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01 juin 2015

En revenant de la BnF!

Vendredi et samedi s’est donc déroulée à Paris, dans le cadre flatteur de la Bibliothèque nationale de France (site François Mitterrand), la Conférence Mondiale consacrée à l’histoire de la franc-maçonnerie et aux sujets associés (World Conference on Fraternalism, Freemasonry & History :Research in Ritual, Secrecy, and Civil Society).

Ces deux jours avaient été précédés d’une session spéciale de travail sur les manuscrits Francken dont quatre exemplaires ont été présentés par le Musée de la franc-maçonnerie, rue Cadet à Paris.

Ces journées ont été denses et il faut ici remercier les organisateurs américains, et en premier lieu Paul Rich, d’avoir créé cet évènement à Paris. De nombreux chercheurs et personnes intéressées par la recherche en maçonnologie se sont rencontrés, ont pu échanger et écouter des conférences ou prendre part à des ateliers. Les érudits maçonniques français étaient à peu près tous présents, aucun nom important en ce domaine ne faisait défaut.

Je retiens pour ma  part quelques moments forts.

Dès l’ouverture, vendredi matin, le grande conférence de John Cooper, Passé Grand Maître de Californie, sur la « Régularité », a permis non seulement de confirmer la tradition iconoclaste des francs-maçons de la côte Est des USA, mais encore de mesurer la complexité d’un sujet que les Français comprennent souvent si mal.

Samedi matin, la session spéciale des Quatuor Coronati de Londres, loge-mère de la recherche maçonnique dans le monde, en présence notamment de Brent Morris et de Yasha Beresiner, mais aussi de mes amis de longue date, John Acaster, John Belton et John Wade, des érudits respectés outre-Manche que j’ai eu plaisir à écouter et avec qui j’ai pu avoir divers échanges intéressants. Le grand bonheur de ces événements tient justement dans ces rencontres toujours enrichissantes !

Le samedi, toujours, la grande conférence en deux parties – dont je n’ai pu suivre que la seconde – sur l’histoire du compagnonnage, par Jean-Michel Mathonière, qui s’impose comme le spécialiste le plus compétent, le plus érudit, toujours si agréable à écouter, sur un sujet passionnant mais dont l’historiographie est peuplée, elle aussi, de mythes coriaces auxquels le travail patient et rigoureux de Jean-Michel assène quelques rudes coups…

Samedi après-midi, en compagnie de Pierre Mollier, Louis Trébuchet et Jacques Simon, j’ai participé à une table-ronde consacrée à la « Maçonnerie écossaise en France au XVIIIème siècle » qui nous a permis, devant une centaine de personnes, dont de nombreux anglo-saxons (il y avait une traduction simultanée dans les deux sens, ce qui était une excellente initiative), de faire le point sur les découvertes opérées en ce domaine au cours des années récentes et d’établir aussi la liste des questions que demeurent encore partiellement ou totalement sans réponse certaine. 

Enfin, dès le samedi matin, circonstance particulière et émouvante, un prix spécial, le Kilwinning Award,  m’a été remis au titre du travail accompli en plus de quarante ans par Renaissance Traditionnelle. Je n’ai pu qu’y associer immédiatement mon vieil ami et compagnon sur la route caillouteuse de la recherche, Pierre Mollier, depuis plus de vingt ans véritable cheville ouvrière de cette revue déjà connue au-delà de la France mais qui recevait ainsi une consécration internationale.

 

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Juste le temps pour moi de dire quelques mots lors de la remise du prix....

(Vers la gauche, le Pr Margaret Jacobs et plus à droite Jean-Michel Mathonière).

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Enfin samedi midi, en compagnie d’Alain Bauer, nous avons remis, en tant que co-fondateurs de l’Ordre Maçonnique de La Fayette en 2003, les insignes de Grand-Croix de cet ordre à Margaret Jacobs, universitaire américaine de grand renom dans le domaine de l’histoire maçonnique européenne au XVIIIème siècle, et à Paul Rich, président et organisateur de la Conférence mondiale.

Rendez-vous est d’ores et déjà pris à Paris pour la prochaine Conférence mondiale, en 2017, à l’occasion du  3ème centenaire de la création de la Grande Loge de Londres !...

 

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Le Diplôme !

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P.S.  A ma grande surprise, l’organisation de la Conférence avait prévu de distribuer aux VIP de cette manifestation l’adaptation américaine d’une petit ouvrage écrit par Alain Bauer et moi-même l’an passé, et récemment publié en anglais sous le titre Freemasonry : A French view. Une présentation à la fois objective et critique de la culture maçonnique française dans toute sa complexité, à l’intention des francs-maçons anglophones…

 

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11 mai 2015

Hiram et ses Frères (3)

Je poursuis l'enquête initiée dans les deux premiers volets de ce post (1 et 2).

 

Les sources de la légende d'Hiram

 

Tenter de retrouver les origines de la légende d’Hiram est un exercice plus difficile qu’il n’y paraît, si l’on veut rester rigoureux - on a beaucoup divagué à ce sujet...

On peut naturellement assigner à cette légende des sources mythologiques diverses et trouver, en cherchant un peu dans l’histoire des peuplades anciennes et des religions antiques, égyptienne, gréco-romaine, voire celtique, nombre de récits sacrés et de mythes pouvant constituer autant de modèles. Les auteurs qui se sont penchés sur cette question n’y ont du reste pas manqué. Nous ne reviendrons pas, pour notre part, sur ces antécédents lointains, qui ne peuvent tout au plus être évoqués que comme autant d’archétypes, de figures universelles, du héros ou du « dieu qui meurt » (Frazer). Ces références peuvent en effet sembler séduisantes, cependant elles ne sont certainement pas pertinentes.

L’erreur que commettent généralement, pour des raisons diverses, ceux qui mettent en avant ces sources prétendues, est de croire, ou de feindre de croire, que cette légende vient du fond des âges, comme l’héritière naturelle des mythes les plus reculés, dont elle serait l’un des ultimes rejetons. Nous avons vu, et nous aurons encore l’occasion de le montrer plus loin, qu’il n’en est rien. Le caractère factice de la légende d’Hiram, sa création moderne, probablement dans les premières années du XVIIIe siècle, ne peut plus faire le moindre doute.

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Le problème de ses origines est donc posé de manière bien différente.

Pour le résoudre, il ne faut surtout pas méconnaître le climat intellectuel et spirituel dans lequel évoluaient, et les sources historiques et traditionnelles dont disposaient, ceux qui, à cette époque, étaient en mesure de forger cette légende. Or ces milieux, s’ils ne nous sont pas explicitement connus, sont pourtant assez clairement identifiables. Autour de Désaguliers et d’Anderson, c’est un monde – nouveau dans le Métier – de lettrés et de « savants Docteurs », pétris de Bible et d’humanités classiques, mais également soucieux de se rattacher aux anciennes traditions du Métier. N’oublions pas qu’Anderson se donne un mal considérable pour montrer, contre toute évidence, que la Grande Loge de 1717, création profondément originale, sans aucun précédent dans le pays, n’était que le réveil « revival », d’une mythique et ancestrale Grande Loge à laquelle tout le monde aurait voulu croire.

 

Les antécédents immédiats de la légende : le Ms Graham (1726)

 

Les diverses hypothèses proposées, on le voit, pour tenter de retrouver les sources de la légende d’Hiram, se heurtent le plus souvent à de considérables difficultés. Outre qu’elles empruntent à des thèmes mythiques ou légendaires généralement sans rapport réel et manifeste avec le Métier, elles ne contiennent d’ordinaire qu’un des éléments de cette légende, pour l’essentiel, le meurtre du bâtisseur. On pourrait du reste, en examinant l’histoire générale de l’Angleterre depuis le XVIIe siècle, trouver d’autres meurtres injustes, et divers auteurs n’ont pas manqué d’échafauder ainsi les théories les plus diverses, et souvent les plus fantaisistes.

Un document tranche nettement, cependant, sur toutes ces sources alléguées et approximatives. Il s’agit d’un manuscrit daté du 24 octobre 1726, le Ms Graham, longtemps méconnu, et qui fut présenté et étudié pour la première fois par le célèbre chercheur anglais H. Poole, en 1937. L’apport de ce texte à la recherche des sources de la légende d’Hiram apparaît capital.

Le document se présente d’abord comme un catéchisme, en beaucoup de points comparable à ceux

connus pour les années 1724-1725. Certaines des questions et des réponses qui y figurent se retrouvent en effet, presque textuellement, dans quelques-uns de ces textes, notamment dans un manuscrit de 1724, The Whole Institution of Masonry, et un document imprimé de 1725, The Whole Institutions of Free-Masons Opened. Ces similitudes sont importantes à souligner, car elles établissent que le Ms Graham n’est nullement un texte isolé et atypique, mais qu’il s’insère incontestablement dans un courant d’instructions maçonniques

reconnues et diffusées en Angleterre à cette époque. On doit enfin particulièrement noter la tonalité chrétienne fortement affirmée des explications symboliques qui y sont proposées.

À la fin du catéchisme proprement dit, on nous apprend que « par tradition et aussi par référence à l’Écriture », « Sem Cham et Japhet eurent à se rendre sur la tombe de leur père Noé pour essayer d’y découvrir quelque chose à son sujet qui les guiderait vers le puissant secret que détenait ce fameux prédicateur. »

 

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Ms Graham

 

Suivent alors trois récits distincts, trois légendes qu’il convient d’examiner en détail.

 

Première légende :

« Ces trois hommes étaient déjà convenus que s’ils ne découvraient pas le véritable secret lui-même, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret. Ils ne doutaient pas, mais croyaient très fermement que Dieu pouvait et voudrait révéler sa volonté, par la grâce de leur foi, de leur prière et de leur soumission ; de sorte que ce qu’ils découvriraient se révélerait aussi utile pour eux que s’ils avaient reçu le secret dès le commencement, de Dieu en personne, à la source même.

Ils parvinrent à la tombe et ne trouvèrent rien, sauf le cadavre presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha, et ainsi de jointure en jointure, jusqu’au poignet et au coude. Alors, ils relevèrent le corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et main dans le dos, et s’écrièrent : « Aide-nous, 0 Père ». Comme s’ils avaient dit : « 0 Père du ciel aide-nous maintenant, car notre père terrestre ne le peut pas. »

Ils reposèrent ensuite le cadavre, ne sachant qu’en faire. L’un d’eux dit alors : « II y a de la moelle dans cet os » [Marrow in this bone] ; le second dit : « Mais c’est un os sec »; et le troisième dit : « il pue ».

Ils s’accordèrent alors pour donner à cela un nom qui est encore connu de la Franc-Maçonnerie de nos jours. »

 

Seconde légende : (Elle est exposée sans lien apparent avec la précédente.)

« Pendant le règne du roi Alboin naquit Betsaléel, qui fut appelé ainsi par Dieu avant même d’être conçu. Et ce saint connut par inspiration que les titres secrets et les attributs essentiels de Dieu étaient protecteurs, et il édifia en s’appuyant dessus, de sorte qu’aucun esprit malin et destructeur n’osa s’essayer à renverser l’œuvre de ses mains.

Aussi ses ouvrages devinrent si fameux, que les deux plus jeunes frères du roi Alboin, déjà nommé, voulurent être instruits par lui de sa noble manière de bâtir. Il accepta à la condition qu’ils ne la révèlent pas sans que quelqu’un soit avec eux pour composer une triple voix. Ainsi ils en firent le serment et il leur enseigna les parties théorique et pratique de la maçonnerie ; et ils travaillèrent. […]

Cependant Betsaléel, sentant venir la mort, désira qu’on l’enterre dans la vallée de Josaphat et que fut gravée une épitaphe selon son mérite. Cela fut accompli par ces deux princes, et il fut inscrit ce qui suit : « Ci-gît la fleur de la maçonnerie, supérieure à beaucoup d’autres, compagnon d’un roi, et frère de deux princes. Ci-gît le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés. »

 

Troisième légende : (Sans nulle transition, là encore, un dernier récit est proposé au lecteur.)

« Voici tout ce qui se rapporte au règne du roi Salomon, [fils de David], qui commença à édifier la Maison du Seigneur : […] nous lisons au Premier Livre des Rois, chapitre VII, verset 13, que Salomon envoya chercher Hiram à Tyr. C’était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali et son père était un Tyrien qui travaillait le bronze. Hiram était rempli de sagesse et d’habileté pour réaliser toutes sortes d’ouvrages en bronze. Il se rendit auprès du roi Salomon et lui consacra tout son travail. […] Ainsi par le présent passage de l’Écriture on doit reconnaître que ce fils d’une veuve, nommé Hiram, avait reçu une inspiration divine, ainsi que le sage roi Salomon ou encore le saint Betsaléel. Or, il est rapporté par la Tradition que lors de cette construction, il y aurait eu querelle entre les manoeuvres et les maçons au sujet des salaires. Et pour apaiser tout le monde et obtenir un accord, le sage roi aurait

dit : « que chacun de vous soit satisfait, car vous serez tous rétribués de la même manière. » Mais il donna aux maçons un signe que les manoeuvres ne connaissaient pas. Et celui qui pouvait faire ce signe à l’endroit où étaient remis les salaires, était payé comme les maçons ; les manoeuvres ne le connaissant pas, étaient payés comme auparavant.

[…] Ainsi le travail se poursuivit et progressa et il ne pouvait guère se mal dérouler, puisqu’ils travaillaient pour un si bon maître, et avaient l’homme le plus sage comme surveillant. […] Pour avoir la preuve de cela. Lisez les 6è et 7è [chapitres] du premier Livre des Rois, vous y trouverez les merveilleux travaux d’Hiram lors de la construction de la Maison du Seigneur. Quand tout fut terminé, les secrets de la maçonnerie furent mis en bon ordre, comme ils le sont maintenant et le seront jusqu’à la fin du monde […]»

 

On mesure sans peine l’importance et l’intérêt majeur des trois récits. Soulignons-en simplement les points essentiels.

Le premier récit du Ms Graham est aussi le premier texte de l’histoire maçonnique qui décrive un rite de relèvement d’un cadavre associé aux Cinq Points du Compagnonnage, attestés pour leur part, dès 1696 dans les textes écossais. Le but est de tenter de retrouver un secret – dont on ne sait du reste à quoi il tient – qui a été perdu par la mort de son détenteur. On y associe un jeu de mots probable avec « Marrow in the Bone », évoquant assez clairement une expression en M.B. Il est évident que cela est lié « au nom qui est encore connu de la Franc-Maçonnerie de nos jours », lequel apparaît bien comme un secret de substitution. La particularité la plus remarquable est qu’on ne voit ici aucun lien avec l’art de la Maçonnerie, et surtout que le personnage central n’est pas Hiram, mais Noé…

Le second récit nous dépeint la personnalité de Betsaléel, possesseur de secrets merveilleux liés au Métier, qui seront communiqués seulement à deux princes. Le point important nous semble ici l’épitaphe, évoquant « le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés. ». Ce thème, notons-le, est absent de la première légende.

Enfin le troisième récit met en scène Hiram, « surveillant le plus sage de la terre », et qui contrôlait probablement la transmission aux bons ouvriers du « signe » qui donnait droit à la paye des « maçons ». Notons surtout qu’ici les secrets sont et demeurent bien gardés, qu’Hiram achève le Temple, et qu’il ne meurt pas de mort violente…

La simple lecture de ces trois récits impose une constatation immédiate : leur superposition nous donne presque intégralement, en substance la légende d’Hiram telle que la rapporte pour la première fois Prichard en 1730. L’innovation majeure est qu’Hiram – dont le rôle, honorable mais modeste, dans le Ms Graham, est conforme au peu qu’on dit de lui dans tous les Anciens Devoirs –, y est alors substitué à Noé dans le rite du relèvement. C’est Hiram, en outre, et non plus Betsaléel, à qui désormais appartiennent « le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés ». Mais la troisième légende du Ms Graham n’indiquait-elle pas qu’Hiram avait reçu une inspiration divine comme « le saint Betsaléel »?

Retenons pour l’instant que le caractère essentiellement composite du personnage d’Hiram Abif de la légende du troisième grade de Prichard, déjà évoqué pour diverses raisons, nous l’avons vu, apparaît ici sans équivoque. La légende d’Hiram, à quelque source d’inspiration plus ou moins antique qu’on puisse ou veuille la rattacher est, sans plus aucun doute possible, une synthèse tardive de plusieurs récits légendaires dont l’ancienneté ne nous est du reste pas connue. La légende des trois fils de Noé, compte tenu du rôle que joue ce personnage dans l’histoire traditionnelle du Métier des Anciens Devoirs, de même que la version de la vie d’Hiram rapportée dans le Ms Graham, sont tellement conformes aux plus vieux textes de la tradition maçonnique anglaise, qu’on peut fortement suggérer, sans naturellement pouvoir l’affirmer, qu’elles faisaient sans doute partie d’un légendaire assez ancien, propre au Métier.

Quoi qu’il en soit, il est établi qu’en 1726 – année où, pour la première fois dans les annales de la Franc- Maçonnerie, nous avons la preuve documentaire de réceptions à un troisième grade à Londres – un texte maçonnique nous montre donc que cette synthèse, si elle avait déjà été effectuée, n’était même pas encore connue de tous. C’est là, il faut le souligner, un acquis majeur de la recherche.

J’interromps ici l’analyse des sources de cette légende, en sachant que nombre d’autres points pourraient être soulevés, et que plusieurs questions annexes demeurent sans réponse. J’ai simplement voulu saisir l’exemple de cette légende majeure de la tradition maçonnique pour suggérer de quelle manière la maçonnerie avait pu s’en doter, et montrer surtout quelle complexité se trouve enfouie sous l’apparente simplicité du récit que la maçonnerie transmet depuis environ 280 ans. (à suivre)

22 avril 2015

Des Frères et ... des Soeurs "réguliers" !...

J’interromps un moment la poursuite de ma chronique sur les origines de la légende d’Hiram – j’y reviendrai très vite –, pour envisager un sujet qu’un blog maçonnique a récemment abordé, et proposer à cette occasion une contribution personnelle à la réflexion collective.

Il s’agit du blog Myosotis Dauphiné-Savoie de mon Frère et ami Emmanuel Serval. Dans son dernier post, il publie un texte signé par « Ma Contribution » au sujet de la « question féminine » dans la franc-maçonnerie, au moment où l’on annonce pour ce soir une conférence de Bruno Pinchard, dans le cadre du Cercle Villard de Honnecourt, sur « Initiation et féminité ».  Cette question, on l’imagine, préoccupe un certain nombre de maçons « réguliers », pris entre la proscription des femmes dans ladite maçonnerie, principe que certains d’entre eux considèrent comme absolument essentiel, et la conscience qu’ont beaucoup d’entre eux des difficultés que cela peut poser dans une société comme la nôtre où, après 2000 ans de tradition judéo-chrétienne, les relations entre les hommes et les femmes, à tous égards, se sont profondément modifiées au fil des siècles…et notamment au cours de récentes décennies !

On peut certes, pour s’en tirer à bon compte, proférer des niaiseries, comme certains l’ont fait, en disant par exemple que le « Rite ne nous présente que des figures masculines » – mais si une maçonnerie qui s’imagine « régulière » en est réduite à ces inepties, elle n’ira pas très loin…

C’est du reste surtout à l’intention des Frères « réguliers » – et reconnus comme tels par Londres ! – que je voudrais porter à la connaissance de tous une déclaration publiée il y a déjà de nombreuses années – en 1999 ! – par la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Je vous donne ci-dessous la version originale et la traduction que j’en fais – avec entre crochets quelques précisions dans les passages un peu elliptiques du texte anglais. Les passages soulignés le sont par moi.

 

Statement issued by UGLE – 10th March 1999

"There exist in England and Wales at least two Grand Lodges solely for women. Except that these bodies admit women, they are, so far as can be ascertained, otherwise regular in their practice. There is also one which admits both men and women to membership. They are not recognised by this Grand Lodge and intervisitation may not take place. There are, however, discussions from time to time with the women’s Grand Lodges on matters of mutual concern. Brethren are therefore free to explain to non-Masons, if asked, that Freemasonry is not confined to men(even though this Grand Lodge does not itself admit women). Further information about these bodies may be obtained by writing to the Grand Secretary."

 

"Il existe en Angleterre et au Pays de Galles, au moins deux Grandes Loges réservées aux femmes [The Order of Women Freemasons (OWF) et The Honourable Fraternity of Antient Freemasons (HFAF)]. En dehors du fait que ces structures admettent des femmes, elles sont, pour autant qu’on puisse le vérifier, régulières dans leur pratique. Il y en également une qui admet à la fois des hommes et des femmes parmi ses membres [The Grand Lodge of Freemasonry for Men and Women]. Ces Grandes Loges ne sont pas reconnues par cette Grande Loge [la Grande Loge Unie d’Angleterre (GLUA)] et les intervisites ne sont pas possibles. Il y a cependant, de temps à autre, des discussions avec les Grandes Loges féminines sur des questions d’intérêt mutuel. Les Frères [de la GLUA] sont dont libres d’expliquer aux non-maçons, si on le leur demande, que la franc-maçonnerie n’est pas réservée aux hommes (même si, quant à elle, notre Grande Loge n’admet pas les femmes). De plus amples informations sur ces organismes peuvent être obtenues en écrivant au Grand Secrétaire [de la GLUA]."

 

Ce texte, trop peu connu, appelle plusieurs remarques.

La première est le fait que la GUA affirme officiellement et sans aucune ambiguïté que la maçonnerie n’est pas réservée aux hommes et que celle qui est pratiquée par les obédiences qu’elle désigne est parfaitement « régulière » !

Cela montre bien que « régularité » et « reconnaissance » sont deux choses distinctes mais à condition de ne surtout pas commettre les confusions que certains, plus ou moins délibérément, se sont plus à répandre au cours des deux dernières années en France ! La « régularité » – qui porte sur les principes « de base » de la franc-maçonnerie selon la GLUA – est un pré-requis essentiel à la reconnaissance. Cette dernière repose sur d’autres considérations – notamment le fait que la GLUA ne reçoit pas les femmes et n’envisage pas de les initier elle-même.

Du reste, dans tous les textes qu’elle publie, sur ses différents sites, la GLUA ne donne plus à l’absence des femmes dans ses rangs, qu’une seule et unique raison : «selon les usages dans anciens maçons tailleurs de pierre », ses loges sont réservées aux hommes…

 Il n’y a donc ici aucune considération philosophique, métaphysique ni même psychologique, mais seulement l’attachement à une filiation historique en grande partite fantasmée, et à une pratique supposée dont une historiographie récente a démontré le caractère partiellement inexact : il y avait des femmes sur les chantiers, dans les loges et les guildes d’artisans...

C'est du reste ce que pensaient les maçons d'Irlande dès le début du XVIIIème, comme en atteste le cas fameux d'Elizabeth St Leger !

 

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The Lady Freemason

 

Il faut noter que même la mixité n’est pas ici un tabou. On en a la preuve en lisant attentivement ce texte, manifestement écrit au millimètre : la déclaration de la GLUA cite « une » Grande Loge mixte, or il y en a au moins  deux en Grande Bretagne, la seconde étant la Fédération Britannique du Droit Humain [1] ! Mais, dans ce dernier cas, la croyance en Dieu, le Grand Architecte de l’Univers -  un « Basic Principle » incontournable, faut-il encore le rappeler ? -, n’y est pas obligatoire, au contraire de la Grand Lodge of Freemasonry for Men and Women, qu'a en vue la GLUA et qui est parfaitement orthodoxe sur ce point. Cela démontre bien que ce qui est excluant de la régularité, ce n'est pas la mixité en elle-même, mais les principes maçonniques, philosophiques, métaphysiques et moraux, que l'on observe ou non - et c'est la meme chose pour les Grandes Loges exclusivement masculines ![2]

Il faut en effet rappeler que les trois Grandes Loges féminines ou mixte que la GLUA mentionne – « régulières » mais « non reconnues » – sont absolument en ligne, à la virgule près, avec l’obédience mère de Great Queen Street : les mêmes principes maçonniques, les mêmes rituels, les mêmes décors, la même organisation, etc. L’OWF est d’ailleurs loin d’être une organisation marginale : elle compte environ 6000 membres et a somptueusement célébré son centenaire au Royal Albert Hall, en 2008, en présence de 4000 personnes – dont pas mal d’hommes…

Du reste, tous les systèmes de Side Degrees (« hauts grades » que l’on nomme, en Angleterre « grades latéraux ») que pratiquent notamment l’OWF ou l’HFAF leur ont été transmis par des Frères de la GLUA – et cette dernière les considère officiellement  comme « réguliers » ! Il faut dire aussi que, dans ce pays décidément pas comme les autres, les « Sœurs » se nomment « Brethren » – c’est-à-dire « Frères »…

 

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 Centenaire de l'OWF en 2008

 

On arrive à cette conclusion très simple : le pragmatisme et le réalisme britanniques énoncent ici sans fioriture qu’il n’existe aucun obstacle « ontologique » à l’initiation maçonnique des femmes et que ces dernières peuvent même pratiquer une maçonnerie parfaitement régulière ! Bien sûr, les rencontres en loge « ouverte » ne sont pas (encore) pensables, mais des contacts peuvent avoir lieu, le texte le dit aussi.

Je voudrais ici rappeler que, voici deux ans environ, une loge du Pays de Galles a très officiellement reçu, lors de la suspension des travaux d’une de ses tenues régulières, une délégation de l’OWF, Député Grand Maître « féminin » en tête, tous les Frères étant restés à leur place en loge après la suspension, en décors complets, la délégation féminine elle-même ayant été également introduite cérémonieusement, en « Full Dress Regalia » (grands décors de cérémonie – et Dieu sait si, en Angleterre, ils peuvent être somptueux pour les Dignitaires !). Le Député Grand Maître de l’OWF a présenté une conférence sur la maçonnerie féminine et un échange de vues a suivi. La délégation a été reconduite dans les parvis, les travaux ont repris et la loge a été fermée – et tout le monde s’est joyeusement retrouvé au Festive Board !

La franc-maçonnerie britannique, je ne cesse de le répéter – moi, un maçon « non reconnu » par elle, qui ne s’en porte pas plus mal et compte de nombreux amis dans les loges anglaises – est beaucoup plus subtile et complexe qu’on ne le croit généralement.

Alors que la franc-maçonnerie française dans son ensemble – et pas seulement la GLNF – sort d’une crise importante, je crois que certaines cartes pourraient être rebattues et certains regards modifiés.

Côtoyer des Frères et des Sœurs en décors maçonniques, les travaux n’étant pas – ou plus –  ouverts, n’a jamais transmis à quiconque la moindre maladie infectieuse et les Anglais, qui se promènent aussi dans les rues en procession, tabliers, colliers et bannières au vent, n’hésitent pas à le faire. En l’occurrence, cela vaut aussi bien pour les Sœurs que…pour tous les Frères dits « irréguliers » !

Il y a peut-être là, si les esprits et les cœurs sont suffisamment ouverts, sans que nul ne manque à ses engagements, une voie à explorer pour l’avenir…

 



[1] En fait, il faudrait en citer au moins deux autres, très confidentielles et peut-être même au bord de l’extinction, dont les principes sont plus flous et qui ont noué, sur le Continent, des liens avec des obédiences plus éloignées encore des « Principes de base ». C’est sans doute pourquoi la GLUA ne les mentionne même pas…

[2] Dans le cas du Droit Humain Britannique, il y a sans doute aussi un autre aspect : le fait que les loges des trois premiers grades y soient soumises, selon l’organisation générale de cet Ordre international, à un Suprême Conseil, ce qui est absolument tabou pour la GLUA !