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06 octobre 2013

"Martinisme" et franc-maçonnerie : les équivoques spirituelles du Régime Ecossais Rectifié (2)

Le deuxième contraste que je voudrais envisager, et qui précise celui que l’on vient d’évoquer, est celui qui oppose la théurgie à la mystique. Nous sommes ici sur un terrain plus affermi, et surtout dans une distinction plus classique.

On pourrait aisément résumer en peu de mots cette différence : Martinès a écrit des rituels, prescrit des opérations ; Saint-Martin a écrit des prières et prêché la méditation solitaire et le contact personnel avec Dieu. Pourtant, les choses sont assurément plus complexes.

See full size imageIl existe, en Occident, depuis au moins la Renaissance, une tradition assez bien documentée de ce que l’on nomme la « magie cérémonielle ». Entendons par là, non pas les sombres et parfois douteuses procédures des magiciens et des sorcières de campagne, puisant dans les Clavicules de Salomon et le Grand Albert – célèbres classiques du genre depuis le Moyen Age – les moyens de ravir la fiancée d’un ennemi, de faire périr son troupeau, ou plus simplement de lui « nouer l’aiguillette »…


Par magie cérémonielle, il faut entendre un genre nouveau, dans le sillage de Cornelius Agrippa, Giordano Bruno ou John Dee, des célébrations qui n’ont pas d’objet particulier, qui ne cherchent aucun effet concret dans le moindre matériel, pas de manifestation hors du commun, mais visent cependant à établir avec la Surnature, l’Au-delà du monde immédiat, un rapport d’un type particulier, à faire vibrer si l’on peut dire, en accord avec l’un des grands principes de l’ésotérisme occidental qui dit que « Tout est Vivant », les harmonies secrètes qui tissent le monde subtil qui nous entoure. Le but est en quelque sorte faire naître en nous, de faire naître en l’opérateur, le sentiment réel de son immersion dans un monde qui va bien plus loin que les apparences, briser la surface des choses.

Le sommet de cette magie cérémonielle est la théurgie qui ne vise à rien de moins que de convoquer Dieu – si l’on peut ainsi s’exprimer – ou du moins de rendre palpable la présence de ses Esprits les plus élevés. Dans quel but ? Uniquement pour vérifier leur présence, sentir leur proximité et, du même coup, constater leur amitié. C’est à cela que vise Martinès avec ses rituels compliqués. Il n’a jamais cherché, comme tant de charlatans, à fabriquer des philtres d’amour ni à favoriser ses affaires par des procédés occultes – ses affaires furent du reste calamiteuses et ses finances catastrophiques tout au long de sa vie. Ce qu’il ambitionne, c’est de susciter la présence intime et vécue du Divin. Expérience au demeurant strictement personnelle et privée puisque les effets lumineux et sonores qui, selon lui, attestaient du succès des opérations, étaient exclusivement réservés à l’opérateur, les autres personnes présentes ne percevant rien. On voit que cette théurgie toute intérieure est bien éloignée de la magie vulgaire. Elle a presque la valeur d’une expérience mystique.


Schéma


Tracé d'opération des Elus Coëns


Et c’est ici que Saint-Martin, si l’on veut bien y prendre garde, n’est pas si éloigné qu’on le croirait de son Maître Martinès. Voyons cela de plus près.

De même qu’il existe en Occident une tradition de la magie vulgaire, je l’ai dit, il existe une tradition encore plus brillante de la mystique extatique, faite de transes et de convulsions, d’états seconds, de poings tordus et d’yeux révulsés – pour ne pas parler des troublants émois de Thérèse d’Avila, le cœur transpercé par le dard d’un petit ange et éprouvant alors une délicieuse torpeur où, disait-elle, « le corps lui-même a sa part », expérience dont la célèbre statue du Bernin, à Rome, a parfaitement saisi la nature…

Mais la mystique de Saint-Martin ne se situe assurément pas dans ce registre là – de même que la magie de son Maître avait peu à voir avec celle de Harry Potter ! Si la théurgie de Martinès est une magie cérémonielle, on pourrait dire que la mystique de Saint-Martin est une méditation ritualisée.

Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on veut dire par là, mais cette idée me parait importante. Saint-Martin s’est incontestablement, après la mort de Martinès, éloigné de la théurgie et de ses rituels –même des simples rituels maçonniques rectifiés, puisqu’il n’a pratiquement plus participé à aucune loge ni à aucun autre niveau de l’Ordre rectifié à partir de cette époque. Mais, pour autant, il ne s’est pas réfugié dans une pure introspection. Ce serait une profonde erreur que de croire, influencé par le mot de Papus qualifiant cela de « voie cardiaque » – une terminologie anatomique qui trahit le médecin de formation – que Saint-Martin se serait livré à une sorte de délectation morose, de vague prière un peu larmoyante, comme son siècle en avait la spécialité.

Saint-Martin, après Martinès, n’est pas resté longtemps orphelin. Il a trouvé un père de substitution, son deuxième maître. Il s’agit de Jacob Boehme. Et cette découvert est essentielle car c’est une clé pour comprendre Saint-Martin – et à travers lui, qui s’est qualifié de « coën » jusqu’à la fin de ses jours, pour saisir le sens nouveau qu’il a donné, en toute connaissance de cause, lui le disciple du premier rang, à la doctrine spirituelle de son premier maître.


Mysterium

Illustration des œuvres de jacob Boehme

Avec Jacob Boehme, ce n’est de plus de théurgie qu’il faut parler, mais de théosophie : la nuance est d’importance mais surtout la mutation est révélatrice. Je ne crois pas, en l’occurrence, qu’il s’agisse d’un reniement. Je pense qu’il y a là comme un accomplissement. Boehme, à qui Saint-Martin consacrera les 15 dernières années de sa vie, quant il n’en avait donné qu’une demi-douzaine à son Maître ; Boehme dont il traduira le premier les œuvres en français après voir tout exprès appris l’allemand pour cette seule raison ; Boehme, enfin, dont Saint-Martin dira qu’il fallait non point l’opposer mais l’unir à Martinès, et chez qui il retrouvait non seulement toutes les doctrines de ce dernier mais dont il pensait qu’il l’avait dépassé en ampleur et en profondeur. Quel extraordinaire aveu !

Ce point, qui nécessiterait de longs développements, a encore été trop négligé dans les milieux rectifiés. Or, Saint-Martin le dit avec force et netteté : dans cette voie spirituelle particulière, la théosophie de Boehme est à la fois une source et un aboutissement. Et comme toute théosophie, elle se nourrit moins de rituels et d’invocations que d’images et de signes, visualisés, médités, intériorisés. C’est la voie des médiations et de l’imagination active dont Antoine Faivre nous a dit, dans sa fameuse typologie des invariants de l’ésotérisme, qu’elle en est précisément l’une des composantes essentielles. J'y reviendrai. (à suivre)

02 octobre 2013

"Les promesses de l'aube" : une suite inédite...

Les promesses de l'aube, tout sauf un "pamphlet" comme d'aucuns l’avaient annoncé, et je m'en suis expliqué ici-même, reçoit du public maçonnique un accueil qui me surprend. Non seulement il s'est beaucoup vendu depuis sa parution au début du mois de septembre, mais surtout les réactions qui me sont parvenues, si certaines sont plus ou moins réservées - ce que je comprends et admets parfaitement - sont le plus souvent positives et encourageantes, et nombre de nos lecteurs nous ont demandé, à Alain Bauer et à moi-même, de le prolonger sur un point...

Nous n'avions pas voulu, dans un essai qui se voulait distancié, proposant surtout des repères historiques et des remarques documentées pour tenter d'éclairer une situation confuse, ni aller plus loin dans le détail, ni nous risquer à la prévision, la prédiction ou la prescription. Le petit chapitre final "Quelques repères sur les voies du renouveau" se contente de poser quelques landmarks - c'est-à-dire quelques bornes sur le chemin - pour dessiner un avenir possible.

Au cours des deux semaines qui viennent de s'écouler, on nous a demandé avec insistance un diagnostic plus précis sur les tensions et les incertitudes qu'engendre évidemment le projet "confédéral" dont tout le monde parle et dont à peu près plus personne - au-dedans comme au dehors - ne voit plus guère où il mène. Après quelques hésitations, et puisque notre intention n'est aucunement polémique et que nous soumettons bien volontiers notre vision à la plus large critique, dès lors qu'elle est courtoise, honnête et sincère, comme nous nous efforçons de l'être nous-mêmes, nous nous sommes résolus à aller en effet  un peu plus loin - surtout en tenant compte de nouveaux éléments d'information, dont certains sont venus tout récemment à ma connaissance, après un déplacement à Londres dont j'ai parlé il y a quelques jours.

Voici cette contribution qui fâchera peut-être quelques-uns, quoique ce ne soit aucunement son but. Elle permettra surtout, nous l'espérons, à un nombre plus grand encore de nos lecteurs de se forger une opinion sur un problème qui nous concerne à présent tous et toutes.

Voici donc cette suite inédite aux Promesses de l'aube - à encarter dans votre exemplaire personnel, en dernière page !...

 

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Le paysage maçonnique français (PMF) est profondément agité depuis plus d'un an par les projets de recomposition suscités, après le retrait de la reconnaissance anglaise de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), par l'Appel de Bâle, lancé à l'initiative de cinq Grandes Loges "régulières" européennes.  Les tensions et le malaise général qui en résultent et dont nous avons analysé les causes, les équivoques et les non-dits, dans Les promesses de l'aube, imposent désormais à tous les acteurs de retraverser le miroir et de reprendre pied dans la réalité.

Il est inéluctable, et surtout très souhaitable, dans l'intérêt de tous les francs-maçons français, qu'un nouvel équilibre soit rétabli entre un pôle régulier - au sens anglo-saxon du terme, défini après 1929 -  et un autre pôle, régulier par nature, au sens des origines. Les uns et les autres doivent en connaitre les conditions et, le cas échéant, le prix à payer. Or ces conditions et ce prix sont parfaitement clairs et nous souhaitons les rappeler en quelques mots.

1. La régularité, au sens de la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA), suppose et exige le respect de quelques principes dont les plus significatifs et les plus sensibles sont :

a) l'affirmation de l'existence d'un Etre Suprême, qualifié de Grand Architecte de l'Univers et unanimement identifié par la tradition maçonnique anglo-saxonne au Dieu des grandes traditions religieuses, quelles qu'elles soient. Ce point, comme le rappellent les Basic Principles de 1929, est « une condition essentielle à l’admission des membres », tandis que les Aims and Relationships of the Craft de 1949 stipulent qu’il "n'admet aucun compromis". Or c'est bien à ces principes que faisait explicitement référence l'Appel de Bâle;

b) la rupture claire et sans équivoque de toute relation maçonnique avec les obédiences dites "irrégulières" - ce que l'Appel de Bâle exprimait avec la même  netteté.

Toute autre présentation de la régularité anglo-saxonne serait donc illusoire ou délibérément trompeuse - et par conséquent vouée à l'échec.

2. La GLNF, reconnue comme régulière par la GLUA pendant  près d'un siècle et aujourd'hui encore par de nombreuses Grandes Loges "régulières" dans le monde, clairement désireuse de le redevenir aux yeux de Londres, maintient son attachement à ces principes, ce dont une récente déclaration du Grand Chancelier de la GLUA vient de lui donner acte : elle est clairement la candidate "naturelle" à une régularité retrouvée en France et la GLUA, tout en respectant l'indépendance maçonnique de la France où elle refuse d'intervenir directement, exclut que toute tentative de restauration de la régularité puisse écarter la GLNF. Il est donc probable que cette dernière sera de nouveau reconnue par la GLUA dans un assez proche avenir.

3. La Grande Loge de l'Alliance maçonnique française (GL-AMF), directement issue de la GLNF et appliquant les mêmes principes "réguliers"- notamment en matière d'intervisites -, a la même vocation, selon des modalités à définir entre la GLNF et elle, la récente déclaration de la GLUA n'écartant plus une éventuelle reconnaissance de deux ou plusieurs obédiences, qu'elles soient ou non "confédérées". Il reviendra ainsi à la GLAMF de choisir entre la « paix des braves » avec la GLNF et une autre voie qui l’écarterait alors de la reconnaissance par Londres.

4. La GLDF, en répondant positivement à l'Appel de Bâle, dont l'objectif avoué est bien de contribuer à rétablir un nouveau pôle français de régularité à la manière anglo-saxonne, s'est faite l'architecte d'une confédération aujourd'hui à quatre composantes - mais pour combien de temps encore ? -, laquelle n'a de sens, depuis l'origine même des négociations qui ont conduit à sa naissance, que si elle se met en situation de satisfaire sans ambiguïté aux critères anglais de la régularité, comme la GLUA vient de le rappeler on ne peut plus clairement. Or c'est bien là que le bât blesse : apparemment en grande difficulté pour trancher ce choix historique, la GLDF laisse entendre par la voix de son Grand Maître qu'elle pourrait s'engager dans le processus de Bâle sans rompre avec les autres obédiences françaises, ce qui est tout simplement impossible. Il en résulte un blocage de fait de la Confédération maçonnique de France (CMF), évidemment destinée à rejoindre la régularité anglaise et initialement conçue dans ce seul but, blocage dont ne manqueront pas de s'émouvoir les autres composantes de ladite CMF. Il en résulte aussi, à l'égard de toutes les autres obédiences dont le Grand Maître de la GLDF continue de fréquenter  les Convents, une position ambiguë et génératrice de malentendus - sans parler de déclarations aventureuses. Dans l'intérêt de toute la maçonnerie en France, il est urgent que la GLDF sorte de son dilemme : ses partenaires actuels ne tarderont sans doute pas à le lui demander avec insistance.  Selon des sources internes concordantes et qui semblent dignes de foi, 70 à 90% de ses membres seraient prêts à une rupture historique. Mais, dans le flou inquiétant des discours qui en émanent, qui exprime aujourd’hui la pensée profonde de la GLDF ?…

5. Si un pôle stable de régularité, incluant tout ou partie de la GLDF, vient à renaître en France, il restera aux autres composantes du PMF à définir les nouveaux contours de celui-ci et les règles concrètes de son fonctionnement. Eu égard, non seulement à sa taille, mais encore à son ancienneté et à ce qu'il représente dans le patrimoine et la tradition de la franc-maçonnerie française, le Grand Orient de France (GODF) y jouera sans doute un rôle central de catalyseur et de pivot. Mais la mission historique qui peut ainsi lui échoir doit également intégrer les leçons de l'histoire : ni exclusif, ni intolérant, le GODF, s’il parvient à maîtriser certaines pulsions dominatrices, serait alors en situation de favoriser l'émergence d'un vaste rassemblement sans lien contraignant ni rapport de force, rapprochant librement, dans une communauté fraternelle d'obédiences souveraines, toutes les sensibilités, de la plus spiritualiste à la plus sociétale, les grandes et les petites structures, celles qui sont masculines, celles qui sont féminines et  celles qui accueillent tous les genres, sans qu'aucune soit soumise à aucune obligation, si ce n'est de reconnaître le caractère fondateur de l’initiation et de respecter les autres composantes du mouvement - réalisant à la fois le rêve des Constitutions d'Anderson ("le centre de l'union") et celui de Ramsay (faire de la franc-maçonnerie comme de l'humanité, une "grande République dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant").

 

La franc-maçonnerie française est à l'heure du choix : tous ceux qui prétendent l'aimer et désirent la servir, chacun à leur manière, sans faiblesse mais aussi sans arrogance, doivent mettre un terme aux équivoques, aux faux-semblants et aux aigreurs qui l'empoisonnent aujourd'hui  et brouillent son message, quand ils ne dégradent pas son image.

Il faut notamment que cessent les postures pour que s'affirment les choix, librement opérés et pacifiquement exprimés. C'est désormais le devoir de tous les francs-maçons sincères d'y œuvrer de toutes leurs forces.

 

 

Alain BAUER                                                            Roger DACHEZ

 

25 septembre 2013

Hier soir j'étais à Great Queen Street, siège de la Grande Loge Unie d'Angleterre...

Hier, pendant une partie de l’après-midi, et entre 18 heures et 20 heures particulièrement, je me trouvais à Great Queen Street, au siège de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA).

La raison immédiate en était la présentation au public maçonnique anglais du dictionnaire Le monde maçonnique des Lumières, ce travail gigantesque conduit pendant près de dix ans par Charles Porset et Cécile Révauger, et dont j’ai rendu compte ici. Etant l’un des co-auteurs (j’ai rédigé une dizaine de notices), j’avais reçu une invitation à assister à cet événement.


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Pour être franc, je n’avais pas vraiment l’intention d’aller à Londres pour ce seul motif, mais des « voix » anglaises m’ont convaincu d’y être...

Cécile, après un propos liminaire de Diane Clements, Bibliothécaire et Curatrice du Musée de la GLUA, a effectué une brillante synthèse de la genèse et du contenu de ce dictionnaire. Une belle introduction à un ouvrage uniquement rédigé en français…ce qui était un peu provocateur à Great Queen Street ! Mais une traduction anglaise est déjà envisagée.


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Diane Clements et Cécile Révauger


La conférence avait lieu dans une vaste salle attenante au Musée, bien connue des visiteurs habituels de Freemasons’ Hall. C’est là notamment que l’on a entreposé, depuis quelques années, les trois trônes dont celui du Grand Maître (le premier à s’y asseoir fut le Duc de Sussex en 1813) et je n’ai pas résisté au plaisir de prendre quelques photos pour immortaliser ce moment.


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Pour la circonstance le Musée exposait à l'intention de quelques privilégiés quelques-uns de ses trésors, comme un registre de l'Arc Royal de la Grande Loge des Anciens.


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Familier du lieu depuis des années, j’ai aussi fait quelques emplettes à la boutique, après avoir fait un tour, dans la même rue, chez Central Regalia et Toye, Kenning & Spencer, les deux fabricants les plus célèbres de décors maçonniques anglais.

Dans la franc-maçonnerie anglaise comme en Angleterre en général – et pas seulement là, du reste, le plus important est parfois ce qui se dit en partageant une « Cheese and Wine Party » (mais cette fois le « cheese » faisait défaut !) Dans le courant de l’après-midi comme après la conférence, les portes se sont entrouvertes et quelques langues se sont déliées devant un vieil ami….

Ce qui était frappant, au demeurant, c’était l’absence « officielle » d’officiels : pas de représentant « haut gradé » de la GLUA, un seul membre identifié de la Loge Quatuor Coronati, naguère encore le sanctuaire de l’érudition maçonnique anglaise. En dehors du public intéressé, bien sûr,  de Diane Clements, Cécile et moi, il y avait le Pr Andrew Prescott (lui-même non maçon), devenu en quelques années le « grand maître » de l’histoire maçonnique en Grande Bretagne, et Matthew Scanlan, un chercheur passionné et quelque peu provocateur – ce qui fait tout son charme.

On retire de ces moments passés à Great Queen Street une impression étrange. Celle d’un empire qui se délite : les immenses couloirs déserts, la moyenne d’âge inquiétante de tous ceux que l’on croise, se rendant à la tenue de leurs loges (la plupart commencent vers 18h ou 18h 30). Et le peu d’intérêt manifesté pour un travail maçonnologique qui concerne aussi le Royaume Uni puisque de très nombreuses notices du dictionnaire portent sur des sujets britanniques, cela va de soi.

A côté de cela, des maçons de haut vol, chercheurs reconnus, auteurs d’ouvrages à succès, comme Julian Rees, jadis membre de la prestigieuse Loge de Perfectionnement Emulation, décident de claquer la porte de la GLUA pour aller au Droit Humain anglais, par exemple, considéré par Julian comme…plus spiritualiste ! On a parfois l’impression de perdre ses repères dans ce pays déroutant…

Au hasard des rayons de la boutique, où l’on trouve des livres, des objets, des décors, on peut aussi tomber sur des « booklets », de petites brochures remises aux candidats potentiels à la franc-maçonnerie. On croit rêver : photos d’alpinisme, scènes de pub, défilés de mode (mais oui !), pour montrer que la GLUA est « in the move », et témoignage sur les motivations essentielles de maçons anglais : « se faire de amis et prendre du bon temps (have fun) » (sic) ! Il est vrai que, voici deux ans à peine, le Député Grand Maître (n°3 de l’appareil de la GLUA), avait déclaré haut et fort que la « franc-maçonnerie ne s’occupe pas de spiritualité » – laissant cela aux Eglises…

Pas de doute pourtant : la tradition maçonnique anglaise, si riche et si complexe, inscrite dans les murs de ce bâtiment impressionnant, ses collections, ses ouvrages, ses manuscrits, ses rituels, est toujours là pour tous ceux qui veulent s'en saisir - même s'ils ne sont pas anglais ! Mais la plupart des maçons anglais semblent, quant à eux, l’avoir oubliée et les responsables de la GLUA paraissent s’en soucier comme d’une guigne. Leur seule préoccupation ? La fuite des membres, la baisse tendancielle inquiétante des effectifs, et l’évolution dramatique de la pyramide des âges. Le remède du moment : un effort marqué sur les « University Lodges », réservées aux étudiants avec, comme conditions d’appel, la promesse de cotisations moins chères et de tenues…durant moins longtemps (pas plus d’une heure, c’est promis !) Vaste programme…

En quittant mes amis anglais, alors que le soir commençait à tomber sur Londres, emportant quelques images et deux ou trois confidences pour les mois qui viennent, je me disais en souriant : « et dire que certains rêvent encore de reconnaissance anglaise »…