une autre soutenant une ancre (l’Espérance) et la troisième allaitant des enfants (la Charité). Ces trois femmes figurent du reste sur le tableau de loge au premier grade en Grande-Bretagne. Est-il possible d'en déduire que l’exercice de ces vertus est réservée aux femmes et que les hommes en seraient incapables ?

 

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Trois femmes figurent sur ce tableau de loge...anglais !

 

Si maintenant, du champ religieux, nous passons à celui de l’emblématique sociale et politique, une « figure féminine » se dresse immédiatement devant nous : Marianne, une femme puissante et souvent un peu dénudée – son sexe ne fait aucun doute ! Faut-il donc comprendre que seules les femmes sont à même de réaliser et de mettre en œuvre les valeurs de la République ?

Enfin, si nous revenons à la maçonnerie elle-même, rappelons-nous qu’un Rite  important – et qui m’est cher –, je veux parler du Rite Ecossais Rectifié (RER) a pour emblème central le Phénix et que le grade le plus révéré de toute la tradition maçonnique française du XVIIIe siècle, celui de Rose-Croix, place à son sommet l’image d’un Pélican. Si l’on suit notre Auteur, faut-il en conclure que ce Rite et ce grade sont réservés aux volatiles ?...

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Le Rose-Croix : un grade pour la volaille ?

On me pardonnera d’avoir mené à son terme, par une innocente dérision,  la logique absurde qui nous est proposée. Toutefois, cette proposition aberrante pose un problème  qu’il faut tenter de résoudre.

Passons-donc aux choses sérieuses.

Inculture et fétichisme

D’où provient l’erreur ? Au-delà, une fois encore, du fait que l"on soit éventuellement opposé à l''idée de mixité maçonnique, comment peut-on en arriver à une telle ineptie pour justifier cette opposition ? La source me parait double.

D’abord, c’est, une fois de plus, la formidable inculture maçonnique qui est un des fléaux les plus redoutables de la vie maçonnique en France – mais pas seulement, qu’on se rassure. Quand on s’enferme dans son Rite, dans sa loge, dans son Obédience, comme dans autant de bunkers intellectuels, sans chercher à savoir ce qui se passe ailleurs, dans le temps et l’espace de la maçonnerie, dans la profondeur de son passé et la diversité de son présent, on se condamne aux pires contresens. Si notre Auteur avait un peu effectué cette sorte de voyage, il saurait, par exemple, qu’une très importance cérémonie maçonnique de souche écossaise, qui a tous les caractères d’un grade, met le candidat en présence d’une haute « figure féminine » de la Bible : la Reine de Saba elle-même ! Cela n’empêche pas ladite cérémonie d’être pratiquée depuis un siècle et demi par des maçons britanniques encore peu enclins à la mixité en loge, il faut le reconnaitre. On pourrait du reste citer d’autres exemples.

 

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La Reine de Saba : une héroïne maçonnique outre-Manche

 

Mais plus fondamentalement, il s’agit d’une erreur touchant la nature même du symbolisme. Le symbolisme n’est pas le fétichisme et les symboles ne sont ni des totems ni des dieux païens. Si leur forme varie (signe, objets, être vivant humain ou animal), ils nous proposent toujours de surmonter les conditionnements culturels et historiques qui les ont vus naître – et les éclairent, cependant – pour atteindre à une région de l’esprit et du cœur où se résolvent toutes les oppositions irréductibles de notre monde : objet/être vivant, frère/étranger, animal/être humain, femme/homme. Le dessein du symbole est bien de nous conduire au-delà de lui-même et de son apparence.

Nous conduire vers ce point ultime où prennent sens toutes les questions communes à tous les êtres humains sans aucune distinction : d’où viens-je ?, qui suis-je ?, où vais-je ?, que dois-je faire ? Ce point oméga du parcours de l’esprit que, pour ma part – et je n’oblige personne à me suivre – je nomme Dieu, le Grand Architecte de l’Univers.

C’est évidemment un long et patient travail qui mérite mieux que des pirouettes et des entrechats. Il est clair que pour certains, il y a encore du pain sur la planche…