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26 décembre 2014

Noël à Londres…et quelques pensées vagabondes

Passer Noël à Londres, comme je viens de le faire pour trois jours, est un des plaisirs de la vie. D’abord parce que ce pays a gardé, sans doute davantage que le nôtre, le sens initial – c’est-à-dire religieux – de cette fête fondatrice, à beaucoup d’égards, d’une partie essentielle de notre culture : en Angleterre, il y a en ce moment des crèches un peu partout et des arbres de Noël à tous les coins de rue, dans les commerces, les demeures privées et les bâtiments publics – et nul ne s’en émeut. Il y a même des décorations de Noël devant certains restaurants halal

Et la reine, dans son discours télévisé, n’omet pas de rappeler que l’exemple de Jésus-Christ, dont on célèbre la naissance (symbolique) en ce jour, a toujours été pour elle « une source d’inspiration tout au long de [sa] vie ». Elle rappelle aussi que la joie de Noël s’adresse non seulement à tous les chrétiens mais aussi à tous ceux qui professent une autre foi, et à tous ceux qui n’en ont aucune et qu’elle n’oublie absolument pas. Et tout le monde trouve cela parfaitement normal, et même touchant : pas de doute, nous sommes bien au Royaume-Uni.

 D’autre part, le protestant que je suis, ultra-minoritaire dans un pays post-catholique comme la France, sécularisé à l’extrême, sans doute, mais qui demeure marqué bien plus qu’on ne l’imagine par la mentalité de sa religion traditionnelle, se trouve enfin, de l’autre côté du Channel, dans un pays où il est majoritaire ! Qu’on me pardonne cette satisfaction un  peu puérile, j’en conviens, mais elle ajoute pour moi à la joie de Noël. Il y a cependant place pour quelques réflexions…

Une religion improbable

On ne vient  à Londres au moment de Noël pour courir les boutiques  – c’est pour le 26 décembre, le Boxing Day, où tout le monde se fait des cadeaux – car le 25 tout est fermé, ou presque.

Il me faut donc jouer le jeu des services anglicans que l’on trouve à foison et qui attirent des foules considérables. Résumons ce parcours de Noël :

  • Le Carol Service, le 24 décembre, à la cathédrale Saint Paul, œuvre de l’immortel Christopher Wren, présenté par Anderson comme le Grand Maître des francs-maçons en son temps – très douteux, mais bon…–,  est un événement tout simplement inaccessible. L’immense nef et sa coupole fabuleuse ne peuvent accueillir les centaines de personnes qui se pressent dès le matin et font la queue pendant des heures pour un service qui commence vers 16 heures ! Nous n’avons pas eu ce courage, alors il faut suivre sur un écran géant placé à quelques pas de la cathédrale, non loin de la plaque apposée il y a quelques années, rappelant que l’auberge A l’Oie et le Gril, où se tint la première Grande Loge, en 1717, se situait à deux pas  de là…

  • Le 25, à 11 heures, le Christmas Service (Sung Eucharist), que je ne manquerais pour rien au monde puisque ce sera pour nous dans la Royal Chapel in the Savoy, propriété personnelle de la reine, récemment restaurée dans toute sa splendeur du XVIIème siècle, et dont le Révérend titulaire n’est autre que le Chapelain de l’Ordre Royal de Victoria. Mais surtout, c’est dans le petit jardin attenant à la chapelle que se trouve, perdue sous une pelouse qui a tout recouvert, la tombe de Jean-Théophile Désaguliers, inhumé à cet endroit en 1744, et auprès de qui je vais discrètement et anonymement remplir mes devoirs !

  • Le 25 encore, mais cette fois vers 15 heures, dans la somptueuse Westminster Abbey, où tous les événements royaux les plus marquants prennent place depuis des siècles, l’Evensong, là encore parmi une foule où, cette fois, il nous a été possible de trouver place, près de l’autel, à côté des magnifiques stalles du chœur.

En regardant, pendant ces deux jours, tout ce qui se passe au cours de ces services religieux de l’Eglise d’Angleterre, avec mon double regard de protestant réformé – habitué à un culte infiniment plus dépouillé : le « cérémonialisme » des anglicans, c’est tout de même quelque chose ! – et de franc-maçon français assez familier de la maçonnerie « Emulation », je souris à plus d’une reprise…

 

Royal Chapel of the Victorian Order

 

Au passage, quelle curieuse religion que l’anglicanisme ! C’est ce que le catholicisme aurait pu devenir s’il avait été intelligent, en France et ailleurs, au moment de la Réforme. Tout ici est contraste et paradoxe à nos yeux de post-catholiques – même quand nous sommes « laïques », et peut-être même plus encore dans ce cas !

Prêtres, Chanoines et Evêques sont mariés. Ils portent des ornements sacerdotaux souvent très beaux, volontiers de style XVIIème siècle, du reste très variés, selon la paroisse, mais également l’Ordre (Jarretière, Bain, Victoria, etc.)  auquel se rattachent l’église et les célébrants. Car tout, ici, est mêlé : on chante l’hymne national au début du Christmas Service à la Chapelle royale[1] – et naturellement, j’entonne God save the Queen avec ferveur (imaginez un peu la Marseillaise à Notre-Dame !) –, et pendant l’Evening Prayer à Westminster, on dit des prières spéciales à l’intention de la famille de royale…et des membres de l’Honorable Ordre du Bain !

Et pourtant, il ne faut pas se laisser tromper par cette apparence et ce faste : tout est substantiellement protestant, aussi bien l’ordre du culte, la situation, les gestes et les propos des célébrants,  que le contenu objectif de la liturgie… avec cette troublante ambigüité qui donne à un protestant convaincu comme moi le délicieux tourment d’être un peu catholique pendant une heure !

Et tout cela est fait avec cette forme si particulière d’élégance en même temps que de détachement, dont les Anglais ont le secret : il faut être sérieux sans se prendre au sérieux. La courtoisie est la première des lois et, dans leur culture, le respect de la conviction intime de chacun doit primer.

 

La nef de Saint Paul

 

Cette Eglise pratique une  théologie très souple et adaptable, ouverte à toutes les interprétations – les controverses y sont interdites car ce serait une cause inutile de troubles (ça ne vous rappelle rien ?) – et le livret liturgique remis aux participants, à la Chapelle royale, précise que la communion est accordée à tous les chrétiens sans distinction d’aucune sorte ni exigence doctrinale, « selon la coutume immémoriale de l’Eglise d’Angleterre »…

Mais, en poursuivant avec un regard plus aigu, d’autres surprises apparaissent.

Tournez-vous vers l’Orient !

C’est à Westminster que cela me frappe plus que partout ailleurs. Tout d’abord, le ballet si bien ordonné des Churchwardens (« Warden », le mot anglais que l’on traduit en français maçonnique par « Surveillant »…), en costume noir, chemise blanche et nœud papillon, qui encadrent l’installation des gens dans les travées, et portent au cou un collier de tissu bleu foncé (Garter blue, celui de l’Ordre de la Jarretière…et des Grands Officiers de la Grande Loge Unie d’Angleterre !) auquel est suspendu un bijou de métal qui me rappelle étrangement d’autres insignes de même aspect que j’ai vus en loge – plus précisément en chapitre de l’Arc Royal (on y voit des épées, des cannes en sautoir, etc.). Je parie sans grand risque que nombre d’entre eux se retrouvent une demi-douzaine de fois dans l’année, quelque part dans Great Queen Street, où s’élève Freemasons’Hall

 

Le chœur de Westminster Abbey

 

Du reste, dans cette partie la plus « sacrée » de Westminster où nous sommes, le chœur, séparé de la nef par un jubé, une porte monumentale qu’encadrent deux colonnes et que nul ne peut plus franchir une fois le service commencé, les participants sont disposés de part et d’autre de l’allée centrale, se faisant face, comme…mais vous m’avez compris !

Voici justement que s’avance le cortège d’entrée, précédé de deux beadles (huissiers ou bedeaux) portant des cannes que je jurerais d’avoir vu ailleurs. En queue de cortège, bien sûr, le Vénér…euh !...je veux dire le Doyen de Westminster. Il prend place, ses Officiers aussi – enfin, ses Vicaires ! Tout le monde s’assied ensuite…

Je jette alors un coup d’œil vers « l’Orient » où se situe l’autel, typiquement luthérien, très dépouillé : une nappe d’autel, une simple croix, deux chandelles, une Bible, un plat à aumônes et deux vases de roses et de lys …soit exactement, au détail près, ce que nombre de maçons anglais découvriront, beyond the Craft (« au-delà du Métier », c’est-à-dire dans les hauts grades – ou side Degrees ), dans leur Préceptorie du Temple, leur Prieuré de Malte, ou leur Chapitre de Rose-Croix (grade essentiel, en fait presque le seul pratiqué du REAA en Grande-Bretagne où ce Rite est un Christian Order, exigeant la profession publique de foi chrétienne pour y être reçu). Et n’oublions pas qu’un maçon anglais, après quelques années, passe environ deux fois plus de temps dans les side Degrees que dans sa loge « bleue »…

Et puis ce moment savoureux, lorsque l’assistance est invitée à réciter le Crédo. Le livret liturgique porte ici une indication très précise : « Tous se tournent vers l’est » ! Vous avez bien lu, avec ces mots-là : « All face east ». Comme dans une cérémonie émouvante et capitale que connaitra tout Vénérable Maître anglais lorsque, les portes de la loge momentanément refermées sur tous ceux « qui n’en sont pas », le Maître Installateur dira à tous « Tournons-nous vers l’Orient » («Turn to the East » )[2]

Ici, l’Orient c’est naturellement l’autel – qui n’est pas plus à l’est que ne l’est habituellement « l’Orient » de la loge – et où se tient celui que je n’oserai pas appeler le « Vénérable »…car on le nomme ici « Révérend » !...lequel est probablement Grand Chapelain d’un des nombreux Christian Orders de la Maçonnerie britannique.

Ah ! J'allais oublier : le sol du chœur de Westminster Abbey est uniformément carrelé de blanc et de noir...

Faisons un rêve…

J’imagine que certains, parmi ceux qui me lisent, se demandent : « Où veut-il donc en venir ? ». En fait, nulle part en particulier. Nous sommes à Noël et je fais un rêve. Le rêve, non pas de « fermer une porte doucement », comme y songeait récemment un dignitaire maçonnique français (!) – mais d’en ouvrir plusieurs à la fois…

Après avoir entendu et lu, depuis plus de deux ans, les pires sornettes et les contresens les plus navrants, à propos de la maçonnerie « régulière », de la maçonnerie « libérale et adogmatique », de la dérive religieuse prétendues des uns, des audacieuses conceptions religieuses supposées d’Anderson, j’en passe et des meilleures (ou des pires !), je voudrais, dans l’esprit de Noël, apporter une modeste contribution et faire quelques souhaits.

Je rêve que les maçons français « libéraux et adogmatlques », dont je ne suis pas selon leur définition mais parmi lesquels je compte de nombreux amis très chers et dont je ne conteste nullement la qualité maçonnique, prennent quelques cours de culture religieuse, ou d’histoire sociale des religions, avec comme sujet principal l’Angleterre, avant de proférer des affirmations qui m’attristent parfois beaucoup pour eux quand elles sont ridicules et témoignent d’une ignorance absolue du sujet et d’une préoccupante étroitesse d’esprit – qu’ils me pardonnent si je les choque.

Je rêve que l’on se demande pourquoi les Britanniques, qui ont inventé la maçonnerie et qui représentent, à travers tous ceux qui se rattachent à leur vision fondatrice, 90% des effectifs mondiaux, ont eux aussi tant de mal à comprendre pourquoi nous nous refusons à reconnaître cette dimension religieuse de la maçonnerie, qui est d’origine pour eux, dont ils n’ont jamais dévié et qui, surtout, n’est pas un drame à leurs yeux.

Je fais le rêve que l’on comprenne enfin que le divorce intervenu au cours du XIXème siècle, entre l’essentiel de la maçonnerie mondiale – Anglais et Américains en tête de pont – et la plus grande partie de la maçonnerie française, ne résulte aucunement d’une «évolution naturelle » ni surtout proprement maçonnique, mais seulement des conséquences d’un conflit terrible et dévastateur qui a opposé l’Eglise catholique, intolérante et doctrinaire, soutenant tous les gouvernements autoritaires de son temps, à l’Etat républicain, pourtant nullement voué par nature ou par vocation à être, ni anticlérical, ni antireligieux.

Je fais le rêve, puisqu’il n’est pas possible de refaire l’histoire, qu’on admette sa complexité, surtout en France, et qu’on en prenne acte. Ne demandons pas aux francs-maçons anglais, pour qui la dimension religieuse est largement constitutive de l’identité sociale, en maçonnerie comme partout ailleurs chez eux, et qui ont inventé la liberté de conscience (liberty of conscience), expression apparue dans l’édition de 1738 des Constitutions d’Anderson pour y désigner la liberté religieuse, d’adopter notre point de vue « laïque et républicain », comme s’il constituait l’horizon indépassable de la pensée humaine. Depuis plus de de 325 ans ils ont inventé la tolérance religieuse, le parlementarisme et les droits civiques, et ils n’ont plus jamais eu à s’en plaindre, francs-maçons ou non.

Je fais le rêve que les maçons français comprennent que la dualité caricaturale où l’on veut les enfermer, entre une maçonnerie « qui croit au ciel » et une qui n’y croit  pas, est absurde, mais que cela ne signifie pas que l’avenir soit à une supra-obédience mixte et laïque qui devrait réunir tout le monde. Non à la pensée unique...

Je rêve que les maçons « réguliers » français ne croient pas que leur conformité avec le mainstream de la maçonnerie mondiale ne leur confère que des droits. Qu’au terme de la terrible crise qui, pendant environ quatre ans, a donné une visage lamentable de la maçonnerie en France et libéré toutes sortes de haines recuites et permis l’étalement sur les blogs d’invectives insensées, et qui s’est heureusement achevée pour eux alors qu’elle aurait pu les emporter, ils s’emploient, tout en restant fidèles aux règles qu’ils ont acceptées et auxquelles ils se soumettent librement, ce que nous devons respecter, à  multiplier autant que ce sera possible les messages d’amour fraternel et les gestes de coopération et de bonne volonté – au sens évangélique du terme ! – envers tous les autres maçons français.

Je rêve qu’on se souvienne qu’en Angleterre, si la reine , comme le dit l’adage bien connu,  « règne et ne gouverne pas », si l’archevêque de Canterbury, très respecté, n’est pas le pape et ne peut rien faire sans l’approbation de la Communion anglicane, de même le Grand Maître de la GLUA, un aristocrate de haut rang, au nom de qui tout est fait, n’a en pratique qu‘une influence limitée et que c’est avant tout la volonté des loges qui prévaut outre-Manche. Nous autres, prétendus républicains, avons fait de nos Grands Maîtres de petits monarques qui, trop souvent, prennent leur dignité dérisoire au sérieux et se croient investis d’une mission – et conduisent à des naufrages devant un entourage tétanisé ou complice. Puissions-nous devenir monarchistes à la manière anglaise….

Que chacun fasse bien ce qu’il croit devoir faire, avec sincérité et de préférence modestie, sans prétendre détenir l’unique vérité ni se sentir le droit de donner des leçons aux autres.

Je m’éloigne du sujet ? Non, j’y reviens.

L’Eglise d’Angleterre est un modèle de l’Angleterre religieuse, ce qui veut dire qu’elle est unie dans une extrême diversité, et il en va de même de la Grande Loge, en dépit de tout ce qu’on peut croire en France –  et c’est un franc-maçon « non reconnu » qui l’affirme, comprenons-le bien ! Voilà pourquoi, peut-être, elle est en paix depuis plus de deux siècles et a conquis le monde maçonnique…

Ce qui ne signifie d’ailleurs pas que tout restera toujours en l’état, loin de là. Les Anglais changeront quand ils le jugeront utile, et l’on sera peut-être surpris de leur audace ! Mais ce ne sera pas sous l’effet de misérables petites combinaisons parisiennes.

 Un dernier constat pour servir de préface à l’avenir. Un détail frappant marque une  différence entre l’Eglise d’Angleterre et la Grande Loge Unie, deux institutions que je me suis amusé, un peu par jeu, à rapprocher de toutes sortes de manières : à Saint Paul comme à Westminster, au cours de ces deux derniers jours, la moitié des célébrants étaient des femmes…et l’Eglise d’Angleterre vient pour la première fois d’élever l’une d’entre elles à l’épiscopat !

On a raison de dire que Noël est un jour d’espoir…



[1] C’est également ce qu’on fait en Angleterre avant de commencer les travaux d’une loge…

[2] En anglais maçonnique, le mot East, qui veut naturellement dire est, désigne aussi ce qu’en français on appelle »l’Orient » : le Grand Orient des Pays-Bas se dit, en anglais, Grand East of the Netherlands.

13 décembre 2014

Il y a 16 mois, déjà...

Ce blog, mes lecteurs le savent, est essentiellement consacré à l’histoire culturelle de la franc-maçonnerie. Je n‘y ai fait quelques incursions dans l’actualité que contraint et forcé, par l’invective, la mauvaise foi de quelques-uns et, comme encore tout récemment sous la plume d’un auteur qui fut jadis un grand chercheur avant de devenir assez pitoyablement le thuriféraire du confusionnisme maçonnique, l’insulte pure et simple…

Il y a deux façons de réagir aux sottises ou à la calomnie : l’une consiste, pour rester « pur », à  ne rien dire – mais on s’expose alors au risque de laisser à penser qu’il y avait du vrai dans les insinuations. L’autre consiste à répondre – au risque, cette fois, de se laisser sinon entrainer, du moins frôler par la polémique…

Je voudrais simplement, aujourd’hui, rappeler un texte que j’ai publié avec Alain Bauer et Michel Barat il y  exactement 16 mois : nous l’avons fait ensemble car, bien que nos positions et nos engagements maçonnique soient très distincts, ils ne nous aveuglent pas au point de nous empêcher toute analyse un peu distanciée. Or, nous avions justement fait une analyse commune de ce qui paraissait se profiler à l’horizon du paysage maçonnique français. A savoir un immense désordre suscité par des demi-mensonges et des stratégies bancales sur fond d’inculture maçonnique ambiante.

Je voudrais reproduire ici un passage du texte dont j’étais l’auteur, et proposer à chacun de le relire à la lumière d’un aboutissement que nous connaissons à présent. Il était malheureusement prémonitoire et m’a valu une belle volée de bois vert, quelques jolis noms d’oiseaux et pas mal d’imprécations avec le pronostic claironné que je me trompais évidemment et que l’avenir révélerait toute ma confusion.

Le voici :

" La question se pose donc à nouveau, et avec elle tout son cortège de sujets annexes et de problèmes subsidiaires : la Régularité doit-elle entrainer une nouvelle rupture au sein du corps maçonnique français ? Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut pas vouloir, qu'on nous autorise cette expression, le "beurre et l'argent du beurre". Qu'on y mette toutes les formes que l'on voudra, le résultat sera le même, c'est inéluctable. Il y a un prix à payer pour devenir "vraiment" régulier  – c'est-à-dire reconnu par Londres, car la reconnaissance éventuelle par les seules "Grandes Loges" de l'Appel de Bâle ne mènera évidemment pas très loin...

Or ce prix est connu : rompre sans équivoque, clairement et définitivement avec toutes les autres Obédiences. On peut avoir ce projet en tête, chacun en a le droit, mais il serait alors plus honnête de le dire ouvertement et de façon claire, car de toute façon c'est à cela que l'on en arrivera.

Et c'est là, sans doute, que le bât blesse, sinon pour quelques dignitaires de certaines Obédiences, du moins – et ils le savent bien – pour les Frères de la base, si l'on peut dire. Car la maçonnerie, pour la plupart des francs-maçons, ce ne sont pas des manœuvres diplomatiques de niveau international, ni la troublante perspective d’assister à Londres à une cérémonie présidée par le Duc de Kent, c'est avant tout, et au quotidien, une sociabilité fraternelle et chaleureuse, faite de petites fâcheries, de souvenirs communs et de beaucoup d'amitié, comme dans une famille. On peut obtenir d'un Convent un score pharaonique pour voter une motion conduisant hypothétiquement à la Régularité, il n'en faudra pas moins, à un moment ou à un autre, en venir aux conséquences concrètes : fermer la porte à des Frères et des Sœurs qui ne seront plus fréquentables, sauf dans des banquets, des "colloques", ou des "cérémonies" au cours desquelles un dignitaire –  de préférence venu des hauts grades –  répétera frénétiquement, pour que tout soit bien clair, que "ce n'est pas une tenue !" Et pourquoi pas dans les fraternelles qui retrouveraient ainsi de la force, grâce à une Régularité revigorée ?...

Si demain, dans un aboutissement qui reste à ce jour lointain et incertain, la "Confédération" était vraiment reconnue, ce qui demeure très hautement improbable, en dépit des mensonges dont on se sert et des équivoques que l’on entretient, la Régularité compterait sans doute environ 50 000 membres en France, soit, à la louche, une dizaine de milliers de plus que lorsque la GLNF en avait l'exclusivité. Si cette dernière se joignait au concert – belles retrouvailles ! –, on atteindrait environ 70 000. Le paysage maçonnique français (environ 140 000 membres en tout) se retrouverait partagé en deux groupes dont l'antagonisme serait sans doute beaucoup plus vif qu'auparavant, car la GLNF vient d'un courant qui a coupé tous les liens avec les autres depuis un siècle et a toujours vécu en marge, alors que c'est une rupture violente entre vieux amis, sinon dans la forme du moins dans le fond, que certains appellent à présent de leurs vœux.

A défaut de « mourir pour Dantzig », faut-il donc vraiment « rompre pour Bâle » ?

Il se peut tout simplement qu'en fin de compte la question ne se pose pas..."

(Les Promesses de l’aube, août 2013, pp. 52-54)

 

Le 9 octobre 2013, suite à quelques attaques pénibles, je revenais sur cette question en précisant:

" 1. Je me permets de dire qu’il me parait nécessaire, pour le bien commun de la franc-maçonnerie, que les équivoques de la Confédération soient rapidement levées, afin que le calme revienne dans les esprits. De quel droit ? Simplement du droit que possède tout franc-maçon sincère de souhaiter que la franc-maçonnerie soit sereine…

Il serait simple de demander aux Députés du Convent de la GLDF de trancher : rupture ou pas rupture. J’ai mentionné dans un post la fourchette de 70 à 90% de votes éventuellement favorables. On m’a reproché cette mention, voire cette affabulation. Pourtant je la tiens, je le répète, de sources internes sérieuses et recoupées. Mais je l’ai présentée au conditionnel, en précisant qu’on ne savait plus très bien qui disait vrai à la GLDF, tant les discours y sont contradictoires. Et cette fourchette ne concernerait que les Députés (qui ont bien voté successivement à 97% et 90% pour l’Appel de Bâle, qui prévoit explicitement la rupture des relations interobédientielles « irrégulières »,  et pour  la Confédération !) mais cela n’engage pas les Frères des Loges : la proportion serait-elle la même parmi eux ?  Je l’ignore évidemment. La GLDF, comme l’ont envisagé froidement certains, ne devrait-elle pas passer par une scission ? Cela n’expliquerait-il pas, et c’est tout à son honneur, la prudence de loup de son Grand Maître actuel ?

Il est clair que 2014 sera l’année de tous les dangers pour la GLDF – car la GL-AMF, quant à elle, est apparemment toujours droit dans ses bottes, sur sa ligne fondatrice – mais nous devons tous souhaiter que des Frères, souverainement, fassent leur choix, prennent le chemin qui leur convient, afin que la paix revienne, car la GLDF pèse toujours d’un grand poids dans le concert maçonnique français. Mais, quoi qu’il arrive,  elle n’échappera pas au choix cornélien que nous avons détaillé dans Les Promesses…"

Disons tout de suite que je ne suis pas heureux d’avoir eu raison il y a plus d’un an. Il m’importe peu d’avoir raison ou tort. J’essaie de partager honnêtement des analyses que j’opère à la lumière de l’histoire et d’une connaissance assez précise du contexte maçonnique mondial. On ne peut pas plaire à tout le monde, et tel n'est pas mon but : je souhaite simplement être utile au plus grand nombre. Je n’ai pas de projet obscur et je ne sers pas de cause souterraine : mes choix maçonniques sont connus et je les assume avec bonheur. Je n’avais donc pour ambition que de servir la réflexion des uns et des autres pour leur éviter de se fourvoyer, tant le terrain était miné et les non-dits menaçants.

Reste une ultime question : fallait-il tant de bruit, de fureur et de violence – qui laisseront des traces – pour en arriver à cette issue inévitable et prévisible ?

 

01 décembre 2014

Lexique des symboles maçonniques : le "Que sais-je ?"...

 

Je vous signale le dernier-né dont je viens d'accoucher en compagnie d'Alain Bauer :

 

 

Lexique des symboles.jpg

 

 

En primeur, je vous livre ici l’introduction du livre:

 

 

Introduction

 

D’où viennent les symboles maçonniques ?

« Ici, tout est symbole… » Telle est l’une des formules les plus souvent entendues dans les loges maçonniques. Autant dire que rien, ou presque, n’est insignifiant dans la décoration, l’agencement, la disposition d’une loge maçonnique, tout comme dans les décors dont se revêtent les francs-maçons ou les termes utilisés dans les rituels. Ainsi la franc-maçonnerie offre à des adeptes un univers de signes matériels ou sonores, de figures, d’objets ou de mots, qui sont tous dotés d’un sens moral ou spirituel.

Il convient ici de dissiper une erreur commune : il y aurait des symboles spécifiques, particuliers au monde des loges et produits exclusivement à l’usage des francs-maçons. En réalité, rien n’est plus faux. La plupart des symboles dits « maçonniques » – sinon presque tous – proviennent de sources diverses, souvent fort anciennes dans la culture occidentale, et surtout étrangères au monde des guildes ouvrières et des corporations artisanales.

Au-delà d’un prétendu « enseignement secret » des bâtisseurs, il faut donc rappeler qu’il y a eu, tout au long du Moyen Age, une théologie symbolique gravée dans la pierre de presque tous les édifices religieux car il existait alors une grille d’interprétation de l’Écriture sainte : la pensée typologique, laquelle n’était, dans son principe, que l’application du symbolisme à l’histoire. Cette pensée a laissé en héritage, comme l’ont montré depuis longtemps les toujours passionnantes études d’Émile Mâle,[1] une véritable Bible de pierre dont les innombrables figures sculptées, en un temps où presque personne ne savait lire, répondaient à des normes précises laissant peu de place à la fantaisie des artistes et reposaient sur une analyse à la fois pénétrante, fidèle et didactique de la doctrine chrétienne dont les églises, et plus encore les cathédrales, devaient être des livres ouverts. Dans ce maquis de symboles les triangles, par exemple, abondaient pour renvoyer à la Trinité, tandis que parmi les attributs traditionnels des saints, permettant de les identifier à coup sûr, on pouvait notamment reconnaitre fréquemment l’équerre (Jacques le Mineur, Matthieu, Thomas l’Apôtre, Joseph le Charpentier).

Une autre étape remarquable dans son développement est incontestablement la pensée de la Renaissance. Celle-ci a clairement attribué à l'architecture une signification nouvelle et contribué à faire émerger un type intellectuel nouveau, celui de « l'Architecte ». Reprenant la tradition vitruvienne, remontant au Ier siècle de notre ère, qui avait déjà fait de l'architecte un homme au savoir universel et aux talents multiples, les auteurs les plus influents de la Renaissance ajouteront à ce portrait idéal leur touche finale, tel le célèbre architecte français Philibert de L'Orme. D'autres, comme Serlio, apporteront même des indications plus précises, en décrivant dans leurs ouvrages ce que l'on doit considérer comme une interprétation symbolique des Ordres de l'architecture.

La mutation intellectuelle de la Renaissance, dans le domaine de l'architecture, présente un intérêt qui dépasse singulièrement, on le voit, le seul domaine de l'histoire de l'art et des techniques. Il est troublant de repérer ainsi les éléments d'un discours spéculatif reposant sur l'architecture, tant la similitude est grande avec ce qui sera plus tard, vers la fin du XVIIe siècle, la méthode symbolique de la franc-maçonnerie spéculative.

Le climat intellectuel de la Renaissance fut donc incontestablement le creuset au sein duquel, en dehors, soulignons-le encore, de toute connexion directe avec le métier de maçon, s'élabora une pensée fondée sur les correspondances analogiques dans le domaine moral ou spirituel. On ne peut ici que citer, en insistant sur l'intérêt majeur de cette mention, l'abondante littérature des emblemata, ces planches énigmatiques, dépourvues de commentaire, qui remplirent de très nombreux ouvrages tout au long du XVIe siècle, et encore au XVIIe siècle. L'exercice proposé ici, d'une méditation, d'une intériorisation d'un message crypté – où, au hasard des vignettes, on trouve de nombreux « futurs symboles maçonniques » (compas, équerre, fil à plomb) –, est à n'en pas douter une autre préfiguration surprenante de la méthode intellectuelle qu'adoptera la première maçonnerie spéculative.

Dans le même ordre d'esprit, on doit rappeler l'importance, soulignée par les beaux travaux dus à F. Yates, de « l'art de la mémoire », cette méthode héritée de l'Antiquité, redécouverte au Moyen Age et permettant aux orateurs d'imprimer dans leur esprit les méandres de leurs discours en les identifiant mentalement aux pièces d'une demeure idéale qu'ils parcouraient en esprit tout en parlant. Les cercles intellectuels de la Renaissance adopteront à leur tour cette méthode, mais pour en retenir l'idée que la visualisation d'un espace, d'un édifice pouvait-être le moyen d'un voyage proprement intellectuel.

S’il n’est finalement pas original dans sa composition, le répertoire symbolique de la franc-maçonnerie ne s’est pas non plus fixé en un jour : il a fait l’objet d’apports successifs et pas nécessairement concertés, d’où l’extraordinaire variété et le caractère redondant ou, à l’inverse, hétérogène et parfois contradictoire des symboles mis en œuvre, à travers la diversité des Rites et des traditions propres à chaque pays.

Si l’on s’en rapporte aux plus anciens rituels maçonniques connus (Écosse, fin XVIIe siècle), on y constate la relative pauvreté du matériel symbolique. Celui-ci consiste essentiellement en quelques pierres et quelques outils dont plusieurs ont du reste disparu par la suite du décor maçonnique. Mais les « grands symboles » que sont, par exemple, le triangle, le compas, l’équerre, sont en revanche clairement absents.

Les symboles et objets propres au Temple de Salomon (autel des parfums, chandelier à sept branches, arche d’alliance), ne pénètreront pas dans les rituels maçonniques avant les années 1740 au plus tôt, avec les premiers hauts grades établis peu à peu vers 1730. Quant aux symboles hermétiques et alchimiques, ils sont bien plus tardifs et ne feront leur apparition et surtout entre 1750 et 1760. Par contraste, dans ces mêmes grades, les références à l’univers purement maçonnique et opératif iront en se raréfiant.Il aura donc fallu, selon le point de départ que l’on adopte, entre trente et cinquante ans, dans la première moitié du XVIIIème siècle, pour constituer l’ensemble stable des symboles de la franc-maçonnerie.

Les principaux symboles maçonniques

On trouve dans l’univers maçonnique des symboles de divers ordres :

a) des objets directement liés à la pratique du métier de maçon : maillet, ciseau, niveau, perpendiculaire, truelle;

b) des matériaux de l’art de bâtir : pierre brute, pierre cubique ;

c) des éléments de l’architecture : plans, ordres d’architecture, arcs et voûtes de différentes sortes ;

d) des instruments de mathématiques – en l’occurrence de géométrie – qui ne  sont pas l’apanage des bâtisseurs, comme l’équerre et le compas ;

e) des symboles astronomiques : soleil, lune, étoiles :

f) des symboles alchimiques : sel, mercure, soufre ;

g) des symboles universels (généralement des figures géométriques simples ayant reçu des significations religieuses dans différentes traditions): point, croix, cercle, triangle ;

h) des lettres initiales qui deviennent des symboles : iod hébreu (comme initiale du           Tétragramme, voire ce dernier lui-même en entier), lettre G (initiale de « Géométrie » mais aussi de « God » en anglais) ;

i) des éléments empruntés à la Bible, notamment au Temple de Salomon : les colonnes J et B,     le pavé « mosaïque », le chandelier à sept branches (mais aussi à trois, cinq ou neuf), voire l’Arche d’Alliance – et même la Tour de Babel !

j) des symboles qui par leur nom, sinon leur forme, sont propres à la franc-maçonnerie : la houppe dentelée, la pierre cubique à pointe – ce sont du reste les moins nombreux.

On doit naturellement rapprocher des symboles ce que les francs-maçons appellent leurs « décors ». Il faut entendre par là non seulement les éléments à l’aide desquels ils agencent leurs lieux de réunions pour leur conférer un sens symbolique, précisément, mais surtout les pièces de vêtements spécifiques qu’ils arborent et indiquent leurs fonctions, leurs grades, leurs dignités : colliers, sautoirs, écharpes, cordons – souvent assortis de bijoux également symboliques –, gants et couvre-chefs , sans oublier le poignard ou l’épée avec son indispensable ceinturon et enfin les tabliers de toutes formes, de toutes tailles et de toutes couleurs (avec souvent quelques franges) – lesquelles sont à leur tour des symboles en soi : blanc, bleu, rouge, vert, noir (le jaune, l’orange, le marron ou le violet se voient plus rarement dans les décors maçonniques) – et s’ornent eux-mêmes d’innombrables figures et dessins.

Enfin, l’univers sonore n’échappe pas à cet usage symbolique : coups frappés du maillet, batteries données avec les mains, mots prononcés, devises proclamées, sont autant de symboles entendus et non plus seulement contemplés.

Cet environnement symbolique est consubstantiel à la franc-maçonnerie et, sans lui, elle perdrait toute sa spécificité si ce n’est tout son sens et le principe même de son existence. Plus précisément, dépourvue de ses symboles et du dynamisme qu’elle en tire, la franc-maçonnerie ne serait plus, selon les endroits et les époques, qu’une simple association d’entraide mutuelle, un cercle philosophique, une communauté fraternelle, voire un « club-service », un lobby politique ou un réseau d’influence. Il lui est du reste arrivé d’être aussi un peu tout cela, ensemble ou séparément.

Ce qui importe, c’est de comprendre que les francs-maçons ont toujours placé le maniement des symboles au cœur de leur institution – ce que souvent, en France, ils appellent justement « la méthode symbolique ». Or, si tous – ou presque – sont à peu près d’accord sur l’importance de cet outil, il n’est pas du tout certain qu’ils l’envisagent tous de la même manière et qu’ils en fassent les mêmes applications.

Le symbolisme maçonnique, ou ce que l’on nomme ainsi, pour peu qu’on l’envisage de façon quelque peu distanciée, parait recouvrir de nombreuses ambiguïtés.

La pensée symbolique de la franc-maçonnerie

Selon un auteur profondément révéré par les francs-maçons anglais, William Preston (1742-1818), qui contribua dans le dernier quart du XVIIIe siècle, notamment à travers son maître ouvrage Illustrations of Masonry, à la fixation des rituels et des instructions encore en vigueur de nos jours dans les loges britanniques, la franc-maçonnerie est « un système particulier de morale, exprimé sous le voile des allégories et illustré par des symboles. » A l’époque de Preston, tout au long du XIXe siècle et jusqu’à nous, la franc-maçonnerie britannique n’a cessé de voir dans les symboles maçonniques de simples emblèmes rappelant sur un mode graphique les enseignements fondamentaux de la morale judéo-chrétienne dont les bases se trouvent dans les Écritures saintes, lesquelles, toujours pour citer les rituels anglais, sont le « critère infaillible de la justice et de la vérité ».

A la fin du XIXe siècle, en France singulièrement, dans la mouvance du courant occultiste initié par Eliphas Lévi (alias Alphonse Louis Constant, 1810-1875) et qui va flirter avec les marges de la franc-maçonnerie, elle-même majoritairement positiviste à cette époque, un courant herméneutique bien particulier va peu à peu prendre de l’ampleur et finira par occuper, au décours des années 1950, une place incontournable dans la pensée maçonnique en général. Ce mouvement a incontestablement été lancé par Oswald Wirth (1860-1943), un élève de l’ésotériste et quelque peu sulfureux Stanislas de Guaïta (1861-1897), initié au Grand Orient avant de rejoindre la Grande Loge Symbolique Ecossaise puis la Grande Loge de France. En publiant dès la fin des années 1890, en volumes successifs maintes fois réédités et toujours lus, sa célébrissime série, La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes (I. L’Apprenti, II. Le Compagnon, III. Le Maître) puis Les mystères de l’art royal, très tôt traduits en plusieurs langues (mais pas en anglais), Wirth assurera pendant plus de quarante ans un véritable magistère des études de symbolique maçonnique à la direction de sa revue justement nommée Le Symbolisme (fondée en 1912) qui vivra après lui, jusqu’en 1970.

A travers ses ouvrages, rédigés dans une langue classique et limpide, véritables « bréviaires maçonniques » selon les termes mêmes de leur auteur, Wirth imposera sa vision résumée en quelques formules lapidaires :

La science profane s’enseigne à l’aide de mots, alors que le savoir initiatique ne peut s’acquérir qu’à la lumière de symboles. C’est en lui-même que l’Initié puise sa connaissance (gnosis en grec), en discernant de subtiles allusions, il lui faut deviner ce qui se cache dans les profondeurs de son esprit. […]

Mis en présence d’un signe muet, l’adepte est tenu de le faire parler : penser par soi-même est le grand art des Initiés.  (Les mystères de l’art royal).

De rébus moralisateur, le symbole maçonnique est ainsi devenu le support d’un véritable exercice spirituel aux connotations plus ou moins illuministes ou mystiques. Notons cependant ici, sans y insister davantage pour l’instant, les non-dits de cette approche « symboliste ». Renvoyant à des questionnements métaphysiques bien plus que simplement moraux, à la différence du symbolisme finalement assez simple de la tradition anglaise, ce symbolisme maçonnique français s’en distingue aussi par sa réticence extrême à évoquer toute référence trop directement religieuse.

Le symbolisme maçonnique dans sa conception française, est donc d’apparition assez tardive dans l’histoire de la franc-maçonnerie – même s’il trouve quelques racines dans certains Rites minoritaires de la fin du XVIIIe siècle. Le mot « symbolisme », en contexte maçonnique, s’est ainsi  trouvé plongé dans un certain flou sémantique, au point qu’il est devenu, dans la bouche de certains de ses défenseurs et de ses contempteurs au sein des loges, comme un équivalent euphémique de spiritualisme, voire de déisme : on est un « maçon symboliste » et tout est dit. De la simple désignation d’une méthode, on est bel et bien passé, à pas feutrés et sans jamais le dire tout à fait, à l’affirmation d’une position intellectuelle et presque d’un choix métaphysique – ce qui est assurément très différent.

Même dans ce cas, pourtant, et selon une acception également très commune dans les milieux maçonniques français, le caractère « symbolique » renvoie cependant toujours au libre jeu de l’imagination et de la conscience, sans référence obligatoire à quelque affirmation « dogmatique » que ce soit.

Cet entre-deux typiquement français montre à quel point le contexte culturel peut influencer la réception et le traitement d’un corpus de symboles dont la morphologie générale est pourtant partout la même.     

L’objet du présent lexique, qui n’est en rien un « manuel de symbolisme » comme il en existe tant dans la littérature maçonnique courante, est de proposer une approche critique et distanciée des symboles en usage dans la franc-maçonnerie, empruntant davantage à l’histoire culturelle qu’à une herméneutique aventureuse.

 

Table des matières

Liste des symboles


Abeille – Acacia – Accolade – Ad Majorem Dei Gloriam (Pour la plus grande gloire de Dieu) – Agapes – Âge symbolique – Agenouilloir – Agneau triomphant – Aigle – Air – Alchimie – Alliance – Alphabet maçonnique – Ancre – Anneau – Arc, Arche – Arc-en-ciel – Arche d’Alliance – Arche de Noé – Attouchements – Babel (Tour de) – Bague – Baiser fraternel – Balance – Balustre – Bandeau (Épreuve sous le) – Bannière – Banquet – Batterie – Baudrier – Beauté – Bible – Bijou – Bijoux (mobiles et immobiles) – Blé – Bleues (Loges) – Boaz, Booz – Bon Pasteur (Signe du) – Bouclier – Cabinet de réflexion – Câble de hâlage – Calendrier maçonnique – Calice (ou Coupe) – Canon – Carré long – Centre – Cercle – Chaîne d’union – Chaînes – Chambre du Milieu – Chandeliers – Chapeau – Charité – Charte – Chrisme – Cinq – Ciseau – Clé – Clé d’arc – Cœur – Collier – Colonne brisée – Colonnes – Compas – Composite – Coq – Corde – Cordon – Corinthien – Corne d’abondance – Couleurs symboliques – Coupe (d’amertume) – Crâne – Crayon – Croix – Crypte – Décors – Delta lumineux – Deus Meumque Jus (Dieu et mon Droit) – Dévidoir – Diplôme – Dorique – Dormant – Douze – Drap mortuaire – Eau – Écharpe – Échelle – Égalité – Éléments – Epée – Équerre – Escalier en forme de vis – Espérance – Étendard – Étoile de David – Étoile Flamboyante – Faux – Feu – Fil à plomb – Flambeaux – Fleurs – Foi – Force – Fraternité – Gants – Grand Architecte de l’Univers (GADL’U) – Glaive – Hache – Hexagramme – Houppe dentelée – Huile d’onction – INRI – Ionique – Jakhin – Jeton – Justice – Lacs d’amour – Légende d’Hiram – Lettre G – Levier – Lewis, Lowton – Liberté – Lion – Loge – Louve, Louveteau – Lumière – Lumières (Trois Grandes) – Luminaires – Lune – Lys – Maillet – Manteau – Marches – Marianne – Marque – Mercure – Métaux – Meubles (de la loge) – Miroir – Morceau d’architecture – Mots – Neuf – Niveau – Nombres – Obligation – Ordres d’architecture – Orient – Ornements (de la loge) – Pain – Patente – Pavé mosaïque – Pélican – Pentagramme – Perit ut vivat (il meurt afin de vivre) – Perpendiculaire – Phénix (voir Perit ut vivat) – Pierres – Parole perdue – Piliers (Trois Grands) – Planche – Planche à tracer – Poignard – Pot de Manne – Prudence – Quinze – Règle – Robe – Rose – Ruche – Sablier – Sagesse – Sautoir – Sceau de Salomon – Secret – Sel – Sept – Serment – Signes – Soleil – Soufre – Squelette – Tablier – Tapis (ou Tableau) de Loge – Tau – Tempérance – Temple (de Jérusalem) – Terre – Toscan – Triangle – Triple devise – Trois – Tronc de la Veuve – Truelle – Vitriol – Vertus – Vin – Virolet – Voile(s) – Volume de la Loi sacrée – Voûte – Voyages.


[1] Cf. notamment L'art religieux au XIIIe siècle, Etude sur les origines de l'iconographie du Moyen Age et sur ses sources d'inspiration, Paris, 1948 (nombreuses rééditions).