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02 octobre 2013

"Les promesses de l'aube" : une suite inédite...

Les promesses de l'aube, tout sauf un "pamphlet" comme d'aucuns l’avaient annoncé, et je m'en suis expliqué ici-même, reçoit du public maçonnique un accueil qui me surprend. Non seulement il s'est beaucoup vendu depuis sa parution au début du mois de septembre, mais surtout les réactions qui me sont parvenues, si certaines sont plus ou moins réservées - ce que je comprends et admets parfaitement - sont le plus souvent positives et encourageantes, et nombre de nos lecteurs nous ont demandé, à Alain Bauer et à moi-même, de le prolonger sur un point...

Nous n'avions pas voulu, dans un essai qui se voulait distancié, proposant surtout des repères historiques et des remarques documentées pour tenter d'éclairer une situation confuse, ni aller plus loin dans le détail, ni nous risquer à la prévision, la prédiction ou la prescription. Le petit chapitre final "Quelques repères sur les voies du renouveau" se contente de poser quelques landmarks - c'est-à-dire quelques bornes sur le chemin - pour dessiner un avenir possible.

Au cours des deux semaines qui viennent de s'écouler, on nous a demandé avec insistance un diagnostic plus précis sur les tensions et les incertitudes qu'engendre évidemment le projet "confédéral" dont tout le monde parle et dont à peu près plus personne - au-dedans comme au dehors - ne voit plus guère où il mène. Après quelques hésitations, et puisque notre intention n'est aucunement polémique et que nous soumettons bien volontiers notre vision à la plus large critique, dès lors qu'elle est courtoise, honnête et sincère, comme nous nous efforçons de l'être nous-mêmes, nous nous sommes résolus à aller en effet  un peu plus loin - surtout en tenant compte de nouveaux éléments d'information, dont certains sont venus tout récemment à ma connaissance, après un déplacement à Londres dont j'ai parlé il y a quelques jours.

Voici cette contribution qui fâchera peut-être quelques-uns, quoique ce ne soit aucunement son but. Elle permettra surtout, nous l'espérons, à un nombre plus grand encore de nos lecteurs de se forger une opinion sur un problème qui nous concerne à présent tous et toutes.

Voici donc cette suite inédite aux Promesses de l'aube - à encarter dans votre exemplaire personnel, en dernière page !...

 

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Le paysage maçonnique français (PMF) est profondément agité depuis plus d'un an par les projets de recomposition suscités, après le retrait de la reconnaissance anglaise de la Grande Loge Nationale Française (GLNF), par l'Appel de Bâle, lancé à l'initiative de cinq Grandes Loges "régulières" européennes.  Les tensions et le malaise général qui en résultent et dont nous avons analysé les causes, les équivoques et les non-dits, dans Les promesses de l'aube, imposent désormais à tous les acteurs de retraverser le miroir et de reprendre pied dans la réalité.

Il est inéluctable, et surtout très souhaitable, dans l'intérêt de tous les francs-maçons français, qu'un nouvel équilibre soit rétabli entre un pôle régulier - au sens anglo-saxon du terme, défini après 1929 -  et un autre pôle, régulier par nature, au sens des origines. Les uns et les autres doivent en connaitre les conditions et, le cas échéant, le prix à payer. Or ces conditions et ce prix sont parfaitement clairs et nous souhaitons les rappeler en quelques mots.

1. La régularité, au sens de la Grande Loge Unie d'Angleterre (GLUA), suppose et exige le respect de quelques principes dont les plus significatifs et les plus sensibles sont :

a) l'affirmation de l'existence d'un Etre Suprême, qualifié de Grand Architecte de l'Univers et unanimement identifié par la tradition maçonnique anglo-saxonne au Dieu des grandes traditions religieuses, quelles qu'elles soient. Ce point, comme le rappellent les Basic Principles de 1929, est « une condition essentielle à l’admission des membres », tandis que les Aims and Relationships of the Craft de 1949 stipulent qu’il "n'admet aucun compromis". Or c'est bien à ces principes que faisait explicitement référence l'Appel de Bâle;

b) la rupture claire et sans équivoque de toute relation maçonnique avec les obédiences dites "irrégulières" - ce que l'Appel de Bâle exprimait avec la même  netteté.

Toute autre présentation de la régularité anglo-saxonne serait donc illusoire ou délibérément trompeuse - et par conséquent vouée à l'échec.

2. La GLNF, reconnue comme régulière par la GLUA pendant  près d'un siècle et aujourd'hui encore par de nombreuses Grandes Loges "régulières" dans le monde, clairement désireuse de le redevenir aux yeux de Londres, maintient son attachement à ces principes, ce dont une récente déclaration du Grand Chancelier de la GLUA vient de lui donner acte : elle est clairement la candidate "naturelle" à une régularité retrouvée en France et la GLUA, tout en respectant l'indépendance maçonnique de la France où elle refuse d'intervenir directement, exclut que toute tentative de restauration de la régularité puisse écarter la GLNF. Il est donc probable que cette dernière sera de nouveau reconnue par la GLUA dans un assez proche avenir.

3. La Grande Loge de l'Alliance maçonnique française (GL-AMF), directement issue de la GLNF et appliquant les mêmes principes "réguliers"- notamment en matière d'intervisites -, a la même vocation, selon des modalités à définir entre la GLNF et elle, la récente déclaration de la GLUA n'écartant plus une éventuelle reconnaissance de deux ou plusieurs obédiences, qu'elles soient ou non "confédérées". Il reviendra ainsi à la GLAMF de choisir entre la « paix des braves » avec la GLNF et une autre voie qui l’écarterait alors de la reconnaissance par Londres.

4. La GLDF, en répondant positivement à l'Appel de Bâle, dont l'objectif avoué est bien de contribuer à rétablir un nouveau pôle français de régularité à la manière anglo-saxonne, s'est faite l'architecte d'une confédération aujourd'hui à quatre composantes - mais pour combien de temps encore ? -, laquelle n'a de sens, depuis l'origine même des négociations qui ont conduit à sa naissance, que si elle se met en situation de satisfaire sans ambiguïté aux critères anglais de la régularité, comme la GLUA vient de le rappeler on ne peut plus clairement. Or c'est bien là que le bât blesse : apparemment en grande difficulté pour trancher ce choix historique, la GLDF laisse entendre par la voix de son Grand Maître qu'elle pourrait s'engager dans le processus de Bâle sans rompre avec les autres obédiences françaises, ce qui est tout simplement impossible. Il en résulte un blocage de fait de la Confédération maçonnique de France (CMF), évidemment destinée à rejoindre la régularité anglaise et initialement conçue dans ce seul but, blocage dont ne manqueront pas de s'émouvoir les autres composantes de ladite CMF. Il en résulte aussi, à l'égard de toutes les autres obédiences dont le Grand Maître de la GLDF continue de fréquenter  les Convents, une position ambiguë et génératrice de malentendus - sans parler de déclarations aventureuses. Dans l'intérêt de toute la maçonnerie en France, il est urgent que la GLDF sorte de son dilemme : ses partenaires actuels ne tarderont sans doute pas à le lui demander avec insistance.  Selon des sources internes concordantes et qui semblent dignes de foi, 70 à 90% de ses membres seraient prêts à une rupture historique. Mais, dans le flou inquiétant des discours qui en émanent, qui exprime aujourd’hui la pensée profonde de la GLDF ?…

5. Si un pôle stable de régularité, incluant tout ou partie de la GLDF, vient à renaître en France, il restera aux autres composantes du PMF à définir les nouveaux contours de celui-ci et les règles concrètes de son fonctionnement. Eu égard, non seulement à sa taille, mais encore à son ancienneté et à ce qu'il représente dans le patrimoine et la tradition de la franc-maçonnerie française, le Grand Orient de France (GODF) y jouera sans doute un rôle central de catalyseur et de pivot. Mais la mission historique qui peut ainsi lui échoir doit également intégrer les leçons de l'histoire : ni exclusif, ni intolérant, le GODF, s’il parvient à maîtriser certaines pulsions dominatrices, serait alors en situation de favoriser l'émergence d'un vaste rassemblement sans lien contraignant ni rapport de force, rapprochant librement, dans une communauté fraternelle d'obédiences souveraines, toutes les sensibilités, de la plus spiritualiste à la plus sociétale, les grandes et les petites structures, celles qui sont masculines, celles qui sont féminines et  celles qui accueillent tous les genres, sans qu'aucune soit soumise à aucune obligation, si ce n'est de reconnaître le caractère fondateur de l’initiation et de respecter les autres composantes du mouvement - réalisant à la fois le rêve des Constitutions d'Anderson ("le centre de l'union") et celui de Ramsay (faire de la franc-maçonnerie comme de l'humanité, une "grande République dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant").

 

La franc-maçonnerie française est à l'heure du choix : tous ceux qui prétendent l'aimer et désirent la servir, chacun à leur manière, sans faiblesse mais aussi sans arrogance, doivent mettre un terme aux équivoques, aux faux-semblants et aux aigreurs qui l'empoisonnent aujourd'hui  et brouillent son message, quand ils ne dégradent pas son image.

Il faut notamment que cessent les postures pour que s'affirment les choix, librement opérés et pacifiquement exprimés. C'est désormais le devoir de tous les francs-maçons sincères d'y œuvrer de toutes leurs forces.

 

 

Alain BAUER                                                            Roger DACHEZ

 

25 septembre 2013

Hier soir j'étais à Great Queen Street, siège de la Grande Loge Unie d'Angleterre...

Hier, pendant une partie de l’après-midi, et entre 18 heures et 20 heures particulièrement, je me trouvais à Great Queen Street, au siège de la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA).

La raison immédiate en était la présentation au public maçonnique anglais du dictionnaire Le monde maçonnique des Lumières, ce travail gigantesque conduit pendant près de dix ans par Charles Porset et Cécile Révauger, et dont j’ai rendu compte ici. Etant l’un des co-auteurs (j’ai rédigé une dizaine de notices), j’avais reçu une invitation à assister à cet événement.


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Pour être franc, je n’avais pas vraiment l’intention d’aller à Londres pour ce seul motif, mais des « voix » anglaises m’ont convaincu d’y être...

Cécile, après un propos liminaire de Diane Clements, Bibliothécaire et Curatrice du Musée de la GLUA, a effectué une brillante synthèse de la genèse et du contenu de ce dictionnaire. Une belle introduction à un ouvrage uniquement rédigé en français…ce qui était un peu provocateur à Great Queen Street ! Mais une traduction anglaise est déjà envisagée.


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Diane Clements et Cécile Révauger


La conférence avait lieu dans une vaste salle attenante au Musée, bien connue des visiteurs habituels de Freemasons’ Hall. C’est là notamment que l’on a entreposé, depuis quelques années, les trois trônes dont celui du Grand Maître (le premier à s’y asseoir fut le Duc de Sussex en 1813) et je n’ai pas résisté au plaisir de prendre quelques photos pour immortaliser ce moment.


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Pour la circonstance le Musée exposait à l'intention de quelques privilégiés quelques-uns de ses trésors, comme un registre de l'Arc Royal de la Grande Loge des Anciens.


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Familier du lieu depuis des années, j’ai aussi fait quelques emplettes à la boutique, après avoir fait un tour, dans la même rue, chez Central Regalia et Toye, Kenning & Spencer, les deux fabricants les plus célèbres de décors maçonniques anglais.

Dans la franc-maçonnerie anglaise comme en Angleterre en général – et pas seulement là, du reste, le plus important est parfois ce qui se dit en partageant une « Cheese and Wine Party » (mais cette fois le « cheese » faisait défaut !) Dans le courant de l’après-midi comme après la conférence, les portes se sont entrouvertes et quelques langues se sont déliées devant un vieil ami….

Ce qui était frappant, au demeurant, c’était l’absence « officielle » d’officiels : pas de représentant « haut gradé » de la GLUA, un seul membre identifié de la Loge Quatuor Coronati, naguère encore le sanctuaire de l’érudition maçonnique anglaise. En dehors du public intéressé, bien sûr,  de Diane Clements, Cécile et moi, il y avait le Pr Andrew Prescott (lui-même non maçon), devenu en quelques années le « grand maître » de l’histoire maçonnique en Grande Bretagne, et Matthew Scanlan, un chercheur passionné et quelque peu provocateur – ce qui fait tout son charme.

On retire de ces moments passés à Great Queen Street une impression étrange. Celle d’un empire qui se délite : les immenses couloirs déserts, la moyenne d’âge inquiétante de tous ceux que l’on croise, se rendant à la tenue de leurs loges (la plupart commencent vers 18h ou 18h 30). Et le peu d’intérêt manifesté pour un travail maçonnologique qui concerne aussi le Royaume Uni puisque de très nombreuses notices du dictionnaire portent sur des sujets britanniques, cela va de soi.

A côté de cela, des maçons de haut vol, chercheurs reconnus, auteurs d’ouvrages à succès, comme Julian Rees, jadis membre de la prestigieuse Loge de Perfectionnement Emulation, décident de claquer la porte de la GLUA pour aller au Droit Humain anglais, par exemple, considéré par Julian comme…plus spiritualiste ! On a parfois l’impression de perdre ses repères dans ce pays déroutant…

Au hasard des rayons de la boutique, où l’on trouve des livres, des objets, des décors, on peut aussi tomber sur des « booklets », de petites brochures remises aux candidats potentiels à la franc-maçonnerie. On croit rêver : photos d’alpinisme, scènes de pub, défilés de mode (mais oui !), pour montrer que la GLUA est « in the move », et témoignage sur les motivations essentielles de maçons anglais : « se faire de amis et prendre du bon temps (have fun) » (sic) ! Il est vrai que, voici deux ans à peine, le Député Grand Maître (n°3 de l’appareil de la GLUA), avait déclaré haut et fort que la « franc-maçonnerie ne s’occupe pas de spiritualité » – laissant cela aux Eglises…

Pas de doute pourtant : la tradition maçonnique anglaise, si riche et si complexe, inscrite dans les murs de ce bâtiment impressionnant, ses collections, ses ouvrages, ses manuscrits, ses rituels, est toujours là pour tous ceux qui veulent s'en saisir - même s'ils ne sont pas anglais ! Mais la plupart des maçons anglais semblent, quant à eux, l’avoir oubliée et les responsables de la GLUA paraissent s’en soucier comme d’une guigne. Leur seule préoccupation ? La fuite des membres, la baisse tendancielle inquiétante des effectifs, et l’évolution dramatique de la pyramide des âges. Le remède du moment : un effort marqué sur les « University Lodges », réservées aux étudiants avec, comme conditions d’appel, la promesse de cotisations moins chères et de tenues…durant moins longtemps (pas plus d’une heure, c’est promis !) Vaste programme…

En quittant mes amis anglais, alors que le soir commençait à tomber sur Londres, emportant quelques images et deux ou trois confidences pour les mois qui viennent, je me disais en souriant : « et dire que certains rêvent encore de reconnaissance anglaise »…

22 septembre 2013

"Martinisme" et franc-maçonnerie : les équivoques spirituelles du Régime Ecossais Rectifié (1)

Il est, en maçonnerie comme ailleurs, des mots dont le destin est si compliqué que leur emploi même devient problématique.

Ainsi du mot « martinisme » que l’on croit aisément saisir, pour le célébrer comme pour s’en distancier, mais qui pourtant, très souvent, trompe son monde en jouant sur les multiples sens qu’il renferme et mélange à loisir. En guise de préambule, rappelons-les brièvement.

Au XVIIIème siècle et au début du XIXème, ce mot avant tout désigne deux groupes de personnes, deux milieux partiellement recouvrants mais pas exactement identiques, loin de là :

1. Le premier groupe rassemble les disciples de Martinès de Pasqually – quelques dizaines « d’émules », tout au plus –, qui entre Bordeaux et Lyon principalement, ont suivi leur maître – souvent avec difficulté – dans les tortueux méandres de sa pensées et de ses rituels, et cela pendant quelques années à peine, surtout entre 1767 et 1772. Les savantes distinctions lexicographiques que nous opérons de nos jours, en distinguant les « martinistes » et les « martinèsistes », n’avaient pas cours à cette époque et l’on parlait de « martinistes » pour qualifier les disciples d’un homme dont le nom connaissait du reste d’innombrables variantes, l’un d’entre elles, attestée au XVIIIème siècle, étant du reste « Martin Pascal » !

2. D’autre part, le principal de disciple de Martinès, je veux parler de Louis-Claude de Saint-Martin, avait forgé – à partir de 1775, c’est à dire après la disparition de son maître – une œuvre personnelle et s’était fait connaître et apprécier par un cercle de familiers – on n’ose encore parler de disciples – et, du fait d’une curieuse coïncidence homophonique, ces derniers prirent assez naturellement, ou on leur attribua, le nom de « martinistes », à eux aussi !

Cette première équivoque – nous verrons bientôt que le sujet nous en réserve d’autres – n’est pas a priori la plus fâcheuse, car elle est assez naturelle et traduit une réelle continuité spirituelle d’un homme à l’autre. Elle ne va cependant pas sans soulever d’emblée quelques problèmes dont il faut résumer ici l’essentiel. Mon propos n’est pas de reprendre en détail la doctrine et les enseignements de Martinès pour les confronter aux idées mystiques de Saint-Martin, mais de repérer ce que j’appellerais volontiers quelques « couples d’oppositions » qui, à travers des ruptures ponctuelles entre le maître et son élève, nous introduisent à une réelle dissemblance de leurs pensées respectives, ce que précisément l’unicité trompeuse du mot « martinisme », qui les rapproche pour parfois les confondre, ne nous permet plus toujours d’apercevoir.

On pourrait démultiplier à loisir la liste de ces contrastes, tant le monde que nous abordons est complexe et déroutant – sans parler des questions de langage et de terminologie, les mots employés par l’un et par l’autre variant souvent de sens, ce qui rajoute un niveau de difficulté. Je me bornerai, pour la clarté des choses, à souligner trois oppositions qui éclaireront, je l'espère, les sources du RER, comme on le verra plus loin.

La première ligne de partage est celle qui sépare le maître spirituel du témoin. C’est celle que l’on souligne le moins souvent ; c’est pourtant celle qui me parait la plus lourdement chargée de sens.

Martinès de Pasqually dont les sources sont à peu près inconnues – même si l’on peut avec quelque vraisemblance en soupçonner quelques unes –, et lui-même n’a jamais souhaité s’expliquer à ce sujet, se limitant à dire qu’il « transmettait ce qu’il avait reçu »…


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Mais le ton qu’il emploie, en revanche, est très connoté. C’est comme un prophète qu’il s’exprime bien souvent, affirmant avec autorité, s’imposant avec véhémence, apparemment sûr de lui, comme conduit, guidé par quelque entité supérieure. On peut citer, dans un registre presque théâtral, cette crise de larmes qui le saisit lors d’une de ses toutes premières rencontres avec Willermoz, révélant à son nouvel émule, tout bouleversé par un tel spectacle, qu’on vient de lui signifier que grâce à lui certaine faute ancienne venait de lui être pardonnée. Vision fugitive de l’au-delà, communication angélique ou divine ? Nul ne le sait, et Martinès n’en dit rien, mais de telles aventures n’arrivent pas à n’importe qui. Martinès revendique sans le dire expressément, laisse soupçonner sans l’affirmer clairement, qu’il possède, si l’on peut dire, un « canal particulier » avec le Ciel ou avec des Esprits qui en proviennent directement.

On ne s’étonnera guère que ses disciples, pourtant des hommes raisonnables et avisés – comme l’habile négociant que fut toujours Willermoz – aient presque tout accepté sans rien dire : les incartades du maître, ses jongleries financières, ses dérobades permanentes lorsqu’il s’agissait de livrer rituels et instructions promis depuis des mois, mille fois différés, jamais achevés. On comprend aussi que Willermoz, sans manifester le moindre doute, rapporte encore, bien des années après la mort de Martinès, que ce dernier, au jour et à l’heure présumés de son décès, à Saint Domingue, était apparu à Madame Pasqually restée à Bordeaux, son spectre traversant le salon où elle était à son ouvrage, en lui faisant un signe de la main : « fait qui a été confirmé et vérifié », ajoute Willermoz le plus sérieusement du monde. L’aurait-il simplement cru de son voisin ou même du pape ? 

On pourrait certes sourire mais mon but n’est pas de faire sourire, ce qui est un peu trop facile dans le cas présent ; c’est plutôt de pointer ces anecdotes pour révéler la vraie nature de Martinès, ou du moins la relation spéciale qu’il entretint avec ses disciples les plus proches et les plus convaincus. Après la disparition de leur Maître, alors que l’Ordre s’achemine à grands pas vers sa fin, ces derniers réunissent à Lyon, entre 1774 et 1776, sous la houlette des plus brillants d’entre eux, pour y donner ce que l’on nomme aujourd’hui « Les Leçons de Lyon » [1]: un cours d’exégèse des paroles de Martinès, un décryptage courageux d’un enseignement souvent impénétrable et jamais consigné de manière cohérente. Une seule chose manque pourtant à leur travail : une approche critique. Jamais, en effet, la légitimité de ce que l’on pourrait ici appeler les « logia » (c’est-à-dire des « saintes paroles ») du Maître ne sera remise en cause. Les trois professeurs de martinisme sont alors Du Roy d’Hauterive – un protestant passé au catholicisme sous l’influence de Martinès (le Ciel le lui pardonnera peut-être !) – Willermoz et bien sûr Saint-Martin qui en laissera une version personnelle, les Dix Instructions à un Homme de Désir. Comme les disciples de Jésus, incrédules devant sa fin inexplicable et cherchant dans les énigmes de ses paraboles la raison de son départ – et plus encore la promesse de son retour –, les émules de Lyon disaient entre eux : « Que voulait-il dire ? ». Tel fut pour eux Martinès : celui qui n’avait finalement rien livré mais qui aurait pu tout dire.


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On sait ce que Martinès a dit de lui-même, en revanche, prévenant d’avance toutes les critiques : « Quant à moi, je suis homme et je ne crois point avoir vers moi plus qu’un autre homme […] Je ne suis ni dieu, ni diable, ni sorcier, ni magicien. » Reste en tout cas pour l’historien une énigme que la documentation ne suffit pas à résoudre.

Or, combien Saint-Martin diffère de ce portrait ! Lui qui, docile mais déjà dubitatif devant les rituels incroyablement compliqués que lui prescrivait son Maître, l’interrogeait naïvement : « Faut-il donc tant de choses pour prier le Bon Dieu ? »…

Martinès proclamait alors que Saint-Martin rendait témoignage, au sens même que revêt cette expression dans le célébrissime Prologue de l’Evangile de Jean dont un membre de phrase orne, dans le Rite Ecossais Rectifié, le triangle de l’Orient :

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.

Il était au commencement auprès de Dieu.

Par lui, tout s'est fait, et rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui.

En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas arrêtée.

Il y eut un homme envoyé par Dieu. Son nom était Jean.

Il était venu comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui.

Cet homme n'était pas la Lumière, mais il était là pour lui rendre témoignage.

Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde.

Il était dans le monde, lui par qui le monde s'était fait, mais le monde ne l'a pas reconnu.

Il est venu chez les siens, et les siens ne l'ont pas reçu.

Mais tous ceux qui l'ont reçu, ceux qui croient en son nom, il leur a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu.

Ils ne sont pas nés de la chair et du sang, ni d'une volonté charnelle, ni d'une volonté d'homme : ils sont nés de Dieu. »

 

Tel était sans doute Saint-Martin. Prenons garde à ne pas l’oublier. Son « martinisme » je reviendrai  sur l'incroyable flou sémantique de ce terme n’est pas une doctrine, c’est avant tout une disposition de l’âme. Et comment ne pas reconnaître cet envoyé « qui était dans le monde » mais que « le monde n’a pas reconnu », dans l'ombre de celui qui se faisait précisément appeler le « Philosophe Inconnu » ?... (à suivre)



[1] Les leçons de Lyon aux Elus-Coëns – Un cours de martinisme au XVIIIème siècle, par Louis-Claude de Saint-Martin, Jean-Jacques du Roy d’Hauterive, Jean-Baptiste Willermoz – Première édition complète d’après les manuscrits originaux procurée par Robert Amadou et Catherine Amadou, Paris, Dervy, 1999, 2011².