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08 décembre 2013

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (2)

2. Le problème des origines de la maçonnerie irlandaise et la Grande Loge des Anciens (c.1725-1751) – The Three Distinct Knocks (1760)

Le problème du contenu des grades, qui peut différer parfois considérablement malgré des appellations identiques, est particulièrement bien posé par la maçonnerie irlandaise à ses débuts. Cette question est d’autant plus intéressante que les irlandais ont joué un rôle majeur dans la diffusion de l’Installation secrète.

Dans le travail fondamental qu’il a consacré en 1928 à cette question, l’historien irlandais Ph. Crossle ("The Irish Rite", Transactions of the Lodge of Research CC, Dublin, 1928, 155-275 - trad. fr. dans RT, n°121 [2000], n°125 et n°126 [2001]) a suggéré, à partir d’arguments documentaires que je reprendrai pas ici, les points suivants : la Grande Loge d’Irlande, dont l’existence est attestée, en tant qu’institution établie, dès 1725 au moins, connaissait dès le début des années 1730 un système d’Installation dont l’aboutissement aurait été, dans les années 1740, le développement de l’Arc Royal, considéré en Irlande comme le couronnement de la maçonnerie symbolique. La qualité de Maître Installé y était en effet – et y demeure – requise pour être admis à ce grade suprême.

Cette thèse, il faut le reconnaitre, est cohérente avec ce que nous savons des fondateurs, tous irlandais, de la Grande Loge des Anciens, à Londres, en 1751 – elle ne prit le nom de « Grande Loge » qu’en 1753. Lawrence Dermott, son principal animateur, avait été reçu à l’Arc Royal en Irlande vers 1756, ce qui suppose qu’il possédait aussi la qualité de Maître Installé. Avec d’autres irlandais, en « exil » forcé, pour des raisons économiques, chez leurs ennemis anglais, et notamment à Londres, il visita des loges de la Grande Loge de 1717 – la seule qui existât alors. Il aurait constaté des différences jugées profondes avec la tradition reçue en Irlande. En 1751, ces Frères formèrent une Grande Loge « selon les Anciennes Instructions » qui devait engager avec la première Grande Loge une lutte plus ou moins vive pendant près de soixante ans.

Or, parmi les principaux griefs adressés aux Modernes – ainsi qualifiés, à partir de cette époque, par pure dérision -, figurait notamment celui d’avoir laissé « tomber en désuétude » la cérémonie d’Installation secrète du Vénérable Maître. Les Anciens accordaient à cette cérémonie une importance d’autant plus grande qu’ils considéraient aussi, en vrais maçons irlandais, que l’Arc Royale était le sommet de la maçonnerie, et qu’il exigeait justement la qualité de Maître Installé. Ils maintinrent donc soigneusement, du moins en théorie, la pratique de cette cérémonie.

Pour en témoigner, le document capital est la divulgation publiée en 1760, Les Trois Coups Distincts, qui dit très explicitement dévoiler le système Anciens. Une place y est faite à l’Installation – cette fois régulière et habituelle, semble-t-il – du Maître de la loge. La description est courte mais très claire.

Le Vénérable Maître Elu, la loge étant ouverte au grade Maître, s’agenouille et son prédécesseur lui fait prêter une Obligation spécifique, par laquelle il s’engage à ne jamais révéler « le Mot et l’Attouchement appartenant à la Chaire ».

Puis, le Maître Installateur relève le nouveau Maître et

« lui murmure à l’Oreille le Mot, qui CHIBBILUM, ou Excellent maçon ; alors, il glisse la Main de la Griffe de Maître jusqu’au Coude, et enfonce les ongles, comme vous le faites pour l’autre Griffe au Poignet. Ceci est le Mot et l’Attouchement appartenant à la Chaire. »

Il s’agit donc de la plus ancienne description connue, et de la forme la plus simple et la plus primitive, de l’Installation secrète en terre anglaise.

Quelques observations s’imposent ici :

1°) L’Installation se réduit à un attouchement et un mot, sans qu’il soit le moins du monde question d’une légende, avec Hiram ou Adonhiram. Cette légende et le personnage qui l’illustre sont d’apparition bien plus tardive (premier tiers du XIXème siècle) et donneront lieu à bien des variantes. Le « Mot » et « l’Attouchement », en revanche, sont fixés dès l’origine et ne varieront plus – malgré une corruption évidente du premier : ils représentent donc bien le nucleus historique fondamental de l’Installation secrète.

2°) Malgré l’importance que les Anciens paraissent avoir attaché à l’Installation – pour toutes les raisons évoquées plus haut – il n’est pas du tout certain que la pratique en ait été régulière dans leurs loges, au moins dans les premières années.

Il reste que l’on peut estimer sans erreur que dans le courant des années 1760-1770 (peut-être par le même effet de diffusion suscité par Les Trois Coups Distincts que, trente ans plus tôt, pour le grade de Maître grâce à la Maçonnerie disséquée de Prichard !) la pratique de l’Installation – semi-publique et non pas encore vraiment secrète, on l’a vu – s’est largement répandue, aussi bien chez les Anciens que chez les Modernes, au demeurant, sans doute en raison de l’attrait grandissant que ces  derniers ont éprouvé pour l’Arc Royal qui nécessitait, on l’a dit, la qualité de Maître Installé.

C’est en fait au moment de l’Union de 1813, soit donc au début du XIXème siècle et pas avant, que le sort de l’Installation secrète, comme un usage désormais essentiel de la maçonnerie anglaise, va se nouer. (à suivre)

 

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