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14 septembre 2013

Parole et silence

C’est un usage constant des loges maçonniques, en France, que d’imposer à l’Apprenti d’observer le silence pendant tout le temps de son apprentissage – généralement un an ou plus. Une fois encore, cette pratique n’est pas d’une grande ancienneté.

Au XVIIIème siècle elle n’avait tout simplement pas lieu d’être car, le plus souvent, on était reçu « Apprentif-Compagnon » en une seule soirée et une seule cérémonie. Mais, plus tard, quand l’habitude a été prise de séparer les trois grades – même si les délais de progression sont restés assez courts, de l’ordre de quelques semaines, pendant encore très longtemps – ladite « règle du silence » n’eut pas davantage de sens. En effet, le silence suppose que, normalement, on s’exprime, notamment pour présenter des planches ou prendre part au débat qui les suit. Or, cette conception du travail maçonnique est récente : au XVIIIème et encore en grande partie au XIXème siècle, ce travail consistait essentiellement dans la pratique des cérémonies et la lecture des catéchismes traditionnels. De loin en loin quelques « discours » distrayaient la loge, mais c’était plutôt rare. Du reste, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis par exemple, la situation n’a pas changé : on n’y lit pas de planches en loge et la règle du silence des Apprentis y est donc inconnue, car sans objet…


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Toutefois, puisque la pratique maçonnique française  est d’entendre des exposés et de les commenter, le silence des Apprentis est-il pour autant à rejeter ? Sans doute pas, à condition de ne pas en faire un dogme. Sachant que l’on n’a pas à faire à un « usage immémorial » du Métier, mais à une règle introduite dans l’histoire récente de l’Ordre, on peut l’observer avec mesure. Il est assez normal, du reste, qu’un Apprenti ne songe pas immédiatement à demander la parole en loge : son silence est le plus souvent spontané, sans qu’on ait besoin de le lui imposer. Mais il peut arriver, en revanche, notamment lorsque la loge étudie les Instructions de son grade, qu’un Apprenti soit même invité par le Vénérable à donner son sentiment, à exprimer son avis, à poser des questions. 

Il faut donc voir dans le silence des Apprentis un usage naturel qui exprime une réserve bien compréhensible de la part d’un membre récemment admis, mais nullement un landmark intangible dont la transgression serait une faute impardonnable. Ce qui est impardonnable, en maçonnerie comme ailleurs, c’est d’appliquer sans discernement des usages arbitraires dont on ignore l’origine et le sens.

On peut en rapprocher la règle qui veut qu'on ne prenne la parole qu'une seule fois au cours d'une Tenue. Curieusement, on entend généralement un Frère citer ladite règle pour justifier le fait qu’il va prendre la parole pour la deuxième ou la troisième fois, ce qui semble démontrer qu'elle n’est invoquée, ou presque, que lorsqu’on la transgresse !

Toujours est-il que cette volonté, récente dans l’histoire de la maçonnerie française, de réguler le discours en loge, s’inscrit dans un contexte bien particulier. Lorsqu’une loge nombreuse engage un débat nourri sur un sujet éventuellement sensible – de nature politique, économique ou sociale , on peut concevoir qu’un strict encadrement du débat soit nécessaire, à la fois pour que tous puissent s’exprimer – car en ces domaines profanes, tout le monde a « quelque chose à dire – et pour éviter qu’il ne dégénère en discussion polémique. Une des façons d’y procéder est alors de limiter le nombre de prises de parole – comme, dans les assemblées parlementaires, on limite le temps de parole...

Toutefois, dans le cadre du travail normal d’une loge qui se consacre exclusivement à l’aspect philosophique, spirituel et moral du corpus symbolique et rituel de la franc-maçonnerie, une telle prescription n’a en revanche guère de sens. C’est, au contraire, dans l’addition des sentiments de tous les Frères (ou Sœurs), de leurs approches successives, de leurs hésitations et de leurs questions, que la loge élabore collectivement, par un travail progressif, un sens plus éclairé dont chacun peut tirer profit. Certes, il faut éviter de donner aux bavards impénitents trop d’espace – et donc trop de temps ! – mais une remarque bienveillante du Vénérable Maître y pourvoira.

Une règle plus judicieuse encore serait peut-être de rappeler à certains, de temps à autre, qu’on n’est même pas obligé de prendre la parole une seule fois !…

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