Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08 novembre 2013

"Martinisme" et franc-maçonnerie : les équivoques spirituelles du Régime Ecossais rectifié (3)

Je poursuis mon inventaire des problèmes et des équivoques que suscite encore en bien des esprits, le RER  dans ses rapports avec le "martinisme" (Voir les deux premières parties, 1, 2)

La dernière opposition entre Martinès et Saint-Martin est plus subtile, plus nuancée mais pourtant plus significative et, me semble-t-il, elle a rarement été mentionnée – si elle l’a jamais été. Elle concerne le statut de la matière et du corps.

martines-pasqually.jpegOn se souvient de la geste cosmogonique et anthropogonique que rapporte  Martinès dans son Traité – récit qui n’est qu’une glose de l’Ancien Testament et s’inspire en partie de la littérature midrashique, et notamment de Genèse Rabbah. Or, cette fresque mythique présente la condition de l’homme comme celle d’un prisonnier, jeté dans la matière en punition (Martinès dit « en pâtiment »), conséquence de sa faute (que Martinès appelle sa « prévarication »). De ce constat on a pu déduire, hâtivement et par erreur, je crois, que le martinèsisme était gnostique. Il ne fait pourtant que paraphraser toute la tradition vétéro-testamentaire, et que reprendre aussi, au passage, la fameuse allitération des pythagoriciens – « sôma, sèma », c’est à-dire, « le corps est un tombeau ». Nulle part Martinès, dans son Traité, ne laisse entendre que la matière est l’œuvre d’un Dieu mauvais, d’un Démiurge pervers qui veut nous tromper, s’opposant au Dieu bon qui aspirerait à ce que nous quittions la fange du monde.Jmaistre.jpg

On ne peut ici que rappeler ce fameux mot de Joseph de Maistre  – qui s’y connaissait en matière d’orthodoxie –, disant des martinistes, qu’il avait bien connus, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg : « Souvent je les ai tenus moi-même tenus en pâtiment quand il m’arrivait de leur soutenir que ce qu’ils disaient de vrai n’était que les vérités du catéchisme couverts de mots étranges ». Gnose, assurément ; gnosticisme hétérodoxe, sûrement pas. C’est en tout cas ma conviction profonde.

Mais il faut reconnaitre que les formules employées par Martinès sont frappantes et c’est ici que Saint-Martin, sans changer au fond la doctrine de son maître, lui apporte, notamment dans ses fameuses prières, un éclairage bien différent. Par exemple dans ce passage de sa première prière, où l’âme, depuis son exil terrestre, s’adresse à Dieu :

« Abolis pour moi la région des images ; dissipe ces barrières fantastiques qui mettent une immense intervalle et une épaisse obscurité entre ta lumière et moi et qui m’obombrent de leurs ténèbres. » [1]

Ces barrières sont pourtant bien de Dieu, mais pour le salut de l’homme. Selon Saint-Martin, qui nous donne une clé pour comprendre Martinès, la matière n’est donc pas une punition en elle-même, elle n’est pas mauvaise en soi, elle n’a même pas, à vrai dire, de réalité substantielle. Elle n’est qu’une idole, un prestige, un voile que Dieu ôtera un jour pour nous révéler sa gloire. Elle est ainsi, paradoxalement, le lieu et presque le moyen de notre futur salut. La perspective change alors entièrement.

Or, c’est ici le lieu d’aborder le troisième et dernier sens que l’on conférait communément au mot « martinisme » à la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème : il désignait tout simplement les maçons du Régime Ecossais Rectifié ! A cette aune, tous les maçons rectifiés seraient donc des martinistes sans forcément le savoir…

Chacun comprend sans peine pourquoi on se permettait alors une telle généralisation – on pourrait dire une telle confusion. C’est évidement parce que chacun savait, plus ou moins, l’influence que la doctrine de Martinès avait exercé dans la fixation des rituels rectifiés des grades symboliques – surtout ceux de la dernière révision, tardivement opérée par Willermoz vers 1788 – et aussi la place considérable qu’occupaient ses enseignements, quelque peu mis en cohérence par Willermoz et ses amis, dans les Instructions de la Profession et le la Grande Profession, le Graal du RER à cette époque.

J’ai longtemps soutenu, comme d’autres, cette vision simple et satisfaisante selon laquelle Willermoz, après la disparition de Martinès et la déroute des Elus Coëns, avait formaté les rituels du RER en y incluant subtilement la doctrine – une grille d’explication du symbolisme rectifié – mais en renonçant tout à fait à la théurgie. Puis, un jour, je me suis aperçu que cette analyse était en partie erronée.

Dans une contribution qui me fut demandée, voici près de dix ans, pour le volume de Mélanges offerts à Antoine Faivre, un article intitulé « Le concept de parathéurgie chez J.-B. Willermoz et dans la maçonnerie rectifié », et auquel je me permets de renvoyer car il aborde quantité de sujets différents, j’avais pris, pour illustrer mon propos, l’exemple de la fonction de la matière dans le rituel d’ouverture de la loge rectifiée au premier grade. Cet essai ne faisait du reste que prolonger, en élargissant la perspective, l’étude majeure initiée par mon maître René Désaguliers, et qu’il me revint de compléter et de publier après lui, « Signification cosmologique des Lumières d’Ordre dans le Régime Ecossais Rectifié », publiée à l’époque par Renaissance Traditionnelle.


Mélanges Faivre.jpg


J’en rappelle lest points essentiels : l’illumination d’Ordre de la loge rectifiée, lors de l’ouverture des travaux, met en place la naissance de la matière selon le schéma martinèsiste, n’hésitant pas à faire des emprunts textuels, quoique non avoués, à plusieurs rituels coëns. C’est dire que cette matière subtile, impalpable – Martinès dit joliment : « spiritueuse » – devient le cadre même du travail maçonnique ou, plus précisément, la base à partir de laquelle le maçon rectifié doit s’élancer, à travers les grades et les classes du Régime, vers son sommet tout spirituel. Ainsi, dans le RER, grâce à Martinès et peut-être à Saint-Martin, par le ministère de Willermoz, la matière n’est pas un boulet qui nous retient dans le monde mais, si j’ose dire, une rampe de lancement vers le Ciel…

J’ai alors proposé de nommer « parathéurgie » ce recours subtil, implicite et discret mais intentionnel, à des méthodes et des procédures relevant de la théurgie, dans un contexte qui est explicitement différent. Faite d’allusions, d’incursions brèves mais significatives dans le domaine « spiritueux », cette parathéurgie permet d’apporter à la réforme lyonnaise une interprétation en partie renouvelée, plus en cohérence avec ses antécédents martinésistes et montrant que le fil d’une certaine tradition théurgique n’avait été complètement coupée dans le RER.

Au point où nous en sommes arrivés de notre examen, j’imagine que nombre de lecteurs se posent depuis déjà un moment une certaine question. La voici : « Mais pourquoi ne parle-t-il pas du martinisme au sens le plus immédiat du terme, celui auquel tout le monde pense spontanément : le martinisme de « l’Ordre martiniste » établi par Papus et ses amis à la fin du XIXème siècle ? »…

J’y viens précisément, car tout vient à son heure. Comme on place un point d’orgue sur une partition. A cette différence que ce point d’orgue mériterait ici d’être un silence : tout simplement parce que le martinisme, dans le quatrième et dernier sens (moderne) que je viens d’évoquer, n’a pratiquement aucun rapport substantiel avec le Régime Ecossais Rectifié et très peu avec le martinèsisme.

Je mesure que cette affirmation peut en attrister plus d’un – et en réjouir quelques autres ! Mais je crois aussi que les uns et les autres s’égarent un peu, quoique dans des directions différentes. C’est du reste cet ultime paradoxe qui mérite un bref commentaire.

Sceau martiniste.jpg


Le martinisme qui nait avec Papus s’est formé dans la confusion, il a été pratiqué dans la confusion, et a semé la confusion dans nombre d’esprits mal informés. Que l’on me comprenne bien : le martinisme papusien est une voie initiatique que je respecte et qui mérite l’intérêt des « hommes de désir ». Pas davantage que le martinèsisme, et même bien moins encore, elle n’est gnostique, pas plus qu’elle n’est théurgique, du reste. Mais son compagnonnage historique avec le RER, classique depuis l’avant-Première Guerre mondiale, ne se justifie pas vraiment. Si ce martinisme de « dernière génération », pourrait-on dire, réclame la filiation spirituelle de Saint-Martin, il n’accorde pourtant à ses œuvres qu’une place assez mince, dans ses rituels en tout cas ; s’il suggère aussi un lien plus lointain encore avec Martinès, il ne porte guère sur ce qui paraissait essentiel aux yeux de ce dernier. C’est davantage par le contexte historique et intellectuel de sa naissance, je veux parler du mouvement occultiste de la fin du XIXème siècle, que l’Ordre martiniste prend tout son sens. C’est au demeurant une question complexe et passionnante, qui ne souffre pas les postures ni les jugements hâtifs.

Il reste que, depuis des décennies, il y a eu beaucoup de martinistes rectifiés et beaucoup de rectifiés martinistes. Le patronage spirituel de Saint-Martin est leur dénominateur commun, lui qui, si tôt dans sa courte vie, s’était détourné des organisations actives et des structures rituelles !

Chacun le comprendra : ce n’est donc pas ce sujet-là que j’ai voulu traiter, mais je ne pouvais le révéler qu’en fin d’exposé, pour la clarté des choses. Je pense résolument que le martinisme de Papus n’a pas sa place dans une loge rectifiée. C’est un dossier que l’on pourra du reste rouvrir maintes fois encore…

Quel bilan provisoire tirer de ce survol ?

Je m’en tiendrai à une seule idée que je souhaiterais mettre en avant et soumettre à la réflexion – je devrais dire : à la méditation collective. L’idée que le RER n’est pas achevé, loin de là ; l’idée qu’il est encore en cours de fondation et que la trame subtile qui permettra de poursuivre son édification se nomme « martinisme », au sens polyphonique que j’ai tenté de développer ici : on voit qu’il va bien au-delà de Martinès – sans pourtant le renier, ce qui relèverait du révisionnisme historique – et bien au-delà de Saint-Martin lui-même, mais avec son concours, puisqu’il inclut légitimement, sur son propre conseil, l’ancienne et fabuleuse tradition de la théosophie chrétienne.

Je voudrais laisser le dernier mot à Joseph de Maistre, évoqué plus haut. Toujours dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, évoquant les « Illuminés », c’est-à-dire les martinistes, il les présente ainsi :

« En premier lieu, je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon ; je dis seulement que tous ceux que j’ai connus, en France surtout, l’étaient ; leur dogme fondamental est que le Christianisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’est qu’une véritable loge bleue faite pour le vulgaire, mais qu’il dépend de l’homme de désir de s’élever de grade en grade jusqu’aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers Chrétiens qui étaient de véritables initiés. C’est ce que certains Allemands ont appelé le Christianisme transcendantal. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d’origénianisme et de philosophie hermétique sur une base chrétienne.

Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu’il soit possible à l’homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d’avoir commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères. »

Il faut ici, bien sûr, faire la part de l’ironie, du reste affectueuse, dans le propos de Maistre. Mais pourquoi ne pas prendre cette description comme un programme de travail pour le RER d’aujourd’hui ?



[1] Dix prières de Louis-Clade de Saint-Martin, précédées de « Prier avec Saint-Martin » par Robert Amadou, Paris, Cariscript, 1987.

04 novembre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons: les sources d'une rencontre (2)

4. L’irruption du thème chevaleresque dans l’imaginaire maçonnique. - Nous l'avons vu, la chevalerie, exhumée de l'histoire, était de nouveau "à la mode" au début du XVIIIème siècle. Une question se pose alors :  Quand l’idée selon laquelle il existait un lien entre la franc-maçonnerie et la chevalerie fit-elle son apparition ?

Il est difficile de répondre précisément à cette question, mais quelques indices apparaissent avant 1730 et se multiplient après cette date. En effet, dès 1723, dans les Constitutions publiées par James Anderson pour le compte de la Grande Loge de Londres, il est indiqué,  dans une mention furtive :

« […] on pourrait montrer que les Sociétés ou Ordres de Chevalerie, militaires aussi bien que religieux, ont au cours des temps emprunté à cette ancienne Fraternité [des francs-maçons], un grand nombre d’usages solennels […] »

andersonfront.jpgAffirmation au demeurant assez osée, puisque selon toute apparence c’est exactement l’inverse qui s’est produit, et cela sensiblement après qu’Anderson eut écrit ces lignes ! Mais le rapprochement est significatif, non tant d’une thèse historique que le texte souhaiterait défendre – l’histoire, selon Anderson, est de toute façon très hautement fantaisiste – mais du statut que, dès cette époque, on souhaite donner à la franc-maçonnerie. N’oublions qu’après avoir affirmé, dans le même texte, qu’au Moyen Age déjà, à l’époque du Prince Edwin, « la plupart des grands hommes étaient Maçons »  – ce qui, historiquement, n’a proprement aucun sens, cela va de soi –, il rappelle plus loin que désormais – soit dans les années 1720 – « plusieurs nobles et gentlemen du meilleur rang »  s’y sont franchement ralliés, et cette fois c’était parfaitement vrai : depuis deux ans le Grand Maître, le Duc de Montagu,  était noble, premier d’une longue lignée – par surcroit Chevalier de Jarretière, le plus prestigieux Ordre de la Couronne – et la composition sociologique de la maçonnerie londonienne évoluait alors à vive allure.

Mais c’est en France, vers le milieu de la décennie 1730, que les choses semblent se préciser. L’homme qui va le premier établir dans un texte promis à un destin sans égal, un lien de génération entre la chevalerie et la franc-maçonnerie est un Écossais de naissance qui fit toute sa carrière – et notamment sa carrière maçonnique – en France : André Michel « de » Ramsay, dont la noblesse écossaise présumée fut reconnue en France pour l’admettre lui-même dans l’Ordre de Saint-Lazare en 1723, et qui, après avoir été le disciple de Fénelon, devint à la fin de 1736, l’Orateur de la Grande Loge – c’est-à-dire du petit cénacle d’aristocrates placés autour de celui qui faisait office de Grand Maître, Lord Derwenwater, jacobite qui mourut pour cette raison sur l’échafaud à Londres en 1746.


ramsay_a.jpg

 

Ramsay, "inventeur" de la légende templière ?...


Fréquentant un milieu ou abondaient les stuartistes – ceux-là mêmes qui dès le XVIIème siècle se nommaient les « Cavaliers » – ,  converti au catholicisme, mais ayant reçu la lumière maçonnique en 1730 dans loge Horn,  à Londres – loge aristocratique à laquelle appartenaient à la fois Anderson et Désaguliers – , Ramsay composa à la fin de l’année de 1736 un discours qu’il prononça certainement une fois à Paris et qu’il prévoyait de lire à nouveau lors d’une assemblée de Grande Loge en mars de l’année suivante, ce dont Fleury, son protecteur qui gouvernait alors la France, lui fit interdiction. Il importe peu ici que Ramsay soit alors officiellement sorti de l’histoire maçonnique – tout en maintenant discrètement, on le sait aujourd’hui, ses contacts maçonniques et donc aussi son influence. Le Discours qui porte son nom fut largement connu, très diffusé, lu et relu, au point qu’il fut un peu comme la déclaration de principes et le programme intellectuel d’une très grande partie de la maçonnerie française au XVIIIème siècle.

Or, dans ce texte, Ramsay avance les affirmations suivantes :

« Du temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs et Citoyens entrèrent en Société, firent vœu de rétablir les temples des Chrétiens dans la Terre Sainte, et s'engagèrent par serment à employer leurs talents et leurs biens pour ramener l'Architecture à primitive institution. Ils convinrent de plusieurs signes anciens, de mots symboliques tirés du fond de la religion, pour se distinguer des Infidèles, et se reconnaître d'avec les Sarrasins. On ne communiquait ces signes et ces paroles qu'à ceux qui promettaient solennellement et souvent même au pied des Autels de ne jamais les révéler. Cette promesse n'était donc plus un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien respectable pour unir les hommes de toutes les Nations dans une même confraternité. Quelques temps après, notre Ordre s'unit intimement avec les Chevaliers de S. Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges portèrent le nom de Loges de S. Jean dans tous les pays. Cette union se fit en imitation des Israélites, lorsqu'ils rebâtirent le second Temple, pendant qu'ils maniaient d'une main la truelle et le mortier, ils portaient de l'autre l'Epée et le Bouclier. »

On mesure sans peine la nouveauté extraordinaire de ce récit.

En premier lieu, il récuse clairement toute origine ouvrière et corporative de la franc-maçonnerie. Du reste, un peu plus haut, dans le même texte, Ramsay avait déjà suggéré un parallèle évocateur :

« Les ordres Religieux furent établis pour rendre les hommes chrétiens parfaits; les ordres militaires, pour inspirer l'amour de la belle gloire; l'Ordre des Free-Maçons fut institué pour former des hommes et des hommes aimables, des bons citoyens et des bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l'Amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses. »

Toute idée d’une origine « opérative » de la franc-maçonnerie paraissait donc inenvisageable pour Ramsay et ses amis et il y a fort à parier que nombre de francs-maçons de leur époque partageaient ce sentiment.


Discours-de-Ramsay-1736-266x300.jpg


En deuxième lieu, il renonce à toute mythologie biblique. Il renvoie même explicitement, pour donner à la maçonnerie des antécédent historiques, aux « fameuses fêtes de Cérès à Eleusis dont parle Horace aussi bien qu’ [à] celles d'Isis en Egypte, de Minerve à Athènes, d'Uranie chez les Phéniciens, et de Diane en Scythie ». Mais si la franc-maçonnerie, dans sa forme présente, possède un lien d’origine avec la Palestine, c’est dans un contexte chrétien qu’il se situe, selon Ramsay, précisément au moment des croisades.

Enfin, il est dit très clairement que la franc-maçonnerie est le résultat de « l’union » avec un Ordre de chevalerie, en l’occurrence celui de Saint-Jean de Jérusalem, c’est-à-dire celui des Hospitaliers ! Contrairement à une légende tenace, ce n’est pas Ramsay qui a introduit les Templiers dans la franc-maçonnerie : il ne souffle pas même un seul mot à leur sujet…

En revanche, les conséquences de ce Discours, et de la thèse qu’il propose pour la première fois, s’imposent immédiatement par l’évocation des fondateurs qui « pendant qu'ils maniaient d'une main la truelle et le mortier, portaient de l'autre l'Epée et le Bouclier. » Cette image, clairement empruntée à Néhémie, 4, 11-12, formera précisément la trame du premier grade chevaleresque de l’histoire maçonnique, celui de Chevalier de l’Orient ou de l’Epée, très vraisemblablement apparu au début des années 1740, peut-être même un peu plus tôt. Le thème en est la reconstruction du Temple de Jérusalem détruit par Nabuchodonosor, grâce au décret de Cyrus libérant les Juifs et autorisant leur retour en Palestine. Ce grade restera, notamment à Paris, le grade maçonnique majeur, le nec plus ultra de son temps, jusqu’au début des années 1750. On a vu qu’une longue préparation du public, par toute une littérature consacrée à la chevalerie, rendait cette évolution naturelle et aisée. Le thème de la chevalerie était dans l’air du temps avant de pénétrer dans celui des loges.

Cela ne se fit pas du reste, sans quelques contestations – ce qui démontre bien son caractère de nouveauté. Ainsi, en 1737, on s’émeut dans une loge parisienne, des « innovations qui sont faites dans la loge du Grand Maître (Derwenwater) comme de tenir l’épée à la main lors des réceptions […] et les frères ont ajouté que l’ordre n’était pas un ordre de chevalerie. »

Ce n’est qu’une fois ce premier pas franchi qu’apparaitra une nouvelle version de la chevalerie maçonnique, destinée à supplanter toutes les autres : celle qui met en scène le retour des chevaliers du Temple. (à suivre)

28 octobre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons : les sources d'une rencontre (1)

Parmi les origines supposées de la franc-maçonnerie, l’Ordre du Temple joue, depuis quelques années, un rôle renouvelé par toute une littérature approximative et fantaisiste, mêlant sans vergogne histoire et constructions fictives.

Déjà ancienne, bien que tardivement constituée dans l’imaginaire maçonnique, l’origine templière prétendue, en dépit de son caractère illusoire, est riche d’enseignement sur le statut que s’est attribuée, très tôt, la franc-maçonnerie et sur les références historiques dans lesquelles elle a voulu voir sa propre préfiguration et où elle a projeté le portrait idéal qu’elle se faisait d’elle-même.

Erreur historique mais vérité psychologique, la légende templière de la franc-maçonnerie est ainsi l’un des chapitres les plus curieux de son histoire intellectuelle.

1. L’insaisissable source des légendes [1]. - De l’ensemble des faits qui se sont déroulés entre 1307 – date de la première enquête de l’Inquisition –  et 1314 – année de la dissolution de l’Ordre du Temple –, on peut retenir, considérant les éléments principaux de la légende des origines templières de la franc-maçonnerie, deux points importants.

Le premier concerne une éventuelle survivance de l’Ordre. Aucun historien du Temple ne soutient une telle thèse – que personne, avant le milieu du XVIIIème siècle, ne défendit jamais, du reste. Aucun fondement documentaire sérieux ne peut lui être apporté. Bien au contraire, si la dévolution des biens du Temple, on l’a vu, fut parfaitement claire, le destin des membres de l’Ordre le fut tout autant. Si un nombre certain de Templiers furent emprisonnés ou mis à mort,  surtout en France, beaucoup d’entre eux ne furent guère inquiétés et, devenus pour la plupart membres de l’Ordre des Hospitaliers, ils achevèrent dans leurs anciennes commanderies une vie plutôt paisible. En dehors de la France, leur sort fut le plus souvent encore plus favorable. Une survivance plus institutionnelle, comportant la création d’un nouvel ordre de chevalerie en succession de celui du Temple, peut ainsi être alléguée, par exemple, avec l’Ordre du Christ au Portugal. Dans ce pays, du reste, l’ancien Maître du Temple devint le deuxième dignitaire de cet Ordre qui adopta la croix templière, légèrement modifiée. Mais, précisément, cet Ordre, plus tard totalement sécularisé, a connu une existence continue jusqu’à nos jours où il compte parmi les trois grands Ordres nationaux de la république portugaise, dont le président est le Grand Maître de droit. Il n’a jamais eu, ni de près, ni de loin, le moindre rapport avec la franc-maçonnerie, cela va sans dire.

Le second point porte, évidemment, sur une supposée « doctrine secrète du Temple ». On sait le rôle qu’elle jouera dans la vision « ésotérique » du templarisme maçonnique. Or, là encore, le dossier est entièrement vide.

On admet aujourd’hui que les accusations portées contre les Templiers furent souvent justifiées : le reniement du Christ, les baisers impudiques, peut-être le fameux « Baphomet ». Toutefois ces rites étonnants s’inscrivaient dans un climat très particulier, celui d’une fraternité d’armes très rude qui demandait aux chevaliers un don entier d’eux-mêmes et, en prévision des combats féroces qui les attendaient,  leur préparation aux plus terribles épreuves de l’âme et du corps. Du reste, on sait par les multiples témoignages qui nous sont parvenus que ces tentations – on pourrait dire « ces provocations » –  n’allaient souvent pas à leur terme et que, lorsque le nouveau chevalier, impressionné et quelque peu déstabilisé par la demande impérieuse qui lui en était faite, consentait à des gestes difficiles, on lui recommandait ensuite d’aller s’en confesser pour en être absous et on lui expliquait parfois la nature symbolique de cette épreuve extrême.



http://www.cercledesvolontaires.fr/wp-content/uploads/2013/09/templiers-2-5a416.jpg

La mythologie toujours efficace des Ordres militaires religieux...


Il reste que, dans une procédure pourtant entièrement à charge et riche en révélations obtenues sous la torture, aucun témoignage ni document d’aucune sorte, versé au procès, n’a jamais trahi l’existence d’une quelconque doctrine secrète dont les Templiers auraient été les dépositaires et qu’ils auraient enseignée à leurs membres, ni même simplement suggéré qu’il ait pu y en avoir une. C’est d’ailleurs précisément sur ce fondement que le pape les avait absous.

2. Templiers et bâtisseurs : une fausse piste.- Une autre proximité possible entre les Templiers et une source évidente de la franc-maçonnerie a été soulevée et laborieusement documentée, par Paul Naudon notamment [2]. Cet auteur, très attaché aux origines templières, soulignait que les Templiers, à Paris, dans l’enceinte du Temple, avaient sous leur coupe tout un peuple d’artisans, d’ouvriers mais aussi de bâtisseurs, maçons et charpentiers, pour édifier ou réparer leurs édifices – du reste, on l’a vu, leur patrimoine immobilier était considérable.

Usant d’une argumentation très floue, qui méconnait les règles de fonctionnement des métiers au XIIIème siècle, notamment dans la capitale, et fait une interprétation parfaitement abusive de la notion de « franc mestier», Naudon tient absolument à démontrer que des « corporations » de maçons entretinrent des liens privilégiés avec le Temple et que ces liens subsistèrent…après la disparition de l’Ordre ! Mais de quoi s’agissait-il au juste ? Naudon ne le dit guère. Parmi les preuves (?) de cette parenté à l’épreuve du temps, il allègue par exemple qu’en 1787 les francs-maçons parisiens,  désirant faire célébrer une messe et n’ayant pu l’obtenir de l’archevêque de Paris, allèrent au Temple [3] où cela leur fut accordé.  Que conclure de tels faits, sans aucun rapport avec le sujet ?

Qu’il y ait eu persistance de métiers à Paris, après l’abolition du Temple, on l’accordera sans peine. Il y eut en effet, jusqu’à la Révolution, des corporations ouvrières à Paris, notamment dans l’enceinte de l’ancienne censive du Temple dont, naturellement, tous les privilèges antérieurs avaient été transférés au profit des Hospitaliers qui occupaient désormais les lieux, mais quel rapport peut-il y avoir entre ces faits – banals et connus – et la transformation spéculative de la maçonnerie qui s’est opérée au cours du XVIIème siècle, entre l’Ecosse et l’Angleterre ? A vrai dire, aucun : Naudon se trompe tout simplement de dossier, d’époque, de pays.

3. La vision de la chevalerie à l’aube du XVIIIème siècle. - On doit surtout  retenir un fait très simple : entre le XIVème et le XVIIème siècle, il ne fut pratiquement plus jamais question de l’Ordre du Temple en Europe. Nul ne soutint jamais l’idée qu’il aurait subsisté en secret et, hormis les « crimes » dont on l’avait accusé – et qui recouvrent certaines pratiques  sans doute coupables et effectivement attestées –, on ne connait pas la moindre mention, chez aucun auteur, dans aucune source, d’une tradition secrète qu’il aurait perpétué par des voies détournées ou obscures. On ne peut que citer l’une des rares allusions  qu’on trouve dans la littérature ésotérique ou magique, celle qui figure, en  1533, dans la Philosophie Occulte ou Magie de Henri Corneille Agrippa : évoquant le crime de sodomie et le « culte de Priape », ce dernier écrit de façon à la fois prudente et évasive, « qu’il  n’y a point de différence, si c’est quelque chose de vrai et que ce ne soit pas une fable, que ce qu’on raconte de l’horrible secte ou hérésie des Templiers ».  On voit bien ici que l’un des fondateurs de la tradition littéraire de l’ésotérisme occidental à la Renaissance, loin d’enrôler les Templiers dans la cohorte des « Grands Initiés », s’en démarque ostensiblement, tout en admettant, ce qui était un sentiment assez généralement partagé, que leur condamnation avait sans doute été en partie injuste et que, sur quelques points, on avait pu les accuser indûment.

Il faut souligner à nouveau que si une certaine hagiographie tardive, dont la véracité reste problématique, rapporte l’émotion des Parisiens lors du supplice de Jacques de Molay, les Templiers ne furent généralement pas regrettés : les expressions populaires telles que « jurer comme un Templier », « saoul comme un Templier », qu’elles fussent méritées  ou non, en disent long sur l’image très dégradée qu’ils avaient aux yeux du public dans leurs derniers temps…

En réalité, ce ne sont pas les Templiers eux-mêmes qui firent d’abord leur entrée dans la tradition maçonnique, mais les chevaliers – on devrait dire : l’idéal chevaleresque. Et cet intérêt que les francs-maçons vont en effet manifester vers le milieu du XVIIIème siècle – et sans doute avant, nous allons le voir – pour les anciens chevaliers, ne faisait lui-même que prolonger et relayer un intérêt plus général du public pour les anciens ordres militaires et religieux. Le succès de toute une littérature, dès le début du XVIIème siècle, en porte témoignage.

A la fin du XVème siècle, le temps des croisades une fois révolu, la Guerre de Cent ans – plusieurs fois désastreuse pour la vision « chevaleresque » du combat [4] – étant achevée, avec l’affermissement du pouvoir royal contre les féodaux et la recomposition politique de l’Europe, mais aussi l’évolution des techniques de guerre avec la montée en puissance de l’archerie et de l’artillerie de siège, aux preux chevaliers levant leurs troupes lors de l’appel du ban, se substituèrent des armées professionnelles et permanentes placées sous le contrôle direct du roi. La chevalerie devint peu à peu purement honorifique, et il y eut paradoxalement davantage « d’Ordres des chevalerie » à partir de la Renaissance qu’il n’y en avait au Moyen Age, quand la « vraie » chevalerie connaissait ses plus grandes heures [5]. La chevalerie, peu à peu, passa de la réalité à la fiction et bientôt à la légende.

Il ne faut pas interpréter autrement la vogue persistante des romans de chevalerie jusqu’au début du XVIIIème siècle : bien que décrié par divers auteurs depuis la Renaissance, le roman de chevalerie occupe encore plus d’une cinquantaine de pages dans une « bibliothèque idéale » proposée aux lecteurs en 1734.[6]

Mais l’indice le plus sensible et sans doute le plus significatif de l’intérêt éprouvé par le public de cette époque pour les institutions de l’ancienne chevalerie se trouve certainement dans la profusion des ouvrages savants – selon les critères du temps – relatifs à l’histoire des Ordres militaires et religieux.

Thheatre d'honneur.jpgDès le début du XVIIème les premiers livres à succès sur ce thème font leur apparition : notamment en 1620, Le théâtre d’honneur et de chevalerie ou l’histoire des ordres militaires de  Favyn, une somme de plus de 2000 pages qui comptera de nombreuses rééditions. Mais c’est surtout dans le dernier quart du XVIIème que les publications se multiplient et dans le premiers tiers du XVIIIème siècle – soit, très exactement, au moment où la franc-maçonnerie spéculative organisée apparaît elle-même. Il faut mentionner ici, parmi quantité d’autres titres, l’Histoire des religions [7] ou ordres militaires de l’Eglise et des Ordre de chevalerie, que publie Hermant en 1698, ou les huit volumes de l’Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires du père Hélyot, édités entre 1714 et 1719, réimprimés dès 1721.

Ces ouvrages décrivent par le menu les Ordres de chevalerie – dont beaucoup sont Bullot_et_Hélyot_Histoire_des_Ordres_Tome_8.pngapocryphes et légendaires, comme le reconnaissent du reste volontiers les auteurs, sans pour autant renoncer au plaisir de les décrire minutieusement ! – et proposent surtout de copieuses illustrations sur les costumes, les uniformes, les croix et les décorations attachés la tradition chevaleresque. Le texte rapporte non seulement l’histoire  de ces ordres, une histoire qui prend souvent racine dans un  lointain passé de légende – déjà ! – mais également le rituel de réception et d’armement des chevaliers, rendu en quelque sorte actuel par un récit vivant.

On ne peut donc méconnaître l’impact de cette littérature sur le public ; on ne peut douter qu’elle ait fortement influencé, encouragé et sans doute suscité l’introduction du thème chevaleresque dans l’imaginaire maçonnique qui se structure à la même époque et dont elle fut ainsi l’une des sources. Sur ce point comme sur d’autres, la franc-maçonnerie a emprunté : de même qu’il y eut une maçonnerie spéculative par opposition à la maçonnerie opérative – ou comme son contretype –, de même il y eut aussi, sans doute dès les années 1730, une chevalerie spéculative s’inspirant de l’idéal présumé de l’ancienne chevalerie « opérative » désormais en déshérence, idéal restitué dans des ouvrages qui étaient alors entre toutes les mains et ne nécessitait aucune transmission « secrète ». Il est du reste établi que le rituel, la vêture et les décors de certains grades maçonniques et chevaleresques, qui verront le jour dans les décennies suivantes, furent directement copiés sur les documents publiés dans les ouvrages mentionnés plus haut, y compris dans ce que leurs essais de restitution pouvaient avoir d’entièrement erroné… (à suivre)

 



[1] On consultera, parmi une littérature aussi abondante que médiocre – voire délirante – sur le sujet, la très intéressante et sérieuse étude de P. Partner, Templiers, francs-maçons et sociétés secrètes (trad. fr.), Paris 1992.

[2] Notamment dans Les origines de la franc-maçonnerie, Paris, 1991, dernière version d’un travail commencé par l’auteur en 1953, et dont à peu près toutes les thèses sont contestables ou controuvées.

[3] L’église de l’enclos du Temple, où les Hospitaliers avaient établi leur Grand Prieuré de France, était aussi l’église paroissiale des habitants de l’enclos.

[4] Comme lors de la débâcle d’Azincourt, en 1415, où certains voient déjà le crépuscule sinon la fin de la chevalerie française.

[5] Ce sont les « distinctions honorifiques » conservées par nos modernes républiques : tous Ordres confondus, la France compte aujourd’hui des centaines de milliers de chevaliers…

[6] Gordon de Percel, De l’usage des Romans, où l’on fait voir leur utilité et leurs diffèrens caractères, Paris, 1734, T. II, 172-226.

[7] Le mot « religion » désigne  ici, selon l’usage du temps, un ordre militaire et religieux quelconque.