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21 février 2015

Elizabeth St Leger, la « First Lady Freemason » : retour sur une histoire singulière

Il est habituel de dire que c’est à la France que revient l’honneur, et plus encore l’audace, d’avoir officiellement initié à la « vraie » franc-maçonnerie – c’est-à-dire celles des hommes (!)[1] -  la première femme, à savoir Maria Deraismes (1828-1894), le 14 janvier 1882, à l’initiative de la loge Les Libres penseurs du Pecq. Après bien des péripéties – et un abandon en rase campagne de Maria Deraismes pendant plus de dix ans ! – il devait en résulter la création, en 1893, de ce qui allait devenir l’Ordre maçonnique mixte international le Droit Humain.

Pourtant, la réalité de l’histoire est plus complexe. Il n’est évidemment pas question de nier l’importance de l’initiation de Maria Deraismes dans l’histoire maçonnique française…mais elle ne fut pas la première femme franc-maçon. Une jeune fille irlandaise l’avait précédée de plus 180 ans !...

Le récit canonique de l’initiation d’Elizabeth St Leger

La famille anglo-normande des Saint Leger compte sans doute parmi les plus anciennes de l’aristocratie coloniale irlandaise : ses fondateurs avaient déjà suivi Guillaume le Conquérant parti à l’assaut de l’Angleterre. Demeurés toujours proches de la famille royale, les St Leger se virent confier différentes missions de confiance et, quand l’Angleterre décida d’affermir son emprise sur l’Irlande, au XVIème siècle, c’est Sir Antony St Leger, Chevalier de Jarretière, que le roi Henri VIII nomma Lord Lieutenant d’Irlande, en 1540.

En 1693, l’un de ses descendants, le Très Honorable Arthur St Leger, 1er Baron Kylmaden et Vicomte Doneraile, eut une fille, prénommée Elizabeth. Elle vit le jour dans l’austère demeure familiale, à Doneraile Court, dans le Comté de Cork.

A cette époque, il n’y avait pas encore d’autorité centrale de la franc-maçonnerie – en Irlande pas davantage qu’en Angleterre, au demeurant – mais des loges éparses, dont on sait peu de choses, hormis le fait qu’elles existaient déjà, se réunissaient de temps à autre. On dispose d’un témoignage d’activité maçonnique à Dublin dès 1688, mais la Grande Loge n’eut d’existence certaine qu’en 1725. On ne  sait d’ailleurs ni où, ni quand le Vicomte Doneraile avait été lui-même initié, mais il est possible que cela se soit produit dès 1703 à Londres. Toujours est-il que vers 1710 il avait pour habitude de réunir une loge dans son château – les membres, apparemment peu nombreux, en étaient essentiellement ses fils, ses neveux et quelques proches de sa famille. Elle tenait ses assemblées dans une grande salle située au rez-de-chaussée du manoir Doneraile, dont le plan nous est parvenu. On y repère sans difficulté que cette salle jouxtait une bibliothèque.

 

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 Doneraile Court (Comté de Cork)

 

Un jour, aux alentours de 1710 ou de 1712 (la date demeure incertaine) – Elizabeth avait environ 17 ou 18 ans –, par un sombre et triste après-midi d’hiver, la jeune fille s’était retirée dans la bibliothèque pour y lire un peu…et s’y était endormie !

Au bout de quelque temps, elle fut éveillée par l’éclat de fortes voix. Tirée de son sommeil,  elle chercha la cause de ces bruits et ne tarda pas à la découvrir. Le mur mitoyen entre la bibliothèque et la  grande salle, où se tenait la loge, était alors en travaux. On avait détruit une partie de ce mur qui n’était pas encore entièrement réparé. Une tenture masquait sans doute grossièrement l’ouverture pratiquée dans la cloison : c’est par elle que les voix qui retentissaient dans la grande salle étaient parvenues aux oreilles d’Elizabeth.

Poussée par une curiosité naturelle et « innocente », Elizabeth écarta  le rideau et regarda au travers du mur ! Ce qu’elle vit la pétrifia, et ce qu’elle entendit plus encore…

On ignore, à vrai dire, à quel moment de la tenue Elizabeth exerça cette coupable indiscrétion. On peut cependant déduire de sa réaction qu’elle vit peut-être la phase finale d’une initiation – les loges, en ce temps-là ne se réunissait guère que pour conduire des cérémonies – au cours de laquelle le candidat prête un serment assorti de terribles châtiments s’il manque à son engagement de secret. En un instant, la jeune fille réalisa qu’elle avait surpris des informations très sensibles alors que nul ne lui en avait donné le droit. Prise de panique, craignant d’être découverte, elle se rua vers la sortie de la bibliothèque dont la porte donnait dans le grand hall d’entrée du manoir, sans doute décidée à regagner furtivement sa chambre…

 

 

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Plan du rez-de-chaussé du manoir (détail)

la "Lodge Room" (en haut) est mitoyenne de la "Library" (en bas)

Noter la position du Tuileur (Tyler)

 

Comme le plan ci-dessus permet de le constater, la porte de la grande salle était immédiatement située à côté de celle de la bibliothèque. Or, devant cette porte se tenait le Tuileur de la loge. Ce dernier n’était autre que le régisseur du domaine, un homme qui avait sans doute connu Elizabeth depuis son enfance et ressentait de l’affection pour une enfant sage et habituellement souriante. Voyant la mine effrayée d’Elizabeth, et parfaitement informé des travaux en cours, il ne mit guère de temps à comprendre ce qui venait de se passer. Un moment partagé entre la loyauté envers son maître et sa loge mais aussi soucieux de protéger la jeune fille, le régisseur hésita un instant. Puis il se résolut à frapper à la porte de la grande salle pour prévenir le Vénérable, c’est-à-dire le Vicomte Doneraile, de ce qui venait de se produire. Doneraile et les autres Frères de la loge sortirent dans le hall puis se rendirent dans la bibliothèque avec Elizabeth : dès lors, son « forfait » ne fut plus douteux...

 Une longue discussion s’engagea. Que faire ? Le cas ne s’était manifestement jamais produit. Les plus anciens textes maçonniques connus à cette époque sont manuscrits et aucune divulgation publique, imprimée, des secrets de la maçonnerie n’avait encore eu lieu. De plus, dans une société alors très patriarcale où les femmes demeuraient d’éternelles mineures, passant du joug de leur père à celui de leur mari sans avoir le droit d’accomplir pratiquement aucun acte juridique sans l’autorisation expresse de leur « tuteur », celles-ci ne pouvaient prendre part à une loge – non  seulement parce que la mixité eût été jugée attentatoire aux bonnes mœurs, mais aussi parce que les femmes, d’une manière générale, ne pouvaient de leur propre chef prêter un serment, même devant un tribunal, sans la permission, voire la présence effective de leur géniteur ou de leur époux !

Or, ce jour-là, le Vénérable de la loge  était le propre père de la charmante coupable ! On délibéra finalement de lui faire passer les épreuves de l’initiation et elle prêta serment entre les mains de son « Vénérable Père »…

 

 

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 The Lady Freemason (1693-1773)

 

Ce récit peut sembler une légende, une fable plaisante. Pourtant, à la différence de quelques autres récits plus tardifs, rapportant des faits comparables mais dépourvus de toute base documentaire, cette histoire n’a jamais été contestée, ne serait-ce que parce la qualité maçonnique d’Elizabteh St Leger est en effet au-dessus de toute contestation possible. On possède d’elle un portait en décors maçonniques et son tablier a été conservé jusqu’à nos jours dans sa famille ainsi que deux bijoux maçonniques lui ayant appartenu nous sont parvenus. Enfin, son neveu le 3ème Vicomte Doneraile, fut Grand Maître en Irlande en 1740. Elle est unanimement considérée dans la maçonnerie irlandaise comme la première – et l’unique ! – « Lady Freemason ».

 

 

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 Le tablier de Miss St Leger

 

La suite de l’histoire

On dispose d’ailleurs d’autres éléments sur la « carrière » maçonnique d’Elizabeth St Leger.

La gravure classique qui la présente en décors maçonniques la montre au signe de Compagnon. Il faut rappeler que le grade de Maître, introduit en Angleterre vers 1725, ne fut diffusé que progressivement et qu’en de nombreux endroits il demeura inconnu pendant encore quelques décennies. Au début du XVIIIème siècle, en tout cas, le parcours maçonnique s’achève au grade de Compagnon – souvent donné le même soir que le grade d’Apprenti et dans la même cérémonie.

A la différence de Maria Deraismes, Elizabeth ne fut nullement reniée après son initiation, bien au contraire. Un témoignage publié en 1811, écrit par un descendant d’un des membres de la loge de la Lady Freemason, affirme même qu’Elizabeth présida ensuite la loge en qualité de Vénérable Maître ! Rappelons que c’était alors parfaitement possible à tout Compagnon – en témoigne encore le fait, en Angleterre, que l’installation du Vénérable et sa prestation de serment se font justement au deuxième grade.

Elizabeth demeura toute sa vie entourée de francs-maçons : à commencer par son mari, épousé avant 1718, Richard Aldworth, qui avait lui-même assisté à son initiation !  Le texte de 1811, fondé sur des témoignages de contemporains de Mrs Aldworth, précise encore « qu’elle vénérait tellement la maçonnerie qu’elle ne supportait pas qu’on en parlât légèrement en sa présence ». Il est également rapporté qu’elle prit part à de nombreuses processions maçonniques – des événements fréquents à cette époque –, conduisant les membres de sa loge dans un carrosse…

Elle mourut à 80 ans, en 1773, et la plaque apposée près de sa sépulture porte la mémoire de sa singulière équipée...

 

 

Plaque St Lger.jpg

 

Réflexions sur un hapax

Ne commettons pas d’erreur sur le sens de cette histoire : pour vraie qu’elle soit, elle constitue ce qu’on appelle un « hapax » – un fait unique et sans suite…

Jamais aucune autre femme ne fut initiée en Irlande et, naturellement, membre de l’aristocratie anglo-irlandaise, parfaitement à l’aise dans l’ordre social de son temps, jamais Elizabeth St Leger n’a posé la moindre revendication au sujet de  la « libération » des femmes. Là encore, l’histoire de Marias Deraismes, près de deux siècles plus tard, dans la France républicaine, est d’une tout autre nature  et demeure fondatrice de bien autre chose !

Mais l’initiation d’Elizabeth St Leger présente un autre intérêt. On sait que les Constitutions d’Anderson – que celles de Pennell, publiées en Irlande sept ans plus tard, reprennent pour l’essentiel – proscrivent de l’initiation maçonnique « les esclaves, les femmes et les gens immoraux » (!) C’est sur cette référence que des milieux maçonniques français, notamment ceux qui, paradoxalement, se veulent parfois « pré-andersoniens », fondent leur éviction des femmes. Plus fondamentalement, ils affirment aussi qu’en dehors du « trouble » que leur présence peut induire dans une loge où siègent aussi des hommes, c’est par « nature » en quelque sorte, que les femmes sont inaptes à l’initiation maçonnique « qui ne présente que des figures masculines » – une certaine critique guénonienne le dit aussi, assez ouvertement.

Or, l’exemple irlandais prouve exactement le contraire. Certes, les convenances et les usages ne rendaient pas envisageable que des femmes fussent admises en nombre dans les loges irlandaises à cette époque mais, confrontés à un cas extrême, les Frères n’ont alors pas estimé que l’initiation d’une femme fût « ontologiquement » impensable. Plus encore, on n’a pas renié Elizabeth, je l’ai dit, elle fut constamment « reconnue », admise en loge et même honorée. Les maçons irlandais du début du XVIIIème siècle – presque la préhistoire de la maçonnerie spéculative – connaissaient-ils vraiment si mal la franc-maçonnerie, et la comprenaient-ils beaucoup moins bien que nous ?

A chacun d’en juger…

 

PS Une loge d'études et de recherches de la Loge Nationale Française (LNF) portant le nom d'Elizabeth St Leger existe de nos jours - j'en suis le fondateur -, elle travaille au Rite Anglais Style Emulation et, naturellement, elle reçoit les Sœurs à toutes ses tenues...



[1] Je ne reprends évidemment pas à mon compte cette présentation de la « vraie franc-maçonnerie » comme opposée à la Maçonnerie d’adoption, dite « des Dames »,  qui serait « fausse » ! Je me borne à citer une thèse classique…

19 janvier 2015

Le grand vide du deuxième grade…

Un étrange contraste

Il est un constat assez frappant que l’on peut faire sans posséder une longue expérience maçonnique  – il suffit d’être parvenu au grade de Maître et surtout d’avoir un peu voyagé dans des loges d’un autre Rite, ce que tout franc-maçon soucieux de comprendre devrait impérativement faire dès le début de sa vie maçonnique.[1] Je veux parler de l’étrange asymétrie qui existe entre le premier et le troisième grades d’une part, et le deuxième d’autre part.

Il est en effet assez facile d’observer que, quel que soit le Rite de la loge, l’initiation au grade d’Apprenti répond à un schéma assez constant : introduit les yeux bandés, on fait faire au candidat trois tours de la loge – avec des épreuves plus ou moins sophistiquées, parfois réduites à presque rien (Émulation), parfois plus compliquées (comme au RER, au REAA ou même au Rite Français dans ses formes les plus « traditionnelles » – puis on lui « donne la Lumière » et, bien sûr, la cérémonie comprend la prestation d’un serment, la « prise d’Obligation ».

De même, la cérémonie d’élévation au troisième grade est pratiquement la même partout : elle se résume à la légende d‘Hiram que le candidat est conduit à revivre pour « donner naissance » à un nouveau Maître.

C’est avec le deuxième grade que le voyage à travers les Rites devient une expérience exotique : ce n’est jamais la même chose. Petit inventaire…

Au REAA, il doit accomplir cinq voyages au cours desquels on lui montre les fameux « cartouches », des panneaux sur lesquels sont écrits des séries de cinq mots désignant, successivement, des arts libéraux, des ordres d’architecture, des sens, des « grands initiés ». Du reste la liste de ces derniers connait d’innombrables variations qui reflètent bien plus l’esprit et les modes d’une époque que le legs d’une tradition immémoriale. Chemin faisant, le candidat été chargé d’un série d’outils avec lesquels il déambule. Là encore, les couples d’outils dont on le munit – on lui en donne généralement deux à la fois –, leur séquence, sont très variables d’une génération de rituel et d’une obédience à l‘autre – en fonction des fantaisies de la « Commission des rituels ». Le dernier voyage s’accomplit classiquement les mains vides et s’achève par une retentissante exclamation « Gloire au travail ! ».

 

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L’archétype du Compagnon

 

Au Rite Français, c’est parfois la même chose, ou presque, qu’au REAA, mais il y a bien d’autres variantes intéressantes : par exemple   la construction plus ou moins fictive d’un mur, ou le tracé d’une étoile à cinq branches. Ou encore la variante dite « Vilmorin », où tout repose sur le blé qui germe et annonce une moisson future…

Au RER, la scène change entièrement. Le Candidat est cette fois invité à accomplir cinq voyages…mais on le dispensera des deux derniers. Au cours de ses trois voyages effectifs, ni outils, ni cartouches, mais une variante de « l’épreuve du miroir », au cours de laquelle il sera invité à s’examiner « tel qu’il est lui-même ».

A Émulation, ni cartouches ni outils, ni miroir, mais le candidat gravit fictivement les cinq marches d’un escalier imaginaire qui le conduit…dans la « Chambre du Milieu » – qui en Angleterre est au deuxième, et non au troisième grade (retenons pour le moment cette curieuse contradiction). Puis on le conduit devant le tableau du grade – qui ne ressemble en rien à celui du grade d’Apprenti –  et on lui raconte la belle histoire d’un massacre biblique !

 

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Tableau du deuxième grade en Angleterre

 

Il y a enfin des constantes, et notamment  l’Étoile Flamboyante au centre de laquelle se trouve la lettre G – bien qu’entre les rituels anciens ou anglais (G veut dire Geometry et God) et les rituels français issus du XIXème siècle (G veut alors dire quantité de choses qui commencent par G, dont Génie et Gravitation…) il y ait, là encore, des variations parfois assez coquasses…

On peut donc, à bon droit, se poser la question : pourquoi toutes ces différences entre les nombreuses versions du grade de Compagnon, alors que les deux autres sont relativement si homogènes.

La réponse est simple, et pourrait se formuler d’une façon un peu ironique mais pas entièrement fausse : parce que le deuxième grade n’existe pas…

Petite histoire du grade de Compagnon

Quelques rappels s’imposent ici sur l’origine de certaines dénominations et sur leur contenu.

Pendant la période opérative documentée (XIIème-XVème siècle) en Angleterre, on sait que l’Apprenti (Apprentice) est un jeune homme en formation, pratiquement sans aucun droit. Les formalités de son admission « symbolique » sur le chantier étaient selon toute apparence très réduites : une lecture des Anciens Devoirs et sans doute un serment sur la Bible – ou du moins l’Évangile. Le Compagnon (Fellow) est en revanche un ouvrier accompli, libre de chercher de l’emploi mais qui ne peut lui-même s’établir comme Maître – c’est-à-dire comme employeur ou, sur un grand chantier ecclésiastique ou princier, comme « chef de chantier ». Rien ne dit que le Compagnon, à cette époque en Angleterre, ait dû prendre part à un cérémonial spécifique pour être reconnu comme tel, et même tout laisse à penser le contraire. La qualité de Maître n’était, quant à elle, qu’un statut civil.

En Ecosse, à la même époque – ce qui durera en ce pays jusqu’au XVIIIème siècle –, le schéma est un peu différent : l’Apprenti est d’abord simplement « enregistré » (booked ou registered) par son Maître avant d’être officiellement et rituellement présenté à la loge de son ressort, quelques années plus tard. Il devient alors, après une cérémonie dont nous connaissons, à la fin du XVIIe siècle en tout cas, les traits essentiels[2], un Apprenti entré (Entered Apprentice). Pour beaucoup d’ouvriers, la carrière s’arrêtait à ce stade. Devenus des Journeymen, hommes payés à la tâche, ils exerçaient leurs métier leur vie durant comme « éternels apprentis »…

Pour d’autres, une seconde étape rituelle les attendait : celle du Fellowcraft ou Craftman (Compagnon ou Homme du Métier), qualité également acquise lors d’une réception rituelle dans la loge. Là encore, nous en connaissons les éléments principaux. En fait, cette progression n’avait de sens que si l’on envisageait, non plus dans le cadre privé de la loge mais dans celui, public et civil, de l’Incorporation (la guilde municipale des Maîtres bourgeois) de devenir Maître à son tour : par succession familiale, mariage ou achat. Pour cette raison aussi, ce grade se nommait Fellowcraft or Master. Mais le statut de Maître, là encore, n’était qu’une qualification dans la cité et ne comportait aucun aspect rituel.

C’est à peu près ce dernier système qui était pratiqué à Londres, en 1723, lorsque la première Grande Loge publia son Livre des Constitutions, compilé par le Révérend James Anderson, Écossais de souche dont le père avait lui-même appartenu à la loge d’Aberdeen.

Vers 1725, une nouveauté apparaît à Londres : le « Maître » devient à son tour un grade qui s’acquiert en loge au cours d’une cérémonie spécifique – et donc nouvelle. L’apport majeur est celui de légende d’Hiram qui structure ce nouveau grade. En 1730, la très fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, va consacrer cette division en trois grades qui s’imposera – mais en quelques décennies seulement – comme le standard de la maçonnerie dite « symbolique ».

 

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Tableau du grade de Maître (début du XIXème siècle)

 

Du reste, l’évolution ne s’arrêta pas en si bon chemin : entre 1733 et 1735, alors même que le grade de Maître n’est pas encore universellement adopté – loin s’en faut – en Angleterre, apparaissent déjà de nouvelles dénominations et notamment celle de « Scots master ». Même si on ignore la nature exacte de ce grade et donc son contenu, il est certain que vers 1740-1745, il se pratiquait, au moins en Irlande, un grade de l’Arc Royal considéré comme l’achèvement de la maçonnerie symbolique et qu’à Paris on connaissait alors au moins quatre ou cinq grades après le grade de Maître (notamment ceux de Maître Parfait, de Maître Irlandais, d’Élu et d’Écossais, et très bientôt le grade prestigieux de Chevalier de l’Orient ou de l’Épée). A partir de 1745 et pendant au moins une vingtaine d’années, l’inflation du nombre des hauts grades va être impressionnante : on en compte environ une trentaine vers 1760 et plusieurs dizaines avant la fin du XVIIIème siècle…

On voit donc qu’opposer une maçonnerie de type « opératif » en trois grades, à une maçonnerie d’origine exclusivement « spéculative » en un nombre indéfini de grades, est à la fois erroné et sans objet. En premier lieu parce que dans la période opérative il n’y eut sans doute qu’un seul grade et en Écosse parfois deux, mais jamais trois au sens strict du terme. Ensuite parce que la transformation spéculative a d’abord et avant tout affecté les « grades du Métier » eux-mêmes et que l’évolution du système des grades s’est faite insensiblement et sans heurt à cette époque fondatrice – même si certains protestèrent contre le grade de Maître à Londres vers 1730, mais sur des arguments très différents. Enfin parce que la trame légendaire qui définit et caractérise ces grades établit entre eux une indéniable continuité : ce n’est, tout au long, que le développement de virtualités symboliques contenues dans les premiers grades.

Le vide de deuxième grade

Mais revenons au grade de Compagnon. Lors de l’établissement du système en trois grades, dont la fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected (1730), témoigne pour la première fois, on voit bien ce qui s’est passé : le nouveau grade n’est pas vraiment le troisième, mais bien plutôt le deuxième !

En effet, le grade de Fellowcraft or Master de l’Écosse du XVIIème comportait une salutation spécifique que l’on nommait – et nomme encore au Royaume-Uni – les « Cinq Points du Compagnonnage » (Five Points of Fellowship) mais il n’existait alors aucune légende pour rendre compte de leur signification. En particulier, et pour être clair, rien ne nous dit qu’il s’agissait alors d’un rite de « relèvement » !

Lors de la constitution du système en trois grades, les Cinq Points se sont retrouvés au troisième grade (tout en restant les « Points du Compagnonnage » en Grande-Bretagne, pour ne devenir que sur le Continent, et d’abord en France, les « Cinq Points Parfaits de la Maîtrise), mais désormais ils servent d’explication à la phase finale de la légende d’Hiram, lors de la découverte du Maître assassiné. On mesura alors que ce qui ce qui faisait le cœur de l’ancien grade de « Compagnon ou Maître » lui a été retiré. Il ne reste plus grand chose pour le remplir…

 

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Le symbole fondamental

 

Hormis un élément qui prend alors un relief nouveau : la lettre G, révélée au Compagnon dans la Chambre du Milieu (qui en Grande-Bretagne est toujours restée au deuxième grade et n’a jamais gagné le troisième). Cette chambre est en « élévation » puisqu’on y accède par un escalier en forme de vis qui se montre par cinq marches. Elle évoque les salles qui se trouvaient de part et d’autre du sanctuaire, dans le Temple de Salomon, et que le texte biblique mentionne du reste très précisément.[3] La contemplation de cette lettre demeure donc le seul « secret » propre au grade de Compagnon.

La lente émergence du grade de Compagnon

Pendant une grande partie du XVIIIème siècle, en France comme en Angleterre, le grade de Compagnon n’a pratiquement pas eu d’existence autonome. Il est généralement donné le même soir que celui d’Apprenti, dans la même cérémonie, et se solde par trois tours supplémentaires et un nouveau serment. Ce n’est que peu à peu, sans doute d’abord en Angleterre vers le milieu du siècle, puis en France dans le dernier quart de ce même siècle, qu’il va s’autonomiser et adopter un contenu plus substantiel.[4] Cette évolution se fera en des endroits divers et souvent très éloignés, à des époques différentes, et cela rend compte de l’incroyable diversité de son contenu, dont témoignent encore les rituels contemporains.

C’est sans doute ce grade qui, dans la maçonnerie « bleue », a le plus inspiré la créativité des auteurs de rituels. Selon les époques, avec le récit biblique anglais, la mystique contemplative du RER à la fin du XVIIIème, l’ouvriérisme du XIXème siècle avec les outils, le souci presque scolaire que traduisent les « cartouches », jusqu’à la fascination plus récente pour le Compagnonnage français avec l’épisode du départ final, besace sur le dos, le grade de Compagnon a été le reflet des influences qui se sont exercées sur la maçonnerie, d’un côté ou de l’autre de la Manche.

Cela traduit bien à quel point,  même si elle véhicule quelques invariants, nécessairement à la fois simples et anciens, la forme et les usages de cette maçonnerie sont étroitement liées à la culture ambiante et aux préoccupations de ceux qui sont venus dans les loges, en tous lieux et à toutes les époques…



[1] Il ne faut JAMAIS écouter ceux ou celles qui disent à leurs jeunes Frères ou Sœurs qu’il ne faut pas aller visiter les loges d’un autre Rite, au risque de contacter «  de fausses idées » ou de « se brouiller l’esprit ». C’est une sottise absolue…

[2] Cf. les manuscrits du groupe Haughfoot (1696-c.1715).

[3] Cf. R. Dachez, La Chambre du Milieu, Conform, 2014

[4] N’oublions pas non plus que pendant longtemps en Ecosse, parfois jusqu’au cœur du XIXème siècle, mais aussi en Angleterre parfois assez tard dans le XVIIIème, des loges ignoreront le grade de Maître et conserveront l’usage de l’ancien système en deux grades !

10 janvier 2015

Quelques remarques sur les sources du grade d'apprenti du Rite Ecossais Rectifié (RER)

La structure de la loge, dans le RER, respecte les standards qui correspondent à ce qu’on nommera plus tard, en France, le Rite français, c’est-à-dire ceux de la Grande Loge des Modernes de 1717 : les deux Surveillants de la loge sont à l’Occident, le Second Surveillant du côté la colonne des Apprentis, au nord, laquelle se nomme Jachin et le Premier Surveillant du côté de celle des Compagnons, au Sud, qui se nomme Boaz.

Cependant dès 1775, époque des premiers rituels français de Stricte Observance Templière, plusieurs éléments très originaux ont fait leur entrée, et tout d’abord ce qu’on nomme les « symboles » du grade, c’est-à-dire des tableaux emblématiques, celui de premier grade représentant une « colonne brisée, encore ferme sur sa base », avec une devise, également propre à chaque grade : pour le premier il s’agit de « Adhuc stat »[1].

 

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Parmi les innovations introduites au Convent national tenu à Lyon en 1778, il faut notamment  retenir les « questions d’Ordre », qui préparent le candidat à la cérémonie, et les « maximes » délivrées à l’impétrant lors de ses voyages symboliques qu’il accomplit au cours de sa réception. Il faut surtout noter la disposition des chandeliers placés au centre de loge : elle adopte en effet le modèle dit « écossais » – nullement lié à l’Écosse, on le sait – qui fit sont apparition documentée dans le courant des années 1770, sans doute à partir de la filière de la Mère-Loge Saint-Jean d’Écosse de Marseille  et de la Vertu persécutée d’Avignon. Cette disposition rompt avec celle observée dans la tradition « Moderne-Française » - bien que la structure de la loge, comme celle de tous les Rites "écossais" en France au XVIIIème siècle demeure celle du "Rite Moderne". Si les sources n’en sont pas connues, elle a du moins incontestablement contribué à singulariser les loges du RER et c’était sans doute, avant toute préoccupation proprement symbolique, l’un des buts de cette modification de forme.

Il faut rappeler, d’autre part, que le Convent des Gaules avait décidé, dès 1778, en vertu « d’une sage prudence »,  la suppression de toute mention des châtiments physiques du texte du serment de l’Apprenti (« avoir la gorge tranchée » si les secrets étaient trahis). Le Rite français, au Grand Orient, adoptera la même mesure en 1858 et la Grande Loge Unie d’Angleterre en 1986…

 A Wilhelmsbad, deux ajouts remarquables sont opérés : un protocole formel d’allumage des lumières est spécifié et des prières sont dites à l’ouverture et à la clôture de la loge, élément d’apparition tardive, on le voit, mais qui a fortement contribué à conférer aux rituels du RER le climat « religieux » qu’on leur a parfois, plus tard, reproché.

Deux autres apports doivent encore être soulignés pour rendre compte de l’état final des rituels.

En premier lieu une modification effectuée en 1785, sous l’influence des révélations de « l’Agent inconnu »[2] : le mot de passe de l’Apprenti, de « Tubalcaïn », fut changé en « Phaleg ». Ceci est resté une marque typique du RER, mais de peu de conséquence en fait. J'y reviendrai un jour.

En second lieu, est c’est bien plus important, la « dernière révision » de 1788 a introduit, au cours de  la cérémonie de réception, « l’épreuve par les éléments » : le candidat est successivement confronté au feu, à l’eau et  à la terre.  Ce dernier point  permet d’évoquer en quelques mots les motivations probables de cette révision dont les plus hautes autorités du RER de l’époque n’eurent en fait jamais connaissance.

Probablement conscient de l’échec de son entreprise, les décisions de Wilhelmsbad ayant, pour l’essentiel, été ignorées ou clairement rejetés par les loges allemandes, Willermoz eut sans doute le sentiment de se retrouver à peu près seul avec les siens. Plus de cinq ans après le Convent, il résolut de produire une version selon son cœur, au sein de laquelle il intégra toutes les significations de la doctrine coën appliquée à la maçonnerie. Les rituels de la dernière révision introduisent ainsi des séquences rituelles parfois explicitement empruntées à des rituels coëns : en nul endroit du RER l’inspiration martinésiste n’y apparaît avec autant de force et de netteté, bien qu’il n’y soit jamais explicitement fait référence.

Ainsi de « l’épreuve par les éléments » : elle reprend le schéma cosmogonique proposé par de Martinès, qui tisse le monde matériel à l’aide de trois « principes spiritueux » donnant trois éléments – et non quatre, comme dans toute la tradition occidentale classique : le feu, la terre et l’eau. De même que le protocole d’allumage de la loge est réinterprété selon ce schéma cosmogonique – ouvrir la loge rectifiée c’est recréer le monde – , de même l’initiation d’un candidat jette symboliquement ce dernier, comme jadis le « Mineur spirituel » que fut Adam, dans une prison « temporelle » dont il devra travailler à se libérer un jour…

C’est enfin dans ces rituels que sont introduites les vertus de chaque grade : le couple « Justice-Clémence » donne le ton au premier.

Ainsi, dans son état le plus élaboré, la cérémonie d’initiation du RER, empruntant  des sources multiples et pas toujours documentées,  est à la fois riche de nombreuses virtualités symboliques et pourtant d’une grande simplicité de forme. Ce contraste est sans doute l’un de ses traits les plus saisissants et concerne en fait tous les rituels du Régime dans leur ensemble.  Si l’on excepte les significations subtiles empruntées à la cosmogonie martinésistes, que le candidat a en réalité peu de chances d’apercevoir tout d’abord, la cérémonie frappe au contraire par sa rigueur dépouillée, presque son austérité.

Déambulant les yeux bandés autour de la loge, la pointe d’une épée nue sur son cœur, il peut méditer l’une des maximes de son grade : « L’homme est l’image immortelle de Dieu, mais qui pourra la reconnaître, s’il la défigure lui-même ? »



[1] « Elle se tient encore debout ».

[2]  J'aborderai un jour cet épisode singulier dans l'histoire du RER...