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26 janvier 2015

Renaissance Traditionnelle : bientôt 45 ans de recherche maçonnologique...

Le n°175 de la revue Renaissance Traditionnelle sera bientôt disponible. Elle marque la 45ème année d’un travail de recherche qui a contribué à faire de la maçonnologie, en France, une discipline respectée et désormais indispensable à l’intelligence de la franc-maçonnerie.

Je ne viendrai pas ici sur la justification de la recherche en maçonnerie : je l’ai déjà évoquée ailleurs et j’y renvoie mes lecteurs. Je rappelle simplement que le mot « recherche » est trompeur : il ne s’agit pas ici d’une vision subtile – ou prétendue telle – de la franc-maçonnerie dont les « belles planches » seraient les ornements, mais d’un travail de type académique de restitution et d’étude et des documents fondateurs et des textes majeurs de l’histoire maçonnique pour comprendre leur source, leur genèse et l’influence qu’ils ont exercée en trois siècle, sur la maçonnerie en général. Les articles postés sur ce blog veulent en être une illustration rapide.

Ce travail, inauguré à la fin des année 1880 par la loge de recherche Quatuor Coronati de Londres, repris en France, notamment sous l’égide de Jean Baylot, dans les années 1970 par la loge Willard de Honnecourt (puis Villard de Honnecourt) de la GLNF, du moins dans sa première formule, fut surtout mené sous l’impulsion de René Guilly, dit René Désaguliers (1921-1992) au sein de la Loge Nationale Française (LNF) et dans les loges d’études et de recherches que cette dernière a mises sur pied, d’abord à Paris, puis à La Rochelle et à Marseille notamment.

Une revue, fondée en 1912 par Oswald Wirth (1860-1943) puis dirigée par son « fils spirituel », Marius Lepage (1902-1972), Le Symbolisme, avait contribué à la redécouverte des sources traditionnelles de la franc-maçonnerie française, en un temps où, dans notre pays du moins, elle s’était enlisée jusqu’à s’y perdre parfois, dans l’action politique et les questions « sociétales ». A la fin des années 1960, et surtout après la disparition de Marius Lepage, la formule en paraissait dépassée, à bout de souffle. Marius Lepage qui, le premier, avait procuré à René Guilly les Early Masonic Catechisms, un recueil anglais, assez confidentiellement publié à Manchester en 1943, des textes fondateurs de la franc-maçonnerie en Grande-Bretagne (1696-1730), avait souhaité que son cadet reprît la revue. Mais René Guilly pensait que, tout en s’appuyant sur le travail accompli en plus de 50 ans, il convenait de lui donner une nouvelle ampleur. Pour y parvenir, après avoir fondé la LNF en 1968, il décida de créer, en 1970, la revue Renaissance Traditionnelle.

Quarante ans plus tard, R.T. était désignée par les érudits maçonniques britanniques comme la première revue d’études maçonnologiques en langue française, susceptible d’être élogieusement comparée aux Ars Quatuor Coronatorum, ce véritable thesaurus de l’érudition maçonnique internationale dont le volume annuel est toujours attendu avec impatience  par tous les chercheurs !

Les AQC ne sont bien sûr que l’émanation des travaux de la loge Quatuor Coronati 2076 dont René Guilly, si le monde maçonnique avait été structuré autrement qu’il ne l’est, aurait pu et dû être membre et aussi le premier Vénérable français : lui, au moins, n'aurait pas menti…

Si la revue R.T. n’est pas liée à une Obédience – ce qui, en France, lui évite de devenir presque inévitablement un véritable « bulletin paroissial » –, elle ne cache son projet : aller à la recherche des racines les plus profondes de la tradition maçonnique, en Grande-Bretagne comme sur le Continent, pour en cerner les significations fondamentales et nourrir ainsi la vie maçonnique d’aujourd’hui. Le savoir qui, en 175 livraisons, s’est exposé dans ses pages, n’a pas pour objet de rester lettre morte. La tradition a un avenir, mais à condition de la restituer en toute objectivité, sans a priori ni révisionnisme, en adoptant les instruments et les méthodes de l’érudition universitaire, sans crainte ni état d’âme.

Le résultat est stupéfiant mais malheureusement encore trop mal connu. Depuis 1992, année où disparut mon maître René Guilly, j’ai assumé la direction de cette revue dont la cheville ouvrière est Pierre Mollier, que chacun connait et dont les travaux personnels sont appréciés et reconnus à l’échelon international. Les plus grands érudits maçonniques, non seulement de langue française, mais aussi anglophones, ont à un moment ou à un autre souhaité écrire dans R.T. On y a souvent révélé quelques scoops de l’histoire et mis au jour des documents étonnants.

Or tout cela ne suscite pas toujours l’enthousiasme massif des francs-maçons français, il faut bien le reconnaitre – pour aussitôt le déplorer. L’érudition fait parfois peur et, plus encore, le travail intellectuel rebute, et surtout on ne saisit pas toujours le caractère prioritaire de l’enquête historique pour éclairer « l’ésotérisme maçonnique ». Je ne reviendrai pas ici sur les dangers d’une exégèse aventureuse qui suppose qu’on peut interpréter des symboles sans rien connaître de leur contexte d’apparition, de leurs sources, des commentaires dont ils furent accompagnés au cours du temps, des mutations qu’ils ont pu subir. C’est en partie pourquoi la littérature maçonnique est si volontiers médiocre – au mieux –,  confuse – trop souvent , et au pire, délirante. C’est aussi pour cette raison que, dans notre pays, à la différence ce ce qu’on observe dans nombre d’autres pays européennes, le domaine maçonnique n’est pas considéré, dans les milieux académiques, comme un champ d’étude digne de ce nom…et que l’image intellectuelle de la maçonnerie est si dégradée…

Et pourtant, parcourir cette revue est à mes yeux indispensable pour tout maçon qui veut comprendre et sortir des idées toutes faites et des pieuses légendes que, presque constamment, il entendra au sein de son Obédience – et dans les revues qu’elle publie. Certains articles sont un peu arides en apparence ? D’autres traitent de sujets dont on ne voit pas l’intérêt immédiat ? Qu’importe : une revue d’études et de recherches se garde en bibliothèque comme le bon vin se met en cave, et l’on y reviendra nécessairement un jour ou l’autre. Il y a aussi les articles de synthèse sur des problèmes maçonniques fondamentaux, revus à la lumière de l’histoire documentaire, et encore des analyses de livres qui taillent des chemins et dégagent la vue dans une littérature maçonnique touffue où tout – loin de là – n’est pas nécessairement digne d’être lu…

 

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Le prochain numéro (avec un peu de retard, mais cela valait la peine d'attendre) est consacré en presque totalité à une question essentielle qui s’éclaire de près de 40 ans de recherches initiées par René Désaguliers, poursuivies par mes soins et portées jusqu’à une première grande synthèse, claire et passionnante, par Paul Paolini : « Quatre grades et cinq mots : Voyage dans la première franc-maçonnerie sur les pas de René Désaguliers. » Qu’on le sache, le lecteur un peu motivé y découvrira un véritable continent disparu !

Pour s’abonner, mais aussi consulter les sommaires des numéros anciens et consulter plusieurs articles en accès gratuit, rien de plus simple : se rendre sur le site de la revue, http://www.renaissance-traditionnelle.com

Si les lecteurs de mon blog ignoraient cette revue, ce serait vraiment à désespérer de tout…

19 janvier 2015

Le grand vide du deuxième grade…

Un étrange contraste

Il est un constat assez frappant que l’on peut faire sans posséder une longue expérience maçonnique  – il suffit d’être parvenu au grade de Maître et surtout d’avoir un peu voyagé dans des loges d’un autre Rite, ce que tout franc-maçon soucieux de comprendre devrait impérativement faire dès le début de sa vie maçonnique.[1] Je veux parler de l’étrange asymétrie qui existe entre le premier et le troisième grades d’une part, et le deuxième d’autre part.

Il est en effet assez facile d’observer que, quel que soit le Rite de la loge, l’initiation au grade d’Apprenti répond à un schéma assez constant : introduit les yeux bandés, on fait faire au candidat trois tours de la loge – avec des épreuves plus ou moins sophistiquées, parfois réduites à presque rien (Émulation), parfois plus compliquées (comme au RER, au REAA ou même au Rite Français dans ses formes les plus « traditionnelles » – puis on lui « donne la Lumière » et, bien sûr, la cérémonie comprend la prestation d’un serment, la « prise d’Obligation ».

De même, la cérémonie d’élévation au troisième grade est pratiquement la même partout : elle se résume à la légende d‘Hiram que le candidat est conduit à revivre pour « donner naissance » à un nouveau Maître.

C’est avec le deuxième grade que le voyage à travers les Rites devient une expérience exotique : ce n’est jamais la même chose. Petit inventaire…

Au REAA, il doit accomplir cinq voyages au cours desquels on lui montre les fameux « cartouches », des panneaux sur lesquels sont écrits des séries de cinq mots désignant, successivement, des arts libéraux, des ordres d’architecture, des sens, des « grands initiés ». Du reste la liste de ces derniers connait d’innombrables variations qui reflètent bien plus l’esprit et les modes d’une époque que le legs d’une tradition immémoriale. Chemin faisant, le candidat été chargé d’un série d’outils avec lesquels il déambule. Là encore, les couples d’outils dont on le munit – on lui en donne généralement deux à la fois –, leur séquence, sont très variables d’une génération de rituel et d’une obédience à l‘autre – en fonction des fantaisies de la « Commission des rituels ». Le dernier voyage s’accomplit classiquement les mains vides et s’achève par une retentissante exclamation « Gloire au travail ! ».

 

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L’archétype du Compagnon

 

Au Rite Français, c’est parfois la même chose, ou presque, qu’au REAA, mais il y a bien d’autres variantes intéressantes : par exemple   la construction plus ou moins fictive d’un mur, ou le tracé d’une étoile à cinq branches. Ou encore la variante dite « Vilmorin », où tout repose sur le blé qui germe et annonce une moisson future…

Au RER, la scène change entièrement. Le Candidat est cette fois invité à accomplir cinq voyages…mais on le dispensera des deux derniers. Au cours de ses trois voyages effectifs, ni outils, ni cartouches, mais une variante de « l’épreuve du miroir », au cours de laquelle il sera invité à s’examiner « tel qu’il est lui-même ».

A Émulation, ni cartouches ni outils, ni miroir, mais le candidat gravit fictivement les cinq marches d’un escalier imaginaire qui le conduit…dans la « Chambre du Milieu » – qui en Angleterre est au deuxième, et non au troisième grade (retenons pour le moment cette curieuse contradiction). Puis on le conduit devant le tableau du grade – qui ne ressemble en rien à celui du grade d’Apprenti –  et on lui raconte la belle histoire d’un massacre biblique !

 

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Tableau du deuxième grade en Angleterre

 

Il y a enfin des constantes, et notamment  l’Étoile Flamboyante au centre de laquelle se trouve la lettre G – bien qu’entre les rituels anciens ou anglais (G veut dire Geometry et God) et les rituels français issus du XIXème siècle (G veut alors dire quantité de choses qui commencent par G, dont Génie et Gravitation…) il y ait, là encore, des variations parfois assez coquasses…

On peut donc, à bon droit, se poser la question : pourquoi toutes ces différences entre les nombreuses versions du grade de Compagnon, alors que les deux autres sont relativement si homogènes.

La réponse est simple, et pourrait se formuler d’une façon un peu ironique mais pas entièrement fausse : parce que le deuxième grade n’existe pas…

Petite histoire du grade de Compagnon

Quelques rappels s’imposent ici sur l’origine de certaines dénominations et sur leur contenu.

Pendant la période opérative documentée (XIIème-XVème siècle) en Angleterre, on sait que l’Apprenti (Apprentice) est un jeune homme en formation, pratiquement sans aucun droit. Les formalités de son admission « symbolique » sur le chantier étaient selon toute apparence très réduites : une lecture des Anciens Devoirs et sans doute un serment sur la Bible – ou du moins l’Évangile. Le Compagnon (Fellow) est en revanche un ouvrier accompli, libre de chercher de l’emploi mais qui ne peut lui-même s’établir comme Maître – c’est-à-dire comme employeur ou, sur un grand chantier ecclésiastique ou princier, comme « chef de chantier ». Rien ne dit que le Compagnon, à cette époque en Angleterre, ait dû prendre part à un cérémonial spécifique pour être reconnu comme tel, et même tout laisse à penser le contraire. La qualité de Maître n’était, quant à elle, qu’un statut civil.

En Ecosse, à la même époque – ce qui durera en ce pays jusqu’au XVIIIème siècle –, le schéma est un peu différent : l’Apprenti est d’abord simplement « enregistré » (booked ou registered) par son Maître avant d’être officiellement et rituellement présenté à la loge de son ressort, quelques années plus tard. Il devient alors, après une cérémonie dont nous connaissons, à la fin du XVIIe siècle en tout cas, les traits essentiels[2], un Apprenti entré (Entered Apprentice). Pour beaucoup d’ouvriers, la carrière s’arrêtait à ce stade. Devenus des Journeymen, hommes payés à la tâche, ils exerçaient leurs métier leur vie durant comme « éternels apprentis »…

Pour d’autres, une seconde étape rituelle les attendait : celle du Fellowcraft ou Craftman (Compagnon ou Homme du Métier), qualité également acquise lors d’une réception rituelle dans la loge. Là encore, nous en connaissons les éléments principaux. En fait, cette progression n’avait de sens que si l’on envisageait, non plus dans le cadre privé de la loge mais dans celui, public et civil, de l’Incorporation (la guilde municipale des Maîtres bourgeois) de devenir Maître à son tour : par succession familiale, mariage ou achat. Pour cette raison aussi, ce grade se nommait Fellowcraft or Master. Mais le statut de Maître, là encore, n’était qu’une qualification dans la cité et ne comportait aucun aspect rituel.

C’est à peu près ce dernier système qui était pratiqué à Londres, en 1723, lorsque la première Grande Loge publia son Livre des Constitutions, compilé par le Révérend James Anderson, Écossais de souche dont le père avait lui-même appartenu à la loge d’Aberdeen.

Vers 1725, une nouveauté apparaît à Londres : le « Maître » devient à son tour un grade qui s’acquiert en loge au cours d’une cérémonie spécifique – et donc nouvelle. L’apport majeur est celui de légende d’Hiram qui structure ce nouveau grade. En 1730, la très fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, va consacrer cette division en trois grades qui s’imposera – mais en quelques décennies seulement – comme le standard de la maçonnerie dite « symbolique ».

 

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Tableau du grade de Maître (début du XIXème siècle)

 

Du reste, l’évolution ne s’arrêta pas en si bon chemin : entre 1733 et 1735, alors même que le grade de Maître n’est pas encore universellement adopté – loin s’en faut – en Angleterre, apparaissent déjà de nouvelles dénominations et notamment celle de « Scots master ». Même si on ignore la nature exacte de ce grade et donc son contenu, il est certain que vers 1740-1745, il se pratiquait, au moins en Irlande, un grade de l’Arc Royal considéré comme l’achèvement de la maçonnerie symbolique et qu’à Paris on connaissait alors au moins quatre ou cinq grades après le grade de Maître (notamment ceux de Maître Parfait, de Maître Irlandais, d’Élu et d’Écossais, et très bientôt le grade prestigieux de Chevalier de l’Orient ou de l’Épée). A partir de 1745 et pendant au moins une vingtaine d’années, l’inflation du nombre des hauts grades va être impressionnante : on en compte environ une trentaine vers 1760 et plusieurs dizaines avant la fin du XVIIIème siècle…

On voit donc qu’opposer une maçonnerie de type « opératif » en trois grades, à une maçonnerie d’origine exclusivement « spéculative » en un nombre indéfini de grades, est à la fois erroné et sans objet. En premier lieu parce que dans la période opérative il n’y eut sans doute qu’un seul grade et en Écosse parfois deux, mais jamais trois au sens strict du terme. Ensuite parce que la transformation spéculative a d’abord et avant tout affecté les « grades du Métier » eux-mêmes et que l’évolution du système des grades s’est faite insensiblement et sans heurt à cette époque fondatrice – même si certains protestèrent contre le grade de Maître à Londres vers 1730, mais sur des arguments très différents. Enfin parce que la trame légendaire qui définit et caractérise ces grades établit entre eux une indéniable continuité : ce n’est, tout au long, que le développement de virtualités symboliques contenues dans les premiers grades.

Le vide de deuxième grade

Mais revenons au grade de Compagnon. Lors de l’établissement du système en trois grades, dont la fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected (1730), témoigne pour la première fois, on voit bien ce qui s’est passé : le nouveau grade n’est pas vraiment le troisième, mais bien plutôt le deuxième !

En effet, le grade de Fellowcraft or Master de l’Écosse du XVIIème comportait une salutation spécifique que l’on nommait – et nomme encore au Royaume-Uni – les « Cinq Points du Compagnonnage » (Five Points of Fellowship) mais il n’existait alors aucune légende pour rendre compte de leur signification. En particulier, et pour être clair, rien ne nous dit qu’il s’agissait alors d’un rite de « relèvement » !

Lors de la constitution du système en trois grades, les Cinq Points se sont retrouvés au troisième grade (tout en restant les « Points du Compagnonnage » en Grande-Bretagne, pour ne devenir que sur le Continent, et d’abord en France, les « Cinq Points Parfaits de la Maîtrise), mais désormais ils servent d’explication à la phase finale de la légende d’Hiram, lors de la découverte du Maître assassiné. On mesura alors que ce qui ce qui faisait le cœur de l’ancien grade de « Compagnon ou Maître » lui a été retiré. Il ne reste plus grand chose pour le remplir…

 

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Le symbole fondamental

 

Hormis un élément qui prend alors un relief nouveau : la lettre G, révélée au Compagnon dans la Chambre du Milieu (qui en Grande-Bretagne est toujours restée au deuxième grade et n’a jamais gagné le troisième). Cette chambre est en « élévation » puisqu’on y accède par un escalier en forme de vis qui se montre par cinq marches. Elle évoque les salles qui se trouvaient de part et d’autre du sanctuaire, dans le Temple de Salomon, et que le texte biblique mentionne du reste très précisément.[3] La contemplation de cette lettre demeure donc le seul « secret » propre au grade de Compagnon.

La lente émergence du grade de Compagnon

Pendant une grande partie du XVIIIème siècle, en France comme en Angleterre, le grade de Compagnon n’a pratiquement pas eu d’existence autonome. Il est généralement donné le même soir que celui d’Apprenti, dans la même cérémonie, et se solde par trois tours supplémentaires et un nouveau serment. Ce n’est que peu à peu, sans doute d’abord en Angleterre vers le milieu du siècle, puis en France dans le dernier quart de ce même siècle, qu’il va s’autonomiser et adopter un contenu plus substantiel.[4] Cette évolution se fera en des endroits divers et souvent très éloignés, à des époques différentes, et cela rend compte de l’incroyable diversité de son contenu, dont témoignent encore les rituels contemporains.

C’est sans doute ce grade qui, dans la maçonnerie « bleue », a le plus inspiré la créativité des auteurs de rituels. Selon les époques, avec le récit biblique anglais, la mystique contemplative du RER à la fin du XVIIIème, l’ouvriérisme du XIXème siècle avec les outils, le souci presque scolaire que traduisent les « cartouches », jusqu’à la fascination plus récente pour le Compagnonnage français avec l’épisode du départ final, besace sur le dos, le grade de Compagnon a été le reflet des influences qui se sont exercées sur la maçonnerie, d’un côté ou de l’autre de la Manche.

Cela traduit bien à quel point,  même si elle véhicule quelques invariants, nécessairement à la fois simples et anciens, la forme et les usages de cette maçonnerie sont étroitement liées à la culture ambiante et aux préoccupations de ceux qui sont venus dans les loges, en tous lieux et à toutes les époques…



[1] Il ne faut JAMAIS écouter ceux ou celles qui disent à leurs jeunes Frères ou Sœurs qu’il ne faut pas aller visiter les loges d’un autre Rite, au risque de contacter «  de fausses idées » ou de « se brouiller l’esprit ». C’est une sottise absolue…

[2] Cf. les manuscrits du groupe Haughfoot (1696-c.1715).

[3] Cf. R. Dachez, La Chambre du Milieu, Conform, 2014

[4] N’oublions pas non plus que pendant longtemps en Ecosse, parfois jusqu’au cœur du XIXème siècle, mais aussi en Angleterre parfois assez tard dans le XVIIIème, des loges ignoreront le grade de Maître et conserveront l’usage de l’ancien système en deux grades !

10 janvier 2015

Quelques remarques sur les sources du grade d'apprenti du Rite Ecossais Rectifié (RER)

La structure de la loge, dans le RER, respecte les standards qui correspondent à ce qu’on nommera plus tard, en France, le Rite français, c’est-à-dire ceux de la Grande Loge des Modernes de 1717 : les deux Surveillants de la loge sont à l’Occident, le Second Surveillant du côté la colonne des Apprentis, au nord, laquelle se nomme Jachin et le Premier Surveillant du côté de celle des Compagnons, au Sud, qui se nomme Boaz.

Cependant dès 1775, époque des premiers rituels français de Stricte Observance Templière, plusieurs éléments très originaux ont fait leur entrée, et tout d’abord ce qu’on nomme les « symboles » du grade, c’est-à-dire des tableaux emblématiques, celui de premier grade représentant une « colonne brisée, encore ferme sur sa base », avec une devise, également propre à chaque grade : pour le premier il s’agit de « Adhuc stat »[1].

 

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Parmi les innovations introduites au Convent national tenu à Lyon en 1778, il faut notamment  retenir les « questions d’Ordre », qui préparent le candidat à la cérémonie, et les « maximes » délivrées à l’impétrant lors de ses voyages symboliques qu’il accomplit au cours de sa réception. Il faut surtout noter la disposition des chandeliers placés au centre de loge : elle adopte en effet le modèle dit « écossais » – nullement lié à l’Écosse, on le sait – qui fit sont apparition documentée dans le courant des années 1770, sans doute à partir de la filière de la Mère-Loge Saint-Jean d’Écosse de Marseille  et de la Vertu persécutée d’Avignon. Cette disposition rompt avec celle observée dans la tradition « Moderne-Française » - bien que la structure de la loge, comme celle de tous les Rites "écossais" en France au XVIIIème siècle demeure celle du "Rite Moderne". Si les sources n’en sont pas connues, elle a du moins incontestablement contribué à singulariser les loges du RER et c’était sans doute, avant toute préoccupation proprement symbolique, l’un des buts de cette modification de forme.

Il faut rappeler, d’autre part, que le Convent des Gaules avait décidé, dès 1778, en vertu « d’une sage prudence »,  la suppression de toute mention des châtiments physiques du texte du serment de l’Apprenti (« avoir la gorge tranchée » si les secrets étaient trahis). Le Rite français, au Grand Orient, adoptera la même mesure en 1858 et la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1986…

 A Wilhelmsbad, deux ajouts remarquables sont opérés : un protocole formel d’allumage des lumières est spécifié et des prières sont dites à l’ouverture et à la clôture de la loge, élément d’apparition tardive, on le voit, mais qui a fortement contribué à conférer aux rituels du RER le climat « religieux » qu’on leur a parfois, plus tard, reproché.

Deux autres apports doivent encore être soulignés pour rendre compte de l’état final des rituels.

En premier lieu une modification effectuée en 1785, sous l’influence des révélations de « l’Agent inconnu »[2] : le mot de passe de l’Apprenti, de « Tubalcaïn », fut changé en « Phaleg ». Ceci est resté une marque typique du RER, mais de peu de conséquence en fait. J'y reviendrai un jour.

En second lieu, est c’est bien plus important, la « dernière révision » de 1788 a introduit, au cours de  la cérémonie de réception, « l’épreuve par les éléments » : le candidat est successivement confronté au feu, à l’eau et  à la terre.  Ce dernier point  permet d’évoquer en quelques mots les motivations probables de cette révision dont les plus hautes autorités du RER de l’époque n’eurent en fait jamais connaissance.

Probablement conscient de l’échec de son entreprise, les décisions de Wilhelmsbad ayant, pour l’essentiel, été ignorées ou clairement rejetés par les loges allemandes, Willermoz eut sans doute le sentiment de se retrouver à peu près seul avec les siens. Plus de cinq ans après le Convent, il résolut de produire une version selon son cœur, au sein de laquelle il intégra toutes les significations de la doctrine coën appliquée à la maçonnerie. Les rituels de la dernière révision introduisent ainsi des séquences rituelles parfois explicitement empruntées à des rituels coëns : en nul endroit du RER l’inspiration martinésiste n’y apparaît avec autant de force et de netteté, bien qu’il n’y soit jamais explicitement fait référence.

Ainsi de « l’épreuve par les éléments » : elle reprend le schéma cosmogonique proposé par de Martinès, qui tisse le monde matériel à l’aide de trois « principes spiritueux » donnant trois éléments – et non quatre, comme dans toute la tradition occidentale classique : le feu, la terre et l’eau. De même que le protocole d’allumage de la loge est réinterprété selon ce schéma cosmogonique – ouvrir la loge rectifiée c’est recréer le monde – , de même l’initiation d’un candidat jette symboliquement ce dernier, comme jadis le « Mineur spirituel » que fut Adam, dans une prison « temporelle » dont il devra travailler à se libérer un jour…

C’est enfin dans ces rituels que sont introduites les vertus de chaque grade : le couple « Justice-Clémence » donne le ton au premier.

Ainsi, dans son état le plus élaboré, la cérémonie d’initiation du RER, empruntant  des sources multiples et pas toujours documentées,  est à la fois riche de nombreuses virtualités symboliques et pourtant d’une grande simplicité de forme. Ce contraste est sans doute l’un de ses traits les plus saisissants et concerne en fait tous les rituels du Régime dans leur ensemble.  Si l’on excepte les significations subtiles empruntées à la cosmogonie martinésistes, que le candidat a en réalité peu de chances d’apercevoir tout d’abord, la cérémonie frappe au contraire par sa rigueur dépouillée, presque son austérité.

Déambulant les yeux bandés autour de la loge, la pointe d’une épée nue sur son cœur, il peut méditer l’une des maximes de son grade : « L’homme est l’image immortelle de Dieu, mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ? »



[1] « Elle se tient encore debout ».

[2]  J'aborderai un jour cet épisode singulier dans l'histoire du RER...