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24 septembre 2014

Un nouveau livre de Dominique Jardin

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Dominique Jardin vient de publier un nouvel ouvrage que je souhaite recommander à toutes et à tous : les mots "tradition", "ésotérisme", sont en effet des mots piégés que l'on emploie souvent, en franc-maçonnerie, à tort et à travers. L'abord rigoureux et méthodique de Dominique Jardin, éclairé des acquis des sciences humaines, de l'anthropologie et des sciences religieuses, lui-même bien formé à l'exigeante approche de l’École Pratique des Hautes Études, donne à voir ce domaine sous un jour très nouveau.

Il m'a fait l'amitié de me demander une préface. Je vous livre ici ce texte que vous retrouverez en tête de son ouvrage - mais ce sont les pages qui la suivent que je vous conseille surtout de lire !...

 

 

PREFACE

 

Après nous avoir conviés à un Voyage dans les tableaux de loge en 2011 et nous avoir introduits, en 2012, au Temple ésotérique des francs-maçons, Dominique Jardin nous propose à présent le troisième volet de ce que j’inclinerai à considérer comme un triptyque indissociable. Il en est, à divers égards, le couronnement et la synthèse ouverte et je suis très heureux de pouvoir, dans le cadre de cette préface, suggérer quelques vues et indiquer quelques perspectives de travail que ce livre permettra d’explorer plus avant.

Une observation générale de méthode s’impose ici en tout premier lieu : l’abondante littérature qui, en France singulièrement, s’attache à « l’ésotérisme maçonnique », souffre classiquement d’une double faiblesse.

La première tient au fait que la définition de l’ésotérisme qui sous-tend nombre d’ouvrages s’apparente surtout au sens faible de ce mot, qui en fait un vocable dévalué, devenu un véritable fourre-tout conceptuel, situation fâcheuse dont témoigne le rangement que lui appliquent les libraires des grandes surfaces spécialisées, entre les livres consacrés aux OVNI et les innombrables opuscules portant sur les arts divinatoires : inquiétant voisinage, mais ô combien révélateur…

L’heureux a priori méthodologique de Dominique Jardin consiste à rattacher de nouveau ce champ d’études à l’approche académique du concept, dans le sillage, aujourd’hui impossible à ignorer, tracé par Antoine Faivre et ses études véritablement fondatrices depuis une quarantaine d’années. L’ésotérisme, en effet, n’est pas un corps de doctrine, une sorte de « science secrète » aux contenus d’autant plus incertains qu’ils apparaissent excessivement variables mais, pour reprendre une expression due à Jean-Pierre Laurant, un « regard » différent posé sur le monde [1]. L’ésotérisme maçonnique n’est donc que secondairement maçonnique, il est avant tout structuré par ce regard qui s’est constitué en Europe à la fin du XVème siècle. Ainsi l’ésotérisme – qui n’est qu’une des dimensions possibles de l’univers maçonnique mais ne le résume ni ne l’épuise [2] – appartient au vaste domaine des études philosophiques et  théologiques, et aussi des expériences mystiques qui ont imprégné la trame de la pensée occidentale, dans le champ religieux comme dans le champ scientifique alors naissant, entre le XVIème et le XVIIIème siècle. En d’autres termes, il s’agit bien ici d’intégrer la pensée maçonnique à l’histoire culturelle de l’Europe.

La deuxième faiblesse de la « littérature » maçonnique tient à sa méconnaissance très habituelle de la distinction pourtant essentielle entre l’emic et l’etic.

Initialement empruntée aux études linguistiques, cette alternative de consonance bizarre est aujourd’hui largement utilisée dans le champ des sciences humaines. Eclairons-là en quelques mots – fût-ce au risque de la schématiser un peu.

La perspective emic est celle qui tente de comprendre « de l’intérieur » une démarche, une activité, un comportement, un code. C’est la langue qu’on parle, quand on est un locuteur naturel de cette langue ; le rite qu’on accomplit quand on ne s’interroge pas sur une tradition venue « du fond des temps » et qu’on met simplement en œuvre ; le geste qui s’impose à nous dans une situation émotionnelle donnée et qui nous a été léguée par notre éducation et fait partie de notre « schéma corporel ».  C’est, en quelque sorte, la vie saisie dans la spontanéité de son déroulement.

La perspective etic, c’est « l’arrêt sur image ». Le cliché ou l’enregistrement pris par l’ethnographe, document désormais pétrifié – pour le bon motif – et qui devient objet d’étude, s’offre à la déconstruction, à la comparaison distanciée, à l’analyse structurale. Elle n’abolit pas la vie (l’emic) mais elle lui adjoint une grille d’interprétation possible, détachée de tout a priori.

On voit quelle application nous pouvons en faire : le travail en loge, c’est l’emic de la franc-maçonnerie, et la maçonnologie sera son etic. Refuser de reconnaitre l’intérêt d’une approche distanciée de l’enseignement maçonnique au motif qu’on ne l’a pas « vécu de l’intérieur », objection sympathique mais niaise, revient tout simplement  à s’interdire toute connaissance significative des religions et des cultures du monde, c’est-à-dire à disqualifier tous les acquis de l’ethnographie, de l’anthropologie culturelle et de la science comparée des religions depuis plus d’un siècle : on voit à quelle absurdité conduit une telle position…

Dès lors qu’il s’est affranchi de ces deux limites – ignorer l’histoire culturelle et répudier la réflexion au nom de  la vie – Dominique Jardin nous fait découvrir deux pièges dans lesquels le discours maçonnique en général, et celui qui porte sur l’ésotérisme maçonnique en particulier, n’est que trop souvent tombé.

Le premier piège consiste à penser que la « tradition » maçonnique – et la connotation ésotérique qu’on lui assigne – s’origine à un passé réellement situé dans l’histoire et s’est trouvée dotée jusqu’à nous d’une structure intangible et pérenne. A cette vision essentialiste, qui conduit aux pires impasses, Dominique Jardin substitue une démarche historienne qui n’est aucunement réductrice. Il pose, avec toute une école qui a produit des travaux d’une fécondité remarquable depuis quelques décennies, que la tradition a en effet une histoire.

C’est donc en termes d’emprunts, d’ajouts et de perfectionnements successifs, bien plus que transmission intacte et de filiation ininterrompue, qu’il convient de rechercher les raisons de l’état final de ce que nous nommons commodément  – mais parfois trompeusement –  la « tradition maçonnique ». La franc-maçonnerie spéculative a été un monde en genèse pendant environ 150 ans, si l’on admet des bornes larges qui la font surgir au milieu du XVIIème siècle et en situent l’achèvement relatif à la fin du Siècle des Lumières. La déconstruction méthodique de Dominique Jardin ne détruit donc pas l’édifice mais en fait simplement réapparaitre la dynamique de constitution. Un travail collectif, sans plan concerté et qui, du reste, n’est peut-être pas terminé

Car le deuxième piège consiste justement à essentialiser encore, cette fois non plus seulement la « tradition maçonnique » en elle-même, mais ce que chacun en a reçu, ici et maintenant, au sein du monde maçonnique complexe et pluriel dont l’histoire nous a faits les cohéritiers. En d’autres termes, rien n’est plus dangereux, ni surtout plus erroné, que d’envisager  la tradition maçonnique à l’aune seule du Rite particulier au travers duquel nous y avons eu accès. Seule est féconde l’approche comparatiste, qui scrute dans tous les Rites – dont chacun est en soi une somme parmi d’autres possibles – les reliefs d’une tradition perdue, par nature inaccessible et nécessairement fantasmée, dont chaque Rite est plus ou moins le dépositaire, mais toujours au terme d’un « tri », pour reprendre l’heureuse expression de Dominique Jardin. Un tri qui donne cohérence à chaque système qui, cependant, n’est vrai qu’en ce qu’il affirme et demeure faux en ce qu’il nie ou méconnait simplement.

Pour ne donner ici qu’un exemple de ce dont les deux ouvrages précédents de Dominique Jardin ont fourni une éclatante démonstration iconographique et que l’étude des événements et des structures de la maçonnerie au XVIIIème siècle confirme sans peine, quand comprendra-t-on que le mot « écossisme » ne désigne aucune tradition maçonnique particulière, et encore moins un Rite parmi les autres, mais la culture commune, indivise, foisonnante et unanimement partagée des hauts grades maçonniques, en France comme en Grande-Bretagne – et, dans ce dernier cas, bien davantage en Angleterre qu’en Écosse, du reste ! – entre les années 1730 et la fin du Siècle des Lumières ? Quand prendra-t-on conscience – ou aura-t-on l’honnêteté d’admettre enfin – que les trois Rites commodément retenus par Dominique Jardin pour ordonner ses comparaisons, à savoir le Rite Français –  qu’on ne nommera ainsi qu’au début du XIXème siècle mais existait depuis bien plus longtemps –, le Rite Ecossais Ancien et Accepté – qui ne se constitue comme tel qu’à la même époque, précisément – et le Rite Ecossais Rectifié – qui, pour le coup, mérite d’être tenu pour le plus ancien, puisque déjà achevé dans le dernier quart du XVIIIème siècle –  sont tous des « écossismes » ?...

Éviter ces deux pièges ouvre aux études maçonnologiques – et donc aussi au « vécu » maçonnique qui doit s’en nourrir – des territoires jusque-là, sinon inexplorés, du moins largement méconnus. A divers égards, Dominique Jardin en aura été le défricheur.

Reste un dernier point que je voudrais mentionner. De même que je pense avoir été l’un des premiers en France à souligner combien la notion de « tradition inventée », forgée par Hobsbawm permettait d’éclairer puissamment la nature essentielle de la franc-maçonnerie, de même, il faut être reconnaissant à Dominique Jardin de s’être emparé du très fructueux concept de religio duplex proposé récemment par Jan Assmann, dans un livre magnifique. C’est, me semble-t-il, la clé qui rend possible une approche intelligente – et non plus à coups de postures – de la question si délicate en France des relations entre la pensée maçonnique et l’ordre religieux. Entre le négationnisme désespéré de certains – qui refusent de voir ce qui pourtant relève de l’évidence historique : à son origine, la franc-maçonnerie spéculative est chrétienne et elle en porte durablement les marques – et l’intégrisme paradoxal de ceux qui, par exemple, en viendraient à en faire une sorte de tiers-ordre catholique (à moins qu’il ne soit orthodoxe !), la lecture d’Assmann suggère, non une voie moyenne – la vérité n’est que rarement la demi-somme des erreurs opposées – , mais une voie différente.

On peut en effet qualifier l’influence des Lumières sur la franc-maçonnerie, comme on l’a souvent fait, en lui attribuant une certaine rationalité individualiste qui assurait la promotion d’un être enfin libre et détaché de ses conditionnements civils et religieux, et dont une maçonnerie de plus en plus « libérale » aurait été le vecteur idéal. On peut aussi, et la reprise de Dominique Jardin nous y invite, en faire une autre lecture : au crépuscule de leur siècle, les Lumières auraient insinué dans la franc-maçonnerie, idéalement formatée pour cette fin, le projet subtil d’une religion intérieure, dans une Europe encore unanimement chrétienne mais gagnée par le doute à l’égard des formulations dogmatiques et des particularismes ecclésiaux – ce qui, en première instance, rappelle singulièrement la réserve déjà exprimée par Anderson dans le Titre Ier des Constitutions de 1723, à l’égard des « confessions et dénominations ».

Il existe toutefois une différence essentielle entre le texte d’Anderson – souvent très mal compris par des lecteurs contemporains qui y projettent volontiers leurs propres enjeux et oublient le contexte de sa rédaction initiale – et le projet des Lumières, si du moins l’on suit Jan Assmann. Anderson ne prônait aucunement une religion naturelle, vaguement déiste, comme on le dit trop souvent. Les « confessions et dénominations qui aident à distinguer [les hommes] » sont à ses yeux incontournables, dans la pure tradition du communautarisme anglo-saxon, en grande partie toujours vivant, qui fait de l’appartenance religieuse l’une des composantes de l’identité sociale. Il souhaite simplement qu’on surmonte ces barrières, non qu’on les abolisse. En revanche, le religio duplex opère un subtil déplacement de la problématique : si la référence à une transcendance – nommée ou innommable – est toujours présente et ne saurait disparaitre aussi facilement, c’est à une intériorisation complète de la perspective religieuse, jusque-là exclusivement « ecclésiale », que nous sommes conviés. De même que le Temple de Salomon est idéalisé – « spiritualisé » dit déjà en 1688 John Bunyan, qui ne fut jamais franc-maçon –, de même l’édifice symbolique de la maçonnerie, à travers ses tableaux et ses rituels, nous propose un voyage intérieur qui, à la classique « fidélité » religieuse, substitue la quête intérieure. La franc-maçonnerie, vers la fin du XVIIIème siècle, en est ainsi devenue aux yeux de certains, pour un temps – celui de sa pleine maturité, avant celui d’une relative altération – l’un des lieux électifs. En cela du reste, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, la maçonnerie d’Anderson apparait nettement plus religieuse, au sens classique du terme, et celle de la fin du siècle beaucoup plus « initiatique ». Mais cette dernière, à son tour, dans un monde contemporain désormais fortement sécularisé, apparait de nouveau à certains d’entre nous comme fâcheusement teintée de marqueurs religieux – et elle l’est en effet…

Dans ce jeu de miroirs et de renvois incessants, Dominique Jardin inscrit son livre dans une vaste entreprise de décryptage scientifique – n’ayons pas peur des mots ! – de la franc-maçonnerie, évidemment très au-dessus des platitudes habituelles des « manuels de symbolisme » et des exégèses personnelles plus ou moins inspirées. Si cette approche suscite encore de la méfiance dans les milieux maçonniques les plus « traditionnels » –  ou qui se proclament tels – comment s’en étonner, mais aussi pourquoi s’en émouvoir ?

Pour paraphraser une formule célèbre, si un peu de maçonnologie semble éloigner de la maçonnerie, beaucoup y ramène, pour notre plus grand bonheur…

Roger Dachez

Président de l'Institut maçonnique de France

 


[1] J.-P. Laurant, Le regard ésotérique,  Paris, 2001.

[2] Je m’étais déjà attaché à en montrer le caractère problématique dans l’entrée « Freemasonry », in Dictionary of Gnosis and Western Esotericism (Dir. W. Hanegraaf, A. Faivre, R. van den Brock, J.-P. Brach),  2 vol., Leiden, 2003, 382-388.

06 février 2014

Cher Nombre d'Or...*

A force d’ignorer les sources traditionnelles simples et véritables de la franc-maçonnerie, surtout au cours du XIXème siècle et plus encore pendant le siècle suivant, les francs-maçons ont tenté, péniblement, de repeupler un univers symbolique désenchanté et surtout incompris à l’aide de « mystères de substitution » qui vont chercher dans les pyramides d’Égypte chères à l'inoubliable Georges Barbarin (Le secret de la Grande Pyramide, 1936), les secrets des Druides ou ceux des Druzes (!), les clés qui permettront d’éclairer à nouveau la franc-maçonnerie.

Ces excursions dans des contrées bien éloignées du lieu de naissance de la franc-maçonnerie ont souvent conduit à de pures élucubrations – et la veine est loin d’en être épuisée ! Mais aussi, une réelle méconnaissance de certains aspects de l’histoire intellectuelle de l’Europe a conduit à prêter aux bâtisseurs du Moyen Age des « secrets de l’art »qui, en réalité, se réduisent à peu de chose et, me semble-t-il, font surtout perdre beaucoup de temps en sollicitant l’attention de certains francs-maçons sur de purs mirages.

Le Nombre d’or en est un exemple flagrant…

1. Des mesures incertaines. Observons qu’en l’occurrence il s’agirait moins d’un secret – puisque tout le monde pouvait théoriquement le retrouver dans les façades des bâtiments gothiques sur lesquelles on l’avait en quelque sorte inscrit – que d’une science qui traduirait les hautes connaissances des ouvriers médiévaux ou de leurs architectes. On comprendrait des lors parfaitement que ces humbles artisans aient pu être les pères spirituels, et les maîtres sans doute, des maçons spéculatifs, malheureusement moins savants qu’eux. En d’autres termes, les commentaires et les spéculations relatives au Nombre d’or permettraient d’accréditer l’idée que les maçons opératifs étaient secrètement – comme toujours – versés dans les plus hautes mathématiques et non point seulement des ouvriers illettrés.

Tout un chacun a déjà lu ou parcouru ces ouvrages interminables ou, avec force plans sur lesquels s’étalent et se croisent les traces les plus complexes, l’on retrouve la « clé harmonique » de la façade de Reims, de Notre-Dame de Paris ou de la cathédrale de Chartres. Or, tout cela laisse immanquablement un sentiment d’artifice et de jeu vain. Reconnaissons en premier lieu, avec P. du Colombier que « les mensurations des monuments souffrent dans leur interprétation une grande part d’arbitraire et on a l’impression que, pour les faire cadrer avec telle ou telle théorie, certains auteurs, inconsciemment [?], arrangent la réalité.» [1]

 

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Avec un simple crayon : prouver tout... et son contraire !

 

C’est malheureusement une pure évidence et l’on songe, dans la même veine, a l’abondante littérature qui, dans les dimensions et les angles de la Grande Pyramide de Khéops, peut retrouver à la fois le diamètre polaire de la Terre et toutes les grandes dates de l’histoire de l’Humanité, sans compter mille autres merveilles [2]

S’agissant des constructeurs du Moyen Age, ces laborieuses théories se heurtent en fait à deux obstacles de poids :

- Le premier est qu’en effet, sur un même plan architectural, on peut sans difficulté appliquer quatre canevas « harmoniques » fondés sur des principes entièrement différents : c’est juste une question de patience et l’effet parait tout aussi convaincant. Du reste, cela a été réalisé et démontre que l’on peut précisément tout démontrer – et son contraire [3] ! On peut alors poser une simple question : raisonnablement, à quoi tout cela mène-t-il ?

- Mais plus fondamentalement, et c’est le second point, il faut se reporter à l’état réel des connaissances mathématiques à cette époque. Comme le rappelle J. Gimpel [4], la correspondance échangée entre deux écolâtres – donc deux savants – vers 1025, montre qu’au XIème siècle l’essentiel des documents grecs sur le savoir mathématique avait bel et bien été perdu, et ce dès le haut Moyen Age. De l’analyse de ces lettres, le grand historien des sciences Paul Tannery, dans ses Mémoires scientifiques (Tome V, 1922) conclut qu’elle se réduit à des constats d’ignorance. Il faudra attendre les traductions de l’arabe aux XIIème et XIIIème siècles pour que ce savoir soit progressivement retrouvé.

2. Naissance du Nombre d’or. En ce qui concerne le célèbre Nombre d’or, la question est encore plus intéressante. A ceux qui le désignent comme la norme mathématique de la plupart des monuments de l’histoire, on peut opposer les mêmes objections que celles qui ont été mentionnées plus haut : l’arbitraire des mesures, l’approximation des relevés sur des plans qui ne reproduisent pas nécessairement les dimensions exactes de bâtiments endommagés ou érodés par le temps, ou encore le fait qu’en variant d’un écart infime l’emplacement de deux tracés, le quotient ou la « raison » qu’on leur applique peut être modifiée d’une manière bien plus considérable.

L’un des propagateurs de ces méthodes, une personnalité haute en couleur sur qui je reviendrai dans un instant, Matila Ghyka, conseillait du reste aux amateurs de ne pas se décourager si leurs premiers calculs se révélaient infructueux, et leur proposait d’essayer tous les tracés possibles jusqu’à trouver celui qui s’accorderait avec sa théorie ! Dans de telles conditions, en effet, le succès est assuré…

Mais il y a davantage à en dire. L’affaire du Nombre d’or est très révélatrice des circonstances dans lesquelles s’élabore une légende « ésotérique » [5].

C’est Euclide qui, dans ses Éléments, le grand traite de mathématiques de l’Antiquité [6], au Livre XIII, décrit sans y attacher particulièrement la « division en moyenne et extrême raison » qui peut notamment générer le pentagone mais permet également d’inscrire dans un cercle des corps réguliers, comme l’icosaèdre (20 triangles équilatéraux) et surtout le dodécaèdre (12 pentagones). Après lui, aucun commentaire particulier n’est connu sur cette proportion jusqu’au tout début du XVIème siècle, quand un mathématicien franciscain, Luca Pacioli, publie un traité intitule De divina proportione. [7]

 

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Luca Pacioli (c. 1445-1517)

 

Théologien au moins autant que savant, il ne peut résister à l’envie de rapprocher les mathématiques de la science sacrée : comme on compte treize effets de la division en moyenne et extrême raison, il les rapporte « aux douze Apôtres auquel s’ajoute notre Sauveur » et voit dans le dodécaèdre, qui pour Platon symbolisait l’univers, l’évocation de Dieu : voilà pourquoi la proportion est divine !

Mais Pacioli ne va plus loin, ne donne à cette proportion aucune vertu esthétique et ne parle pas du « Nombre d’or » – personne, à son époque, n’en a d'ailleurs encore parlé.

Il faudra attendre le début du XIXème siècle pour que des mathématiciens allemands s’emparent de ce thème et, le tout premier, Adolf Zeising [8], auteur en 1854 d’un ouvrage intitule Neue Lehre von de Proportionen des menschlichen Körpers (Nouvelles leçons sur les proportions du corps humain), va faire un sort a cette proportion désormais qualifiée par lui de « section d’or », où il voit un critère de beauté universelle et singulièrement la norme des proportions du corps humain. Parmi ses émules, il faut surtout citer Franz Liharzik, un homme curieux qui se prétendait possesseur de mille sortes de sciences [9] et pour qui, en1865 dans son livre Das Quadrat, la section d’or est « la loi morphologique fondamentale qui imprègne toute la nature et qui doit constituer le fondement de la structure de l’univers » : cette conviction n’engageait que lui et n’eut alors que peu d’écho.

3. La thèse de Matila Ghyka. Mais on doit surtout à Matila Ghyka [10], évoqué plusMatila_Ghyka.jpg haut, d’avoir véritablement « inventé » le Nombre d’or auquel il donnera une signification tout à fait nouvelle. Dans deux ouvrages publiés entre 1927 et 1931 [11], il annonce que le Nombre d’or – car c’est ainsi qu’on le nommera désormais, d’après lui – résume la tradition pythagoricienne tout entière, laquelle aurait régi les monuments antiques et toutes les cathédrales gothiques, et aurait été transmise depuis cette époque, d’âge en âge, par une chaine d’initiés : confréries de bâtisseurs, Steinmetzen, guildes anglaises, Compagnons français, sans oublier cela va sans dire, les alchimistes et les Rose-Croix…

Ghyka, à l’érudition touffue, confuse et incertaine, ne dit jamais d’où il tire de si extraordinaires révélations, ni sur quoi il fonde ses affirmations. Il assène avec une certitude tranquille et nombre d’esprits légers ou exaltés, depuis lors, n’ont cessé de le plagier. Il reste qu’on chercherait vainement, avant lui, la moindre trace d’un document susceptible de corroborer ces théories plutôt extravagantes dont aucune source pythagoricienne antique ne fait état et, bien entendu, ni dans les Carnets de Villard de Honnecourt, ni dans les « divulgations » de Roriczer [12] ne figure jamais cette « divine proportion » comme règle d’un « tracé harmonique » !

 

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"Le" livre fondateur...

 

Bref, on l’aura compris : le Nombre d’or n’a fait son entrée dans la tradition maçonnique et n’est connu des francs-maçons que depuis que certains d’entre eux, au cours des décennies récentes, ont rapporté, souvent sans en soupçonner l’origine, les rêveries échevelées de Matila Ghyka [13]

Résumons-nous : de même qu’il ne faut pas accorder aux architectes du Moyen Age une science géométrique qu’ils ne possédaient pas encore, en dépit de leur réel talent pratique, de même il ne faut pas leur attribuer la science de subtilités mathématiques dont rien n’atteste en leur temps et qui ne furent explicitées que bien plus tard.

Après tout, l’émotion esthétique que suscitent les grandes églises médiévales, le sens artistique qu’elles révèlent  chez ceux qui les conçurent, la foi profonde et l’audace technique dont elles témoignent, sont leurs plus beaux titres de gloire. Les créditer de secrets sans fondement et sans substance n’y ajoute vraiment rien et ne fait même que brouiller leur image en travestissant la vérité.

 

* Cette note est inspirée d'un passage de mon livre L’invention de la franc-maçonnerie, Paris, Véga, 2009, 2011.


[1] 1. P. du Colombier, Les chantiers des cathédrales, Paris, 1953, p. 92.

[2] Voici une soixantaine d’années déjà, dans un livre a la fois drôle et dévastateur, le grand archéologue et architecte J.-P. Lauer a montre l’inanité de toutes ces pseudo-démonstrations : Le problème des pyramides d’Égypte, Paris, 1948.

[3] F. Benoit, L’architecture, l’Occident médiéval, 2 vol., Paris, 1933, II, 303.

[4] J. Gimpel, Les bâtisseurs des cathédrales, Paris, 1958,  p. 117.

[5] Sur cette question, il faut de reporter au livre implacable et superbement documenté de M. Neveux, Le nombre d’or, radiographie d’un mythe, Paris, 1995.

[6] Les 13 livres de Eléments, écrits vers 300 avant notre ère et constamment transmis depuis lors, furent imprimes des 1482 a Venise.

[7] Venise, 1509. Le titre complet de l’ouvrage est d’ailleurs très évocateur des intentions de son auteur : œuvre nécessaire à tous les esprits perspicaces et curieux, où chacun de ceux qui aiment étudier la philosophie, la perspective, la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique et les autres disciplines mathématiques, trouvera une très délicate, subtile et admirable doctrine et se délectera de diverses questions touchant une très secrète science.

[8] (1810-1876) Philosophe et professeur a Leipzig puis a Munich.

[9] (1813-1866) Docteur en médecine, il se disait a la fois chirurgien, pédiatre, ophtalmologue, accoucheur, et avait sillonne toutes les villes d’Europe centrale.

[10] Ne en 1881 en Roumanie d’une famille qui avait servi le Tsar de Russie – Ghyka avait droit au titre de Prince –, il sera élevé a Paris. Polyglotte, il fera l’École navale, l’École supérieure d’électricité et obtiendra aussi un doctorat en droit. Diplomate roumain, il fut en poste dans diverses capitales européennes. Ruine en 1946, il émigra aux USA où il devint professeur d’esthétique et d’histoire de l’art. Il mourut en Virginie en 1965.

[11] L’Esthétique des proportions dans la nature et dans les arts, Paris, 1927 et Le Nombre d’or. Rites et rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale, 2 vol., Paris, 1931

[12] Un certain Mathias Roriczer, Parlier de son père Conrad, avait rejoint en 1473 la Fraternite des Steinmetzen. Il suivit son père dans sa carrière, notamment en tant que maitre maçon à la cathédrale de Ratisbonne. Entre 1486 et 1490, en violation des règles imposées, il publia trois opuscules « pour le bien du public » (c’est-à-dire de tous ceux qui n’appartenaient pas au métier !) dans lesquelles il exposait notamment la méthode permettant d’élever un pinacle à partir de diagrammes en deux dimensions (Büchlein von der Fialen Gerechtigkeit) : très exactement ce qu interdisaient les Statuts de 1459...

[13] Sur les plus extrêmes réserves qu’on doit formuler à leur propos – et à propos de tous les ajouts de la même veine qui sont apparus dans le sillage de Matila Ghyka – voir notamment: http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article796(Le mythe du nombre d'or)

18 décembre 2013

Pendeloques et taus sur les tabliers...

La France connait une particularité : la diversité des Rites de loges symboliques et, du même coup, la grande variété des décors (cordons, sautoirs, colliers et surtout tabliers) qui correspondent à chacun de ces Rites.

Je voudrais ici évoquer – sans aucune exhaustivité, cela va sans dire ! – quelques erreurs que l’on commet parfois à ce sujet et quelques « légendes de parvis » qui courent à ce propos.

1.       Les « sept pendeloques » des tabliers Emulation

On sait que dans les loges Emulation, les tabliers de Maître sont bleus et présentent deux particularités : des rosettes en lieu et place des lettres « M. B. » si communes dans la tradition française (au Rite Français comme au REAA) et deux larges rubans, disposés de chaque côté de la bavette, auxquels sont appendus des chainettes (diversement qualifiées par les marchands de décors en France, de « pendeloques » ou de « pendrions » –  en anglais = tassels, c’est-à-dire « houppes ») portant une petite boule métallique à leur extrémité. En Angleterre, les chainettes sont d’argent pour les loges « ordinaires » – on dit là-bas « subordinate » – et d’or seulement pour les dignitaires, avec de rares exceptions pour certaines loges historiques. C’est la règle qui a souvent été reprise en France par la GLNF puis la GLTSO – mais qui n’y est qu’approximativement appliquée du reste. Au sein de la LNF, toutes les loges « portent d’or »…

 

 








Tabliers anglais : Maître Maçon et Grand Officier


La question sur laquelle je veux me concentrer ici est celle de l’origine et de la signification de ces deux ornements du tablier Emulation.

J’ai souvent entendu dire que les sept chainettes dénotent une signification symbolique sur laquelle les commentaires vont bon train, on s’en doute. Que les fabricants, obligés de fixer un « standard », aient choisi le nombre sept pour un tablier de Maître n’a pas de quoi surprendre, mais cela n’est spécifié dans aucun rituel et ne fait l’objet d’aucune prescription de la GLUA notamment. C’est donc parfaitement gratuit et aucun symbolisme ne s’y attache particulièrement. La raison en est que, à l’origine, il y avait bien plus que sept chainettes, mais en fait un grand nombre de fils argentés ou dorés dont l’assemblage formait une houppe ou un gland de passementerie.

Les tabliers de Maître présentaient une très grande diversité d’ornementation, en Angleterre comme en France, à la fin du XVIIIème siècle. C’est au moment de l’Union de 1813, qui donna naissance à l’actuelle GLUA, que tous ces détails furent standardisés. C’est à cette occasion que naquirent les « pendeloques ».

Il était courant, à cette époque, de ceindre un tablier à l’aide d’un cordon de tissu dont les extrémités étaient décorées de houppes ou de glands de fils éventuellement dorés ou argentés. On nouait les deux extrémités par le devant, sous la bavette, et on laissait ainsi naturellement retomber de chaque côté les deux houppes. Les musées maçonniques exposent de nombreux exemples de ces tabliers anciens.

Il fut peut-être jugé plus digne d’éviter tout aspect négligé en « simulant » cette disposition : la ceinture fut désormais attachée dans le dos ou sur le côté par une agrafe métallique mais deux bandes de tissu ornées de houppes « symboliques » – entendons par-là : « stylisées » – furent ajoutées par application directe et purement décorative sur le tablier. Les « pendeloques » étaient nées. Il fallut d’ailleurs un peu de temps fixer leur dimension exacte.

 Il faut noter que cette coutume anglaise – fixée lors de l’Union de 1813 et qui a ensuite « contaminé » les autres Grades Loges des Iles britanniques (Ecosse et Irlande) – ne concernait initialement que les décors Emulation (entendons par là, une fois encore, et pour dire les choses simplement, les loges de Rite « anglais » travaillant en France depuis 1913). La GLNF, très vite, a introduit des détails qui lui étaient propres, comme une cocarde tricolore (à ne pas confondre avec celle de la RAF – l’ordre des couleurs n’est pas le même) en lieu et place de la cocarde simplement bleue des anglais, sur le collier des Vénérable et sur les tabliers de Maître. Mais surtout, après-guerre, ayant de nouveau activé le RER qui avait plutôt déserté la GLNF, et surtout intégré après 1965 le REAA, elle a peu à peu étendu ces particularités aux tabliers des autres Rites : c’est ainsi que des tabliers du RER ont adopté les « pendeloques » – ce que la tradition française d’origine de ce Rite ne connait absolument pas – et que le REAA a suivi, sans doute dans le but de distinguer, dans les années qui ont suivi la douloureuse rupture de 1965, le REAA « irrégulier » dont les tabliers étaient identiques à ceux du Rite Français du GODF, hormis leur couleur, et le REAA « régulier » [1]

 

 Tablier REAA - sans les lettres MB, avec rosettes et pendeloques

 

Chacun demeure évidemment libre d’agir à sa guise et le XVIIIème offrait du reste à tout maçon une liberté presque sans limite pour l’ornementation des tabliers, je me borne donc à un simple rappel : la description des tabliers du RER et du REAA, dans les textes fondamentaux ou les plus anciens documents de référence de ces Rites pour les grades bleus (Code maçonnique des loges réunies et rectifiées, 1778, pour le RER ; Tuileur de Delaunaye, 1821 et de Vuillaume, 1830, pour le REAA) sont parfaitement clairs : pas de pendeloques sur les tabliers dans les deux cas…et surtout, quel que soit le Rite, pas de « symbolisme » particulier à cette ornementation plaisante mais sans autre finalité que d’améliorer l’aspect de nos précieux décors, tout en rappelant un usage ancien !

2.       Les « Taus renversé » sur les tabliers de Maitres Installés – ou Passés-Maîtres

Une autre coutume est née au début du XIXème siècle, en Angleterre, là encore : faire apparaitre sur le tablier de Maîtres installés, ou Passés-Maîtres, en lieu et place des rosettes du tablier de Maître, des « taus renversés ». Le sujet est d’autant plus intéressant que les auteurs maçonniques anglais eux-mêmes ne savent trop quelle origine attribuer à cet usage…

Soulignons qu’il s’agit bien ici des Installed Masters, et non des anciens Vénérables ou des « Vénérables d’honneur » comme on en connait en France : cela ne concerne donc que ceux qui sont réellement passés par la cérémonie dite « secrète » (et pas simplement « administrative ») d’Installation du Maître de loge, en présence des seuls Passés-Maîtres, cérémonie qui confère à son bénéficiaire des signes, mots et attouchements spécifiques, lui révèle une légende nouvelle et surtout lui fait prendre un engagement d’une importance et d’une solennité toutes particulières.[2] En Angleterre, et dans les Grandes Loges qui ont, de par le monde, adopté cet ancien usage, la qualité de Passé-Maître (Past Master) est inaliénable et son titulaire est invité à en porter les insignes (médaille de poitrine, collier portant un bijou spécifique – sur lequel je ferai un post à part –  et présence de « taus renversés » sur le tablier) jusqu’à la fin de ses jours, en toutes circonstances en loge bleue. Il faut également préciser, car c’est également une erreur habituelle, que seuls les taus sont la marque du Passé-Maître sur son tablier, et non les pendeloques qui, on l’a vu, sont communes à tous les Maîtres Maçons.

 

 

Tablier de Maître Installé anglais


Le point qui demeure aujourd’hui on résolu est celui de l‘origine de ce curieux symbole du « tau renversé » : aucun texte maçonnique anglais ne nous en donne la clé !

Les anglais appellent cette figure « level » ou « double square » – niveau ou double équerre – ce qui est simplement descriptif mais n’est guère plus éclairant ! On ne peut donc que formuler quelques hypothèses.

Dans son si précieux Freemasons’ Guide and Compendium, Bernard Jones évoque notamment trois d’entre elles, sans trancher car aucune n’emporte la conviction : par exemple le fait qu’il existe une référence biblique au signe du « Tau » comme un signe « d’élection » dans Ezechiel, 9, 3-4 :

« Alors la gloire du Dieu d'Israël s'éleva de dessus le chérubin sur lequel elle était, et se dirigea vers le seuil de la maison ; elle appela l'homme vêtu de lin, qui portait une écritoire à sa ceinture.

Et l'Éternel lui dit : Traverse la ville, Jérusalem, et fais une marque [d’un Tau] sur le front des hommes qui gémissent et qui soupirent à cause de toutes les abominations qui se commettent dans son sein. »

Cette marque permet donc d’identifier ceux qui sont restés fidèles à Dieu : cela suffit-il à expliquer leur présence sur les tabliers des Maîtres Installés ? Et s'il s'agit bien de taus qui figurent sur le tablier, pourquoi avoir renversé la lettre ?

Je crois que l’on peut formuler une autre hypothèse. Je la résume ici.

On sait que l’Installation secrète, dont les premières mentions certaines remontent aux années 1740 en Irlande, et la première description rituelle documentée à 1760 en Angleterre, était aux yeux des « Antients » (membres de la Grande Loge dite des Anciens, fondée 1751) une tradition majeure car elle permettait l’accès  à ce qu’ils considéraient comme le sommet de la maçonnerie symbolique : l’Arc Royal. Au moment de l’Union de 1813, le statut de l’Arc Royal se régla par un compromis et l’on « oublia » provisoirement l’Installation secrète mais elle continua d’être pratiquée avant d’être à son tour réglementée officiellement à partir de 1827. Retenons simplement que l’Installation secrète, la qualité de Maître Install était alors un pré-requis indispensable pour devenir Compagnon de l’Arc Royal. Cette exigence fut d’ailleurs abandonnée par les anglais dès 1823 (mais subsiste toujours en Ecosse et en Irlande).

Or, le symbole fondamental de l’Arc Royal, qui est lui-même une stylisation du monogramme de Templum Hierosolyma, se décompose très simplement en… trois taus !

 

 Le symbole fondamental de l’Arc Royal...




...et sa déconstruction...


Mon hypothèse est donc la suivante : la mention de trois taus sur le tablier d’un Maître installé n’était-elle pas l’annonce qu’en assemblant ces trois éléments, on pouvait composer le monogramme de l’Arc Royal – et que le Maître installé était donc « virtuellement » en possession des secrets de cet « Ordre suprême » ?

Je laisse chacun à ses réflexions…

Un dernier point : comme les pendeloques, qui ont « envahi » les décors de plusieurs Rites en France, les taus ont fait leur apparition sur les tabliers du RER et même du Rite Français (surtout Rite Français Traditionnel – RFT)  mais aussi du REAA, dans les Obédiences qui pratiquent officiellement l’Installation secrète.


Tablier de Passé-Maître "RER" - ici sans pendeloques !


Tablier de Passé-Maître "REAA" - on a tout mis cette fois...


Tablier de Passé-Maitre "RFT" - le placage de l'anglais sur le français...

 

On peut faire ici la même remarque que pour les pendeloques : libre à chacun de faire comme il l’entend – à condition, au moins, de comprendre ce que l’on fait ! – mais il faut rappeler que le RER, comme tous les Rites de tradition française issus du XVIIIème siècle (avec le Rite Français), ignore la qualité de Maître Installé – même si de nombreuses loges RER se sont mises à en pratiquer la cérémonie – et donc aussi la présence des taus sur les tabliers. [3] Pour le REAA, la chose est en revanche plus discutable car le grade de Past Master y est clairement décrit dans le Tuileur de Vuillaume, et il fut pratiqué par les Frères du REAA au début du XIXème siècle mais la pratique s’en est perdue assez tôt en France. Sa redécouverte par les Frères du REAA qui rejoignirent la GLNF en 1965 était donc, en quelque sorte, un retour aux sources. Les usages sont toujours les mêmes pour les Frères de ce Rite au sein de la GL-AMF. Il y a une vingtaine d’années, j’ai été le témoin et également l’acteur d’un débat qui s’est élevé au sein de la GLDF – et du SCDF dont le Grand Commandeur avait eu, à cette époque bien différente de celle que nous vivons, la courtoisie de me consulter à titre « d’expert » – sur l’opportunité éventuelle d’y rétablir cet usage. L’issue du débat, que j’avais alors fortement contribué à documenter, fut négative pour des raisons sans grand rapport avec la tradition maçonnique, je le crains. Cela n’a pas empêché l’Installation secrète – et donc les taus – de se répandre officieusement, depuis quelques décennies, dans un certain nombre de loges de la GLDF et sur pas mal de tabliers…

 



[1] Dans le même esprit, sans doute, les lettres « M. B. » furent remplacées par des rosettes, à la manière anglaise. Il faut toutefois observer que les tabliers des Grands Officiers de la GLDF présentent depuis longtemps déjà des pendeloques.

[2] Cf. les posts en cours de publication à ce sujet sur ce blog.

[3] Rappelons qu’en revanche la possession préalable d’un grade est nécessaire pour devenir Vénérable d’une loge du RER : le grade de Maître Ecossais de St André.