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  • En revenant de Lausanne...

    Hier, samedi, j'ai passé la journée à Lausanne, à l'invitation de quelques loges de la Grande Loge Suisse Alpina, dont Les Frères Inconnus de Memphis, pour évoquer un sujet brûlant, si j'ose dire : l'avenir de la franc-maçonnerie...

    Bien sûr, je n'étais pas là pour assommer l'assistance en lui infligeant une conférence qui aurait pu s'intituler "la franc-maçonnerie selon ma Grande Loge pour le siècle qui vient"...ou quelque chose du même style. Ce genre d’égocentrisme maçonnique - et de présomption un peu méprisante -, qui donne à penser que ce que l'on fait chez soi est la seule norme envisageable et donc le modèle de l'avenir, en tout cas la seule chose à laquelle on puisse consacrer un peu de temps et d’attention, relève d'un "provincialisme maçonnique" (toutes mes excuses pour les Frères et les Sœurs "de province" - nous le sommes tous un peu -, cela ne les concerne pas : le mot est pris ici dans son sens littéraire classique !), disons d'un particularisme intellectuel et pour tout dire d'une étroitesse de vue qui malheureusement rend compte de beaucoup de querelles ridicules qui sévissent dans le monde maçonnique français actuel.

    Le fait de franchir les Alpes et d'aller respirer l'air helvétique, si consensuel et si serein, permet de prendre de la hauteur, à tous les sens du terme - disons, de s'y efforcer !

    Il ne peut être question de résumer ici une conférence d'une heure, mais je voudrais partager avec vous quelques idées simples sur ce sujet.

    La première est qu'on ne peut décrypter et comprendre le présent sans jeter un coup d'œil un peu informé et aussi impartial que possible - je n'ose dire "objectif" - sur le passé de notre vénérable institution. Il est en effet certain que, au regard de ce qui se passe de nos jours en Europe continentale, elle se lit à travers deux courants qu'on peut juger diversement mais dont on ne peut méconnaitre l'existence :

    • le premier, fondateur à divers égards, reste prédominant dans le monde maçonnique anglo-saxon - et donc dans le monde maçonnique tout court puisqu’il représente l'écrasante majorité de ses effectifs : la franc-maçonnerie, nullement « ésotérique » (ou si peu !), est une institution qui ritualise des valeurs sociales consensuelles, promeut une certaine vision morale de la société, essentiellement fondée sur des valeurs religieuses intégrées à l'histoire sociale des pays concernés (en un mot : l’éthique protestante), et met en relief l'action philanthropique et caritative comme l'action maçonnique par excellence - au passage, point ici de préoccupation spécifiquement "spirituelle" car, comme l'a rappelé récemment un haut dignitaire anglais: "pour ça, il y a les églises..."
    • le second courant, précisément né en France d'où il s'est répandu un peu ailleurs, sans doute apparu très discrètement dès la fin du XVIIIème siècle dans quelques loges, mais surtout développé à partir du milieu du XIXème siècle, est en fait le produit de l’évolution politique, sociale, intellectuelle et religieuse de la France de ce temps-là : hostile à tous les cléricalismes politiques et religieux, il met en valeur la liberté de l'esprit - je préfère cette expression à celle de "liberté de pensée", tellement galvaudée que parfois on ne sait plus très bien ce qu'elle veut dire...et qui souvent veut dire tout autre chose que ce que l’on croit ! Paradoxalement, c'est ce courant qui insiste sur la "spécificité" de l'initiation, et surtout c'est lui qui voit dans l'action au sein de la cité l'aboutissement inéluctable de « l'engagement maçonnique".

    Mon propos n'est évidemment pas ici de revenir, pour le n-ième fois, sur l'opposition entre la maçonnerie "traditionnelle" et la maçonnerie "libérale et adogmatique (?)", mais d'interroger les sources de cette opposition que l'on caricature trop souvent.

    Je voudrais simplement rappeler qu'elle ne recoupe nullement l'antagonisme entre la franc-maçonnerie dite "régulière" - au sens anglo-saxon du terme - et celle qui ne l'est pas, mais qu'elle n'épouse pas non plus les contours si découpés et si mouvants du paysage maçonnique français : les frontières passent ici largement au sein des Obédiences bien plus qu’entre elles : ce n’est donc pas en signant des traités, en créant des confédérations ou en fermant la porte de quelques temples de plus, qu’on résoudra cette équivoque historique essentiellement propre à notre pays…

    Le plus intenable des paradoxes consisterait justement à soutenir que cette évolution française de la franc-maçonnerie – dont viendrait tout le drame – ne serait lié qu’au « génie » français, passionné, souvent fantasque et passablement brouillon – ce qui n’est pas entièrement faux, du reste – et qu’il faudrait le guérir de ses tares inextirpables pour que tout redevienne simple. Lorsque l’on cesse de considérer les francs-maçons anglo-saxons comme des habitants de la planète Mars, des êtres de raison sur lesquels on fantasme davantage qu’on ne réfléchit, et qu’on dialogue avec eux, on s’aperçoit des convergences bien plus que des différences avec leurs Frères (et Sœurs !) de France. La question n’est pas celle que prétendent résumer des oppositions binaires et tranchées : spiritualité/pas spiritualité, sociétal/symbolique, etc. C’est ce qu’on voudrait nous faire croire, mais la réalité est bien complexe – le GADL’U en soit loué !

    Pour ceux qu’une analyse plus longue intéresserait, je me permets de renvoyer au chapitre assez détaillé que j’ai consacré à « L’avenir de la franc-maçonnerie » dans le volume collectif dirigé par J.-L. Maxence,  paru dans la Collection Bouquins il y a quelques mois.

    Pour l’heure, je me contente d’en extraire la conclusion qu’on trouvera ci-après. Soyons certains que, dans les mois qui viennent, l’actualité nous contraindra à y revenir encore…

     

    L’initiation maçonnique a-t-elle un avenir ?

    Pour « ceux qui croient au ciel », il y avait – et il y a encore – les églises ; pour ceux qui n’y croient pas – ou n’en veulent plus – mais désirent pourtant conférer un sens à leur vie, il y aussi les partis politiques, l’action syndicale, l’engagement associatif – voire le divan du psychanalyste. Quelle est aujourd’hui – et quelle sera demain ! –, dans un pays comme la France singulièrement, la place de l’initiation maçonnique ?

    On a vu que la courbe des effectifs, dans notre pays, n’a cessé de s’élever depuis une trentaine d’années. Faut-il donc la prolonger et prédire un envol numérique de la franc-maçonnerie ? Nul ne peut le dire mais on peut au moins envisager les facteurs qui pourraient modérer ou simplement moduler cet enthousiasme arithmétique.

    D’abord parce que l’évolution économique et sociale contemporaine, qui rend les hommes moins disponibles et moins sereins, la mutation culturelle qui substitue le règne de l’éphémère et de l’image sans lendemain à la contemplation méditative de l’icône ou à la réflexion sur les textes que le temps avait consacrés, l’invraisemblable « bougisme » qui contraint les individus à une course folle et permanente, tous ces traits de la civilisation de l’incertitude, de l’apparence et du jeu sont a priori peu favorables à la prospérité d’une démarche mesurée, attentive et patiente comme celle que propose la franc-maçonnerie.

    Ensuite parce que, l’actualité l’a tragiquement montré depuis quelques années, le besoin de retrouver des racines spirituelles ou traditionnelles trouve souvent son aboutissement dans les intégrismes religieux de toutes sortes qui, tout en s’opposant avec violence, s’accordent généralement sur un point : la franc-maçonnerie est un ennemi à abattre. Une autre impasse caricaturale est encore représentée par les sectes qui, elles, n’ont jamais tant proliféré.

    Enfin parce que les références culturelles et philosophiques sur lesquelles repose le corpus symbolique et rituel de la franc-maçonnerie, empruntant aux sources essentielles de la tradition judéo-chrétienne, fût-ce au simple titre de mythe fondateur et d’allégorie suggestive, font aujourd'hui l’objet d’un discrédit inquiétant qu’alimentent surtout une ignorance et une inculture qui s’aggravent dans les générations les plus récentes.

    Pourtant, si l’on veut bien y songer un instant, toutes ces causes d’un possible effacement de la perspective initiatique dans l’esprit de nos contemporains – notamment dans un pays aussi sécularisé que la France du XXIème siècle –, sont peut-être autant de chances à saisir, voire de défis à relever pour une franc-maçonnerie à nouveau confiante et consciente de ses potentialités. Observons simplement que, depuis la fin du XIXème siècle, les acquis de l’anthropologie culturelle ont montré l’impressionnante permanence du schéma initiatique dans à peu près toutes les sociétés et suggèrent qu’il constitue peut-être l’un des invariants les plus saisissants de la condition humaine. Dotée d’une structure étonnamment stable à travers les siècles et les continents, à peine variable dans son fond mais sous des masques et des représentations multiples, l’initiation a jalonné toutes les étapes de la civilisation. Pourquoi notre monde « postmoderne » en serait-il dépourvu ? Pourquoi n’y trouverait-elle plus sa place pour répondre à des questionnements eux aussi intemporels ?

    Abandonnons ici résolument l’habit du devin que revêt toujours, plus ou moins consciemment, quiconque prétend trouver dans le présent une préfiguration de l’avenir. Gardons-nous aussi de prendre pour des réalités probables nos désirs comme nos angoisses. Restent alors l’éternelle énigme de la vie humaine et l’irrépressible interrogation sur les origines, le sens et la fin des choses qui, un jour ou l’autre, s’empare presque immanquablement de chaque être humain. Les efforts combinés, tantôt solidaires, tantôt contraires, de la philosophie et de la spiritualité n’ont pu en épuiser le secret en quelques dizaines de siècles de pensée humaine déchiffrable.

    L’initiation peut donc encore proposer sa contribution : celle du premier et du dernier pas.