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10 novembre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons : les sources d'une rencontre (3)

5. La constitution de la légende templière . - Au terme d’une assez longue évolution de la franc-maçonnerie spéculative depuis la fin du XVIIème siècle, en Angleterre et en Ecosse, plus de 30 ans après la création de la première Grande Loge à Londres, 25 ans environ après l’introduction de la franc-maçonnerie en France et une douzaine d’années après le Discours de Ramsay apparait enfin le plus ancien rituel maçonnique faisant état d’une origine exclusivement templière de la franc-maçonnerie. (1, 2)

C’est dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Rituel de Quimper, découvert en  1997, que nous est révélé le grade de Chevalier Elu. [1]

rt151-152.jpgCe grade dont nous ignorons la date exacte de composition – mais sans doute vers la fin des années 1740 – est pour l’essentiel une variante du grade d’Élu des Neuf, un classique grade de vengeance de la mort d’Hiram, l’un des plus anciens hauts grades, du reste. Mais au terme de ce rituel une instruction très détaillée révèle au candidat des secrets inédits. On lui enseigne trois choses : la première est que les Chevaliers Élus – et donc les maçons dont ils forment l’élite – descendent des Templiers ; la seconde est que ces derniers ne faisaient que poursuivre une longue lignée d’initiés remontant notamment aux Esséniens (« Esséens) ; la troisième est que la jonction entre la maçonnerie et les Templiers s’était faite en Écosse où ces derniers auraient trouvé refuge après la destruction de l’Ordre.

Ce tableau est saisissant car on voit que, dès cette époque, tous les éléments de la légende templière de la maçonnerie sont posés. Les grades d’inspiration templière qui apparaitront  ensuite ne feront que broder sur ce thème, arranger les détails, lier l’ensemble.

On voit au passage que le thème, déjà classique en 1750, de la vengeance de la mort d’Hiram – du reste déjà polémique car les grades vengeance, dits « à poignard », suscitèrent de nombreuses controverses tout au long du XVIIIème siècle – est ici simplement transposé au cas de Jacques de Molay – un autre « juste » persécuté. En outre, en « récupérant » l’Ordre du Temple, la maçonnerie, déjà convertie à l’idéal chevaleresque depuis quelques années, adoptait ou prétendait faire revivre un ordre à la fois glorieux et disparu – n’appartenant donc plus en propre à qui que ce soit, ce qui n’était évidemment pas le cas de l’Ordre des Hospitaliers mis en avant par Ramsay.

L’idée que les Templiers s’inscrivaient dans une longue chaine fut, quant à elle, Elu.jpgpeut-être inspirée par les légendes relatives aux « Neuf Preux », classiques depuis le Moyen Age, et qui faisaient même de certains héros de la Bible des « chevaliers » : notamment David – celui qui avait reçu de Dieu les plans du Temple de Jérusalem. Son bénéfice immédiat est évident : elle établit une ingénieuse et opportune liaison entre la Palestine antique et celle des croisades !

Enfin, troisième jonction, troisième transposition : celle qui passe des « Écossais » – on nommait ainsi depuis le milieu des années 1730, en France comme en Angleterre, les plus anciens maçons de hauts grades – à l’Écosse elle-même, devenue le refuge des Templiers.

Le plus extraordinaire est que cette synthèse « templaro-écossaise » présente deux particularités, comme l’a brillamment montré l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire maçonnique écossaise [2] : tout d’abord, la légende prête aux Templiers un rôle qu’ils n’ont jamais joué en Écosse, ensuite et surtout cette légende elle-même ne fut connue des Écossais qu’à l’extrême fin du XVIIIème siècle et surtout au début du XIXème, et adoptée tardivement dans leur pays lors de l’arrivée de certains hauts grades exploitant ce thème. En d’autres termes, les maçons d’Écosse ne découvrirent que cinq siècles environ après les faits présumés, et par des « informations » venues du Continent, leur long compagnonnage supposé avec l’Ordre du Temple, sur lequel reposait toute l’histoire ! Il va de soi qu’aucun historien écossais ne lui accorde aujourd’hui le moindre crédit.

Mais l’essentiel, en la matière, n’est pas la vérité de l’histoire, mais la vérité d’un désir de rattachement à une origine mythique, à la fois prestigieuse et secrète.

6. La fortune d’une légende.- Le lieu n’est pas ici de retracer l’histoire de tous les grades templiers de l’histoire maçonnique.  Il suffira de mentionner au moins les trois grandes familles qui dérivent du modèle fondamental introduit au plus tard en 1750.

La première est la Stricte Observance Templière (SOT) dont les premières manifestations remontent  à 1753 environ. Selon son fondateur, von Hund (1722-1776), celui-ci avait reçu à Paris, vers 1743, un grade templier de Charles-Édouard Stuart, celui-ci s’étant présenté sous le nom de l’Eques a penna rubra (« au plumet rouge ») et ayant aussitôt conféré à von Hund le titre de Maître de la VIIème Province (en Allemagne) de la maçonnerie templière !

On note donc ici la rencontre étonnante de deux grandes légendes maçonniques du XVIIIème siècle : la légende templière, d’une part, et d’autre part, la légende stuartiste. Sans entrer dans le détail de cette dernière, l’on sait que dans les années 1720, quand les émigrés britanniques instituèrent une première loge à Paris, les jacobites étaient évidemment nombreux parmi eux.


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Baron von Hund (1722-1776)


Le récit de von Hund – en dehors, évidemment, de la crédibilité même d’une origine templière – a été mis en doute  dès son époque et plus tard par de nombreux historiens. Rien ne permet à ce jour de trancher – hormis le fait que l’invraisemblance d’une rencontre « mystérieuse » avec le Prétendant est très grande, et sans compter que ce dernier affirma clairement n’avoir jamais été franc-maçon. Il reste qu’après la découverte de Quimper, le problème se pose en des termes un peu différents.  Il apparait vraisemblable que le thème templier était déjà présent dans certains cercles maçonniques français dès le début des années 1750. Si le scénario de Hund est peut-être en partie inventé, une transmission d’origine française n’est plus à exclure. Développée en Allemagne, la SOT y connaîtra un  relatif succès et reviendra en France dès 1773 pour donner naissance au Régime Ecossais Rectifié (RER) qui subsiste de nos jours. Toutefois, de nouveau transplanté en terre française, la SOT allemande qui n’hésitait pas à prévoir la récupération des biens matériels du Temple (!) sera plus difficile à soutenir : Willermoz et les siens devront à leur tour détricoter le système et le Convent de Wilhelmsbad, en 1782, s’achèvera par un « Acte de renonciation » délaissant la filiation templière directe au profit d’un héritage de nature plus spirituelle.

La deuxième famille aboutit au Chevalier Kadosh proprement dit. Cette fois, l’origine allemande est bien plus probable pour ce grade qui apparait vers 1760  du côté de Metz. Bien que se situant dans le sillage du précédent – un « archéo-Kadosh » en quelque sorte – il présente des liens étroits avec le grade de Chevalier de Dieu et de son Temple que cultivait le Chapitre de Clermont, établi à Berlin vers 1759 (à partir d’une source française).  Parmi les enrichissements les plus notables, au moins dans certaines versions, on relève le thème alchimique qui se joint à celui des Templiers : telle aurait donc été la clé de l’immense richesse des Templiers – et la source de légendes complémentaires (et de nombre d’escroqueries) qui ont jeté jusqu’à nos jours quelques esprits légers dans une course sans espoir pour retrouver le « trésor » du Temple. Le Kadosh a finalement prospéré jusqu’à nos comme le 30ème grade du Rire Écossais Ancien  et Accepté (REAA), l’un des plus importants systèmes de hauts grades au monde.


Kadosh 3.png


Enfin, il faut rappeler, à la limite de franc-maçonnerie et de la néo-chevalerie, l’extraordinaire destin de l’Ordre du « néo-Temple » de Fabré-Palaprat qui, sous l’Empire, connaîtra de beaux jours et organisera même de fastueuses cérémonies à Paris ! La légende de l’Ordre, qui recruta essentiellement dans les milieux maçonniques, reposait cette fois sur une « preuve documentaire » : la Charte de transmission de Larmenius, en l’occurrence un faux grossier élaboré au début du XVIIIème siècle. Quelques Ordres pseudo-templiers contemporains possèdent encore un lien de filiation avec l’Ordre de Fabré-Palaprat – à défaut d’en avoir avec l’Ordre du Temple lui-même !

A en juger par l’invraisemblable succès mondial d’une littérature récente, la légende templière en ses multiples avatars a encore de beaux jours devant elle…

 



[1] R. Kervella et Ph. Lestienne, Un haut grade templier dans les milieux jacobites en 1750, l’Ordre Sublime des Chevaliers Elus, aux sources de la Stricte Observance, Renaissance Traditionnelle, n°112, Clichy, 1997, 229-266.

[2] R. Cooper, The Knights Templar in Scotland, the creation of a myth, Ars Quatuor Coronatorum, 115 [2002], 94-152.

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