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31 décembre 2014

Faut-il partir du pied droit ou du pied gauche ?...

Voici une question qui a fait couler beaucoup d’encre et suscité des exégèses parfois surprenantes. Il est même arrivé que l’on convoque la Kabbale pour expliquer que dans certains Rites on part du pied droit – le côté de la « Clémence » – et que dans d’autres, c’est du pied gauche – le coté de la « Rigueur » !...

On peut certes, comme Jonathan Swift – qui passe pour avoir été franc-maçon – considérer que ce problème est d’un intérêt assez mince et relève de la même problématique que celle l’empereur de Lilliput qui souhaitait savoir, si l’on en croit les Voyages de Gulliver, comment il fallait manger les œufs (par le gros bout ou par le petit bout), et qui s’apprêtait à défendre son point de vue par les armes !

Mais si le sujet est en effet assez mince, il permet au moins d’illustrer une méthode. Pour comprendre le sens et la portée d’un usage maçonnique, l’herméneutique aventureuse, mais si commune, qui consiste à croire que la réponse est dans la question et que, en vertu de la « libre interprétation des symboles », on peut tout imaginer, conduit malheureusement très  souvent à pures élucubrations. Pour trouver le droit chemin la méthode est pourtant simple, c’est toujours la même : pister l’apparition d’un usage dans l’histoire des rituels et la rapporter au contexte, à la fois maçonnique, culturel et même cultuel, qui l’a vu naître. On fait ainsi des découvertes intéressantes.

Partir du bon pied

Les plus anciens « rituels », qu’ils viennent d’Ecosse (les manuscrits du groupe Haughfoot, de 1690 à c. 1715) ou anglais, sont davantage des catéchismes, des instructions que des rituels au sens propre. La fameuse Masonry Dissected, la divulgation majeure de Prichard, en 1730, ne nous  en dit pas davantage.

Lorsque les premières divulgations françaises apparaissent, entre 1737 et 1744, on ne trouve pas de renseignement substantiel sur ce point.  Quand des rituels « bien écrits » de ce qui allait bientôt s’appeler le Rite Français (ou Moderne) sont disponibles, soit vers la fin du XVIIIème (version manuscrite de 1785, version imprimée de 1801, Rituel « Berté » de 1788), on parle des « trois pas d’Apprenti » sans plus de précision. Cependant, les Tuileurs du XIXème siècle, comme celui de Delaulnaye (1813) nous apprend bien que « selon le régime du Grand Orient de France », on part du pied droit pour la marche d’Apprenti – ce que confirme le Tuileur de Vuillaume (1825).

Il faut ici préciser que les rituels français du XVIIIème siècle, dont ceux du Rite Ecossais Rectifié (1783-1788), ne reprennent pas tous cet usage bien qu’ils soient de type « Moderne » : dans le RER, le candidat part du pied gauche, mais c’est le pourtant toujours genou droit qui est mis à nu (et donc le gauche en pantoufle)[1] ! Avec la présence des trois grandes colonnes Sagesse, Force et Beauté au centre de la loge, c’est donc l’un des deux seuls caractères distinguant ces Rites Ecossais du XVIIIème des rituels plus courants à l’époque – précurseurs du Rite Français.

La première idée qui se présente naturellement à l’esprit est que l’usage de partir du pied droit – on n’ose dire cette « tradition » – venait précisément de la Grande Loge de Modernes, c’est-à-dire la première, fondée en 1717, et dont dérive les usages maçonniques les plus anciennement connus en France au XVIIIème siècle. Mais nous ne disposons pas de rituel certain du « Rite des Modernes » pour cette période en Angleterre…sauf peut-être dans un texte en français !

Il s’agit du Franc-maçon démasqué, publié la première fois en 1751, à Londres, « chez Owen Temple bar ». Or ce texte, en partie énigmatique, semble bien pouvoir être considéré comme représentant au moins une version du rituel des Modernes, à Londres, vers le milieu du siècle. C’est d’ailleurs l’avis d’A. Bernheim avec qui il m’arrive souvent d’être d’accord quand il s’agit de parler d’histoire lointaine de la franc-maçonnerie…[2]

 

Macon démasqué.jpg

 

 Une divulgation problématique mais bien intéressante...

 

Or ce texte est sans ambiguïté. Il dit que la marche d’apprenti se fait « en avançant le pied droit le premier », ce que les textes français imprimés de la même époque ne disent pas aussi précisément.

On peut par conséquent admettre, comme hypothèse de travail raisonnable,  que « partir du pied droit » est un usage des Modernes, transmis et conservé en France tout au long du XVIIIème siècle, jusqu’à nos jours dans les Rites qui dérivent du Rite des Modernes, au premier rang desquels le Rite Français.

Les Anciens roulent à gauche…

En revanche,  que pouvons-nous dire des Anciens ? Les premiers rituels imprimés qui se rapportent à leurs usages sont de 1760, notamment The Three Distinct Knocks (Les Trois Coups Distincts). Ce texte très élaboré ne dit pas clairement que l’on commence la marche d’apprenti du pied gauche. Cependant on note d’emblée une différence frappante avec tous les rituels français cités plus haut –  et aussi avec Le Franc-maçon démasqué : c’est ici le genou gauche qui est mis à nu (le pied droit en pantoufle), et non le genou droit (avec le pied gauche en pantoufle)! C’est du reste ainsi que, de nos jours encore, se prépare le candidat en Angleterre – et l’on sait que le Rituel de l’Union, en 1813, a fait prévaloir sur pratiquement tous les points les usages des Anciens.

 

 Une divulgation emblématique des Anciens

 

Il devient alors à peu près évident que dans la tradition des Modernes, le pied gauche est déchaussé et que chez les Anciens, c’était l’inverse. Cela pourrait déjà sembler cohérent avec le fait que le premier pas est fait, chez les Modernes, en partant du pied droit, et chez les Anciens en partant du pied gauche.

C’est de cette source que provient peut-être l’usage au REAA de partir du pied gauche – comme l’annoncent déjà sans équivoque les Tuileurs de Delaulnaye et de Vuillaume. On sait en effet que les grades bleus du REAA furent compilés en France en 1804 à partir d’une source essentielle, le rituel des Anciens que les fondateurs du REAA avaient pratiqué en Amérique. Il reste cependant que dans ce rituel, le Guide des Maçons Ecossais, qui est une synthèse maladroite et un peu bâclée entre le Rite des Anciens et un Rite Ecossais du XVIIIème siècle français (donc de type « Moderne »), on a mixé, à la hâte et sans trop de discernement, des éléments souvent incohérents. Ainsi, dans le Guide, on part bien du pied gauche, mais l’on a conservé, comme dans les Rites Ecossais du XVIIIème siècle, la préparation physique avec « le genou droit nud et le soulier gauche en pantoufle ».

 

 

 Un melting pot maçonnique...

 

On ne sait donc trop si le REAA tire son choix du « pied gauche en premier » des Rites Ecossais antérieurs ou du Rite des Anciens. Mais nulle part, dans les rituels Ecossais du XVIIIème siècle, qui sont par ailleurs, répétons-le, de type Moderne – avec en particulier l’ordre J. et B. (voir plus loin) pour les deux premiers grades et les deux Surveillants à l’ouest – on ne justifie d’aucune manière cette inversion, seulement partielle puisque la préparation physique, elle, n’a pas changé…

Il nous reste donc à tenter de comprendre pourquoi les Modernes commençaient à droite et les Anciens à gauche.

Le retour des Colonnes

On sait que, entre les Modernes et les Anciens, l’une des différences tenait à l’ordre des mots des deux premiers grades : chez les Modernes c’était J. au premier grade et B. au second, et le contraire chez les Anciens. Là encore, on a dit beaucoup de choses sur les raisons de cet ordre différent...

Je ne reviendrai pas ici en détail sur ce sujet que j’ai traité ailleurs[3], mais la thèse classique admise par la Grande Loge des Modernes elle-même en 1809 – selon laquelle, « vers 1739 » les Modernes auraient délibérément inversé l’ordre ancien – ne tient plus guère aujourd’hui. Il est bien plus vraisemblable que cette différenciation fut plus tardive, en tout cas postérieure à l’apparition de la Grande Loge dite des Anciens, et nul ne peut dire qui a commencé à changer quelque chose. Certes, on sait aujourd’hui que la position archéologique, dans le Temple de Jérusalem, était bien B. au nord et J. au sud, mais cette perspective n’est jamais évoquée par quiconque au XVIIIème siècle et ne sert jamais de justification. Rappelons que dans la polémique assez peu reluisante qui a opposé les deux Grandes Loges anglaises pendant 60 ans, Laurence Dermott, le chef de file des Anciens, disait que les Modernes ignoraient tout simplement la signification J. et de B. , et que c’était la raison de leur « erreur » : selon lui, les Modernes croyaient que J. renvoyait au « rhum de la Jamaïque » et B.  à celui de la Barbade !...

C’est ici qu’on peut faire une hypothèse. Je soupçonne qu’il y a un rapport entre l’ordre inverse des deux mots, d’une part, et la préparation inversée des candidats et leur marche, d’autre part. Or, si on lit simplement la Bible en oubliant l’archéologie, on ne lit pas que J. était au sud, mais qu’elle était « à droite » et que l’autre colonne, B., était « à gauche ».[4]

Les Modernes, avec J. pour mot de l’Apprenti partaient du pied droit, et les Anciens, avec B., partaient du pied gauche…[5]

Cette question de l’inversion des colonnes a pris tellement d’importance dans leur querelle, que j’incline à penser qu’elle a pu aussi influencer le « pied de départ ». En tout cas, après l’Union de 1813, la Loge de Réconciliation qui a travaillé entre 1813 et 1816 pour fixer le rituel de l’Union – celui que sont supposées pratiquer toutes les loges anglaises de nos jours – a adopté à la fois le départ du pied gauche et la préparation physique correspondante (et non celle des Modernes, comme l’ont fait les Rites Écossais en France)[6]… en même temps que l’ordre « ancien » des mots, comme si tout cela avait à ses yeux une secrète cohérence !

Je laisse à chacun le soin de méditer cette hypothèse, qui est n’est pas entièrement démontrée, je l’admets, et le cas échant de la contester. Une recherche documentaire plus approfondie viendra peut-être la contredire.

Il reste qu’avec une série de bons rituels convenablement datés et une Bible – de présence celle du Roi Jacques pour les références anglaises (King James Version) – on peut comprendre presque toute la maçonnerie…ou du moins éviter les plus graves élucubrations !

 



[1] Le même paradoxe, que j’appelle « l’inversion partielle », s’observe dans le Rite Écossais Philosophique de la fin du XVIIIème siècle.

[2] Masonic Catechisms and Exposures, AQC 106, 1994.

[3] R. Désaguliers, Les deux grandes colonnes de la franc-maçonnerie, 4ème éd. Revue et corrigée par R. Dachez et P. Mollier, Paris, 2012, Chapitre II « Le problème de l’inversion des mots des deux premiers grades », pp.33-63.

[4] Rappelons que dans la tradition des Hébreux puis des Juifs, on désignait le nord et le sud en regardant l’est : le nord est alors à gauche et le sud à droite. Et n’oublions pas que le Temple de Salomon s’ouvrait à l’est, et qu’on regardait donc vers l’ouest en y entrant…

[5] I Rois, 7, 21-22.

[6] Il faut observer que dans le Rite des Modernes comme dans celui des Anciens, le genou est découvert du côté qui effectuera le premier pas, et c’est encore de ce côté que l’on s’agenouillera pour le serment. Ce parallélisme, qui a peut-être un sens, est perdu dans les Rites Ecossais sans qu’on en connaisse la raison…pour autant qu’il y en ait une !

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