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Un maçon libre dans une loge libre

Cette expression a connu un succès prodigieux qui est dû à la publicité que lui a faite Oswald Wirth, bien qu’il n’en fût peut-être pas lui-même l’auteur. Elle se situe cependant dans un contexte intellectuel et historique qui l’éclaire grandement et, en tout premier lieu, évoque irrésistiblement la fameuse formule de Cavour, l’un des grands hommes de l’unité italienne  – à laquelle prirent part tant de francs-maçons : « Une Eglise libre dans un Etat libre ».Wirth.png

Oswald Wirth, aujourd’hui connu pour ses manuels de symbolisme au succès inoxydable – quoi que l’on puisse en penser quant au fond n’avait pas toujours été le « mainteneur de la véritable franc-maçonnerie », pour reprendre la formule un peu audacieuse, et même parfaitement abusive, de l’un de ses biographes modernes [1]. Membre de la Grande Loge Symbolique Ecossaise, il devait rejoindre plus tard la Grande Loge de France quand son obédience fusionna en 1896 avec cette dernière, alors tout nouvellement créée. Si Wirth devint ensuite l’une des autorités morales de la franc-maçonnerie et même, tardivement et contre son gré, membre du Suprême Conseil de France, il avait commencé sa carrière maçonnique dans une obédience anarcho-syndicaliste et, tout au long de sa vie, s’était déclaré indifférent à l’égard des hauts grades auxquels il ne trouvait aucun intérêt et qu’il accusait surtout – critique très classique à la fin du XIXème siècle – d’être une aristocratie incompatible avec ce qu’il dénommait lui-même le « pur maçonnisme ».

D’où son attrait pour la formule « Un maçon libre dans une loge libre ». Il y a, dans ce programme, un arrière-goût de subversion subtile, de « révolution permanente », qui dit implicitement sa méfiance à l’égard des appareils obédientiels en particulier.

Cette phrase revient de nos jours comme un leitmotiv dès qu’un Frère, un Officier, un Vénérable, éprouve quelque agacement ou quelques irritation à la réception d’une circulaire du Grand Secrétariat de son obédience ou en entendant de la part d’un dignitaire maçonnique une déclaration jugée inopportune ou intempestive. Alors, dans une réaction d’autonomisme initiatique, il déclare que seule compte la loge et que les « maçons libres » ne sont et ne seront jamais les sujets d’une obédience, si vaste et si puissante soit-elle…

Il y a cependant loin de ces affirmations bravaches à la réalité de la vie maçonnique dans les grandes obédiences. Mais après tout, cet esprit libertaire n’est pas sans authenticité traditionnelle. Un texte émanant de la Loge Nationale Française (LNF) lors de sa fondation, en 1968, rappelait notamment que si cette dernière n’avait pas repris une structure classique de Grande Loge, c’est parce qu’elle jugeait, précisément, qu’il n’y avait aucune obligation traditionnelle de s’y soumettre. Et notons que l’un des textes fondateurs de cette Fédération s’intitule Charte de la maçonnerie traditionnelle libre

Il ne faut pourtant pas oublier que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Si, en énonçant cette déclaration d’indépendance morale si sympathique, on veut aussi laisser entendre que le « maçon libre » ne saurait accepter aucune discipline d’aucune sorte, qu’il peut s’affranchir de toutes les règles et qu’aucune loi ne l’oblige, on risque alors, dans le cadre maçonnique qui a justement ses principes et ses lois, de passer du traditionalisme libre  à l’anomie nihiliste.

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Le tablier d'un "apprenti libre"

Le maçon est libre, c’est une affaire entendue. Son engagement doit l’être, et la plupart des rituels traditionnels le lui rappellent dès son initiation. Mais une fois cet engagement  pris, une fois son serment prêté, il ne s’appartient plus entièrement car il est entré librement dans une voie qui doit le conduire vers un but et, pour y parvenir, il a pénétré dans un univers dont il a tout à apprendre. Esprit libre et qui doit le rester, il est en effet libre de tout questionner, de tout interroger, de tout interpréter, mais il ne l’est pas de tout mettre en cause, de tout reformater au gré de ses désirs et de n’y prendre en considération que ce qui le tente, l’amuse ou lui plaît.

La franc-maçonnerie a un plan, subtilement inscrit dans ses rituels et ses emblèmes, et dont le Grand Architecte de l’Univers est la clé de voûte et le symbole vivant. L’ignorer c’est lui retirer son ressort essentiel. Se réédifier soi-même selon ce plan librement redécouvert, tel est, me semble-t-il,  le légitime dessein de tout franc-maçon libre.



[3] J. Baylot, Oswald Wirth (1860-1943), rénovateur et mainteneur de la véritable franc-maçonnerie, Paris, 1975.

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