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15 juillet 2016

Liberte-Egalité-Fraternité : petite histoire d'une "triple devise" dans la franc-maçonnerie

Nombre de francs-maçons conçoivent naturellement la triple devise qui ouvre et achève leurs travaux, comme faisant partie intégrante de la culture maçonnique depuis toujours.. Nul doute en effet que l’aspiration dont elle témoigne et qu’elle s’efforce de traduire en quelques mots, ne soit au cœur de l’éthique du maçon. Son ancienneté dans l’Ordre n’est cependant pas aussi grande qu’on l’imagine, et son introduction ne s’est pas faite sans mal.

Pour en retracer la genèse, il faut  se reporter au XVIIIe siècle, avant la Révolution. Les « idées nouvelles » faisaient leur chemin dans la société française, notamment dans les clubs, les cabinets de lecture, et aussi dans les loges, mais pas plus qu’ailleurs. Le désir d’une large part de l’opinion éclairée - l’aristocratie libérale et la bourgeoisie particulièrement, de prendre part aux affaires s’exprime par les thèmes de « la douce égalité » et de la « tendre fraternité » qui fleurit dans tous les discours, notamment dans ceux des loges. Il n’en demeure pas moins que la formulation Liberté-Egalité-Fraternité n’est apparue dans le discours maçonnique q’après avoir été consacrée par la République, et certainement pas avant, comme le prétend une légende vivace.

Si, dès 1789, le marquis de Girardin proclame que la Constitution aura pour base « l’Egalité, la Justice, l’Universelle Fraternité », la proposition alors faite par le Club des Cordeliers d’adopter la triple devise n’est d‘abord pas retenue, et il faut attendre 1793 que les documents officiels de la jeune République s’ornent désormais de la formule « Unité, Indivisibilité de la République – Liberté, Egalité, Fraternité, ou la Mort ». Tout un programme, on en conviendra !

Toutefois, la maçonnerie ne l’adopte qu’ensuite, et on voit la devise apparaître sur la patente d’une loge qui en juin 1793 prend précisément comme titre distinctif « Liberté-Egalité-Fraternité ». Elle reste cependant peu usitée dans les milieux maçonniques, et l’on peut encore citer une mention  dans le Livre d’architecture de la Très Respectable Grande Loge de France qui avait refusé en 1773 la fusion avec le Grand Orient, et disparaîtra à son tour en 1799.

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Jusqu‘en 1848, plus jamais la triple devise n’est retrouvée dans un document maçonnique !

Le 24 février 1848, le gouvernement provisoire édicte : « Liberté, Égalité, Fraternité pour principes, le peuple pour devise et mot d’ordre ». La loi du 8 septembre officialisera enfin la devise comme celle de République. La Maçonnerie qui,  à Paris, a  pris une part active à la Révolution, envoie le 6 mars une délégation à l’Hôtel de Ville.  Le Frère Bertrand déclare alors :

« Les francs-maçons ont porté de tous temps sur leur bannière les mots : Liberté, Egalité, Fraternité. En les retrouvant sur le drapeau de la France, ils saluent le triomphe de leurs principes et s’applaudissent de pouvoir dire que la patrie tout entière a reçu de vous la consécration maçonnique ». 

Singulière façon d’écrire l’histoire…

Il faut pourtant attendre le convent de 1849 pour que le Grand Orient de France modifie son article Ier en ajoutant cette dernière mention : « La devise [de la franc-maçonnerie] a été de touts temps (sic) : Liberté , Egalité , Fraternité ». Dans le même texte, la Grand Orient proclamait pour la première fois de son histoire que la maçonnerie avait aussi « pour base l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme»…

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Ce n’est qu’en 1869 que la Grande Loge Centrale, fondée en 1822 par le Suprême Conseil de France pour gérer ses loges bleues, demande l’introduction de la devise dans l’Ecossisme  - et la suppression du Grand Architecte de l’Univers. En 1873, le Suprême Conseil accède à la première de ces demandes. Le même esprit et la même devise seront repris la Grande Loge Symbolique Ecossaise fondée en 1880, puis par la Grande Loge de France définitivement constituée dans sa forme actuelle entre 1894 et 1896.

La triple devise était ainsi universellement établie dans la Maçonnerie française. Universelle, généreuse, mais non point maçonnique d’origine, elle demeure du reste une spécificité maçonnique en France seulement.

 

28 décembre 2015

L'An Nouveau !

Après quelques semaines d'interruption pour des raisons techniques et de "surbooking" - mais qui ne vous pas empêchés, mes statistiques en témoignent, de continuer à consulter les nombreuses notes de ce blog - me voici de retour.

Plusieurs notes sont en préparation et se seront publiées incessamment.

 

J'en profite pour vous signaler deux nouveaux rendez-vous sur le web

 

1.  La page FaceBook  de la LNF : Loge Nationale Française -Officiel

2. Le nouveau blog Latomia Universa - Le blog indépendant de la Maçonnerie traditionnelle Libre

A bientôt !

 

 

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03 novembre 2015

Un ouragan maçonnique aux USA ?

On ne s’en est pas encore rendu compte en Europe, et notamment en France, mais un orage est en train de se lever sur la franc-maçonnerie américaine. La perturbation, dont on ignore encore jusqu’où elle ira, vient de Géorgie – un pays habitué aux cyclones, il est vrai…

Le  9 septembre dernier, le nouveau Grand Maître de la Grande Loge de Géorgie, une obédience qui compte environ 40 000 membres (officiellement) et se situe à un rang enviable parmi les Grandes Loges américaines en termes d'effectifs, a promulgué un « édit » – les Grands Maîtres américains ont ainsi des droits régaliens – qui proscrit formellement l’homosexualité et bannit des rangs de la franc-maçonnerie ceux qui sont coupables de ce « péché » (sin) ! La décision assez ahurissante du Grand Maître n’est cependant pas un coup de folie isolé : elle a été tout récemment confirmée par un vote majoritaire de la Grande Loge et, pour faire bonne mesure, celle-ci a condamné également la « fornication » – ce qui semble vouloir désigner toute forme de sexualité hors mariage !

Bref, la maçonnerie de Géorgie a décidé de vérifier avec qui couchent ses membres et vient de définir le cadre d’une « sexualité maçonnique normale ». On n’arrêtera donc pas le progrès…ni peut-être le déclin d’une maçonnerie qui perd tous les ans environ 4% de ses effectifs et que menace, au terme de quelques décennies, la disparition complète.

« Les esclaves, les femmes et les gens immoraux »

Il faut insister ici sur le fait que la Grande Loge de Géorgie appartient à la communauté maçonnique la plus nombreuse et la plus puissante au monde : celle des Grandes Loges « régulières ». On vient donc d’ajouter un nouvel item à la liste déjà longue des  landmarks  américains : on ne se contente plus de l’exclusion des femmes, on y ajoute désormais l’hétérosexualité obligatoire des hommes.

Or, il se trouve que nombre de francs-maçons américains, conscients de la posture délicate de leur maçonnerie, réagissent avec une vigueur qui enfle chaque jour davantage. Un leader d’opinion respecté en Amérique, Paul Rich, s’active sur les réseaux sociaux pour dénoncer cette aberration d’un autre âge et s’inquiète publiquement des ravages considérables qu’elle pourrait produire sur l’image d’une maçonnerie américaine déjà fort mal en point. Il est rejoint par de nombreux Frères et les échanges de messages électroniques auxquels on assiste sont édifiants. Bref : à l’occasion de cette décision inepte, la maçonnerie des États-Unis se trouve peut-être au bord d’une crise morale majeure…

Car nombreux sont ceux qui pointent, à cette occasion, les « péchés » anciens de cette maçonnerie – et notamment sa longue prohibition des Noirs, contraints de constituer leurs propres Grandes Loges (Constitution de Prince Hall), du reste comparables en tous points aux Grandes Loges « caucasiennes ». Certains ajoutent déjà, quoique timidement encore, que la question des femmes  est finalement de même nature. Les Constitutions d’Anderson – pas si « libérales » que cela, au fond – excluaient déjà les « les esclaves, les femmes, et les gens immoraux », ce qui peut se comprendre – sinon se justifier ! – dans le contexte social et moral de l’époque, mais la Grande Loge de Géorgie reste fermement sur ces principes interprétés à la lettre et, pour éviter toute équivoque, elle désigne à présent l’immoralité suprême : l’homosexualité. Même l’Église catholique, au passé si chargé en ce domaine,  tente d’en sortir – avec beaucoup de difficulté, il est vrai, comme le synode sur la famille l’a récemment montré. Mais cette comparaison es-elle vraiment flatteuse ?

D’autres enfin évoquent déjà les possibles conséquences légales d’une telle position, dans un pays fort attaché aux droits civiques et à la défense du droit des minorités – visibles ou non – garantis par la Constitution des Etats-Unis, un pur produit de l’esprit maçonnique de la fin du XVIIIème siècle !

Une nouvelle affaire Morgan ?

Mais avant d’en arriver là, c’est l’effet global sur le statut de la maçonnerie américaine qui doit être évoqué. Il y a près de deux siècles, en 1826, un événement apparemment banal dans l’Ouest des États-Unis  à cette époque, à savoir le lynchage d’un individu obscur, le meurtre, probablement perpétré par des francs-maçons, de William Morgan, coupable d’avoir révélé leurs secrets, déclencha un gigantesque scandale à l’échelle du pays tout entier et eut pour effet de diviser par dix les effectifs des loges, alors florissantes, en quelques années. Vers 1840, la franc-maçonnerie américaine en sortit enfin, affaiblie mais surtout entièrement transformée, devenue essentiellement caritative et conviviale. C’est de cette mutation qu’elle n’avait pas prévue ni souhaitée que l’institution a tiré, outre-Atlantique, ses traits essentiels jusqu’à nos jours.

Qui peut dire jusqu’où ira la vague de fond qui semble de profiler à l’horizon de la Géorgie ? Peut-on imaginer que la maçonnerie soit la seule à édicter une condamnation sans nuance de l’homosexualité, presque criminalisée par une décision stupéfiante et insensée, n’ayant pour partenaire dans cette discutable posture que quelques états musulmans fondamentalistes disséminés sur la planète – les mêmes qui interdisent aussi férocement la franc-maçonnerie ?

Au passage, que signifient les hautes valeurs humaines dont la maçonnerie « régulière » a fait son drapeau depuis si longtemps, pour ne pas parler des valeurs religieuses qui sont supposées l’inspirer ? A ce sujet, les baptistes de Géorgie – eux-mêmes fondamentalistes et enclins à une lecture brutalement littérale de la Bible – ont promptement approuvé les maçons de leur État, alors que leurs coreligionnaires condamnent si souvent la maçonnerie et les « Illuminati » comme des suppôts du satanisme…

Peut-on ne rien dire ?...

On pourrait dire, pour s’en laver les mains à bon compte, que cela ne nous concerne pas, que c’est de la politique et que la maçonnerie « régulière » n’a pas à se mêler de tout ça – même si elle désapprouve du bout des lèvres, cela va de soi.

Mais est-ce si sûr ?

Peut-on prôner une maçonnerie exemplaire, certains disent même « seule authentique », en gardant des relations avec une Grande Loge qui soutient de telles positions éthiques ?

Certes, les nations européennes n’ont pas de leçon à donner aux autres : en Angleterre, en 1952, on condamna à un horrible traitement hormonal pour homosexualité le légendaire Alan Turing, concepteur de l’informatique moderne, héros de l’ombre pendant la guerre, qui finit par se suicider deux ans plus tard en croquant une pomme préalablement injectée de cyanure, et le temps n’est pas loin non plus où un auteur maçonnique français « régulier », que je préfère ne pas nommer ici, tant par charité chrétienne que par convenance maçonnique, qualifiait les homosexuels « d’anormaux », évidemment interdits dans les loges « régulières » à son avis. Mais tout cela peut-il encore se couvrir du voile d’un silence pudique et gêné ?

La Grande Loge Unie d’Angleterre a mis longtemps, en s’abritant derrière des arguments juridiques assez pauvres, avant de reconnaître les Grandes Loges de Prince Hall. Agira-t-elle encore de même, contre toute raison, en tolérant en Géorgie – où les Noirs ne sont pas les bienvenus dans les loges blanches – ce qui est proprement intolérable d’un simple point de vue humain ?

En France, que les Obédiences « libérales et adogmatiques » saisissent cette occasion pour stigmatiser à peu de frais une maçonnerie concurrente, on le comprend sans peine et c’est presque de bonne guerre, si j’ose dire, mais que doivent dire les maçons réguliers soucieux de respectabilité sociale, de probité morale et de hauteur spirituelle ?

Peuvent-ils demeurer silencieux ? Les temps nouveaux qui se lèvent ne sont-ils pas, pour cette maçonnerie-là surtout, ceux de la parole vraie et du courage intellectuel ? Faut-il encore que la prudence politique l’emporte sur la rectitude de la pensée et l’énergie morale ? Peut-elle, par souci de ne pas faire de vague, ignorer ce que peut avoir de honteux, d’avilissant pour une démarche prétendument fraternelle et humaniste, et surtout si elle renvoie à une transcendance originaire, le parti de ne rien dire – et donc d’approuver tacitement ?

C’est une grave question qui se pose à elle. Peut-elle se permettre de ne pas y répondre ?

L’avenir nous le dira…