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06 septembre 2013

Epreuves élémentaires ou baptêmes successifs ? (2)

2. Les épreuves de l’eau et du feu.- J’ai donc rappelé, dans un post précédent, que dans l’opéra de Mozart, La Flûte enchantée, réputé – à tort – comme un « opéra maçonnique », il y a bien quatre épreuves élémentaires par lesquelles Tamino doit passer : la terre, le feu, l’air et l’eau.

C’est précisément pour cette raison que la séquence en question ne peut être d’origine maçonnique : tout simplement parce que, à cette époque, les quatre épreuves n’existaient pas dans les rituels maçonniques !

Il convient de faire ici, au préalable, un rappel très simple mais de grande importance : dans l’immense majorité des loges du monde entier, lesquelles suivent un rituel de type anglo-saxon, soit une variante de ce que l’on nomme – abusivement – en France le « Rite Emulation », ou aux Etats-Unis ce qui est désigné par « Rite d’York », il n’y a jamais eu, et n’y a toujours aucune épreuve de ce genre. Le candidat au premier grade accomplit autour de la loge des pérambulations qui servent à le présenter aux Frères, puis il prête son serment et va ensuite se faire reconnaitre par les Surveillants. L’enrichissement des rituels maçonniques, en particulier par des épreuves « élémentaires », fut une innovation française : elle est restée cantonnée à la France et aux quelques pays qui ont subi son influence maçonnique – soit une composante très minoritaire dans le monde. Ce fut aussi, soulignons-le, un ajout assez tardif.

 

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Réception d'Apprentif (1744-1745)

Si nous reprenons les plus anciens rituels maçonniques français, qu’ils nous soient parvenus sous forme manuscrite (Divulgation du Lieutenant de Police René Hérault, 1737[1]) ou par des divulgations imprimées plus ou moins explicites (comme le Secret des francs-maçons en 1744), il est clair que dans les années 1740-1760, lesdits rituels ne connaissaient pas davantage ces épreuves que leurs antécédents anglais qui, je l’ai dit, les ignoraient parfaitement. Sans nullement chercher ici à être exhaustif, en 1760-65, pour m’en tenir à une référence parfaitement documentée et dont la datation est à peu près certaine, le Corps complet de la Maçonnerie,[2] rituel qui représente très vraisemblablement la « pratique moyenne » de la première Grande Loge de France, ne comporte aucune référence à de telles épreuves. Veut-on un autre exemple de la même époque, renvoyant cette fois à ce que l‘on nommait les « loges écossaises » ? – sans aucun rapport, du reste, avec ce qui sera bien plus tard, et à partir de sources très différentes, le REAA ! – : les rituels du Marquis de Gages (1763) (FM4 79, BnF) ne font toujours aucune allusion à de telles épreuves.

On voit en revanche apparaitre des épreuves par les éléments dans le rituel dit de « l’apprenti souffrant », attesté à Lyon, en 1772,[3] et elles seront reprises dans le Régulateur du maçon, version officieusement imprimée en 1801 mais dont le texte avait été fixé par le Grand Orient de France dès 1785. On les trouve également dans le rituel de Mère-Loge Ecossaise d’Avignon (Ms 3089F, Musée Calvet) au début des années 1770. On voit donc assez clairement qu’elles apparaissent dans le dernier quart du XVIIIème siècle. 

Mais il convient ici de préciser un point absolument essentiel : les épreuves en question ne sont alors qu’au nombre de deux – l’eau et le feu ! Pourquoi seulement deux, et d’où cela venait-il ?

3. Les Ecossais Trinitaires.- On ne peut ici que formuler une hypothèse, à tout le moins une piste de travail, mais elle est, je crois, assez plausible. Au XVIIIème siècle, en France, il n’existait pas de barrière infranchissable entre les grades bleus et ce que nous appelons les hauts gradés. Il était même très habituel d’arborer en loge les décors du grade le plus élevé qu’on possédait. Les tableaux de loges précisaient les grades, au-delà des trois premiers, acquis par les différents membres. Tout cela était public, ou comme on disait alors, « ostensible ». Or, dans l’inextricable maquis des hauts grades qui se développèrent dès le début des années 1740, avec une véritable acmé autour de la décennie 1760 – cette année-là,  J.-B. Willermoz, un des maçons les plus savants de son temps, connaissait et avait reçu plus de 25 grades ! – un système se répandit à Paris sous l’égide de son principal propagateur, le Frère Pirlet : le système des Ecossais Trinitaires. Ce système maçonnique mérite en effet un détour dans notre recherche.[4]

A sa pleine maturité, cet ensemble – qui s’inspirait de grandes plus anciens, comme celui de maître Anglais ou de Sublime Ecossais – comprenait trois grades. Or, à chacun de ces grades, marqués par une inspiration chrétienne très poussée et même très spectaculaire, le candidat était successivement rappelé au souvenir du « baptême de Jean », de la « plus grande Lumière venue du ciel », et même, dans certaines versions, soumis à une onction de sang ! Le rituel n’avait guère besoin de longs développements pour que chacun, à cette époque, pût comprendre le symbolisme transparent de ces épreuves : le baptême d’eau précédant le baptême de feu. Rappelons simplement cette référence évangélique qui dit tout :

« Moi, je vous baptise d'eau, pour vous amener à la repentance, mais celui qui vient après moi est plus puissant que moi, et je ne suis pas digne de porter ses souliers. Lui, il vous baptisera du Saint Esprit et de feu. » Matthieu 3,11

 

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Baptême du Christ (Guido Reni)

Quant à l’épreuve du sang, elle se passe ici de tout commentaire…

Les outrances religieuses du système entrainèrent du reste une vive querelle de plusieurs années qui se solda par son effacement vers 1770. Or, on peut ici que faire une simple constatation, laquelle ne justifie, certes, aucune conclusion nécessaire mais suggère une séquence chronologique assez troublante.  Les grades de Pirlet se sont développés dans le courant des années 1760 sans connaître un succès foudroyant mais ils marquèrent l’opinion maçonnique. Ils demeureront, sous des formes simplifiées, parmi les innombrables grades écossais secondaires, loin d’avoir connu le triomphe du Rose-Croix, du Kadosh, ou encore du Chevalier du Soleil. On peut seulement constater que c’est au moment où les grades d’Ecossais Trinitaires, qui avaient suscité de réelles polémiques, rentrent dans une relative discrétion que les épreuves de l’eau et du feu (et dans une certaine mesure celle du sang, mais très atténuée, en raison de son caractère jugé presque blasphématoire) arrivent dans les rituels maçonniques…au grade d’Apprenti !

Ce n’est d’ailleurs peut-être pas le seul exemple d’une « descente » » vers les grades bleus de thèmes rituels d’abord apparus dans les hauts grades. Il reste que nous devons retenir cette première conclusion, pour rester dans notre sujet : les épreuves par les éléments furent d’abord exclusivement celles de l’eau et du feu et elles renvoyaient à un symbolisme indiscutablement chrétien, celui des « deux baptêmes ».

Il faut les distinguer soigneusement des quatre épreuves élémentaires pratiquées de nos jours en France, lesquelles ont une source distincte et relèvent d’une intention différente, et ne furent pas connues avant l’extrême fin du XVIIIème siècle, voire le tout début du XIXème – soit bien après la création et le succès phénoménal de l’opéra de Mozart.

Nous approchons ainsi davantage du cœur de notre dossier… (à suivre)

 



[1] Cf. mon étude sur ce texte dans Renaissance Traditionnelle, n°147-148, 2006. 

[2] Publié in extenso en facsimilé par P. Mollier, in Le Regulateur du Maçon, Paris, 2004, pp.239-248.

[3] Reproduit in Steel-Maret, Archives secrètes de la franc-maçonnerie, Lyon 1893, reprint Paris 1985

[4] Cf. le dossier qui lui consacré par mon maître René Désaguliers, Renaissance Traditionnelle, n°86, 1991, pp. 81-136.

Epreuves élémentaires ou baptêmes successifs ? (1)

1. Combien d’éléments dans la Flûte ? –  Mardi dernier, 20 août, l’émission Secrets d’histoire était donc consacrée à Mozart. Je reviendrai dans un post ultérieur sur ce qui fonde mon affirmation et peut justifier mon hypothèse relative à l’origine des épreuves sur les éléments dans les rituels maçonniques, quand on les rapproche de l'opéra de Mozart. Pour l’instant, je m’en tiens à un point préjudiciel : y a-t-il, oui ou non, quatre éléments dans le livret de la Flûte ? Certains semblent en douter. Comme toujours en histoire, retournons au texte.

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On pourrait presque dire que tout est extraordinairement simple : il suffit de lire ! Voici ce qu’annonce le chœur des hommes en armure avant que Tamino ne s’engage vers l’initiation finale, sous la conduite de Pamina :

« Der, welcher wander diese Strasse voll Beschwerden,
Wird rein durch Feuer, Wasser, Luft und Erden ;
Wenn er des Todes Schrecken überwinden kann,
Schwingt er sich aus Erde Himmel an. »

Soit en français :

« Celui qui avancera sur cette route pleine d'obstacles
sera purifié par le feu, l'eau, l'air et la terre ;
S'il peut surmonter les frayeurs de la mort,
Il s'élèvera de la terre jusqu'au ciel. »

Tout est donc dit avant même que les choses ne s’accomplissent !

Ce qui peut expliquer le doute de certains c’est le fait que, plus loin, la mise en scène de ces quatre éléments est moins évidente. Toutefois, le « candidat », conduit par Pamina qui partage son sort initiatique, s’étant engagé entre « deux énormes montagnes, une cascade sur l’une ; l’autre crache des flammes », est entrainé dans une épreuve en deux temps ainsi décrits par le livret :

  1. « Tamino et Pamina se tournent vers la montagne qui crache des flammes. Ils traversent le fracas du feu et le hurlement du vent
  2. « Ils se tournent vers l’autre montagne, descendant dans la cascade et en remontant quelques instants après. » 

 

Il est donc clair que nous retrouvons ici au moins trois éléments sur quatre – et pas seulement deux, car le vent est évidemment destiné à souligner la furieuse présence de l’air. C’est donc la terre qui pose un petit problème. On ne voit quand se produit au juste « l’épreuve de la terre », si j’ose dire. Mais, soulignons-le au passage, n’est est-il pas de même de nos jours dans les Rites où l’initiation utilise les quatre éléments (essentiellement le REAA) ? On dit au candidat que c’est son séjour dans le cabinet de réflexion qui, symboliquement, représente sa descente dans les entrailles de la terre. Admettons…mais convenons aussi que ce n’est guère spectaculaire.

C’est en fait un simple problème de mise en œuvre scénique : on peut allumer une flamme passagère, plonger la main d’un candidat dans l’eau ou l’en asperger – comme dans l’opéra de Mozart – mais le macule-t-on de terre ? Apparemment non.[1] Si l’épreuve de la terre est donc toujours assez immatérielle dans les rituels maçonniques, que dire d’un livret d’opéra, qui doit se soucier d’une certaine fluidité de l’action, éviter les lourdeurs scéniques et tenir compte des possibilités matérielles ! Un livret d’opéra n’est pas calibré comme un rituel…

On pourrait éventuellement suggérer que la « terre » est représentée dans le livret par les « deux énormes montagnes ». En effet, qu’avait-on besoin de montagnes pour encadrer le feu, l’eau – et le vent ? Ces montagnes sont  après tout deux gigantesques masses de terre entre lesquelles l’initiation va se produire. J’admets que cela ne saute pas aux yeux, mais on ne voit d’abord guère d’autre solution. Sauf si l’on se trouve dans un temple, ou un lieu clos et sombre…

Or, si l’on revient an arrière dans l’action, au moment où Papageno accompagne encore Tamino, ils sont accueillis puis laissés seuls dans un « hall » (Halle), disons une sorte de grande salle, où ils sont soumis à la consigne du silence, que Papageno va s’empresser d’enfreindre. Tandis que ce dernier se livre aux plaisirs de ce monde, Tamino est conduit vers une « voûte » où il retrouvera Pamina, et la porte qui y mène se referme sur lui. Papageno se retrouve donc reclus dans le premier lieu. Il réalise alors qu’il ne peut suivre Tamino. Le Premier Prêtre surgit et lui dit :

« Mensch ! Du hättest verdient, aus immer in finsteren Klüften der Erde zu wandern. »

« Homme : Tu aurais mérité d’errer éternellement dans les sombres entrailles de la terre. »

Il finira d’ailleurs, comme le précise le livret, par disparaître dans le sol…

zauberflote_a1_s3_color-711959.jpgLa clé que nous recherchons est donc peut-être là. Pour filer la métaphore maçonnique, je dirais que Papageno est « resté dans le cabinet de réflexion », qu’il n’a pas surmonté l’épreuve de la terre et que pour cette raison, comme le lui annonce le Premier Prêtre, il ne connaîtra « jamais les joies célestes des initiés ». Tamino, lui, ayant retrouvé Pamina, vole vers d’autres épreuves dont il triomphera aussi, nous l’avons vu.

Il me semble en tout cas que cette question préliminaire est réglée : l’opéra de Mozart évoque bien les quatre éléments de la physique classique, empruntés plus tard par l’alchimie, et il le fait même – quoique peut-être involontairement – avec une dramaturgie étonnement proche de celle des rituels maçonniques en ce qui concerne les « quatre épreuves élémentaires » !

Mais la question centrale se pose alors : d’où tout cela vient-il ? De la franc-maçonnerie ou bien d’ailleurs ? Où, quand et comment les rituels maçonniques l’ont-ils intégré ?

C’est ici que notre recherche se corse un peu... (à suivre)

 

 



[1] Sauf dans une version tardive des rituels du RER. Mais c’est là un tout autre sujet, sur lequel je reviendrai un jour ou l’autre.

17 août 2013

Les équivoques de la pensée symbolique

Selon un auteur profondément révéré par les francs-maçons anglais, William Preston (1742-1818), qui contribua dans le dernier quart du XVIIIème siècle, notamment à travers son maître ouvrage Illustrations of Masonry, à la fixation des rituels et des instructions encore en vigueur de nos jours dans les loges britanniques, la franc-maçonnerie est « un système particulier de morale, exprimé sous le voile des allégories et illustré par des symboles. »

william_preston_photo.jpg On peut adhérer ou non à cette définition, mais elle est l’une des plus anciennes que la franc-maçonnerie nous ait laissée de sa méthode symbolique ; à ce titre au moins, elle mérite considération. Or deux termes y sont frappants : « morale » et « illustré ». La franc-maçonnerie, dans cette perspective si typiquement anglo-saxonne, enseigne avant tout « les principes sacrés de la moralité », comme le dit expressément le rituel d’initiation au premier grade en Angleterre, et n’utilise les symboles que comme une manière commode et suggestive « d’illustrer » cet enseignement. A l’époque de Preston, tout au long du XIXème siècle et jusqu’à nous, la franc-maçonnerie britannique n’a cessé de voir dans les symboles maçonniques de simples emblèmes rappelant sur un mode graphique les enseignements fondamentaux de la morale judéo-chrétienne dont les bases se trouvent dans les Ecritures saintes, lesquelles, toujours pour citer les rituels anglais, sont le « critère infaillible de la justice et de la vérité ».

Qu’en fut-il en France, notamment, au XVIIIème siècle ? On y voit le mot « symbole » rarement utilisé dans les rituels et les discours maçonniques, voire presque jamais dans certains systèmes. On y rencontre sans doute plus fréquemment les mots « allégories », « emblèmes » – tout comme en Grande Bretagne, observons-le – voire « hiéroglyphes » ou encore « types ». Mais il est un mot dont le vocabulaire maçonnique français a fait, dès l’origine, un abondant usage : c’est le mot « secret » – de préférence écrit au pluriel…

Les premières divulgations maçonniques françaises, par leurs titres mêmes, expriment bien cet état d’esprit : Le secret des francs-maçons (1744), Le sceau rompu (1745), L’Ordre des franc-maçons trahi et leur secret révélé (1745). Encore ces révélations ne portaient-elles que sur les trois premiers grades – grades « bleus », encore appelés « grades symboliques –, mais dès 1766 ce sont les hauts grades qui sont victimes de ces indiscrétions  imprimées. L’ouvrage le plus célèbre les concernant avait pour titre : Les plus secrets mystères des hauts grades de la maçonnerie dévoilés. On mesure d’emblée ce que ces expressions soulignent par rapport à « l’illustration symbolique » anglaise : on nous suggère ici fortement que la franc-maçonnerie, se rattachant à la plus ancienne « tradition des mystères » renferme des enseignements soigneusement préservés de la curiosité profane et que les symboles dont usent les francs-maçons, loin d’illustrer, bien au contraire, ont pour objet essentiel de dissimuler et de rendre impénétrables les grandes vérités que l’ordre dispense à des adeptes.

A la fin du XIXème siècle, en France singulièrement, dans la mouvance du courant occultiste initié par Eliphas Lévi (alias Alphonse Louis Constant, 1810-1875) et qui va flirter avec les marges de la franc-maçonnerie, elle-même majoritairement positiviste à cette époque, un courant herméneutique bien particulier va peu à peu prendre de l’ampleur et finira par occuper, au décours des années 1950, sinon une position dominante, du moins une place incontournable dans la pensée maçonnique en général. Ce mouvement a incontestablement été lancé par Oswald Wirth (1860-1943), un élève de l’ésotériste et quelque peu sulfureux Stanislas de Guaïta (1861-1897). En publiant dès la fin des années 1890, en volumes successifs maintes fois réédités et toujours lus, sa célébrissime série, La franc-maçonne rendue intelligible à ses adeptes (I. L’Apprenti, II. Le Compagnon, III. Le Maître) puis Les mystères de l’art royal, très tôt traduits en plusieurs langues (mais pas en anglais !), Wirth assurera pendant plus de 40 ans un véritable magistère des études de symbolique maçonnique à la direction de sa revue justement nommée Le Symbolisme (fondée en 1912) qui vivra après lui, jusqu’en 1970.

A travers ses ouvrages, rédigés dans une langue classique et limpide, véritables « bréviaires maçonniques » selon les termes mêmes de leur auteur, Wirth imposera sa vision résumée en quelques formules lapidaires :

La science profane s’enseigne à l’aide de mots, alors que le savoir initiatique ne peut s’acquérir qu’à la lumière de symboles. C’est en lui-même que l’Initié puise sa connaissance (gnosis en grec), en discernant de subtiles allusions, il lui faut deviner ce qui se cache dans les profondeurs de son esprit. […]

Mis en présence d’un signe muet, l’adepte est tenu de le faire parler : penser par soi-même est le grand art des Initiés.  (Les mystères de l’art royal)Jules-Boucher_3111.jpeg

En termes d’influence, et dans la même veine, on ne peut guère en rapprocher que Jules Boucher, un autre occultiste du XXème siècle, magicien et théurge, dont La symbolique maçonnique, publiée pour la première fois en 1948, fut un véritable best seller des loges jusqu’à nos jours.

De rébus moralisateur, le symbole maçonnique est ainsi devenu le support d’un véritable exercice spirituel aux connotations plus ou moins illuministes ou mystiques. Notons cependant ici, sans y insister davantage pour l’instant, les non-dits de cette approche « symboliste ». Renvoyant à des questionnements métaphysiques bien plus que simplement moraux, à la différence du symbolisme finalement assez sommaire de la tradition anglaise, ce symbolisme maçonnique français s’en distingue aussi par sa réticence extrême à évoquer toute référence trop directement religieuse. Fait révélateur, Wirth lui-même, prophète ardent du « renouveau symboliste » de la franc-maçonnerie, n’hésitant pas à recourir à l’astrologie, aux tarots ou à l’alchimie comme à autant de clés pour comprendre les symboles maçonniques, avait toujours maintenu une interprétation du « vocable » traditionnel de « Grand Architecte de l’Univers » – un terme imagé pour désigner Dieu, sans équivoque, chez les anglais – qui faisait de ce dernier un « pur symbole ». En d’autres termes ; tout ce que l’on voulait, sauf Dieu – ou alors du bout des lèvres…

Le symbolisme maçonnique dans sa conception française, est donc d’apparition assez tardive, on le voit, dans l’histoire de la franc-maçonnerie – même s’il trouve quelques racines dans certains Rites minoritaires de la fin du XVIIIème siècle. Le mot « symbolisme », en contexte maçonnique, s’est ainsi  trouvé plongé dans un certain flou sémantique, au point qu’il est devenu, dans la bouche de certains de ses défenseurs et de ses contempteurs au sein des loges, comme un équivalent euphémique de spiritualisme, voire de déisme : on est un « maçon symboliste » et tout est dit. De la simple désignation d’une méthode, on est bel et bien passé, à pas feutrés et sans jamais le dire tout à fait, à l’affirmation d’une position intellectuelle et presque d’un choix métaphysique – ce qui est assurément très différent.

Même dans ce cas, pourtant, et selon une acception également très commune dans les milieux maçonniques français, le caractère « symbolique » renvoie cependant toujours au libre jeu de l’imagination et de la conscience, sans référence obligatoire à quelque affirmation « dogmatique » que ce soit.

Cet entre-deux typiquement français montre à quel point le contexte culturel influence la réception et le traitement d’un corpus de symboles dont la morphologie générale est pourtant partout la même. On peut du reste essayer de préciser les sources, la nature et la portée de cette ultime équivoque en examinant les rapports de la maçonnerie avec la religion et l’ésotérisme.


(Extrait du Que sais-je ?  La franc-maçonnerie, PUF,  2013, pp. 61-65)