Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17 août 2013

De Socrate à la franc-maçonnerie : un détour par l'Italie du XVIème...

Je suis récemment tombé sur une gravure extrait d’un fameux ouvrage d’Achille Bocchi (1488-1562), publié en Italie en 1555 (et réédité en 1574) : Symbolicarvm quaestionvm de vniverso genere qvas serio lvdebat libri qvinqve. Ce livre s’apparente à une littérature qui a connu dès le siècle précédent un succès immense dans les milieux cultivés de l’Europe : celle des ouvrages d’emblemata, ces recueils d’images « symboliques », ordinairement assorties de devises énigmatiques et que l’on commentait à perte de vue dans les salons de la bonne société…


Socrate Bocchi.jpg

 

Or, que voit-on sur cette gravure ?

Socrate, le maître de la maïeutique, qui sous l’inspiration de son « bon démon », illustre la maxime delphique du « Connais-toi toi-même » : tandis qu’il trace d’une main un double portrait de lui-même et de son « double », il tient de l’autre le compas et l’équerre, sous un  ciel où se dessinent « le Soleil, la Lune et les Etoiles »….

S l’on extrait cette gravure de son contexte et que l’on dissimule sa date, gageons que nombre de lecteurs lui trouveraient spontanément un air maçonnique très prononcé. De là, à y voir de la maçonnerie au beau milieu du XVIème siècle en Italie, il n’y a qu’un pas !

La réalité est évidemment tout autre et cet exemple l’illustre parfaitement. Le symbolisme maçonnique, je l’ai souvent écrit, n’existe pas, à proprement parler : entendons par là que les symboles empruntés à l’art de la géométrie et de l’architecture, bien avant que la franc-maçonnerie spéculative n’apparaisse et ne s’en empare, ont fait l’objet d’emplois multiples car, depuis Platon, la géométrie est une science qui se prête au parallèle mystique, et que la meilleure image de la construction de soi est naturellement celle d’un édifice matériel. Ce fut particulièrement à la Renaissance qui a vu dans l’architecture un programme intellectuel. Du reste, c’est en partie ce que rappelle en substance la sentence placée au-dessus de la gravure Bocchi : par le dessin on fait mieux apparaître ce qui était caché.

Ceux qui ont fourbi les armes symboliques de la maçonnerie spéculative, au cours du XVIIème siècle, s’étaient nourris de ces traités de la Renaissance et des innombrables volumes de la littérature emblématique, un des sources les plus riches du répertoire symbolique de la maçonnerie, disponible dès la fin du XVème siècle ! C’est d’ailleurs par ce biais que les loges ont accueilli nombre d’autres symboles, sans rapport aucun avec l’art de bâtir !

La maçonnerie « symbolique » a donc finalement très peu innové quant à son contenu emblématique ou iconographique. L’ayant recueilli çà et là, elle en a tout simplement proposé un usage nouveau – et génial ! –, au moyen d’une méthode rituelle qui lui donne en quelque sorte une vie nouvelle dans les cadre particulier d’un espace et d’un temps nouveaux : l’espace et le temps de la loge.

C’est là une source intellectuelle beaucoup plus évidente et surtout plus immédiate que le prétendu « savoir des bâtisseurs », qu’il ne s’agit pas de nier mais qui renvoyait à des secrets de métier aux applications philosophiques assez minces…[1]

 

 


[1] Voir à ce sujet dans L’invention de la franc-maçonnerie, le passage que j’ai consacré à cette question : (pp. 112-124).

31 juillet 2013

Les origines du ternaire Sagesse, Force, Beauté

C'est vers 1727, dans le Wilkinson MS - où l'on trouve aussi la première allusion à HIram en rapport possible avec le grade de Maître - que le ternaire Sagesse, Force et Beauté fait son apparition dans la tradition textuelle de la franc-maçonnerie spéculative. A partir de cette date, il ne variera plus. Mais quelle peut en être la source ? A-t-il des origines plus lointaines ?

Toute une littérature "d'exégèse", maçonnique surtout au XXème siècle, n'a pas hésité à solliciter laborieusement l'alchimie et à torturer la kabbale - notamment  par des contorsions relatives à la traduction du nom hébreu des séphiroth ! - pour tenter, mais en vain, de répondre à ces questions. La profonde inculture historique et religieuse de la plupart des auteurs maçonniques français "classiques" a fait le reste...

La solution parait pourtant assez naturelle : il suffit d'aller à la recherche des textes maçonniques les plus anciens et des les replacer dans leur contexte. Alors, tout s'éclaire.

Le manuscrit Grand Lodge n°1 MS (1583) (un des quatre plus anciens manuscrits des Old Charges, ou Anciens Devoirs) commence ainsi :

"Que par la Puissance (« might ») du Père du Ciel et la Sagesse (« wisdom ») du Fils Glorieux, la Grâce et la bonté (« grace and goodness ») de l'Esprit Saint, trois personnes en un seul Dieu, soient avec nous à notre commencement […]"

On relève également ce même membre de phrase, « La Sagesse du Fils Glorieux », dans le Dauntesey MS (vers 1690), dans le Robert's Print (1722), dans le Bolt Coleraine MS (1728). C'est donc un lieu commun des plus ancien textes maçonniques. Le Dumfries n°4 MS (vers 1710) qui n'appartient pas à proprement parler à la famille des Old Charges mais s’en inspire manifestement, use d'une formule légèrement différente mais équivalente : « La Sagesse du Glorieux Jésus ».

Les premières lignes du Ms Grand Lodge (1583)

Cette attribution du terme Sagesse à la deuxième personne de la Trinité chrétienne est-elle donc propre aux Old Charges et aux textes qui appartiennent à la même tradition ? Nullement, et ce n’est pas la moindre nos surprises, mais cette découverte est passionnante. Il s’agit en fait d’une longue tradition théologique, en Occident notamment. On en trouve un premier exposé clair dans les très célèbres Sentences de Pierre Lombard (c.1100-1160), l'un des pères de la pensée théologique médiévale, interminablement recopié et commenté tout au long du Moyen Age. Dans le Livre I, Distinction XXXIV de son grand ouvrage, le chapitre IV s’intitule en effet :

Pour quelle raison la puissance (potentia) est attribuée au Père, la sagesse (sapientia) au Fils et la bonté (bonitas) au Saint Esprit, car il n’existe qu’une puissance, une sagesse et une bonté pour les Trois.

Suit un commentaire expliquant en quoi cette triple attribution n’efface pas l’unité essentielle des trois personnes de la Trinité. Ce texte fondamental appelle plusieurs commentaires.

Le premier est qu’il s’agit de la source évidente, sans discussion possible, de notre ternaire, Sagesse, Force et Beauté, à un terme près : la "bonté" est ici en lieu et place de la "beauté". Je reviendrai plus loin sur ce point.

Le deuxième point est de savoir si ces attributions, qui vont devenir un lieu commun de la théologie médiévale, reprises par Duns Scot et Thomas d’Aquin notamment, connurent une diffusion plus large, dans la piété populaire, et sous quelle forme. C’est là, en effet, une question essentielle si l’on veut assurer le lien entre l’invocation initiale figurant dans le texte des Old Charges et ces considérations théologiques savantes, sans doute réservées à une petite élite ecclésiastique. Or, une réponse est en effet possible. Il s’agit d’une prière à la Sainte Trinité, proposée à la dévotion commune et remontant au XVe siècle – époque à laquelle, notons-le au passage, furent rédigés les premiers Old Charges.

Cette prière se conclut par ces mots :

Defendat me immensa trinitas,

Dirigat me inaestimabilis bonitas.

Regat me potentia patris,

Vivificet me sapientia filii,

Illuminet me gratia et virtus spiritus sancti.[1]

Soit :

Défends-moi immense Trinité,

Dirige-moi inestimable bonté,

Gouverne-moi force du Père,

Vivifie-moi sagesse du Fils,

Illumine moi, grâce et vertu de l’Esprit Saint.

La démonstration est claire : l’invocation des Anciens Devoirs, dont provient notre ternaire, est empruntée à des prières médiévales en l’honneur de la Trinité, attestées dès le XVe siècle, et qui illustraient elles-mêmes une élaboration théologique bien plus ancienne encore (XIe-XIIIe siècle). On observe que dans cette prière populaire, par différence avec les formules des théologiens, la bonté est ici sans attribution spécifique – elle parait s’appliquer à la Trinité dans son ensemble – tandis que l’Esprit Saint y est plus spécifiquement lié à la grâce.

Pierre Lombard - le père du ternaire maçonnique ?

Or, il faut s’interroger sur le passage de « bonté » à « beauté » dans le vocabulaire maçonnique. On note que cette transformation ne se trouve pas dans les Anciens Devoirs et nous ignorons quand et pourquoi elle fut opérée, mais nous venons précisément de voir que la piété populaire reformulait parfois les conclusions de la théologie savante.

On peut ici risquer une hypothèse raisonnable et assez simple. On a noté que le texte des Old Charges suggère déjà une alternative au mot « bonté » (« goodness ») puisqu’il utilise justement deux mots pour qualifier l’Esprit Saint : « grace and goodness ». Or, le très respectable Oxford English Dictionary, définissant le mot anglais « grace », s’il mentionne évidemment le sens religieux de la « grâce divine » – souligné, on l'a vu, dans une prière populaire –, signale aussi que l’une des valeurs de ce mot est tout simplement : « quelque chose qui transmet de la beauté (« beauty ») » - c'est du reste également vrai en français. On voit donc que du ternaire « élargi » des Old Charges, inspiré de prières traditionnelles, au ternaire maçonnique proprement dit, la transition est finalement aisée et passe par le peuple chrétien lui-même.

D’autre part, il se pourrait bien, comme le suggère une citation de Saint Thomas d'Aquin  dans son Commentaire des sentences de Pierre Lombard, que la source primaire soit la Bible elle-même, en l’occurrence le Livre de la Sagesse, Chapitre 8, verset 1 qui, dans la Vulgate, porte : « [sapientia] attingit a fine usque ad finem fortiter et disponit omnia suaviter », texte qui dans la traduction de la TOB, par exemple, donne : « La sagesse s'étend avec force d'une extrémité du monde à l'autre, elle gouverne l'univers avec bonté ».

Or, ceci nous conduit précisément à découvrir le sens véritable de l'expression, assez faible en français, de « Sagesse pour inventer [2] », commune à presque tous les catéchismes maçonniques depuis le XVIIIe siècle. En anglais, la phrase est : « Wisdom to contrive ». Or dans Masonry dissected de Samuel Prichard (1730), divulgation fondamentale dans l'histoire maçonnique anglaise, et dont l'influence fut considérable, nous lisons cette formule qui nous donne le vrai sens du verbe anglais « to contrive » : « The Grand Architect and Contriver of the Universe » (« Le Grand Architecte et Créateur de l'Univers »). « To contrive » a donc dans l'expression « Wisdom to contrive » le sens très fort de créer, que le verbe français « inventer » ne rend qu'imparfaitement. « Sagesse pour inventer » s'applique donc, si l’on suit la source maçonnique anglaise, à la Parole créatrice initiale. C’est du reste ce qui dit le Livre des Proverbes (3,19) : « C'est par la sagesse que l'Éternel a fondé la terre. »

 

http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/71/God-Architect.jpg

Bible moralisée, XIIIème siècle

Observons encore que l'accord avec l'Evangile de Jean, livre qui a joué un rôle très important dans le Rite des Modernes depuis 1717 et jusqu’a la fin du XVIIIe siècle, est ici complet. Son Prologue dit en effet de la Parole (« Verbum »), identifiée au Fils :

Par elle tout a été fait,

Et  sans elle, rien n’a été fait

De ce qui est fait.

 Enfin, comme pour conclure ce dialogue entre les Ecritures Saintes et les textes maçonniques, il nous faut citer, cette fois jusqu'au bout, le passage de Masonry Dissected évoqué plus haut et donnant la signification de la lettre G : « Le Grand Architecte et Créateur de l’Univers, ou Celui qui fut élevé jusqu’au sommet du pinacle du Saint Temple ».

On sait en effet que ce dernier n’est autre que Jésus, lors de la tentation au désert (Matthieu, 4, 5)...

La cause, pourrais-je dire, est entendue...http://pmcdn.priceminister.com/photo/les-trois-grands-piliers-de-la-franc-maconnerie-colonnes-et-chandeliers-dans-la-tradition-maconnique-de-rene-desaguliers-livre-896805182_ML.jpg

 

 

Remarque : Sur tous ces points, et bien d'autres encore, voir l'ouvrage de mon maître René Désaguliers, longtemps épuisé, et dont j'ai proposé une nouvelle édition profondément remaniée : Les trois grands piliers de la franc-maçonnerie, Véga, 2011


[1] ANALECTA HYMNICA MEDII AEVI. Herausgegeben von Clemens Blume und Guido M. Dreves. XXXI. PIA DICTAMINA, Reimgebeute und Leselieder des Mittelalters, Vierte Folge, Leipzig, 0. R. Reislansd, 1898, p.14.

[2] On trouve aussi : « Sagesse pour concevoir ».

08 juillet 2013

La maçonnerie anglo-saxonne dans ses oeuvres

On ne juge bien que ce que l'on connait au moins un peu.

Il en est ainsi de la maçonnerie anglo-saxonne - il faudrait dire, plus justement : britannique - sur laquelle on porte toutes sortes de jugements, parfois justiifiés, au demeurant, mais qu'on ne connait généralement que par ouï-dire. Pour comprendre son esprit - ses travers aussi - et mesurer à quel point la franc-maçonnerie ne pouvait naître que sur leur sol, il faut voir les maçons anglais - ou apparentés -  dans leurs oeuvres.

Un document exceptionnel disponible en vidéo sur Youtube nous en donne l'occasion. Il s'agit de la re-consécration de la loge n°1 du Queensland, en Australie du nord, à l'occasion de ses 150 ans.

La consécration d'une loge, acte à la fois maçonnique et religieux, est coutumière en Grande-Bretagne et dans ses Dominions. On place au centre la loge le tableau de la loge et on la "consacre" par les trois éléments que sont le vin, l'huile et la blé, à la manière biblique, le tout ponctué de nombre de prières. La re-consécration est un moment plus rare, mais de même nature - et de même protocole.

Regardez ce spectacle surprenant, impeccable, et du reste chorégraphié : vous noterez, en comptant un rythme à 4 temps, que c'est l'orgue qui scande et dirige tous les gestes et toutes les marches des Grands Officiers en action...

On pense ce que l'on veut de ces cérémonies. Il faut regarder assez longtemps - c'est très long ! - pour se pénétrer de cette atmosphère si particulière qui nous dit, sur la maçonnerie dans son milieu d'origine, bien plus que ce que les livres peuvent nous en suggérer.

A noter que c'est une cérémonie publique - on voit nombre de Ladies en tenue de ville dans l'assistance - car ce n'est pas une initiation et, dans ces pays de vieille tradition maçonnique, on fait partager un tel événement à sa famille et à ses amis, comme on les conduirait à une cérémonie officielle dans notre très laïque république !

Bon spectacle et pas de jugement hâtif...