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27 avril 2014

Une séminaire de maçonnologie ? Rapport d'étape...

Je reviens brièvement sur la proposition que j'ai lancée récemment au sujet d'un séminaire de maçonnologie que j'envisageais d'organiser dans les mois qui viennent.

Je vous remercie des dizaines d'emails reçus et de nombreuses confirmations orales, m'encourageant à aller dans ce sens. Cela prouve que cette perspective intéresse et séduit de nombreux francs-maçons de tous horizons, soucieux de mieux comprendre la maçonnerie.

 

 

Au moment où le paysage maçonnique retentit à nouveaux d'imprécations appelant à des ruptures, à des ségrégations, au nom des "immortels principes", lesquels sont le plus souvent parfaitement méconnus, ou purement fantasmés,  par ceux qui tiennent de tels propos, l'approche maçonnologique, dépassionnée, scrupuleuse et éclairée, s'impose plus que jamais.

Continuez à me répondre - par écrit de préférence sur mon blog - , au cas où vous ne l'auriez pas fait, si ce projet retient votre attention. Je vais me mettre au travail pour structurer davantage cette idée, puisqu'elle rencontre une réel écho, et je vous en tiendrai régulièrement informés dans ces pages.

 

logo

 

23 avril 2014

Serge Moati questionne les francs-maçons...

Je voudrais vous signaler l’émission que proposera Serge Moati, sur France 5, mardi 29 avril à 20h 35 : Mes questions sur la franc-maçonnerie.

Moati a décidé de faire un "docu" différent de tous ceux qui ont été diffusés au cours des années récentes : politiques, affaires, etc... Il a choisi d'interroger les francs-maçons pour tenter de comprendre "de l'intérieur'" ce qu'est la franc-maçonnerie...pour les francs-maçons !

On peut diversement juger la tentative, je témoigne en tout cas qu'elle a été faite honnêtement.

Je ferai quelques apparitions dans ce documentaire...

 

Mes questions sur

 

La franc-maçonnerie

Mes questions sur - La franc-maçonnerie
 

Résumé

Alors que la franc-maçonnerie est toujours source de fantasmes inépuisables, Serge Moati et Alice Cohen se lancent dans une immersion au cœur des Loges et posent un regard inattendu et intime sur cette institution. Franc-maçon jusqu'en 1982, Serge Moati évoque notamment son propre parcours. Il constate que la franc-maçonnerie n'a plus le même visage qu'il y a trente ans. Ils seraient 160 000 «frères» et «sœurs» aujourd'hui en France, contre 70 000 «initiés» en 1989. Le charme discret et secret de la maçonnerie opère donc toujours. Qui sont les francs-maçons des années 2010 ? Leur pouvoir et leur influence recouvrent-ils toujours la même réalité qu'autrefois ?

 

La franc-maçonnerie est-elle en deux, trois ou quatre grades ?... (2)

On a vu que pendant longtemps la maçonnerie avait été en deux grades – dont souvent seul le premier était reçu pour toute la vie !

Observons surtout  que ce premier modèle en deux « grades » – je rappelle que le mot anglais que l’on peut traduire ainsi, degree, ne fera pas irruption dans le vocabulaire maçonnique avant l’apparition du grade de...Maître ! – constituait un tout, cohérent et complet.

Quand on jette un coup d’œil attentif sur le rituel – certes présenté de manière sommaire, mais finalement assez suggestif pour qu’on puisse le commenter – du grade de Fellowcraft or Master, tel qu’il était pratiqué en Ecosse au XVIIème siècle (Ms des Archives d’Edimbourg, Ms Chetwode Crawley, Ms Airlie, Ms Kevan – de 1696 à 1714), on voit que ce grade comporte essentiellement deux éléments :

-  Une séquence rituelle dénommée « Five Points of Fellowship », ce que l’on peut traduire par « Cinq Points du Compagnonnage »  – mais évidemment sans aucun rapport avec le Compagnonnage français ! –, une salutation étrange, une étreinte furtive qui n’est alors associée à aucune légende et ne constitue jamais un rituel de « relèvement » de qui que ce soit ;

-  La transmission d’un mot dont la nature exacte n’est pas donnée dans les plus anciens textes écossais et qui, dans divers manuscrits ou divulgations, en Angleterre essentiellement, entre 1700 et 1725, se présente très souvent comme une variante d’une expression en M.B. dont la signification n’est jamais précisée.

 

Manuscrit-Graham-1726.jpg

 

Le Ms Graham

 

2. Comment est-on passé d’un système en deux grades à un système en trois ?

C’est dans la deuxième partie de la décennie 1720 que les signes de cette mutation apparaissent. Pour résumer les faits essentiels :

-  En 1725, à Londres, une association de musiciens francs-maçons admet plusieurs de ses membres – dont on sait qu’ils avaient déjà reçu le grade de Compagnon – au grade de Maître ;

- Un manuscrit daté de 1726, le Ms Graham raconte curieusement trois histoires légendaires sur des personnages bibliques : l’une concerne Noé, dont les fils relèvent le corps par… les Cinq Points !; l’autre porte sur Bezaléel – « l’architecte » du Tabernacle, le sanctuaire portatif des Hébreux pendant l’Exode au désert –, personnage dont on évoque « la langue qui ne révéla jamais [les secrets] », mais on ne nous dit pas de quel secret il s’agit, bien qu’on nous affirme qu’après sa mort « ils furent totalement perdus » ; enfin la dernière évoque Hiram, qui parait achever l’œuvre commandée par Salomon et…ne meurt pas violemment !  Superposez simplement ces trois histoires, dont on ignore l’origine et l’ancienneté : vous obtiendrez la légende d’Hiram !

- En 1730 une divulgation imprimée, Masonry Dissected, due à un certain Samuel Prichard, dont on ignore à peu près tout, révèle pour la première fois un système en trois grades séparés – le grade de Fellowcraft et celui de Master sont désormais parfaitement distincts – et nous donne la plus ancienne version connue de la légende d’Hiram, cette dernière servant désormais « d’explication » aux Cinq Points.

Pour autant, avait-on établi un système en trois grades ? Rien n’est moins sûr…

3. Deux grades… + 1 !

Ce qui frappe, c’est bien plutôt une séparation qui va persister pendant longtemps entre les deux premiers grades et le nouveau – qu’on hésite encore à nommer le troisième. On verra, dans les années 1730, et ce jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, des Loges de Maîtres (Masters Lodges) dont le seul propos est de conférer le grade de Maître. Elles se réunissent à des jours différents, en des lieux différents et généralement avec un Collège différent de ceux de la loge des deux premiers grades qu’on nomme souvent « Loge Générale » !

S’agit-il donc d’un « troisième » grade ou… d’un haut grade ? Sans compter que dans nombre d’endroits du pays, jusque fort tard dans le XVIIIème siècle, on ignorera totalement l’existence et en tout cas la pratique de ce « nouveau » grade.

Dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, il finira par s’intégrer à la pratique maçonnique « habituelle », mais ce sera progressif en Grande-Bretagne même. En France, connu dès 1744 au moins, il va être d’emblée universellement adopté.

L’Union de 1813, en Angleterre, consacrera le « standard » des trois grades « distincts et séparés », tout en affirmant que la « maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage ». Mais de nombreux indices montrent que le statut du grade de Maître ne sera jamais tout à fait le même que celui des deux précédents. Par exemple :

- Dans les rituels du Rite Écossais Rectifié, dans le dernier quart du XVIIIème siècle, une loge de Maître est ouverte après une procédure simplifiée pour les deux premiers grades, la loge étant décorée et installé conformément au grade de Maître dès le début du rituel !

- Aux États-Unis, de nos jours encore, on ne travaille essentiellement qu’au grade de   Maître, pour des raisons essentiellement liées à l’affaire Morgan, survenue en 1828, mais surtout on ouvre directement la loge à ce grade…comme on le ferait pour un haut grade !

 

Constitutions 1723.jpg

 

 

4. Pourquoi le grade de Maître ?

Quelle nécessité poussa les concepteurs de ce grade – lesquels nous demeurent inconnus – à l’ajouter aux deux précédents ? On n’a pas de réponse certaine à cette question mais on peut formuler quelques hypothèses de travail.

La principale repose en partie sur un indice lié à une décision prise par la Grande Loge de Londres en 1723 et annulée en 1725.

L’article XII des Règlements de 1723 stipulait en effet que nul ne pourrait être admis « Maître et Compagnon du Métier que dans la Grande Loge. » Ce qui faisait de ce grade (alors le deuxième et dernier – une distinction d’exception. Pourtant, en novembre 1725, la Grande Loge décide que «  toutes les Loges pourront faire des Maîtres selon leur désir ». Cette fois, sans qu’on soit certain qu’il s’agissait d’un troisième grade alors naissant, il est clair qu’il échappait au statut d’exception que la Grande Loge semblait voir voulu donner, mais en vain,  à l’ancien grade de « Compagnon ou Maître »…

Certains eurent peut-être le désir, devant la diffusion extraordinaire de la maçonnerie à Londres pendant cette période – de quatre loges à Londres en 1717, on passe a plusieurs dizaines et plus d’une centaine en à peine vingt ans – de rétablir un lieu plus choisi, plus « aristocratique », où les maçons de plus haute extraction ou de plus grand savoir pourraient se retrouver « entre soi »… Ce fut peut-être l’un des premiers objets de la « Loge de Maitres ».

Un témoignage de cette époque renforce ce soupçon.  Dans un texte de 1730, Mystery of Free-Masonry, on nous apprend que « pas un Maçon sur cent ne peut s’offrir la dépense de passer la part du Maître… » N’est-ce pas là une marque évidente du caractère exceptionnel et très réservé que l’on voulait donner initialement à ce grade qu’on ne destinait manifestement pas à tout le monde – et qui n’était donc nullement le terme obligé de la « carrière » maçonnique ?

5. La fin de l’histoire ?

Dès la fin des années 1730, on va voir fleurir des hauts grades « primitifs » dont la plupart se nomment « Maître xxxxxxx » : Maitre anglais, Maître irlandais, Maitre élu, Maitre secret, etc. A chaque fois le fil narratif et le thème légendaire sont plus ou moins minces et « brodent » sur la légende fondamentale : on venge Hiram, on l’enterre, on le remplace…

Mais ce ne sont-là que des fioritures, si l’on peut dire. Le fond est généralement assez faible, même quand il est pittoresque – ainsi du grade de Maître irlandais, l’un des premiers hauts grades, qui s’inspire de coutumes funéraires chinoises !

Il y a cependant quelque chose de plus substantiel et de plus sérieux que le grade de Maître n’a pas réglé : un Mot a été perdu. Plus précisément, substitué, mais on ne peut plus l’utiliser et tout se passe comme s’il était perdu. On a le sentiment que la légende d’Hiram – qui connaitra sur ce point précis deux variantes fondamentales, j’y reviendrai plus tard – laisse un vide, une béance. Elle pose un problème non résolu par le seul remplacement du Maître.

La voie est alors « mécaniquement » ouverte pour qu’un jour l’on retrouve, restitue et rétablisse le « Mot originel ». Les deux premiers grades pouvaient se passer d’un troisième, on l’a vu. Le troisième ne parait pas pouvoir éviter le « quatrième (et « dernier ») grade » qui doit le compléter et l’achever. Un problème essentiel de toute l’histoire des premiers temps de la franc-maçonnerie spéculative, dans la décennie 1730-1740.

Car, pour le dire en quelques mots, la « maçonnerie pure en ancienne » est probablement depuis toujours en quatre grades – et pas seulement en Angleterre !… (à suivre)