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09 octobre 2013

"Blog à part"...parlons sérieusement !

En créant mon propre blog, il y a quelques semaines à peine, je ne présumais pas dans quelle aventure j’allais m’engager !

Je croyais naïvement qu’il me suffirait de placer un « post » de temps en temps, au gré de mes recherches et de mes réflexions, pour les partager simplement. J’ignorais que des messages me parviendraient, nombreux, commentant mes posts, le plus souvent de manière sympathique, et surtout me demandant d’aborder d’autres sujets, de préciser des points, de répondre à des questions : c’est désormais un travail quotidien…

L’arrivée de ce blog a été saluée par Jiri Pragman comme « un nouveau blog d’auteur ». Je suppose qu’il voulait dire qu’à la différence de quelques autres, sur lesquels on publie des informations ou des documents d’intérêt général pour les francs-maçons, on n’y trouverait pas ces discussions effrayantes au cours desquelles, à l’abri des pseudos changeants – mais souvent transparents –, des maçons (?) s’invectivent, dénoncent et, disons-le clairement, insultent et injurient en tout impunité qui ils veulent, prêtant à qui leur déplait les plus sombres intentions et les plus noirs desseins. Je n’ai pas échappé à ce sort et l’actualité agitée de la franc-maçonnerie française, depuis quelques semaines, y a évidemment beaucoup contribué.

Je veux simplement dire que ce n’est pas ce qui m’intéresse dans la franc-maçonnerie, laquelle occupe une bonne partie de ma vie depuis plus de trente ans. Je persiste à y voir, sans obliger quiconque à partager mon point de vue, une voie exclusivement initiatique, spirituelle, traditionnelle, d’amélioration de soi-même, de travail en commun avec des Frères et Sœurs unis, au-delà de leurs différences, par un véritable amour fraternel. Ces querelles violentes, ces discours haineux, ces messages vengeurs m’affligent profondément et je n’emprunterai évidemment jamais la même voie. C’est pourquoi j’ai, dès l’origine coupé les commentaires sur ce blog – car les pollueurs, qui sont très mobiles, s’y seraient évidemment rués – et c’est aussi ce qui explique que les messages que je reçois – parce qu’ils ne sont pas publics ! – (bouton « Me contacter ») sont pacifiques, intéressants et utiles.

Toutefois, avant de retourner à mes « chères études », celles dont je propose le résultat provisoire à mes lecteurs dans les colonnes de ce blog, je voudrais lever quelques équivoques que les Torquemada du web ont récemment suscitées. Je ne dis pas que cela soit très passionnant, mais il m’a paru nécessaire de préciser quelques détails pour ne plus en reparler.

Suis-je un ennemi de la Confédération ?

Je suis avant tout favorable à ce que chacun, en maçonnerie comme ailleurs, puisse faire librement ses choix et suivre la voie qui lui plait. Si une ou plusieurs Obédiences veulent se confédérer, je ne vois pas, dans l’absolu, au nom de quoi on les critiquerait. Cela n’appelle même aucun commentaire. Toutefois, le cas de l’Appel de Bâle est bien différent…

Alors que la Confédération – que l’Appel de Bâle ne prévoyait nullement – est aujourd’hui en cale sèche et peine à sortir du néant, on cherche à faire croire que son objet n’est pas (ou plus ?) d’obtenir la reconnaissance par Londres. Je veux simplement rappeler que c’est pourtant le seul objet de l’Appel de Bâle qui y fait expressément référence et n’assigne à son initiative que cet unique but !

Lorsque, dans un élan impressionnant, le Convent de la GLDF a adopté le principe de répondre positivement à cet Appel (97%), j’ai même entendu un certain nombre de Frères me dire, absolument ravis : « Alors ça y est, nous sommes reconnus ! »…

Puis il a fallu se réveiller. La GLDF a groupé autour d’elles quelques Obédiences qui pouvaient accepter les Basic Principles anglais (clairement évoqués dans l’Appel de Bâle) afin de se joindre à elle. Je sais de quoi je parle – à la différence de certains commentateurs –, car j’étais du nombre ! Je puis donc certifier que les rencontres avec des représentants qualifiés du groupe de l’Appel de Bâle portaient clairement sur le calendrier de cette reconnaissance : en quelques mois, la Confédération bouclée, reconnaissance par les cinq Grandes Loges européennes puis, dans la foulée, dès la fin 2013 (!), présentation par ces dernières du dossier de reconnaissance de la Confédération par la GLUA, à l’horizon 2014 ! La GLUA, non impliquée dans la négociation, était elle-même régulièrement tenue informée de l’avancement des choses – ce que son Grand Chancelier, dans une déclaration récente, a fini par reconnaitre. Nul ne peut sérieusement et honnêtement dire le contraire.

Sauf qu’il y a eu des obstacles. En particulier, et la LNF l’a vu immédiatement, la question des intervisites : on nous avait dit – et personnellement je n’y croyais pas vraiment –, que nous pourrions être reconnus « en restant comme nous étions » : en clair, en conservant nos relations extérieures (GODF, DH, GLFF, etc.). Il a fallu rapidement déchanter, et cela ne m’a pas du tout surpris. Un entretien avec un représentant de haut rang de la Grande Loge régulière de Belgique m’a permis de vérifier que la rupture totale avec les autres Obédiences – du reste explicitement indiquée dans l’Appel de  Bâle –  était une condition non négociable…

Certes, si la LNF a quitté la table, c’est aussi parce que, par un hasard malheureux, au moment où elle s’apprêtait à annoncer son retrait pour les raisons que je viens d’indiquer, un incident s’est produit à propos d’une question historique : j’ai publié un article dans une revue de vulgarisation (Historia), stipulant notamment que la Grande Loge France n’avait pas été créée en 1728 ou 1738, que l’actuelle n’en dérivait pas, et que la première – celle du XVIIIème siècle – avait finalement fusionné en 1799 avec le GODF. Je le maintiens, car c’est une vérité d’évidence que connaissent tous les historiens. Le Conseil Fédéral de la GLDF et son Grand Maître en ont pris ombrage et ont porté la censure contre moi…en oubliant que j’étais aussi l’un des négociateurs de la Confédération ! J’ai donc aussitôt proposé à la LNF de me démettre de cette fonction. La LNF, unanime, a préféré partir. Mais, une fois encore, les motifs de fond étaient plus sérieux.

Il n’est pas difficile, en lisant les blogs, de constater que depuis un an, cette affaire confédérale empoisonne les relations maçonniques françaises. Pourquoi ? Simplement parce que cela dure trop longtemps et ne se déroule pas selon le plan prévu. Tout devait être bouclé avant la fin 2013 : on en est loin, très loin…

Que s’est-il passé ? Les deux protagonistes, la GLDF et la GL-AMF, ne sont tout simplement pas d’accord entre eux : la seconde a toujours affirmé que son but était de redevenir régulière (au sens anglais), la première « découvre » que le prix à payer – notamment en matière de relations interobédientelles –  est peut-être trop élevé. Je crois que le Grand Maître de la GLDF, en refusant publiquement à plusieurs reprises l’idée d’une rupture – ce qui est évidemment en totale contradiction avec l’Appel de Bâle – exprime son souhait de préserver l’unité de la Grande Loge, et c’est parfaitement normal. Sauf que cette situation ne peut perdurer et que l’irritation qui gagne les esprits, et les conduit à des réactions agressives et à des discours publics parfois stupéfiants, est  le symptôme d’un réel malaise.

Mon tort aurait-il été de le souligner et d’en dire clairement les raisons ? Pourtant, ne gagnerions-nous pas tous à dire haut et fort la vérité toute simple ?...

Y a-t-il une stratégie derrière Les promesses de l’aube ?

Le petit livre que j’ai co-signé avec Alain Bauer et Michel Barat, proposait une analyse historiquement fondée de la situation actuelle. Il ne suffit pas de s’offusquer devant l’expression « Guerre des obédiences », c’est pourtant bien la réalité actuelle.

Car, en rencontrant la difficulté que j’ai évoquée plus haut, on a subtilement tenté de changer le propos de la Confédération : ce serait désormais une simple réunion d’Obédiences spiritualistes…

Soit, mais faut-il nécessairement se fédérer et fermer ses portes aux autres pour cultiver sa spécificité ? La LNF par exemple, depuis près de 50 ans, pratique une maçonnerie qu’elle qualifie elle-même, dans sa Charte, de « nature religieuse » – oui, vous avez bien lu ! Elle ne s’intéresse ni au « sociétal », ni aux questions politiques ou économiques. Mais elle a toujours accueilli dans ses loges, et accueillera toujours, tous les membres des Obédiences qui lui font l’amitié de venir la visiter, sans rien leur demander, sans leur faire signer ni même lire quoi que ce soit, simplement pour partager avec eux, le temps d’une tenue et sans engagement de leur part, une vision de la maçonnerie qui n’est peut-être pas la leur. Je pourrais également citer le cas de la GLTSO qui me parait dans un état d’esprit à peu près identique, sans parler du Grand Prieuré des Gaules et de quelques autres de taille plus modeste.

Toujours est-il que si la reconnaissance anglaise s’éloigne, reste alors pour la Confédération le seul destin d’un club d’Obédiences qui ne parlent pas aux autres. Beau résultat…mais, après tout, pourquoi pas ?

Alain Bauer, qui est mon ami, instrumentalise-t-il tout cela, comme un petit diable ? Libre à chacun de le croire, mais le sens de notre écriture commune – sur certains sujets, et pas sur tous ! –  est pourtant très différent. Nous n’avons pas, lui et moi, les mêmes conceptions maçonniques, loin s’en faut, mais nous essayons simplement de montrer que, comme le recommandait Anderson dans le Titre Premier des Constitutions de 1723, des « personnes qui n’auraient pu que demeurer perpétuellement étrangères »  peuvent aussi travailler ensemble et constituer ainsi le « centre de l’union ». Est-ce donc si étonnant et si scandaleux ?

La GL-AMF a-t-elle été rejetée du Salon maçonnique du livre de Paris ?

Juste un mot sur l’un des ultimes éclats de cette situation électrique, transformé en déflagration majeure par la vertu d’un célèbre blog…

Le Salon maçonnique du livre, organisé par l’IMF dans les locaux de la GLDF depuis dix ans, fut en 2003 une initiative de La Maçonnerie Française, depuis lors disparue corps et biens : elle reposait sur l’idée que des Obédiences différentes peuvent travailler ensemble sans se quereller ni s’enfermer. Une idée idiote, en effet…

Depuis l’origine, la GLNF n’ayant pas fait partie de ce mouvement, n’a jamais participé en tant que telle à ce Salon. Toutefois, par esprit d’ouverture, nous avons admis une revue, Villard de Honnecourt – qui se trouve appartenir à la GLNF. Par hasard, le représentant de cette revue est devenu, entre deux salons, membre de la GL-AMF qu’il a naturellement et honnêtement pensé pouvoir représenter. Mais la GL-AMF – que personnellement je respecte pour sa cohérence et sa clarté – est, si je puis dire, dans la même catégorie que la GLNF : elle ne reçoit que les « réguliers » – ce qui n’est pas (encore) le cas de la GLDF, d’ailleurs. Le Comité d’organisation, en mon absence du reste, a donc appliqué la même règle qu’à la GLNF. J’ajoute que cette année, évidemment, Villard de Honnecourt est absent, ce dont personne ne semble s’émouvoir !

Je pense que l’on peut discuter de tout et qu’il ne faut pas insulter l’avenir. J’ai exposé cette situation au Grand Maître de la GL-AMF, un homme affable et raisonnable avec qui j’entretiens des relations courtoises et confiantes, et il l’a bien comprise. Lorsque les esprits seront apaisés –  si les incendiaires patentés du web cessent leurs méfaits – nous pourrons trouver, j’en suis en tout cas partisan, une solution honorable, équitable et décente. Point final sur cette « tempête dans un dé à coudre »…

Et maintenant ?

Je voudrais conclure ce « Blog à part » sur deux sujets :

1. Je me permets de dire qu’il me parait nécessaire, pour le bien commun de la franc-maçonnerie, que les équivoques de la Confédération soient rapidement levées, afin que le calme revienne dans les esprits. De quel droit ? Simplement du droit que possède tout franc-maçon sincère de souhaiter que la franc-maçonnerie soit sereine…

Il serait simple de demander aux Députés du Convent de la GLDF de trancher : rupture ou pas rupture. J’ai mentionné dans un post la fourchette de 70 à 90% de votes éventuellement favorables. On m’a reproché cette mention, voire cette affabulation. Pourtant je la tiens, je le répète, de sources internes sérieuses et recoupées. Mais je l’ai présentée au conditionnel, en précisant qu’on ne savait plus très bien qui disait vrai à la GLDF, tant les discours y sont contradictoires. Et cette fourchette ne concernerait que les Députés (qui ont bien voté successivement à 97% et 90% pour l’Appel de Bâle, qui prévoit explicitement la rupture des relations interobédientielles « irrégulières »,  et pour  la Confédération !) mais cela n’engage pas les Frères des Loges : la proportion serait-elle la même parmi eux ?  Je l’ignore évidemment. La GLDF, comme l’ont envisagé froidement certains, ne devrait-elle pas passer par une scission ? Cela n’expliquerait-il pas, et c’est tout à son honneur, la prudence de loup de son Grand Maître actuel ?

Il est clair que 2014 sera l’année de tous les dangers pour la GLDF – car la GL-AMF, quant à elle, est apparemment toujours droit dans ses bottes, sur sa ligne fondatrice – mais nous devons tous souhaiter que des Frères, souverainement, fassent leur choix, prennent le chemin qui leur convient, afin que la paix revienne, car la GLDF pèse toujours d’un grand poids dans le concert maçonnique français. Mais, quoi qu’il arrive,  elle n’échappera pas au choix cornélien que nous avons détaillé dans Les Promesses

2. Quant à moi, je me permettrai de ne plus reparler de ces questions. J’ai mieux à faire, je crois. J’ignore si l’IMF survivra à la crise actuelle du paysage maçonnique français – nous l'avons écrit, dans notre livre,  beaucoup de choses nées en 2003 ont été méthodiquement détruites, et ce sera peut-être la dernière – mais il se trouve que je ne vis certainement pas pour être « Président » de l’IMF, ce serait même tout à fait dérisoire. Si cela survient, je me contenterai de dire clairement qui a voulu cette destruction et j’en exposerai les raisons – pour l’histoire…

Ce qui me passionne avant tout, ce qui me fait avancer dans ma vie, c’est seulement la recherche, le travail, la quête spirituelle que je partage avec mes Frères et mes Sœurs, sur ce blog et dans les loges, les miennes et les leurs.

Et je n’ai pas l’intention de dévier de cette voie que je parcours avec bonheur – malgré tout ! – depuis plus de 30 ans.

 

07 octobre 2013

Tracer le tableau de loge ?

On entend par « tableau de loge » ou « tapis de loge », le tracé symbolique qui, dans la plupart des Rites, est placé au centre de loge et change de composition selon le grade auquel la loge travaille. Cela, en anglais se dit « tracing board ». Cette dernière expression pourrait également se traduire par « planche tracée » mais aussi et surtout « planche à tracer » – ce qui, dans le cadre maçonnique français, renvoie à tout autre chose [1], et permet une fois de plus de souligner les pièges de la traduction de l’anglais maçonnique au français maçonnique…

Tableau 1744.png

Tableau de la Loge d'Apprentif-Compagnon (1744)


Il reste que l’origine des tracing boards est complexe. Rien n’indique, bien sûr, que pendant la période opérative il y ait eu quoi que ce fût de comparable dans les ateliers de travail qu’étaient les loges de chantier. Dans beaucoup de cas, comme à York où la trace en demeure, la loge était adjacente à la chambre du trait (tracing house) sur le sol de laquelle on traçait les épures et les gabarits. Le souvenir de cet usage peut expliquer aussi que les tapis de loge reposent le plus souvent sur une sorte de damier de cases noires et blanches, le « pavé mosaïque » (mosaic pavement), dénomination elle-même énigmatique et dont la signification a donné lieu à des interprétations diverses. De même, en Ecosse, dont nous viennent les plus anciens rituels maçonniques connus à ce jour (1696-1715), il ne semble pas y avoir eu de tableau au centre de la loge. Ces dernier n’apparaît et ne nous est iconographiquement connu que vers la fin des années 1730 et le début des années 1740, en France comme en Angleterre. A partir ce cette date, la documentation est très abondante et sûre.

Il faut noter à ce propos que les Ancients, la Grande Loge rivale de celle de 1717 - dite des Moderns - ignoraient l'usage du tableau. Le centre de la loge répondait, chez les Anciens, à un agencement précis, mais le tableau n'y figurait pas, alors que les Modernes en faisaient un élément essentiel au centre de la loge. D'où le compromis curieux de l'Union de 1813 : on garda le tableau des Modernes, mais pas au centre la loge. Il fut déposé debout contre le plateau du 2ème Surveillant...

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Plan de la Loge des Anciens (1760)

A l’origine, on a de nombreux témoignages que, les loges se réunissant dans des locaux temporaires, le plus souvent des auberges, l’on traçait le tableau à même le sol, soit au charbon soit à la craie, et qu’on l’effaçait ensuite. Mais dès le début des années 1740, par commodité mais aussi pour assurer l’exécution d’une compostions graphique et symbolique toujours exacte, on prit l’habitude de les réaliser sur des supports de bois ou de toile que l’on disposait sur le sol pendant le temps des travaux. Très tôt dans le XVIIIème siècle, cette habitude s’est universellement imposée et il n’y a plus jamais été dérogé.

Dans les décennies récentes, un usage est apparu en France, dans certains milieux maçonniques – et dans quelques loges c’est même devenu une coutume établie – consistant à tracer le tableau avant chaque tenue, à la façon ancienne, et considérant que ce tracé symbolique « extemporané » est le seul qui puisse vraiment permettre d’ouvrir la loge.  Très clairement, c’est une manifestation sympathique mais assez dogmatique d’une forme d’extrémisme maçonnique.

Ce qui importe, c’est la composition du tracé figurant sur le tableau. Il est indifférent que ce tracé soit à chaque fois renouvelé où qu’il figure, préparé à l’avance et donc parfaitement réalisé, sur un support permanent. Affirmer que la tracé manuel de la loge est un acte presque sacré qui crée l’enceinte de la loge, comme on l’entend souvent dire, procède d’une vision presque magique de l’ouverture des travaux, sur fond de guénonisme à prétention opérative – notamment par le biais d’une référence en réalité peu pertinente à la pratique « compagnonnique » de « l’art du trait ». Cela ne porte tort à personne, bien sûr, mais ne doit pas être considéré comme une procédure plus authentique ni plus « traditionnelle » que celle qui consiste à recourir aux tableaux tout prêts.


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En revanche, l’étude des tableaux, leur commentaire et leur interprétation libre mais fondée sur des références cohérentes, sont des tâches essentielles à la compréhension du corpus symbolique de la franc-maçonnerie et des enseignements qu’il renferme. Plutôt que de passer du temps à tracer d’une main malhabile des tableaux souvent incomplets ou arbitraires, il est préférable de le consacrer à une pratique elle-même fort ancienne et regrettablement délaissée, mais remise en vigueur dans plusieurs loges de la Loge Nationale Française, notamment au Rite Français Traditionnel : la tenue autour de la « planche à tréteaux » (trestle board) dont nous avons de nombreux témoignages iconographiques au XVIIIème siècle. Les Frères, réunis au centre de la loge, sont autour d’une table dressée sur des tréteaux et sur laquelle repose le tableau lui-même – au lieu qu’il soit déposé sur le sol comme à l’ordinaire. Les Officiers sont placés autour de ce tableau et le travail se fait sous la direction du Vénérable Maître. On peut alors étudier et commenter les différents éléments du tableau qui sont sous les yeux des Frères et alterner ce travail avec la citation et le commentaire des Instructions qui s‘y rapportent dans les différents grades.

On mesure alors pourquoi, au XVIIIème siècle, pour désigner le tableau, on disait simplement "la loge"...

[1] Cela désigne, notamment, le compte rendu écrit des travaux que le Secrétaire doit faire approuver à la tenue suivante.  Quant  à la  « planche à tracer », elle qualifie ce sur quoi le Maître Maçon doit travailler.

06 octobre 2013

Franc-maçonnerie et Religion: quelques rappels historiques (1)

 

L'image, largement répandue en France, d’un franc-maçon nécessairement anticlérical et « libre penseur » y rend souvent difficile une approche distanciée des relations qui existent entre la démarche maçonnique et l’appartenance religieuse. Cette question s’éclaire puissamment des données de l’histoire propres à notre pays, une vieille terre catholique où un conflit historique, dont les causes originelles sont souvent méconnues ou bien oubliées, a violemment et longtemps opposé la franc-maçonnerie à l’Église. Or, cette situation présente un caractère un peu exceptionnel  dans le paysage maçonnique international. D’autre part, le conflit en question est également très situé chronologiquement. Il convient, donc de reprendre le problème à sa source pour tenter d’y voir un peu plu clair.

1. Christianisme et maçonnerie opérative. Même si les relations historiques pouvant avoir existé entre la maçonnerie opérative médiévale et la franc-maçonnerie spéculative, qui émerge en Grande-Bretagne au cours du XVIIème siècle, demeurent problématiques, cette question importe peu pour le sujet qui nous occupe ici. En effet, que les rituels, les symboles et le légendaire qui structurent la franc-maçonnerie et lui donnent aujourd’hui encore son identité lui soient provenus par une transmission directe ou qu’elle les ait acquis par « emprunt », il demeure que ce corpus s’est constitué dans une Europe alors entièrement dominée par une culture chrétienne et qu’il ne convient pas de lui chercher d’autres sources. Les clés qui permettent d’en dégager les significations traditionnelles majeures sont donc à trouver dans les bases scripturaires et doctrinales du christianisme et nulle part ailleurs. Toute autre approche relèverait au mieux de l’ignorance, au pire du révisionnisme historique.

On peut au moins citer deux exemples particulièrement emblématiques pour illustrer cette réalité.


Ms Grand Lodge n°1 (1583)

Le premier concerne les plus anciens textes de la tradition maçonniques, les Anciens devoirs (Old Charges), dont les plus anciennes remontent à la période médiévale, précisément, et n’ont pu avoir qu’un usage opératif : le Ms  Regius (c. 1390) et le Ms Cooke (c. 1420). Ils retracent l’un et l’autre une histoire fabuleuse et mythique du métier de maçon en la replaçant dans l’Histoire sainte tirée de la Bible, et lorsque sont évoqués les devoirs moraux des ouvriers des chantiers, le premier point mentionné est « de bien aimer Dieu et la Sainte Eglise ». Un peu plus loin, une prière stipule : « Prions maintenant Dieu tout-puissant et sa rayonnante mère Marie afin que nous puissions garder les présents articles ces points tous autant qu’ils sont. »  Une version plus tardive (le Ms Grand Lodge n°1 – 1583) s’ouvre même par une invocation sans équivoque :

« Que la force du Père du Ciel et la sagesse du Fils glorieux par la grâce et la bonté du Saint Esprit, qui sont trois personnes en un seul Dieu, soient avec nous dans nos entreprises et nous donnent ainsi la grâce de nous gouverner ici-bas dans notre vie de façon à ce que nous puissions parvenir à leur béatitude qui n’aura jamais de fin. Amen ».

Un siècle et demi plus tard, le texte qui régit officiellement toute la franc-maçonnerie spéculative moderne, les Constitutions de 1723, compilées par le Révérend James Anderson pour le compte de la Grande Loge de Londres fondée en 1717, héritant des textes précédents et prétendant explicitement s’y substituer, commence par une histoire toujours aussi légendaire dont les premières lignes sont : « Adam, notre premier parent, créé à l’image de Dieu, Grand Architecte de l’Univers[…] », tandis qu‘un peu plus loin, lorsque l'on évoque Auguste César, on précise d’emblée « sous le règne de qui est né le Messie de Dieu, Grand Architecte de l’Église.» ce qui témoigne, au passage, du ridicule des discours qui ergotent sur le sens de "l’athée stupide et du libertin irréligieux" dans le même ouvrage : il suffit de ne pas s'en tenir à lire la page 50, où se trouvent ces mots, mais de se reporter à la page...1 pour tout comprendre !...

Les multiples allusions chrétiennes des grades maçonniques dans leurs versions les plus anciennes et dans de nombreux hauts grades – parmi lesquels le très important grade de « Chevalier (ou Souverain Prince) Rose-Croix » – ne font que confirmer l’immersion entière des enseignements maçonniques dans ceux de la religion chrétienne.

Et pourtant, il est classique de dire que dès le début du XVIIIème siècle, lorsque la franc-maçonnerie spéculative s’est organisée, et notamment quand la Grande Loge de Londres a remanié les textes anciens pour produire ses propres Constitutions, elle a fait évoluer cette conception vers une vision plus libérale – ou libérée ? – aboutissant peu à peu à une sorte de déisme vague dont l’expression abstraite de « Grand Architecte de l’Univers »  serait justement l’emblème.

Qu’y a-t-il de juste dans cette vision des premiers temps de la franc-maçonnerie spéculative ?

2. La franc-maçonnerie spéculative : une invention protestante ? L’esprit de grande tolérance, en matière religieuse, qui s’observe dans la franc-maçonnerie dès ses origines et dont témoigne éloquemment le Titre Ier des Constitutions de 1723, ne s’explique que par le contexte culturel et historique qui a vu naître la franc-maçonnerie : la Grande-Bretagne et singulièrement l’Angleterre entre la fin du XVIème et le début du XVIIIème siècle.

Sans reprendre dans le détail une histoire que l’on peut consulter ailleurs, retenons surtout, pour ce que nous occupe ici, que la rupture avec Rome, décidée par Henri VIII et sanctionnée par l’Acte de suprématie de 1534, avait au départ des motifs purement politiques et des raisons privées – permettre au roi de convoler autant de fois qu’il le désirait…

Toutefois, après la mort de Henri VIII, pendant la minorité d’Edouard VI où les protestants convaincus, sous l’égide de l’évêque Cranmer, prirent l’avantage, puis sous le règne brutal de Marie Tudor (« Bloody Mary »), catholique impitoyable, l’Angleterre entra dans un long conflit religieux, sanglant et coûteux. La Révolution de 1646, aboutissant au régime « républicain » du Commonwealth sous la férule du Lord Protecteur Cromwell, consacrant le retour en force des Puritains, n’arrangea nullement la situation. Lors de la restauration, en 1660, de Charles II, le fils du roi Charles Ier exécuté en 1646, un autre engrenage s’enclencha : celui qui devait conduire à la Glorieuse Révolution de 1688 et à l’éviction des Stuarts catholiques au profit, dans un premier temps des   puis de la dynastie de Hanovre à partir de xxxx. Dès 1689, l’Acte de tolérance avait cependant marqué la voie où les Anglais souhaitaient tous s’engager : celle de liberté religieuse - hormis pour les catholiques, il est vrai,  mais aussi  les anti-trinitaires contre qui Anderson écrira même un ouvrage entier....

La maçonnerie, organisée sous la forme moderne que nous lui connaissons dans les premières années du XVIIIème siècle, est donc née dans un pays majoritairement protestant, acceptant sans réticence la diversité des opinions religieuses (pourvu, toutefois qu'on en ait une, comme le dit sans équivoque le Titre Ier des Constitutions...), l’Église d’Angleterre, officiellement « établie » et donc dominante, étant elle-même alors largement influencée par le latitudinarisme, c’est-à-dire une conception théologique très libérale, accordant peu d’importance aux dogmes abscons pour privilégier une morale chrétienne assez consensuelle et des formes liturgiques très variées.

C’est dans ce contexte que le monde anglo-saxon, qui ignore à peu près complètement le mot « laïcité » (lequel est du reste pratiquement intraduisible en anglais), a établi voici plus de trois siècles, pour lutter contre tout cléricalisme dominateur, le concept de liberté religieuse. C’est à cette lumière que la maçonnerie, née à la même époque et dans le même pays, à intégré ses concepts religieux, pour en faire des valeurs de paix et de rassemblement, non de soumission et de conflit. Le (futur) Frère Voltaire, dans ses Lettres philosophiques ou lettres anglaises, publiées en 1733, décrivait ainsi la Bourse de Londres :

« Entrez dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l'utilité des hommes. Là, le juif, le mahométan et le chrétien traitent l'un avec l'autre comme s'ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’hérétiques qu'à ceux qui font banqueroute ; là, le presbytérien se fie à l'anabaptiste, et l'anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire ; celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père par le Fils au Saint-Esprit ; celui-là fait couper le prépuce de son fils et fait marmotter sur l'enfant des paroles hébraïques qu'il n'entend point ; ces autres vont dans leur église attendre l'inspiration de Dieu, leur chapeau sur la tête, et tous sont contents.

S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion, le despotisme serait à craindre ; s'il y en avait deux, elles se couperaient la gorge ; mais il y en a trente, et elles vivent en paix et heureuses. »[1]

Remplaçons l’expression « Bourse de Londres » par le mot « loge » et l’on aura un tableau à peu près exact de ce qu’était l’état d’esprit des premiers francs-maçons à l’égard des questions religieuses. Si, en 1685, Louis XIV n’avait pas commis l’irréparable faute politique de révoquer l’Edit de Nantes, peut-être la franc-maçonnerie française aurait-elle, sur ce sujet, un tout autre visage… (à suivre)



[1]Sixième lettre sur les Presbytériens.