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21 mars 2015

Hiram et ses Frères (1)

Si l’on choisit d’entrer dans le pays des légendes maçonniques, d’explorer une contrée peuplée d’êtres singuliers, aux aventures peu ordinaires, et d’aller à  la découverte de lieux tous plus étonnants et plus secrets les uns que les autres, alors, à tout seigneur tout honneur : Hiram, à n’en pas douter sera notre première rencontre.

Légende première en effet, au sens chronologique du terme, mais sans doute aussi légende fondatrice. Avant et après, la maçonnerie spéculative n’est plus tout à fait la même. L’expression même de maçonnerie spéculative, dont l’ambiguïté ne sera jamais suffisamment soulignée, nous rappelle précisément qu’un des nombreux problèmes, sinon à résoudre tout à fait, du moins à éclairer quelque peu, concerne l’ancienneté même de cette légende, et les rapports qu’elle aurait pu entretenir avec un fond légendaire traditionnel, ce que l’on appelle depuis la fin du XIXe siècle un folk-lore, propre aux communautés de bâtisseurs depuis le Moyen Âge.

Dans le cadre de cet exposé, il n’est évidemment pas question d’épuiser un sujet aussi vaste et dont les contours sont du reste délicats à définir. Je me permettrai de rappeler les travaux que j’y ai consacrés, dans la revue Renaissance Traditionnelle, depuis déjà plus de vingt ans.[1]

Je souhaiterais aborder ici la question des sources possibles de cette légende et proposer quelques hypothèses vraisemblables quant aux circonstances de sa constitution. Je voudrais aussi dans un second temps examiner en quoi l’introduction de cette légende, dans les premières années du XVIIIe siècle a, d’une certaine manière, profondément modifié la nature même de la jeune institution maçonnique pré-spéculative ou pour mieux dire, proto-spéculative.

Tels sont en effet les enjeux historiques de l’apparition du grade de Maître entre 1725 et 1730.

Les antécédents du nom de l’Architecte dans les Anciens Devoirs

Le premier problème est celui du nom même d’Hiram comme désignant l’architecte dont le drame nous est révélé dans la fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, La Maçonnerie Disséquée, publiée à Londres en 1730. L’importance de la divulgation de Prichard n’est pas seulement de révéler pour la première fois un système en trois grades, culminant avec le grade de Maître – The Master’s Part. Son originalité profonde est bien de proposer la première version connue et cohérente de la légende qui devait désormais constituer le cœur de ce grade.

La première source à laquelle il convient de puiser est celle des Anciens Devoirs. Dans la première génération de ces textes, celle qui contient le Regius (c. 1390) et le Cooke (c. 1420), il existe bien une histoire traditionnelle du Métier qui, notamment dans le second de ces manuscrits, renferme de nombreuses données bibliques ou patristiques. En aucun endroit cependant on ne mentionne un architecte du Temple de Salomon, et moins encore son nom. Le Ms Cooke contient seulement cette indication :

 « Et lors de l’édification du Temple à l’époque de Salomon,

il est dit dans la Bible, au 3è livre des Rois chapitre cinq,

que Salomon avait quatre-vingt mille maçons à l’ouvrage.

Et le fils du roi de Tyr était le maître maçon. »

La mention précise du nom de cet artiste n’apparaît que dans la deuxième génération des Anciens

Devoirs, celle qui s’ouvre avec le Ms Grand Lodge n° 1, daté de 1583. Dans le récit historique qui y figure, on trouve en effet le passage suivant :

« Et après le décès du Roi David, Salomon qui était le fils du Roi David, acheva le Temple que son père avait commencé.

Et il fit chercher des Maçons dans diverses contrées, et les assembla, de sorte qu’il eut quatre-vingt mille ouvriers, qui travaillaient la pierre et s’appelaient des Maçons, et il choisit trois mille d’entre eux qui furent désignés pour être les Maîtres et Gouverneurs de ses ouvrages. De plus il y avait un Roi d’un autre royaume qui s’appelait Iram et qui aimait beaucoup le Roi Salomon et lui envoya du bois de charpente pour ses ouvrages. Et il possédait un fils nommé Anyone [quelqu’un] qui était Maître en Géométrie, chef de tous ses Maçons, et Maître des gravures et sculptures et de tous les autres procédés de la Maçonnerie utilisés pour le Temple.

Et ceci est rapporté dans la Bible au troisième chapitre du quatrième Livre des Rois.2 »

D’emblée, l’apparition de celui qui est appelé « chef des Maçons » ou « Maître en Géométrie » du Temple pose un problème quant à son identité. Le mot Anyone, qui signifie simplement quelqu’un, ne nous renseigne guère. On doit naturellement s’interroger sur cette appellation pour le moins énigmatique. Sachant que le Ms Grand Lodge n° 1 est probablement la copie d’un texte plus ancien, il se peut simplement que le terme Anyone soit dû au fait que le scripteur n’a pas pu lire correctement le nom qui figurait sur le manuscrit original.

 

On retrouve en effet, à partir de cette époque, le nom de l’architecte dans plusieurs versions des AnciensDevoirs. Les variantes observées sont assez nombreuses :

– dans trois textes, de 1600, 1670, 1700, on trouve le terme Amon;

– dans une série de six textes, de 1670, 1680, 1693, 1700, 1702 et 1750, ce personnage se nomme Aynon ;

– trois versions, de 1670, 1680, 1690, donnent Aymon;

– on peut encore en rapprocher le texte de 1600 qui porte A Man;

– il faut également signaler des cas extrêmement divergents, tels que le texte de 1677 avec Apleo, de 1701 avec Ajuon, ou même celui de 1714 avec Benaim.

Pour rendre compte de l’origine et de la signification probable de ces termes, deux hypothèses principales ont été soulevées.

La première, la plus naturelle, propose de voir dans ces différents termes une série de corruptions successives du nom d’Hiram. On pourrait ainsi suggérer la chaîne suivante : Hiram – Iram – Yram – Yrane – Ynane – Ynone – Aynone – Anyone. Selon cette thèse, le Maître des Maçons des Anciens  Devoirs se serait toujours appelé Hiram, comme l’indique la Bible à laquelle ces textes se réfèrent explicitement, mais son nom n’aurait à aucun moment été orthographié correctement de 1583 à 1675 environ

C’est en effet à partir de cette dernière date que certains manuscrits donnent au personnage le nom qu’il porte dans la Bible. Cette mention n’est présente que dans dix-huit versions postérieures à 1675, et dont beaucoup sont même postérieures à 1723, date à laquelle, nous le reverrons, apparaît l’appellation Hiram Abif.

L’hypothèse d’un Hiram primitif – et naturellement attendu – puis corrompu et seulement retrouvé à la fin du XVIIe siècle est philologiquement ingénieuse, mais difficilement convaincante, il faut le reconnaître. On ne peut toutefois totalement l’exclure.

 

La seconde hypothèse, est que ces différents noms ne sont en effet que des corruptions d’un nom qui n’est pas Hiram, mais qui fait cependant référence à un personnage important du Métier. En d’autres termes il faudrait admettre que, bien que le nom de l’homme envoyé par Hiram de Tyr soit effectivement, dans la Bible, Hiram, les Anciens Devoirs lui en auraient, depuis au moins la fin du XVIe siècle, donné un autre, lié cependant aussi à la tradition du Métier.

On a notamment retenu, comme forme initiale possible, le nom Amon, considérant que les formes

Aynon, Aymon, s’expliqueraient ainsi très facilement par une minime erreur de graphie de la lettre M. Mais pourquoi ce nom?

Amon apparaît en effet dans la Bible (Proverbes, 8, 30). Et en hébreu amon (aleph, mem, vav, noun)

signifie ouvrier, artisan ou artiste, mais aussi architecte, ou encore tuteur, maître d’ouvrage. Dans le texte biblique, la Sagesse se présente ainsi :

« […] quand II [le Seigneur] traça les fondements de la terre,

je fus maître d’œuvre à son côté » (version T.O.B)

Le sens d’artisan, collaborant à l’œuvre, semble le plus classiquement retenu, notamment dans la

Vulgate, reflétant les conceptions les plus anciennes en ce domaine, et dont proviennent toutes les citations bibliques médiévales, où Saint-Jérôme dit :

« Quando appendabat fundamenta terrae,

Cum eo eram, cuncta componens. 

ce que l’on peut rendre par :

« Tandis qu’il établissait les fondements de la terre,

J’étais avec lui, rassemblant toutes choses. »

Si cette hypothèse concernant Amon est séduisante, elle se heurte cependant à quelques objections : c’est d’abord la forme la moins souvent attestée dans les nombreuses versions des Anciens Devoirs, et surtout elle n’a jamais été connue comme telle dans les bibles occidentales, puisque amon est un nom commun, par conséquent toujours traduit (artisan, architecte, etc.). Il ressort donc de cette analyse que l’hypothèse Amon est avant tout un exercice d’érudition hébraïque qui ne tient pas compte des conditions dans lesquelles les textes des Anciens Devoirs ont été rédigés et transmis.

Aymon, identique phonétiquement, en anglais, à Amon, peut dès lors être proposé comme forme initiale du nom de l’architecte. Aymon peut à son tour, par une faute identique à celle que l’on vient de mentionner, expliquer la forme Aynon, et très facilement aussi les formes Amon, ou Anon. Nous pouvons donc suggérer, en première approche, que les Anciens Devoirs portent témoignage qu’il existait dans le Métier une tradition conférant au maître d’œuvre du Temple un nom qui pourrait être Aymon. (à suivre)



[1] Une première version de cet article a été présentée lors du IVème Colloque du Cercle Renaissance Traditionnelle, à Paris, en octobre 2001. L’ensemble de mes travaux sur ce sujet ont été rassemblés dans Hiram et ses Frères – Essai sur les origines du grade de Maître, Véga, 2010.

21 février 2015

Elizabeth St Leger, la « First Lady Freemason » : retour sur une histoire singulière

Il est habituel de dire que c’est à la France que revient l’honneur, et plus encore l’audace, d’avoir officiellement initié à la « vraie » franc-maçonnerie – c’est-à-dire celles des hommes (!)[1] -  la première femme, à savoir Maria Deraismes (1828-1894), le 14 janvier 1882, à l’initiative de la loge Les Libres penseurs du Pecq. Après bien des péripéties – et un abandon en rase campagne de Maria Deraismes pendant plus de dix ans ! – il devait en résulter la création, en 1893, de ce qui allait devenir l’Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain.

Pourtant, la réalité de l’histoire est plus complexe. Il n’est évidemment pas question de nier l’importance de l’initiation de Maria Deraismes dans l’histoire maçonnique française…mais elle ne fut pas la première femme franc-maçon. Une jeune fille irlandaise l’avait précédée de plus 180 ans !...

Le récit canonique de l’initiation d’Elizabeth St Leger

La famille anglo-normande des Saint Leger compte sans doute parmi les plus anciennes de l’aristocratie coloniale irlandaise : ses fondateurs avaient déjà suivi Guillaume le Conquérant parti à l’assaut de l’Angleterre. Demeurés toujours proches de la famille royale, les St Leger se virent confier différentes missions de confiance et, quand l’Angleterre décida d’affermir son emprise sur l’Irlande, au XVIème siècle, c’est Sir Antony St Leger, Chevalier de Jarretière, que le roi Henri VIII nomma Lord Lieutenant d’Irlande, en 1540.

En 1693, l’un de ses descendants, le Très Honorable Arthur St Leger, 1er Baron Kylmaden et Vicomte Doneraile, eut une fille, prénommée Elizabeth. Elle vit le jour dans l’austère demeure familiale, à Doneraile Court, dans le Comté de Cork.

A cette époque, il n’y avait pas encore d’autorité centrale de la franc-maçonnerie – en Irlande pas davantage qu’en Angleterre, au demeurant – mais des loges éparses, dont on sait peu de choses, hormis le fait qu’elles existaient déjà, se réunissaient de temps à autre. On dispose d’un témoignage d’activité maçonnique à Dublin dès 1688, mais la Grande Loge n’eut d’existence certaine qu’en 1725. On ne  sait d’ailleurs ni où, ni quand le Vicomte Doneraile avait été lui-même initié, mais il est possible que cela se soit produit dès 1703 à Londres. Toujours est-il que vers 1710 il avait pour habitude de réunir une loge dans son château – les membres, apparemment peu nombreux, en étaient essentiellement ses fils, ses neveux et quelques proches de sa famille. Elle tenait ses assemblées dans une grande salle située au rez-de-chaussée du manoir Doneraile, dont le plan nous est parvenu. On y repère sans difficulté que cette salle jouxtait une bibliothèque.

 

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 Doneraile Court (Comté de Cork)

 

Un jour, aux alentours de 1710 ou de 1712 (la date demeure incertaine) – Elizabeth avait environ 17 ou 18 ans –, par un sombre et triste après-midi d’hiver, la jeune fille s’était retirée dans la bibliothèque pour y lire un peu…et s’y était endormie !

Au bout de quelque temps, elle fut éveillée par l’éclat de fortes voix. Tirée de son sommeil,  elle chercha la cause de ces bruits et ne tarda pas à la découvrir. Le mur mitoyen entre la bibliothèque et la  grande salle, où se tenait la loge, était alors en travaux. On avait détruit une partie de ce mur qui n’était pas encore entièrement réparé. Une tenture masquait sans doute grossièrement l’ouverture pratiquée dans la cloison : c’est par elle que les voix qui retentissaient dans la grande salle étaient parvenues aux oreilles d’Elizabeth.

Poussée par une curiosité naturelle et « innocente », Elizabeth écarta  le rideau et regarda au travers du mur ! Ce qu’elle vit la pétrifia, et ce qu’elle entendit plus encore…

On ignore, à vrai dire, à quel moment de la tenue Elizabeth exerça cette coupable indiscrétion. On peut cependant déduire de sa réaction qu’elle vit peut-être la phase finale d’une initiation – les loges, en ce temps-là ne se réunissait guère que pour conduire des cérémonies – au cours de laquelle le candidat prête un serment assorti de terribles châtiments s’il manque à son engagement de secret. En un instant, la jeune fille réalisa qu’elle avait surpris des informations très sensibles alors que nul ne lui en avait donné le droit. Prise de panique, craignant d’être découverte, elle se rua vers la sortie de la bibliothèque dont la porte donnait dans le grand hall d’entrée du manoir, sans doute décidée à regagner furtivement sa chambre…

 

 

Manoir Doneraile.jpg

 

Plan du rez-de-chaussé du manoir (détail)

la "Lodge Room" (en haut) est mitoyenne de la "Library" (en bas)

Noter la position du Tuileur (Tyler)

 

Comme le plan ci-dessus permet de le constater, la porte de la grande salle était immédiatement située à côté de celle de la bibliothèque. Or, devant cette porte se tenait le Tuileur de la loge. Ce dernier n’était autre que le régisseur du domaine, un homme qui avait sans doute connu Elizabeth depuis son enfance et ressentait de l’affection pour une enfant sage et habituellement souriante. Voyant la mine effrayée d’Elizabeth, et parfaitement informé des travaux en cours, il ne mit guère de temps à comprendre ce qui venait de se passer. Un moment partagé entre la loyauté envers son maître et sa loge mais aussi soucieux de protéger la jeune fille, le régisseur hésita un instant. Puis il se résolut à frapper à la porte de la grande salle pour prévenir le Vénérable, c’est-à-dire le Vicomte Doneraile, de ce qui venait de se produire. Doneraile et les autres Frères de la loge sortirent dans le hall puis se rendirent dans la bibliothèque avec Elizabeth : dès lors, son « forfait » ne fut plus douteux...

 Une longue discussion s’engagea. Que faire ? Le cas ne s’était manifestement jamais produit. Les plus anciens textes maçonniques connus à cette époque sont manuscrits et aucune divulgation publique, imprimée, des secrets de la maçonnerie n’avait encore eu lieu. De plus, dans une société alors très patriarcale où les femmes demeuraient d’éternelles mineures, passant du joug de leur père à celui de leur mari sans avoir le droit d’accomplir pratiquement aucun acte juridique sans l’autorisation expresse de leur « tuteur », celles-ci ne pouvaient prendre part à une loge – non  seulement parce que la mixité eût été jugée attentatoire aux bonnes mœurs, mais aussi parce que les femmes, d’une manière générale, ne pouvaient de leur propre chef prêter un serment, même devant un tribunal, sans la permission, voire la présence effective de leur géniteur ou de leur époux !

Or, ce jour-là, le Vénérable de la loge  était le propre père de la charmante coupable ! On délibéra finalement de lui faire passer les épreuves de l’initiation et elle prêta serment entre les mains de son « Vénérable Père »…

 

 

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 The Lady Freemason (1693-1773)

 

Ce récit peut sembler une légende, une fable plaisante. Pourtant, à la différence de quelques autres récits plus tardifs, rapportant des faits comparables mais dépourvus de toute base documentaire, cette histoire n’a jamais été contestée, ne serait-ce que parce la qualité maçonnique d’Elizabteh St Leger est en effet au-dessus de toute contestation possible. On possède d’elle un portait en décors maçonniques et son tablier a été conservé jusqu’à nos jours dans sa famille ainsi que deux bijoux maçonniques lui ayant appartenu nous sont parvenus. Enfin, son neveu le 3ème Vicomte Doneraile, fut Grand Maître en Irlande en 1740. Elle est unanimement considérée dans la maçonnerie irlandaise comme la première – et l’unique ! – « Lady Freemason ».

 

 

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 Le tablier de Miss St Leger

 

La suite de l’histoire

On dispose d’ailleurs d’autres éléments sur la « carrière » maçonnique d’Elizabeth St Leger.

La gravure classique qui la présente en décors maçonniques la montre au signe de Compagnon. Il faut rappeler que le grade de Maître, introduit en Angleterre vers 1725, ne fut diffusé que progressivement et qu’en de nombreux endroits il demeura inconnu pendant encore quelques décennies. Au début du XVIIIème siècle, en tout cas, le parcours maçonnique s’achève au grade de Compagnon – souvent donné le même soir que le grade d’Apprenti et dans la même cérémonie.

A la différence de Maria Deraismes, Elizabeth ne fut nullement reniée après son initiation, bien au contraire. Un témoignage publié en 1811, écrit par un descendant d’un des membres de la loge de la Lady Freemason, affirme même qu’Elizabeth présida ensuite la loge en qualité de Vénérable Maître ! Rappelons que c’était alors parfaitement possible à tout Compagnon – en témoigne encore le fait, en Angleterre, que l’installation du Vénérable et sa prestation de serment se font justement au deuxième grade.

Elizabeth demeura toute sa vie entourée de francs-maçons : à commencer par son mari, épousé avant 1718, Richard Aldworth, qui avait lui-même assisté à son initiation !  Le texte de 1811, fondé sur des témoignages de contemporains de Mrs Aldworth, précise encore « qu’elle vénérait tellement la maçonnerie qu’elle ne supportait pas qu’on en parlât légèrement en sa présence ». Il est également rapporté qu’elle prit part à de nombreuses processions maçonniques – des événements fréquents à cette époque –, conduisant les membres de sa loge dans un carrosse…

Elle mourut à 80 ans, en 1773, et la plaque apposée près de sa sépulture porte la mémoire de sa singulière équipée...

 

 

Plaque St Lger.jpg

 

Réflexions sur un hapax

Ne commettons pas d’erreur sur le sens de cette histoire : pour vraie qu’elle soit, elle constitue ce qu’on appelle un « hapax » – un fait unique et sans suite…

Jamais aucune autre femme ne fut initiée en Irlande et, naturellement, membre de l’aristocratie anglo-irlandaise, parfaitement à l’aise dans l’ordre social de son temps, jamais Elizabeth St Leger n’a posé la moindre revendication au sujet de  la « libération » des femmes. Là encore, l’histoire de Marias Deraismes, près de deux siècles plus tard, dans la France républicaine, est d’une tout autre nature  et demeure fondatrice de bien autre chose !

Mais l’initiation d’Elizabeth St Leger présente un autre intérêt. On sait que les Constitutions d’Anderson – que celles de Pennell, publiées en Irlande sept ans plus tard, reprennent pour l’essentiel – proscrivent de l’initiation maçonnique « les esclaves, les femmes et les gens immoraux » (!) C’est sur cette référence que des milieux maçonniques français, notamment ceux qui, paradoxalement, se veulent parfois « pré-andersoniens », fondent leur éviction des femmes. Plus fondamentalement, ils affirment aussi qu’en dehors du « trouble » que leur présence peut induire dans une loge où siègent aussi des hommes, c’est par « nature » en quelque sorte, que les femmes sont inaptes à l’initiation maçonnique « qui ne présente que des figures masculines » – une certaine critique guénonienne le dit aussi, assez ouvertement.

Or, l’exemple irlandais prouve exactement le contraire. Certes, les convenances et les usages ne rendaient pas envisageable que des femmes fussent admises en nombre dans les loges irlandaises à cette époque mais, confrontés à un cas extrême, les Frères n’ont alors pas estimé que l’initiation d’une femme fût « ontologiquement » impensable. Plus encore, on n’a pas renié Elizabeth, je l’ai dit, elle fut constamment « reconnue », admise en loge et même honorée. Les maçons irlandais du début du XVIIIème siècle – presque la préhistoire de la maçonnerie spéculative – connaissaient-ils vraiment si mal la franc-maçonnerie, et la comprenaient-ils beaucoup moins bien que nous ?

A chacun d’en juger…

 

PS Une loge d'études et de recherches de la Loge Nationale Française (LNF) portant le nom d'Elizabeth St Leger existe de nos jours - j'en suis le fondateur -, elle travaille au Rite Anglais Style Emulation et, naturellement, elle reçoit les Sœurs à toutes ses tenues...



[1] Je ne reprends évidemment pas à mon compte cette présentation de la « vraie franc-maçonnerie » comme opposée à la Maçonnerie d’adoption, dite « des Dames »,  qui serait « fausse » ! Je me borne à citer une thèse classique…

26 janvier 2015

Renaissance Traditionnelle : bientôt 45 ans de recherche maçonnologique...

Le n°175 de la revue Renaissance Traditionnelle sera bientôt disponible. Elle marque la 45ème année d’un travail de recherche qui a contribué à faire de la maçonnologie, en France, une discipline respectée et désormais indispensable à l’intelligence de la franc-maçonnerie.

Je ne viendrai pas ici sur la justification de la recherche en maçonnerie : je l’ai déjà évoquée ailleurs et j’y renvoie mes lecteurs. Je rappelle simplement que le mot « recherche » est trompeur : il ne s’agit pas ici d’une vision subtile – ou prétendue telle – de la franc-maçonnerie dont les « belles planches » seraient les ornements, mais d’un travail de type académique de restitution et d’étude des documents fondateurs et des textes majeurs de l’histoire maçonnique pour comprendre leur source, leur genèse et l’influence qu’ils ont exercée en trois siècle, sur la maçonnerie en général. Les articles postés sur ce blog veulent en être une illustration rapide.

Ce travail, inauguré à la fin des année 1880 par la loge de recherche Quatuor Coronati de Londres, repris en France, notamment sous l’égide de Jean Baylot, dans les années 1970 par la loge Willard de Honnecourt (puis Villard de Honnecourt) de la GLNF, du moins dans sa première formule, fut surtout mené sous l’impulsion de René Guilly, dit René Désaguliers (1921-1992) au sein de la Loge Nationale Française (LNF) et dans les loges d’études et de recherches que cette dernière a mises sur pied, d’abord à Paris, puis à La Rochelle et à Marseille notamment.

Une revue, fondée en 1912 par Oswald Wirth (1860-1943) puis dirigée par son « fils spirituel », Marius Lepage (1902-1972), Le Symbolisme, avait contribué à la redécouverte des sources traditionnelles de la franc-maçonnerie française, en un temps où, dans notre pays du moins, elle s’était enlisée jusqu’à s’y perdre parfois, dans l’action politique et les questions « sociétales ». A la fin des années 1960, et surtout après la disparition de Marius Lepage, la formule en paraissait dépassée, à bout de souffle. Marius Lepage qui, le premier, avait procuré à René Guilly les Early Masonic Catechisms, un recueil anglais, assez confidentiellement publié à Manchester en 1943, des textes fondateurs de la franc-maçonnerie en Grande-Bretagne (1696-1730), avait souhaité que son cadet reprît la revue. Mais René Guilly pensait que, tout en s’appuyant sur le travail accompli en plus de 50 ans, il convenait de lui donner une nouvelle ampleur. Pour y parvenir, après avoir fondé la LNF en 1968, il décida de créer, en 1970, la revue Renaissance Traditionnelle.

Quarante ans plus tard, R.T. était désignée par les érudits maçonniques britanniques comme la première revue d’études maçonnologiques en langue française, susceptible d’être élogieusement comparée aux Ars Quatuor Coronatorum, ce véritable thesaurus de l’érudition maçonnique internationale dont le volume annuel est toujours attendu avec impatience  par tous les chercheurs !

Les AQC ne sont bien sûr que l’émanation des travaux de la loge Quatuor Coronati 2076 dont René Guilly, si le monde maçonnique avait été structuré autrement qu’il ne l’est, aurait pu et dû être membre et aussi le premier Vénérable français : lui, au moins, n'aurait pas menti…

Si la revue R.T. n’est pas liée à une Obédience – ce qui, en France, lui évite de devenir presque inévitablement un véritable « bulletin paroissial » –, elle ne cache son projet : aller à la recherche des racines les plus profondes de la tradition maçonnique, en Grande-Bretagne comme sur le Continent, pour en cerner les significations fondamentales et nourrir ainsi la vie maçonnique d’aujourd’hui. Le savoir qui, en 175 livraisons, s’est exposé dans ses pages, n’a pas pour objet de rester lettre morte. La tradition a un avenir, mais à condition de la restituer en toute objectivité, sans a priori ni révisionnisme, en adoptant les instruments et les méthodes de l’érudition universitaire, sans crainte ni état d’âme.

Le résultat est stupéfiant mais malheureusement encore trop mal connu. Depuis 1992, année où disparut mon maître René Guilly, j’ai assumé la direction de cette revue dont la cheville ouvrière est Pierre Mollier, que chacun connait et dont les travaux personnels sont appréciés et reconnus à l’échelon international. Les plus grands érudits maçonniques, non seulement de langue française, mais aussi anglophones, ont à un moment ou à un autre souhaité écrire dans R.T. On y a souvent révélé quelques scoops de l’histoire et mis au jour des documents étonnants.

Or tout cela ne suscite pas toujours l’enthousiasme massif des francs-maçons français, il faut bien le reconnaitre – pour aussitôt le déplorer. L’érudition fait parfois peur et, plus encore, le travail intellectuel rebute, et surtout on ne saisit pas toujours le caractère prioritaire de l’enquête historique pour éclairer « l’ésotérisme maçonnique ». Je ne reviendrai pas ici sur les dangers d’une exégèse aventureuse qui suppose qu’on peut interpréter des symboles sans rien connaître de leur contexte d’apparition, de leurs sources, des commentaires dont ils furent accompagnés au cours du temps, des mutations qu’ils ont pu subir. C’est en partie pourquoi la littérature maçonnique est si volontiers médiocre – au mieux –,  confuse – trop souvent , et au pire, délirante. C’est aussi pour cette raison que, dans notre pays, à la différence ce ce qu’on observe dans nombre d’autres pays européennes, le domaine maçonnique n’est pas considéré, dans les milieux académiques, comme un champ d’étude digne de ce nom…et que l’image intellectuelle de la maçonnerie est si dégradée…

Et pourtant, parcourir cette revue est à mes yeux indispensable pour tout maçon qui veut comprendre et sortir des idées toutes faites et des pieuses légendes que, presque constamment, il entendra au sein de son Obédience – et dans les revues qu’elle publie. Certains articles sont un peu arides en apparence ? D’autres traitent de sujets dont on ne voit pas l’intérêt immédiat ? Qu’importe : une revue d’études et de recherches se garde en bibliothèque comme le bon vin se met en cave, et l’on y reviendra nécessairement un jour ou l’autre. Il y a aussi les articles de synthèse sur des problèmes maçonniques fondamentaux, revus à la lumière de l’histoire documentaire, et encore des analyses de livres qui taillent des chemins et dégagent la vue dans une littérature maçonnique touffue où tout – loin de là – n’est pas nécessairement digne d’être lu…

 

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Le prochain numéro (avec un peu de retard, mais cela valait la peine d'attendre) est consacré en presque totalité à une question essentielle qui s’éclaire de près de 40 ans de recherches initiées par René Désaguliers, poursuivies par mes soins et portées jusqu’à une première grande synthèse, claire et passionnante, par Paul Paolini : « Quatre grades et cinq mots : Voyage dans la première franc-maçonnerie sur les pas de René Désaguliers. » Qu’on le sache, le lecteur un peu motivé y découvrira un véritable continent disparu !

Pour s’abonner, mais aussi consulter les sommaires des numéros anciens et consulter plusieurs articles en accès gratuit, rien de plus simple : se rendre sur le site de la revue, http://www.renaissance-traditionnelle.com

Si les lecteurs de mon blog ignoraient cette revue, ce serait vraiment à désespérer de tout…