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30 juin 2014

Petite histoire des rituels maçonniques "égyptiens" (1)

Les rituels des grades égyptiens ont des sources diverses, autant que purent l’être les connaissances des multiples fondateurs ou refondateurs de la maçonnerie égyptienne elle-même. Leur apparition tardive a toutefois obligé leurs auteurs à inclure, intégrer et admettre les nombreux grades que la tradition maçonnique avait déjà produits tout au long du xviiie siècle, pour leur en ajouter de nouveaux, d’où une inexorable ascension pyramidale jusqu’aux vertigineuses hauteurs de 90 ou de 95 grades.

1.    1.  Les textes fondateurs

Si l’on s’en tient d’abord aux trois premiers grades, deux textes font référence : un manuscrit de 1820 pour le Rite de Misraïm [1], et le rituel publié par Marconis de Nègre à Paris en 1839, dans L’Hiérophante, développement complet des mystères maçonniques, pour le Rite de Memphis.

L’analyse de ces deux documents fait apparaître leur quasi similitude. Elle trahit surtout aisément leur source immédiate : le Guide des maçons écossais de 1804, plus ancien rituel du reaa pour les grades bleus ! C’est là une indication riche de sens et d’intérêt.

On sait que les deux Rites Égyptiens sont apparus au décours de l’Empire, ou dans ses derniers mois, dans un milieu de demi-soldes, en un temps où le paysage maçonnique français était dominé sans partage par le Grand Orient de France, pratiquant ce que l’on commençait à nommer le Rite Français, héritier des pratiques rituelles les plus communes de presque toutes les loges en France au cours du xviiie siècle. Le nouveau reaa, apporté en France une dizaine d’années plus tôt par des militaires venant d’Amérique et des Antilles anglaises, ayant d’abord conclu un accord très provisoire avec le Grand Orient de France (godf), suivi d’une rupture quelques mois plus tard, avait à la hâte doté ses loges symboliques d’un rituel distinct de celui du godf.

 

 

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Les sources du Guide sont connues : d’une part la principale divulgation anglaise du xviiie siècle sur le rituel de la Grande Loge des Anciens (créée en 1751-1753), intitulé Les Trois Coups Distincts (The Three Distinct Knocks) et d’autre part les pratiques des loges dites « écossaises » de la fin du xviiie siècle français, reposant au contraire sur le schéma symbolique de la Grande Loge des Modernes – celle de 1717 – avec quelques innovations, comme la disposition dite « écossaise » des trois grands chandeliers situés au centre de la loge, laquelle n’est pas connue en France avant le dernier quart du xviiie siècle. Une telle synthèse s’expliquait sans doute par le fait que la base française sur laquelle les nouveaux arrivants s’étaient appuyés était la Grande Loge Générale Écossaise, fort opportunément réveillée d’un long sommeil précédant la Révolution pour les besoins de la cause. Rappelons à ce propos qu’Alexandre Lenoir, auteur en 1811 de La franche-maçonnerie rendue à ses véritables origines,  appartenait précisément au Rite Écossais et y voyait l’incarnation même de la pure sagesse égyptienne transmise par la maçonnerie. Serait-ce un indice ?

Placés dans des circonstances peut-être comparables mais ne disposant guère des moyens de composer un rituel entièrement nouveau, les créateurs des Rites Égyptiens reprirent le Guide des maçons écossais dont l’usage était très restreint en 1814, et qui n’appartenait à personne, aucun Suprême Conseil n’étant alors en mesure de s’opposer à sa mise en œuvre par quiconque le souhaitait. Ils y apportèrent à leur tour quelques minimes modifications. Rappelons les caractéristiques les plus originales de ces rituels.

Si le Vénérable siège à l’Orient, le Premier Surveillant est l’Occident – en fait au nord-ouest – tandis que le Deuxième Surveillant se place au Midi de la loge. Les mots des deux premiers grades sont B. et J., dans cet ordre. La nouveauté, par rapport au Guide, est la présence d’un autel central où brûle de l’encens – lequel ne quittera plus jamais les rituels égyptiens – et la définition des « trois objets précieux » placés sur le plateau du Vénérable : l’épée, la Bible et une aumônière. Les décors des tabliers sont rouges, et non bleus comme dans le Rite Français. L’office des Diacres, propre aux Anciens, a été maintenu – alors qu’il disparaîtra rapidement dans le reaa – mais ils sont ici appelés « Acolytes » (Misraïm) ou « Lévites » (Memphis). Des prières assez longues sont dites à l’ouverture comme à la clôture : « Père Éternel de l’Univers, Source féconde de lumière, etc. » (Misraïm) ; les acclamations rituelles sont « Gloire au Grand Adonaï ! » (Memphis) ou « Alléluia ! Alléluia ! Alléluia ! » (Misraïm).

En somme, une forme archaïque du reaa avec des formules d’inspiration religieuse bien dans le goût de ce culte syncrétique – doit-on dire « égyptianisant » ? – qui conduira en fait, au cœur du xixe siècle, à l’indifférence en matière de religion. En tout cas, nulle allusion à quelque ésotérisme abscons et rien de spécifiquement égyptien : le mot « Égypte » n’apparaît nulle part…

En 1849, dans Le Sanctuaire de Memphis ou Hermès, une compilation assez confuse, Marconis édite de nouveaux rituels, manifestement lacunaires et incohérents sur plusieurs points : il semble notamment que les deux Surveillants soient cette fois placés tous deux à l’Occident, comme dans le Rite Français. Cependant en 1862, dans le rituel « officiel » de Memphis, après l’intégration du Rite au godf, c’est bien cette dernière structure qui sera reprise, ne faisant qu’officialiser, à quelques détails près, le rituel bien mieux écrit que Marconis avait publié, en 1860, dans le Panthéon maçonnique. Au passage, les Diacres ont été oubliés, ou plutôt remplacés par le Maître des Cérémonies et le Grand Expert, selon une terminologie plus familière à la tradition maçonnique française. L’ambiance égyptienne est toujours aussi absente. Pour les grades bleus, tout laisse à penser que c’est cette génération de textes qui fut suivie, avec d’inévitables adaptations et peut-être quelques dérives, jusqu’à la fin du xixe siècle.

Toutefois, et dès l’origine, c’est par l’échelle de leurs hauts grades que les Rites Égyptiens se singularisent et méritent en partie leur nom même. Le premier à avoir publié des rituels et donné les caractéristiques des différents grades – au-delà des 30 hauts grades du reaa qui forment la base des pyramides égyptiennes – est encore Marconis de Nègre. Il rappelle lui-même que c’est à partir du 35e grade que « commencent les degrés propres à Memphis ». Dans L’Hiérophante, on trouve déjà un « Tuileur universel » des 33 premiers grades, qui montrent leur identité presque absolue avec ceux de l’écossisme : de minimes variantes existent, sur des détails peu signifiants, mais la même formule revient incessamment : « Rite Écossais, de même »…

De son côté le Manuel maçonnique de Vuillaume, publié en 1830, comporte en fin d’ouvrage un « Tuileur du Rite Égyptien ou de Misraïm » qui renvoie souvent au grade homonyme du Rite Écossais.

Soulignons-le à nouveau : dans ses 33 premiers grades, le Rite de Memphis n’est qu’une variante du reaa pendant tout le xixe siècle – et de nos jours encore, le plus souvent – et ce n’est pas spécifiquement dans la formule des rituels que réside la différence, pour autant qu’elle ait seulement existé au xixe siècle, mais plutôt dans leur esprit, du moins dans une certaine mesure, en tout cas à l’époque contemporaine.

Ces mêmes grades sont disséminés pour beaucoup d’entre eux, quoique souvent dans un ordre différent, dans l’échelle de Misraïm, au milieu d’autres dont, pour l’essentiel, aucun rituel ne nous est parvenu. On doit rappeler à nouveau que dans les impressionnantes pyramides des grades égyptiens, seule une toute petite minorité d’entre eux a été réellement pratiquée.

2.     2. Les plus anciens rituels des grades spécifiquement égyptiens

Si L’Hiérophante, en 1839, nous fournit surtout un Tuileur, du reste peu évocateur, c’est dans le Panthéon maçonnique, publié en 1860, que Marconis nous donne des indications extrêmement précieuses sur l’état de son Rite vers le milieu du xixe siècle et livre les rituels des grades effectivement pratiqués au-delà du troisième. La liste est évocatrice et sans surprise : Royale Arche (équivalent du 14e grade du reaa), Rose-Croix (18e du reaa) et Kadosh (30e du reaa et 31e de Memphis) – en somme les grades majeurs du reaa. Qu’en est-il dès lors des grades « purement égyptiens » ? Le Panthéon maçonnique n’en retient que deux : Sage des Pyramides (dont la place variera du 47e au 59e grade) et le 90e grade de Sublime Maître du Grand Œuvre, seul véritable couronnement du système, dont les rituels nous sont révélés (ils seront de nouveau publiés, pour le 90e, sous une forme légèrement différente, en 1866). C’est à cela que se bornait alors la maçonnerie égyptienne.

 

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 3.      3. De Yarker à Bricaud : l’épopée occultiste

Le travail de John Yarker marque une étape nouvelle dans l’histoire des hauts grades égyptiens. On sait qu’une réduction en 33 grades de l’échelle de Memphis avait été opérée en 1862 par Marconis de Nègre lors de l’intégration de son Rite au Grand Orient de France. Mais il ne s’agissait que d’un choix opéré parmi les 95 grades du Rite – dont la plupart, répétons-le, n’avaient jamais été réellement mis en œuvre, et d’ailleurs jamais écrits. Avec Yarker, un tout autre travail est effectué. Non seulement le ritualiste anglais modifia la composition de l’échelle en 33 grades, mais surtout il en rédigea les rituels.

De ce travail il subsiste un recueil à la fois précieux et rare : Manual of the Degrees of the Ancient & Primitive Rite of Masonry, publié en 1881. Il avait du reste déjà procuré The Secret High Degree Rituals of the Ancient and Primitive Rite of Memphis in 95°. Yarker, écrivain imaginatif et génial auteur de rituels, a sans doute été le premier à donner vie – au moins sur le papier – à des grades qui, jusqu’à lui, n’avaient eu qu’un simple nom. L’influence des textes de Yarker demeure considérable car ce sont ces textes que Téder (Charles Détré), leur probable traducteur, transmettra à son successeur, Jean Bricaud, au début du xxe siècle. Même si ce dernier décida de reprendre l’échelle en 95 grades – et même 97, en attendant mieux –, les plus hauts grades pratiqués du système, en particulier le Sublime Maître du Grand Œuvre (30e/90e) et le Patriarche Grand Conservateur (33e/95e) en ont certainement été durablement marqués. Pour le Rite Primitif à tout le moins (Memphis en 33 grades), les rituels de Yarker doivent aujourd’hui encore être considérés comme la source majeure des hauts grades spécifiquement égyptiens.

 

 

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John Yarker  : une énigme vivante...

L’apport de Bricaud, cette fois personnel et original, porte aussi sur le fameux 66e grade de Memphis-Misraïm, dont le seul antécédent dans les échelles égyptiennes était le 22e grade du Rite de Yarker (rappelons en effet que le 66e du Rite de Memphis, Sublime Kawi, dont on ne connaît qu’un Tuileur et aucun rituel, n’avait aucun rapport de contenu avec celui de Grand Consécrateur). C’est donc avec Bricaud que le Patriarche Grand Consécrateur est devenu un grade « sacerdotal » plus ou moins confondu avec l’épiscopat gnostique – Bricaud était « Patriarche gnostique universel ». Chez Yarker encore, qui introduisit la dénomination même de « Grand Consécrateur », ce grade ne possédait pas ce caractère très spécial. Tous les rituels actuels du 22e/66e remontent donc aux élaborations de Bricaud, dans le courant dans années 1930.

Je mets ici à part les Arcana arcanorum dont l’histoire insaisissable se confond précisément avec celle de ses rituels, plus déroutante que jamais.

L’expression Arcana arconorum (« Secrets des secrets ») n’est pas née dans la maçonnerie égyptienne car elle était déjà présente dans une certaine littérature rosicrucienne de la fin du xviiie siècle. C’est Jean-Marie Ragon qui le premier, en 1816, lors de la tentative d’introduction du Rite de Misraïm au godf, en fit mention. Il affirmera en 1841 que les grades du 87e au 90e comprenaient « presque toute la science maçonnique lorsqu’on a approfondi les développements des emblèmes et des allégories qui se rattachent à ces quatre derniers degrés » et en publiait aussitôt un abrégé assez détaillé. Toutefois le Rite de Memphis, avec son imposant 90e grade, ignorera pratiquement cette notion que Yarker – pourtant grand amateur de mystères – ne reprendra pas d’avantage.

 

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Jean-Marie Ragon : l'inventeur de plus hauts secrets?

 

Il faudra attendre les années 1930 pour que la question surgisse à nouveau en Belgique, particulièrement à l’initiative de Rombauts. Ce dernier se prétendait détenteur des authentiques Arcana arcanorum du « Régime de Naples », ayant jusque là, toujours selon lui, échappé aux imprimeurs. Ces « secrets oraux » des derniers grades furent communiqués à son entourage puis adoptés par le Convent de Bruxelles en 1934 [2]. Sachant le conflit qui existait alors avec le Souverain Sanctuaire de Bricaud en France, et la querelle de légitimité qui la sous-tendait, on mesure sans peine que la résurrection providentielle de tels secrets pouvait constituer un enjeu de taille. Eu égard à la maigreur du dossier, la situation pourrait cependant être simple si, depuis quelques années, de multiples revendications n’avaient été exprimées à ce sujet. Dans le désordre et l’incroyable dispersion du Rite, la possession des « vrais » Arcana arcanorum est ainsi devenue le Graal moderne de la maçonnerie égyptienne, donnant lieu à des publications à sensation autant qu’à des silences éloquents.

Je bornerai donc ici cette brève évocation d’une question assez complexe et que les débats contemporains qui l’environnent, dans certains milieux maçonniques et paramaçonniques, ne sont pas faits pour rendre plus claire.

Il reste que c’est dans la filiation qui, de Yarker à Chevillon, fait défiler tous les grands noms de l’occultisme, depuis la fin du xixe siècle jusqu’au milieu du xxe, que les rituels de Memphis-Misraïm, dans les grades bleus comme dans les hauts grades, ont adopté le parfum très spécial de « l’ésotérisme fin de siècle », entendons par là cette synthèse à la fois luxuriante, souvent peu cohérente et parfois indigeste, élaborée par les successeurs de Papus. C’est depuis cette époque que, par leurs rituels mêmes, les Rites Égyptiens ont acquis leur réputation « hermétique », avec toutes les imprécisions et les confusions que ce terme suscite volontiers – nous y reviendrons plus loin.

Gageons, toutefois, qu’il n’est pas certain que Bédarride et Marconis y auraient reconnu leurs enfants(à suivre)

 


[1] Bibliothèque municipale de Toulouse, ms 1207.

[2] Ils ont depuis lors été publiés. Cf. S. Caillet, Arcanes et rituels de la maçonnerie égyptienne, Paris, Guy Trédaniel, 1994.

23 juin 2014

Franc-maçonnerie et monde protestant

Depuis son origine, la maçonnerie a entretenu avec le protestantisme des relations équivoques et contrastées, que la tolérance n’a pas toujours éclairées.

On a souvent souligné le rôle joué, dans la genèse de la franc-maçonnerie spéculative et obédientielle moderne, telle qu’elle surgit au début du XVIIIe siècle en Angleterre, par certains ministres protestants au premier rang desquels, bien sûr, les Révérends Jean-Théophile Désaguliers, de l’Église d’Angleterre, et James Anderson, presbytérien d’origine écossaise.  Au-delà de ces personnalités elles-mêmes, on a maintes fois souligné l’esprit qui s’exprime dans le fameux Titre Ier (« Concernant Dieu et la religion ») du Livre des Constitutions de 1723, édité sous l’autorité de la jeune Grande Loge de Londres, faisant de la maçonnerie le « Centre de l’Union » entre les « dénominations et confessions ». Il est facile d’y voir une manifestation de tolérance religieuse que des protestants tentaient alors d’imposer dans un pays déchiré pendant deux siècles par des querelles religieuses terribles et sanglantes.

 

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Jean-Théophile Désaguliers (1685-1744)

 

On ne peut encore que relever le contraste existant entre l’extraordinaire destin de la maçonnerie en Angleterre - puis dans toutes les Iles britanniques et dans l’Empire -  bientôt intimement liée à tous les dignitaires de l’Église d’Angleterre et de la Monarchie elle-même, et les avanies - car il n’y eut pas de vraie persécution  - que durent subir les Frères en France, presque tous catholiques mais simplement « tolérés  par le gouvernement » en tant que maçons, parfois embastillés et subissant dès 1738 les foudres de la condamnation papale et l’excommunication majeure - du reste sans effet pour eux en France, grâce aux privilèges de l’Église gallicane et à l’opposition des Parlements...

Or, malgré ces débuts favorables, l’histoire des relations entre les différents églises issues de la Réforme et l’institution maçonnique, à travers le monde, n’a pas toujours été simple ni constamment amicale. Depuis quelques années, notamment en Angleterre mais aussi aux États-Unis, plusieurs églises ont émis des jugements plus moins ou critiques, parfois franchement très hostiles, comme dans les milieux évangéliques, et formulé des recommandations défavorables à l’égard de la maçonnerie.

Malgré les apparences, une telle méfiance et parfois un tel rejet explicite peuvent se comprendre. L’une des caractéristiques majeures du monde protestant est en effet d’être éclaté, fragmenté en une multitude de dénominations qui, au cours de l’histoire, ont souvent montré plus d’hostilité les unes envers les autres, qu’envers leur adversaire commun, l’Église catholique. Il règne volontiers dans ces diverses églises, encore plus ou moins marquées par la mystique de l’élection, le sentiment diffus d’appartenir à une communauté retranchée du monde, marquée d’un sceau particulier, et porteuse d’une grâce spéciale. Ce sentiment peut du reste être vécu dans une certaine convivialité à l’égard des autres groupes religieux ou spirituels, et l’on a vu nombre de protestants s’engager en maçonnerie, et celle-ci entretenir des relations officielles courtoises avec plusieurs églises de la Réforme. Il n’en demeure pas moins que la tolérance envers ceux que l’on croit objectivement dans l’erreur, lorsque l’on appartient à une communauté qui est « possédée » par la vérité, ne peut s’étendre au-delà de certaines limites. Force est de le constater, et l’histoire le montre : le protestantisme a toujours revendiqué la tolérance pour lui-même, mais ne l’a pas toujours pratiquée à l’égard des autres lorsque le pouvoir lui a été donné...

 

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La franc-maçonnerie qui elle aussi est une société sinon fermée du moins seulement entrouverte, pas réellement secrète mais plutôt discrète sur sa vie interne, montre ici sa différence essentielle par rapport au particularisme protestant. La franc-maçonnerie a une vocation qu’elle qualifie elle-même d’universaliste, elle repose sur l’idée que sa méthode, son ambition, sont accessibles à tous les hommes de bonne volonté, et que la nature humaine est fondamentalement perfectible par le travail intérieur, moral, intellectuel et spirituel auquel elle l’invite. Une telle conviction qui laisse à chaque homme un espoir, une telle démarche volontariste qui invite chacun à œuvrer, à bâtir sa vie pour la rendre meilleure, peut heurter, on en conviendra sans peine, certaines sensibilités protestantes.

Au-delà même de cet aspect moral et  théologique, aujourd’hui en recul dans le monde protestant - comme d’une manière générale toute formulation doctrinale claire dans les églises chrétiennes contemporaines - la simple appartenance maçonnique peut apparaître aux yeux de certaines communautés ferventes - notamment fondamentalistes - comme une sorte de reniement, ou du moins de manquement à l’égard de l’église, puisqu’on va chercher en dehors d’elle ce que la foi et l’Écriture seules, autour desquelles elle s’est structurée, peuvent apporter aux justes.

On peut noter enfin que la même ambiguïté, curieusement, marque aujourd’hui les réactions protestantes et catholiques à propos de l’engagement maçonnique. Il était aisé au siècle dernier de ne voir dans la maçonnerie, en France singulièrement, qu’une machine de guerre contre la religion - quelle qu’elle fût -, et les protestants pouvaient même secrètement se réjouir de voir leurs alliés objectifs, les maçons, attaquer sans répit l’Église catholique et chasser les congrégations. De nos jours, nombreux sont ceux, pourtant, qui ont saisi la dimension manifestement spirituelle et même presque religieuse de la maçonnerie, dans certaines de ses expressions. C’est alors cet engagement spirituel lui-même qui est dénoncé, par l’Église d’Angleterre en 1986, puis par l’Église méthodiste, comme elle l’est désormais dans un argumentaire renouvelé depuis 1983 par l’Église catholique : la maçonnerie est devenue une rivale aux  yeux de toutes ces églises parce ces dernières voient en elle une sorte d’église concurrente. Singulier retournement d’alliance !

Cela n'a pas empêché, en Angleterre, d'honorables clergymen de continuer à fréquenter les loges dont ils sont souvent les Chapelains - un Office incontournable dans la maçonnerie anglo-saxonne...

 

Un document de travail du Synode de l’Église d'Angleterre en 1986

concluait de façon partiellement négative...

 

Il faut sans doute rappeler que le problème maçonnique n’est pas une préoccupation majeure pour la majorité des églises protestantes, singulièrement en France, que nombre de protestants – notamment dans la mouvance libérale encore bien représentée en France –  fréquentent aujourd’hui les loges et parmi eux plus d’un pasteur. La plupart d’entre eux n’éprouvent aucune difficulté dans leur vie maçonnique, et ne ressentent aucune contradiction entre ces deux engagements, mais on pourrait, sur tous ces points, faire les mêmes observations à propos du monde catholique dont les fidèles, et parfois les prêtres, ignorent désormais sans inquiétude les réserves ou condamnations récemment renouvelées par le Vatican – on vient de le voir, récemment encore, avec le Père Vésin dont l’outing maçonnique lui a valu d’être exclu brutalement de son ministère !

En un siècle où dépérissent les Églises constituées et prolifèrent à nouveau les sectes, la maçonnerie, par sa nature hybride, à la fois société de pensée et communauté spirituelle, n’est plus pour le monde protestant l’alliée presque privilégiée qu’elle fut sans aucun doute au siècle dernier. Rien, cependant, ne peut les opposer fondamentalement - pour peu que leur esprit fondateur y demeure.

Cette remise en cause peut même être profitable à ces Églises qui doivent aujourd’hui s’interroger sur ce qu’elles veulent être désormais, comme à la maçonnerie, songeant à ce qu’elle pourrait redevenir….

 

06 juin 2014

Une évolution du modèle maçonnique français ?

A regarder les choses de près, il n’est pas rigoureusement exact de dire que le monde maçonnique est divisé en deux camps car une subdivision plus subtile peut y être décelée. Certes, il y a, d’un côté, les pays où la maçonnerie « régulière » est exclusive ou très largement majoritaire, ne laissant aux Grandes Loges qui s’en écartent qu’une place parfaitement marginale : c’est le cas des Etats-Unis par exemple ou des anciennes colonies anglaises comme l’Inde. D’autre part, on connait aussi des pays où, à l’inverse, la maçonnerie parfois appelée « libérale » – ou, pour employer un néologisme plus récent et assez équivoque, « adogmatique » – est très largement dominante, les Grandes Loges régulières y apparaissant au contraire comme  des « objets exotiques » – c’est une situation fréquente en Europe continentale. Cependant, la France, quant à elle, ne s’inscrit pas exactement dans ce schéma.

Parmi les quelques pays de vieille et forte tradition maçonnique, elle est l’un des rares à posséder à la fois une maçonnerie libérale importante, institutionnalisée, très ancrée dans le paysage maçonnique – et du reste majoritaire –, mais aussi, et depuis un siècle environ, une maçonnerie régulière (toujours au sens anglo-saxon) devenue dans les décennies récentes assez puissante pour être la troisième plus importante obédience du pays et rassembler, au moins jusqu’en 2011, environ 30%  de l’ensemble des effectifs. C’est probablement en raison de cette situation un peu exceptionnelle que le conflit relatif à la régularité maçonnique y a pris une dimension si importante, une nature peut-être plus complexe qu’ailleurs et un ton parfois très – ou trop ? – passionnel. Mais c’est aussi pour la même raison que les évolutions récemment constatées en France peuvent laisser entrevoir, à travers la possible mutation du modèle maçonnique français, une préfiguration éventuelle du futur paysage maçonnique mondial ou dévoiler certains des facteurs qui contribueront à le modeler.

 

 

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Une fascination qui ne cesse pas...

 

La France est un pays dont la riche histoire politique et culturelle a produit une franc-maçonnerie elle-même toujours très diverse, très vivante, voire passablement agitée. De même que la nation ne s’est constituée que tardivement en fédérant des régions dont les particularismes sont souvent demeurés très forts, de même que l’autorité politique centrale a eu du mal à s’y imposer, de même enfin la franc-maçonnerie française a toujours été spontanément divisée, indisciplinée et prompte aux querelles fratricides.

Ce seul fait, qui ne renvoie qu’à la seule culture française en général, suffirait à expliquer que le modèle d’une maçonnerie univoque et exclusive soit certainement inenvisageable en France où il n’a jamais existé et n’a même jamais été vraiment souhaité. On comprend que, pour cette seule raison, l’affiliation à régularité anglo-saxonne – fixée par l’antique « ennemi héréditaire » –  ne pouvait s’y imposer unanimement. Pas davantage que son rejet pur et simple, au demeurant, même si l’introduction de la maçonnerie « régulière » y est, somme toute, un fait récent.

Une couche de complexité supplémentaire a été ajoutée, en France, du fait que le différend intellectuel ou plus spécifiquement religieux qui sous-tend habituellement le refus de la « régularité » n’y répond pas exactement à la césure entre les Grandes Loges régulières et les autres : en effet, on trouve dans notre pays, et depuis longtemps, des obédiences qui tout en n’acceptant pas de faire allégeance à Londres affirment en partager les vues, ou du moins accepter les principales d’entre elles – on parle ici volontiers de « régularité initiatique ». On voit donc aisément que le résidu qui les empêche de rejoindre le camp de la régularité « administrative » s’explique davantage par des raisons historiques et culturelles que par des divergences proprement doctrinales.

Enfin, pour que la mesure soit comble, ajoutons que dans la composante féminine et mixte qui, tout en étant nettement minoritaire, est proportionnellement la plus importante au monde – et qui, par nature ou par « genre » est forcément impossible à « reconnaître » pour les Anglais – on trouve également des sensibilités très variées dont certaines peuvent être très proches des conceptions anglo-saxonnes.

Or, la situation tendue et conflictuelle qui s’est maintenue pendant plusieurs décennies, parsemées de quelques escarmouches verbales et de deux ou trois scissions mineures dans différentes obédiences, semble désormais pouvoir évoluer sous l’effet de trois facteurs nouveaux, indépendants et d’inégale importance mais curieusement tous apparus presque en même temps et assez récemment :

-         l’effritement indéniable du système diplomatique de la franc-maçonnerie régulière anglo-saxonne dans le monde, ouvrant à des évolutions d’ailleurs évoquées par la Grande Loge Unie d’Angleterre dès 2007;

-         la décision du Grand Orient de France, actée en 2010 et confirmée en 2011, d’abandonner la masculinité exclusive et d’admettre la mixité dans l’obédience historique en France, et la plus importante par le nombre, pour celles de ses loges qui le choisiront ;

-         la crise grave et sans précédent européen qui a éclaté publiquement au cours de l’année 2010 au sein de la Grande Loge nationale française, l’obédience « régulière » française, conduisant à sa véritable désagrégation en quelques mois.

 Certains de ces facteurs peuvent sembler de pure circonstance – comme l’affaire de la Grande Loge nationale française, bien qu’elle révèle en fait des problèmes de fond – et d’autres étrangers à la question de la régularité – le Grand Orient de France ne s’étant jamais soucié de reconnaissance anglaise –, et pourtant, dans tous les cas, des effets significatifs leurs sont potentiellement liés. D’une part en raison des sérieuses répercussions internationales qu’on suscitées les problèmes troublant l’obédience régulière française, d’autre part parce que la décision du Grand Orient de France ne peut manquer d’affecter, de diverses manières, plusieurs autres obédiences en France.

Plusieurs conséquences sans doute durables peuvent être aperçues dès à présent.

En premier lieu, la régularité risque fort de redevenir, dans notre pays et pour assez longtemps, un sujet secondaire ayant peu d’impact sur la vie maçonnique en général, comme c’était le cas il y encore une quarantaine d’années. Une parenthèse de quelques décennies se refermerait ainsi. Non qu’une Grande Loge régulière, reconnue comme telle par Londres, ne puisse à nouveau voir le jour, prospérer et vivre en paix – tout le monde sait, désormais, que son rétablissement officiel sera chose faite dans quelques jours ! – mais la question de la régularité a de grandes chances de ne plus se présenter comme « l’horizon indépassable » du débat maçonnique français. Les dégâts entrainés par l’enfermement dans la régularité resteront longtemps dans les mémoires.

Ensuite, la recomposition du système internationale de la régularité pourrait justement s’opérer en commençant par la France qui offrirait à ce New Deal un terrain de choix pour une expérience en vraie grandeur. Quels pourraient en être les contours ?

Le point sans doute le plus important est de comprendre que la multiplicité des obédiences est consubstantielle à la franc-maçonnerie française et que le pôle « régulier » qui doit incessamment s’y reconstituer ne le fera peut-être pas indéfiniment pas sur la base d’un Grande Loge unique mais éventuellement  sur un groupe de Grandes Loges aux liens plus ou moins lâches. La marque identitaire de chacune d’elles pourrait être soit une filiation historique particulière, soit encore la spécificité d’un Rite – en réglant librement dans chaque cas, et selon des principes propres à chaque structure, le problème des relations entre les loges bleues et les hauts grades –, car souvent les querelles intra-obédientielles ont trouvé leur source dans une navrante « guerre des Rites ». Le schéma, qui fonctionne en Allemagne depuis l’immédiat après-guerre, pourrait recevoir dans divers pays, notamment en Europe continentale mais sans doute aussi ailleurs, d’autres applications. C’est certainement une voie d’avenir.

Un autre point concerne ce que l’on nomme dans le langage de la diplomatie générale, le « niveau des relations ». En d’autres termes, devant la complexité des structures maçonniques, de leurs histoires et des cultures nationales, certains obstacles à d’éventuels rapprochements seront plus difficiles à vaincre que d’autres. La question suivante pourrait alors se poser pour tenter d’en sortir « par le haut » : n’y a-t-il aucun intermédiaire concevable entre l’intégration pure et simple au modèle anglais, ouvrant à la reconnaissance et à la « régularité » classique, et l’absence totale de toute relation ? Ne peut-on concevoir qu’il existe un espace entre « la régularité maçonnique » (au sens anglais) et l’absence de caractère maçonnique – c’est-à-dire, en clair, toujours pour les Anglais, l’irrégularité ? Peut-être les obédiences du camp anglo-saxon comprendront-elles un jour prochain que dans notre pays, par exemple, plusieurs obédiences accepteraient sans doute un certain type de relations avec la Grande Loge Unie, un certain niveau d’échanges, sans pour autant tout admettre et tout approuver. Si l’on généralisait cette conception, à une maçonnerie mondiale bipolaire et figée ferait suite une maçonnerie multipolaire et à géométrie variable. Le privilège d’ancienneté que tous consentiraient probablement à reconnaître à l’Angleterre en serait-il finalement  affecté ? Probablement pas.

 

 

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 On ne contournera pas Londres par Washington...

 

Mais pour parvenir à ces résultats, il faudrait que les autorités maçonniques anglaises le souhaitent véritablement. Or nul ne sait, à ce jour, si tel est le cas. Ignorer ce « détail », c’est aller droit dans le mur.  C’est ce qu’ont montré les initiatives récentes, lancées par quelques Obédiences européennes qui méconnaissaient manifestement la complexité du paysage maçonnique français. Leur échec, aujourd’hui assuré – que d’aucuns, dont je suis, avaient sereinement annoncé sous les sarcasmes – doit être médité. La transformation radicale du système de reconnaissance qui, à ce jour, reste solidement ancré en Angleterre – car le « contournement » par les USA, fantasmé par certains, s’est révélé parfaitement illusoire – ne se fera pas sans l’accord explicite et préalable de Londres, si la GLUA estime que son intérêt le commande. Au vu de l’évolution des choses, on ne peut donc  placer d’espoir que dans le fameux pragmatisme anglais…

S’agissant de la franc-maçonnerie française, en revanche, une fois libérée de l’absurde concurrence entre les « réguliers » et les autres, une nouvelle route pourrait s’ouvrir pour elle. Là encore, des niveaux de relations diversifiés pourraient être trouvés entre des obédiences renonçant à se juger mutuellement pour admettre leurs différences tout en reconnaissant leur commune origine. Et, pour la France, cette origine est contemporaine du surgissement même de la franc-maçonnerie spéculative organisée, soit au début du XVIIIème siècle. Au-delà des postures, des plaidoyers pro domo et des manipulations de l’histoire – vers la gauche ou vers la droite –, un tel patrimoine impose des devoirs aux francs-maçons de tous bords, bien plus qu’il ne leur crée des droits sur lui.

Ce serait du reste l’occasion de nourrir collectivement les études maçonnologiques, soit à travers d’authentiques sociétés savantes, soit au moyen des « loges de recherche », sur le modèle anglo-saxon, dont l’archétype est la loge Quatuor Coronati 2076, à Londres, dont les inappréciables travaux, depuis plus d’un siècle, ont tant apporté à la connaissance de la franc-maçonnerie et à la réappropriation de ses sources. Un tel travail, pour être authentiquement fructueux, ne devrait pas se situer dans l’orbe des concurrences obédientielles classiques puisqu’il s’adresse à la nature fondamentale de la franc-maçonnerie.

Cela aurait pu être – aurait dû et devait être – le travail de l’Institut maçonnique de France : l’égoïsme obédientiel, les initiatives destructrices de quelques dignitaires en mal de reconnaissance personnelle et les intérêts particuliers de certains petits milieux maçonniques ne l’ont pas permis. Il faudra pourtant bien que ce projet prospère un jour d’une manière ou d’une autre…

Nous sommes ainsi ramenés – et c’est par là que nous devons finir – à la question préjudicielle de toute histoire possible pour les décennies à venir : ce que les francs-maçons transmettent depuis plus de trois siècles, se trouvera-t-il encore des hommes – et des femmes – pour le désirer demain ?