Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16 mai 2014

Les emblèmes de la République sont-ils des symboles maçonniques ?

Question à risque, diront certains. Ils n’ont pas tort mais, au lieu de se complaire dans les postures, examinons les faits à la lumière de l’histoire culturelle de la franc-maçonnerie. Voici quelques éléments pour tenter de comprendre…

1. Le buste de Marianne. – Quel joli prénom que celui de Marianne – je l’ai donné à ma fille ! Personnage né peut-être dans le sud de la France, elle a été citée très tôt dans le légendaire de la République naissante, au moins dès 1792, comme incarnant cette joie de vivre et cette détermination du peuple « régénéré », courant sus au despotisme…

Les bustes de Marianne dont le premier fut sans doute conçu à l’initiative de Lamartine, ne se répandront pourtant qu’à partir de 1848, où le nom devient peu à peu synonyme de la République. Mais il faudra attendre la IIIe République pour que le buste orne les bâtiments officiels – à commencer par les salles du conseil ou des mariages dans toutes les mairies de France.

La Marianne maçonnique, un modèle spécial paré d’une cordon avec compas et équerre, n’est pas connue avant 1880, lorsque, après l’affaire de 1877 – non, pas le Convent ! La soumission de Mac Mahon… –, la « République des ducs », qui n’attendait qu’une possible Restauration, laisse place à la « vraie » République. Les francs-maçons français, pour des raisons qui n’ont pas de rapport direct ni nécessaire avec la franc-maçonnerie, sont alors parmi les nouveaux soldats, plus pacifiques, qui défendent Marianne. De cette époque, toutes Obédiences et Orients confondus, date la coutume si fréquente de faire trôner dans les loges un buste de la Marianne, « maçonnique » ou non, parfois même en lieu et place du fameux Delta lumineux : assomption de la République pour les uns, regrettable oubli de la tradition maçonnique pour les autres…

 

 

marianne.jpg

 

 

Qu’est-ce, d’ailleurs qu’un « symbole maçonnique » ? Si l’on retient le critère d’universalité et le fait de porter un sens moral ou spirituel qu’éclaire le rituel, alors il est certain que Marianne, si accorte et sympathique soit-elle, n’est pas un symbole maçonnique. Les rituels maçonniques, même en France, n’en disent pas un seul mot, et on ne la connait du reste qu’en France et, de nos jours, dans certains temples maçonniques, mais certainement pas dans tous, loin de là…

Marianne est un symbole politique, un « emblème de République ». A ce titre elle n’a pas sa place dans la loge où sont bannies les discussions politiques…s’il s’agit bien de la franc-maçonnerie au sens « traditionnel », disons classique et universel, du terme – vous noterez que j’évite soigneusement le mot « régulier » » qui finit par ne plus rien vouloir dire du tout, en dehors du fait d’appartenir à un univers diplomatique particulier, à savoir le réseau de la Grande Loge Unie d’Angleterre –  mais je sais bien que ces temps derniers , tout le monde est devenu « régulier » en France…

Je sais que certains diront : « Mais la République est le combat de la maçonnerie ! »  Oui, et non. Vrai en France, depuis la fin du XIXe siècle, pour une partie ; faux à peu près partout ailleurs dans le monde – sauf dans certains pays latins proches de la France –,  et n’oublions pas que la maçonnerie a été, en trois siècles d’existence, successivement et sincèrement royaliste sous l’Ancien Régime, bonapartiste sous l’Empire, libérale sous la Monarchie de Juillet, etc. Ni qu’elle a presque unanimement et fermement condamné la Commune de Paris. Et s’il fut une époque où être républicain était interdit – ou dangereux –, il existe aujourd’hui des dizaines de partis politiques, de clubs, de cercles de réflexion qui exercent librement – et parfois bruyamment, mais pas toujours brillamment – leur travail. On y rencontre du reste pas mal de francs-maçons.  Certes, la maçonnerie ne peut exister sans les libertés publiques, et c’est pour cela qu’elle est née en Angleterre au début du XVIIIe siècle : dans une monarchie parlementaire…

 

Marianne Delacroix.png

 

Personnellement, j’ai toujours eu un faible pour la Marianne de Delacroix, courageuse et vaillante, exposant sa poitrine à la mitraille et dénudant chastement son sein, sans que ce dévoilement ait le moindre caractère d’une provocation érotique. Mais je ne vois pas ce que Marianne vient faire dans une loge, sauf à tout confondre. Et je comprends qu’on défende une position différente, mais je ne la partage pas du tout.

2. La Triple devise. – Ce sujet mériterait un post à lui seul ! Rappelons simplement ici ce que tout le monde devrait savoir : ce n’est pas la maçonnerie qui a inventé cette devise pour la donner à la République, mais l’inverse et cela, officiellement du moins, pas avant 1848. C’est alors que peu à peu et timidement elle a fait son apparition dans les rituels maçonniques – aussi bien au Rite Français qu’au Rite Écossais (celui qui est « traditionnel et spirituel »)…

Sans engager la discussion sur le fond, on peut faire les mêmes remarques que pour Marianne : les valeurs de la République sont de celles qui permettent à la maçonnerie de vivre, c’est entendu. Partout, dans le monde, où domine l’autoritarisme politique ou religieux, la maçonnerie est interdite. Les principes d’égalité des Frères et de fraternité ont été mis en œuvre dans les loges depuis le XVIIIe siècle et les rituels en enseignent la pratique. Mais la « Triple devise » est une devise politique, appartenant à un État, en l’occurrence la République française. Pourquoi ne pas inclure aussi dans nos rituels la Constitution de 1958 pendant qu’on y est ? Et la Déclaration  universelle des Droits de l’homme ?

La triple devise est belle, digne et émouvante. Mais elle appartient à l’ordre politique, pas au symbolisme maçonnique, que cela plaise ou non. Si l’on ne sait plus où commencent et finissent la maçonnerie d’une part, et la philosophie politique de l’autre, c’est la porte ouverte à la confusion dans laquelle la spécificité de la maçonnerie va se dissoudre. Cela s'est déjà produit...

Désolé : la triple devise n’est pas d’origine maçonnique et, même respectable et généreuse, elle n’a donc pas sa place dans les rituels, pas davantage que le pourtant somptueux poème de Kipling (« Tu seras un homme, mon fils… ») ou l’une quelconque des innombrables devises que la pensée humaine à produites pour chanter les vertus de l’amour fraternel – l’agapè célébrée par Saint Paul (1Cor, 13, 13).

3. Les autres emblèmes. Pourtant, tout n’est pas si simple, car on pourrait – après être parti du cas de Marianne – en évoquer d’autres. Par exemple, l’hymne national  ou le drapeau tricolore – trois, ça devrait bien passer en maçonnerie !

Or, si l’on connait des « inconditionnels » de Marianne en loge, et de nombreux Frères ou Sœurs pour qui il serait inconcevable et choquant de ne pas crier « Liberté, Égalité, Fraternité » à la fin des travaux – et parfois, en prime, « Vive la République…laïque et sociale ! », en revanche, j’en connais peu, même parmi les ardents républicains, qui soutiendraient qu’on peut ou doit chanter la Marseillaise dans les mêmes circonstances, et que la bannière française doit obligatoirement trôner à l’Orient ! Pourquoi ?...

J’ai dit plus haut  en quoi, à mon sens, Marianne et la « Triple devise » n’ont pas leur place en loge. J’ajouterai maintenant que, dans les loges des pays anglo-saxons où celles-ci sont naturellement inconnues car exclusivement liés à la culture et à l’histoire politique de France, il est en revanche très habituel de chanter, par exemple God Save the Queen à la fin de chaque tenue – je l’ai fait moi-même avec eux, il y a quelques années à Manchester – et que l’Union Jack est fréquemment observée dans les locaux maçonniques britanniques. Je ne parle même pas des USA où la « bannière étoilée » est même parfois portée en cortège en entrant en loge !

 

 

USA-Mason-Flag-02.jpg

 

Typiquement américain....

 

 

Je réitère donc ma question : si Marianne et la devise de la République sont les « bienvenues » en loge, pourquoi pas la Marseillaise et le drapeau ? Où est donc le problème ?...

Tout le monde comprend immédiatement où est le problème : l’appropriation politique, en France, de certains symboles par la « gauche » – quoi que l‘on puisse entendre par là – et de certains autres par la « droite », ou présumée telle. Marianne et la devise sont « de gauche » ; le drapeau et la Marseillaise sont « de droite »…

On pourrait discuter à  l’infini sur les raisons d’une telle perception,  absurde, évidemment, mais bien réelle, reconnaissons-le. Voilà pourquoi les « symboles de la République », en France, ne sont jamais politiquement « neutres ». Ils sont donc toujours possiblement clivants – et donc contraires à l’esprit maçonnique. En Angleterre, que l’on soit tory ou travailliste, on respecte le drapeau et l’hymne, y compris et notamment en loge. Il en va de même aux USA pour les Républicains autant que pour les Démocrates. Autre histoire, autre culture.

Une preuve de plus que la franc-maçonnerie n’évolue jamais en vase clos, qu’elle n’est pas un monde en soi et que si on réfléchit sur elle en la détachant de son contexte, on court tout droit aux pires contresens…

13 mai 2014

La franc-maçonnerie est-elle en deux, trois ou quatre grades ?... (3)

6. La franc-maçonnerie n’est complète qu’en quatre grades !

J’imagine que certains de mes lecteurs, en voyant le titre de cette dernière section, vont sursauter…

« Bien sûr que non ! diront les uns, la maçonnerie « symbolique », tout le monde le sait, est en trois grades ! » (On a vu dans mes posts précédents 1 2  que ce fut loin d’être vrai pendant longtemps, dans la première franc-maçonnerie !). « Assurément, diront d’autres, il y a des grades au-delà (prenons garde  à ne pas dire « au-dessus », pour ne pas déclencher aussitôt les passions), mais ce sont des « hauts » grades – on dit parfois, pour ne fâcher personne, des « grades de sagesse » (Ah bon ? Les maçons « bleus » ne sont donc pas si sages ?  Alors tout s’explique – lire les blogs d’actualité maçonnique en ce moment !)…

Ce n’est pas du tout ce que je veux dire. Il faut distinguer la politique et l’administration maçonniques, d’une part, et la cohérence propre de la tradition symbolique de l’autre.

Après avoir largement, sinon méprisé, du moins négligé les trois premiers grades – notamment en France –, on en a fait la base essentielle de la vie maçonnique vers le début du XIXe siècle, et l’Angleterre y est pour beaucoup. C’est de cette époque que date la césure « tragique » – je veux dire : qu’on a présentée de façon dramatique, entre les hauts grades et ce que, par dérision, on pourrait aller jusqu’à appeler les « bas » grades ! Alors, de deux choses l’une, en effet : ou bien on nie les seconds, pour glorifier les seuls grades symboliques – voire revendiquer de ne rester qu’un « éternel apprenti », soit on présente la démarche venant après le grade de Maître comme l’approfondissement de vérités seulement virtuelles dans la maçonnerie bleue – il y a des milieux maçonniques où la « philosophie », ça commence seulement dans les loges et chapitres de hauts grades…

Je crois qu’au-delà de ces aspects tout à fait subalternes de la vie maçonnique et de son organisation, il faut viser autre chose en relisant l’histoire de la naissance et du développement des grades et des rituels.

Quelles qu’aient  pu être les intentions de ceux qui ont conçu le grade de Maître et la légende qui le structure, cette légende laisse une béance finale qu’on ne peut ignorer : que le Mot (ou la Parole) soit irrémédiablement perdu – dans une des versions – ou devenu imprononçable – dans une autre – , il reste que quelque chose nous est désormais interdit, inaccessible. Or, rien ne peut s’achever ainsi : psychologiquement autant que moralement et spirituellement, cette incomplétude appelle une restauration, une redécouverte : c’est donc tout l’objet de l’incontournable 4ème grade. Non pas un haut grade, si l’on veut, mais bel et bien le couronnement des trois précédents. On peut en donner deux exemples saisissants dans l’histoire maçonnique.

L'Arc Royal : clé de l'édifice symbolique

 

Le premier est celui de l’Arc Royal (Royal Arch), que les Écossais et les Irlandais mais aussi, avec des mots différents, les Anglais considèrent, pour reprendre la formule célèbre de Lawrence Dermott, le héraut de la Grande Loge des Anciens au XVIIIe siècle, comme « la racine, le cœur et la moelle  de la franc-maçonnerie ». L’objet de ce grade, dont l’apparition est très précoce – courant des années 1740 et sous une forme plus rudimentaire encore, peut-être plus tôt ! – est de permettre au candidat de retrouver ce qui a été perdu : le Mot qui n’est qu’une des formes du Nom de Dieu. Là où il était depuis toujours, inconnu, ignoré, préservé intact. Un grade somptueux, d’une profondeur et d’une beauté que surpassent peu de choses dans l’univers maçonnique pourtant si ingénieux et si créatif…

 

Maître Écossais de  St André : la solution ineffable

 

L’autre exemple, purement français cette fois, est celui du Maître Écossais de Saint André, 4è grade symbolique du Rite Écossais Rectifié (RER) – lequel s’affirme clairement en 4 grades dont aucun, et surtout pas le 4e, n’est un « haut » grade. Telle est aussi, du reste, la position de l’Arc Royal en Irlande et Écosse tandis que, pour des raisons subtiles que je n’examinerai pas ici, les Anglais préfèrent dire que ce n’est « surtout pas » un grade supplémentaire, mais le grade de Maître « complété »…

Des relations de proximité, de similitude, de ressemblance frappante, existent entre ces deux grades et montrent que, de part et d’autre de la Manche, des contextes maçonniques en apparence aussi différents que ceux de la Grande-Bretagne du milieu du XVIIIe et de la France de la fin du XVIIIe avaient abouti à des conclusions symboliques et rituelles sensiblement identiques.  Cette proximité s’exprime notamment dans la nature du « Mot » qui est au centre de ce grade, et par bien d’autres aspects. Que ces deux traditions maçonniques parmi les plus anciennes, et surtout les plus cohérentes, de l’édifice maçonnique – la maçonnerie britannique et le RER – se rejoignent sur ce point est très révélateur.

Les deux grades « suprêmes » en question ont aussi un autre point commun, plus intéressant encore : leur lien avec la qualité de Vénérable Maître. Il faut rappeler qu’en Angleterre jusqu’au milieu du XIXe siècle, et en Écosse comme en Irlande de nos jours encore, l’accession à l’Arc Royal n’est possible qu’à ceux qui ont reçu la qualité de Maître Installé lors de la cérémonie dire « secrète ». Tandis qu’en France, le grade de Maître Écossais de Saint André, véritable équivalent traditionnel du « 4e grade » de l’Arc Royal, est nécessaire dans le RER pour devenir Vénérable Maître d’une loge bleue…et que le Mot et l’attouchement de Maître Installé anglais sont même présents dans ce grade de Maître Écossais de St André français !

D’où ma conviction qu’un Rite maçonnique qui ignore la pratique habituelle, régulière, intégrée à ses usages, de l’Installation secrète du Vénérable Maître, ou du moins la communication sous une forme ou une autre de ses secrets essentiels, n’est pas un Rite maçonnique traditionnellement complet (on me pardonnera de ne pas citer de noms !...)

Incidemment s’ouvre ici un autre chapitre : la maçonnerie symbolique vraie est complète en quatre grades – on peut dire également qu’elle l’est aussi en cinq mots ! Je recommande à mes lecteurs de guetter un prochain numéro de Renaissance Traditionnelle où mon ami Paul Paoloni livrera sur cette question, que j’ai contribué à introduire dans des loges de recherches et de Maîtres Installés il y a plus de vingt ans, une étude capitale, dense et extrêmement documentée, pleine d’aperçus surprenants.

Il n’y a aucun doute : la maçonnerie, quand on la travaille – sérieusement –, c’est passionnant…

 

 

23 avril 2014

La franc-maçonnerie est-elle en deux, trois ou quatre grades ?... (2)

On a vu que pendant longtemps la maçonnerie avait été en deux grades – dont souvent seul le premier était reçu pour toute la vie !

Observons surtout  que ce premier modèle en deux « grades » – je rappelle que le mot anglais que l’on peut traduire ainsi, degree, ne fera pas irruption dans le vocabulaire maçonnique avant l’apparition du grade de...Maître ! – constituait un tout, cohérent et complet.

Quand on jette un coup d’œil attentif sur le rituel – certes présenté de manière sommaire, mais finalement assez suggestif pour qu’on puisse le commenter – du grade de Fellowcraft or Master, tel qu’il était pratiqué en Ecosse au XVIIème siècle (Ms des Archives d’Edimbourg, Ms Chetwode Crawley, Ms Airlie, Ms Kevan – de 1696 à 1714), on voit que ce grade comporte essentiellement deux éléments :

-  Une séquence rituelle dénommée « Five Points of Fellowship », ce que l’on peut traduire par « Cinq Points du Compagnonnage »  – mais évidemment sans aucun rapport avec le Compagnonnage français ! –, une salutation étrange, une étreinte furtive qui n’est alors associée à aucune légende et ne constitue jamais un rituel de « relèvement » de qui que ce soit ;

-  La transmission d’un mot dont la nature exacte n’est pas donnée dans les plus anciens textes écossais et qui, dans divers manuscrits ou divulgations, en Angleterre essentiellement, entre 1700 et 1725, se présente très souvent comme une variante d’une expression en M.B. dont la signification n’est jamais précisée.

 

Manuscrit-Graham-1726.jpg

 

Le Ms Graham

 

2. Comment est-on passé d’un système en deux grades à un système en trois ?

C’est dans la deuxième partie de la décennie 1720 que les signes de cette mutation apparaissent. Pour résumer les faits essentiels :

-  En 1725, à Londres, une association de musiciens francs-maçons admet plusieurs de ses membres – dont on sait qu’ils avaient déjà reçu le grade de Compagnon – au grade de Maître ;

- Un manuscrit daté de 1726, le Ms Graham raconte curieusement trois histoires légendaires sur des personnages bibliques : l’une concerne Noé, dont les fils relèvent le corps par… les Cinq Points !; l’autre porte sur Bezaléel – « l’architecte » du Tabernacle, le sanctuaire portatif des Hébreux pendant l’Exode au désert –, personnage dont on évoque « la langue qui ne révéla jamais [les secrets] », mais on ne nous dit pas de quel secret il s’agit, bien qu’on nous affirme qu’après sa mort « ils furent totalement perdus » ; enfin la dernière évoque Hiram, qui parait achever l’œuvre commandée par Salomon et…ne meurt pas violemment !  Superposez simplement ces trois histoires, dont on ignore l’origine et l’ancienneté : vous obtiendrez la légende d’Hiram !

- En 1730 une divulgation imprimée, Masonry Dissected, due à un certain Samuel Prichard, dont on ignore à peu près tout, révèle pour la première fois un système en trois grades séparés – le grade de Fellowcraft et celui de Master sont désormais parfaitement distincts – et nous donne la plus ancienne version connue de la légende d’Hiram, cette dernière servant désormais « d’explication » aux Cinq Points.

Pour autant, avait-on établi un système en trois grades ? Rien n’est moins sûr…

3. Deux grades… + 1 !

Ce qui frappe, c’est bien plutôt une séparation qui va persister pendant longtemps entre les deux premiers grades et le nouveau – qu’on hésite encore à nommer le troisième. On verra, dans les années 1730, et ce jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, des Loges de Maîtres (Masters Lodges) dont le seul propos est de conférer le grade de Maître. Elles se réunissent à des jours différents, en des lieux différents et généralement avec un Collège différent de ceux de la loge des deux premiers grades qu’on nomme souvent « Loge Générale » !

S’agit-il donc d’un « troisième » grade ou… d’un haut grade ? Sans compter que dans nombre d’endroits du pays, jusque fort tard dans le XVIIIème siècle, on ignorera totalement l’existence et en tout cas la pratique de ce « nouveau » grade.

Dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, il finira par s’intégrer à la pratique maçonnique « habituelle », mais ce sera progressif en Grande-Bretagne même. En France, connu dès 1744 au moins, il va être d’emblée universellement adopté.

L’Union de 1813, en Angleterre, consacrera le « standard » des trois grades « distincts et séparés », tout en affirmant que la « maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage ». Mais de nombreux indices montrent que le statut du grade de Maître ne sera jamais tout à fait le même que celui des deux précédents. Par exemple :

- Dans les rituels du Rite Écossais Rectifié, dans le dernier quart du XVIIIème siècle, une loge de Maître est ouverte après une procédure simplifiée pour les deux premiers grades, la loge étant décorée et installé conformément au grade de Maître dès le début du rituel !

- Aux États-Unis, de nos jours encore, on ne travaille essentiellement qu’au grade de   Maître, pour des raisons essentiellement liées à l’affaire Morgan, survenue en 1828, mais surtout on ouvre directement la loge à ce grade…comme on le ferait pour un haut grade !

 

Constitutions 1723.jpg

 

 

4. Pourquoi le grade de Maître ?

Quelle nécessité poussa les concepteurs de ce grade – lesquels nous demeurent inconnus – à l’ajouter aux deux précédents ? On n’a pas de réponse certaine à cette question mais on peut formuler quelques hypothèses de travail.

La principale repose en partie sur un indice lié à une décision prise par la Grande Loge de Londres en 1723 et annulée en 1725.

L’article XII des Règlements de 1723 stipulait en effet que nul ne pourrait être admis « Maître et Compagnon du Métier que dans la Grande Loge. » Ce qui faisait de ce grade (alors le deuxième et dernier – une distinction d’exception. Pourtant, en novembre 1725, la Grande Loge décide que «  toutes les Loges pourront faire des Maîtres selon leur désir ». Cette fois, sans qu’on soit certain qu’il s’agissait d’un troisième grade alors naissant, il est clair qu’il échappait au statut d’exception que la Grande Loge semblait voir voulu donner, mais en vain,  à l’ancien grade de « Compagnon ou Maître »…

Certains eurent peut-être le désir, devant la diffusion extraordinaire de la maçonnerie à Londres pendant cette période – de quatre loges à Londres en 1717, on passe a plusieurs dizaines et plus d’une centaine en à peine vingt ans – de rétablir un lieu plus choisi, plus « aristocratique », où les maçons de plus haute extraction ou de plus grand savoir pourraient se retrouver « entre soi »… Ce fut peut-être l’un des premiers objets de la « Loge de Maitres ».

Un témoignage de cette époque renforce ce soupçon.  Dans un texte de 1730, Mystery of Free-Masonry, on nous apprend que « pas un Maçon sur cent ne peut s’offrir la dépense de passer la part du Maître… » N’est-ce pas là une marque évidente du caractère exceptionnel et très réservé que l’on voulait donner initialement à ce grade qu’on ne destinait manifestement pas à tout le monde – et qui n’était donc nullement le terme obligé de la « carrière » maçonnique ?

5. La fin de l’histoire ?

Dès la fin des années 1730, on va voir fleurir des hauts grades « primitifs » dont la plupart se nomment « Maître xxxxxxx » : Maitre anglais, Maître irlandais, Maitre élu, Maitre secret, etc. A chaque fois le fil narratif et le thème légendaire sont plus ou moins minces et « brodent » sur la légende fondamentale : on venge Hiram, on l’enterre, on le remplace…

Mais ce ne sont-là que des fioritures, si l’on peut dire. Le fond est généralement assez faible, même quand il est pittoresque – ainsi du grade de Maître irlandais, l’un des premiers hauts grades, qui s’inspire de coutumes funéraires chinoises !

Il y a cependant quelque chose de plus substantiel et de plus sérieux que le grade de Maître n’a pas réglé : un Mot a été perdu. Plus précisément, substitué, mais on ne peut plus l’utiliser et tout se passe comme s’il était perdu. On a le sentiment que la légende d’Hiram – qui connaitra sur ce point précis deux variantes fondamentales, j’y reviendrai plus tard – laisse un vide, une béance. Elle pose un problème non résolu par le seul remplacement du Maître.

La voie est alors « mécaniquement » ouverte pour qu’un jour l’on retrouve, restitue et rétablisse le « Mot originel ». Les deux premiers grades pouvaient se passer d’un troisième, on l’a vu. Le troisième ne parait pas pouvoir éviter le « quatrième (et « dernier ») grade » qui doit le compléter et l’achever. Un problème essentiel de toute l’histoire des premiers temps de la franc-maçonnerie spéculative, dans la décennie 1730-1740.

Car, pour le dire en quelques mots, la « maçonnerie pure en ancienne » est probablement depuis toujours en quatre grades – et pas seulement en Angleterre !… (à suivre)