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02 mai 2013

Jean Fouquet, le Temple de Salomon et les Anciens Devoirs

 

Lorsqu'il dit passé, l'homme moderne pense immédiatement histoire, et toute la difficulté où nous sommes à présent est bien là, car il n'en fut pas toujours ainsi, loin s'en faut.

Pendant de longs siècles, disons des millénaires, les hommes ont eu du temps passé une conception et une perception singulièrement différente de celles qui prévalent de nos jours. Pour ne nous en tenir qu'aux civilisations qui nous sont les plus proches, et qui ont exercé sur nous l'influence la plus directe, de l'Egypte antique à la fin du Moyen Age occidental, en passant par l'Orient ancien, de Jérusalem à Babylone, et sans oublier naturellement Rome et la Grèce, des générations innombrables se sont succédé, sans posséder le moins du monde ce que l'on nomme, depuis le milieu du XIXème siècle, la conscience historique. Or le fait, qui appartient à l'histoire intellectuelle de l'Humanité, est suffisamment important que nous nous y arrêtions un instant.

Quand nous nous penchons sur la vie et les chroniques d'un peuple ancien, nous aimons à connaître par le détail, ce qu'étaient les mœurs quotidiennes des hommes et des femmes qui le composaient, comment ils s'habillaient, où ils habitaient, quelle langue ils parlaient, quels étaient leurs Dieux, à quoi ressemblait leur art, et il nous semble tout naturel de découvrir, sur tous ces points, des usages et des vues fort éloignés des nôtres et qui font, du reste, pour nous, le charme des reconstitutions historiques. De même, si nous sommes en présence d'un tableau d'une grand maître de la peinture, ou d'une statue née du génie et des mains d'un des plus illustres parmi les sculpteurs, à la beauté formelle de l'œuvre s'ajoute pour nous l'émotion réelle que suscite la proximité d'une chose ancienne, authentique, comme disent tout à la fois les notaires et les négociants. Nous comprenons en effet, nous sommes en tout cas profondément pénétrés par cette idée simple, que les hommes des temps anciens ne sentaient pas, ne voyaient pas, ne pensaient pas comme nous le faisons nous-mêmes. Tout cela définit la conscience historique. Or jusqu'à une époque récente de notre histoire, les hommes en étaient presque complètement dépourvus. Toute la question est, au demeurant, de savoir si en l'acquérant ils ont accompli un progrès, ou au contraire perdu une faculté : pour ma part, je ne me hasarderai pas à y répondre trop vite.

Temple de Jérusalem

Toujours est-il que lorsque Jean Fouquet (c.1415-c. 1481), par exemple, le célèbre peintre de tant de chefs-d'œuvre du XVème siècle, peint vignette illustrant un exemplaire des Antiquités judaïquesde Flavius Josèphe,  conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de France, et qui représente un monument fameux, puisqu'il s'agit du Temple de Salomon à Jérusalem, il nous le montre sous l'aspect d'une splendide et imposante cathédrale du gothique flamboyant, très exactement dans le genre de Saint-Nicolas-du-Port ou de Notre-Dame de Cléry !

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Saint-Nicolas du Port (XVème-XVIème s.)

Autour d'elle s'affairent les ouvriers du Temple, vêtus comme les bâtisseurs de Notre-Dame, et le chantier est inspecté par quelque Salomon ou bien quelque Hiram portant les atours de Charles VII ou de son Trésorier, Etienne Chevalier, dont Fouquet était un familier. Nous pourrions aujourd'hui, nourris des savants travaux de l'archéologie moderne, en sourire, mais ce serait légèrement et à grand tort. Fouquet - et avec lui tous ceux qui administrèrent à juste titre son œuvre - était profondément convaincu, et sans doute légitimement fier, d'avoir rendu avec fidélité, d'une manière vraie et authentique, le chantier du Temple tel que la Bible le décrit, dans ses moindres détails. Pour lui, comme pour tous les hommes de son temps, l'essentiel - au sens le plus éminent de ce mot - était de saisir et de rendre sensible la réalité de ce Temple, à la fois immatériel et cependant bien tangible, et toujours présent à nous puisqu'intemporel, car en ce temps-là, dirais-je, le temps ne comptait pas.

L'imago templi est éternelle, c'est celle d'un monument édifié à la Gloire du Très Haut, illuminé de sa Présence dans le Saint des Saints, et s'agissant du Temple de Jérusalem, l'un des plus majestueux édifices sacrés de tous les temps. Or, la cathédrale chrétienne, avec ses flèches triomphantes montant vers le ciel, tandis que sur l'Autel rayonnait l'ostensoir de la Présence Réelle, était, aux yeux de ces hommes de foi, la parfaite réplique, l'image exacte du premier Temple, au point que nul ne pouvait même songer que leur apparence pût être différente. Oui, le Temple de Salomon, pour Jean Fouquet et tous ses contemporains, est une cathédrale gothique, et il n'existe entre les deux édifices, aucune différence substantielle, aucune en tout cas qui soit digne d'être mentionnée, et plus encore d'être représentée.

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Le Temple de Salomon selon Jean Fouquet

(aspect supposé au Xème siècle avt J.-C. !)

Les Anciens Devoirs

Or, le XVème siècle est un siècle qui nous intéresse à un autre titre. C'est celui, on le sait, des plus anciens textes de la tradition maçonnique, des premières versions des Anciens Devoirs, du Ms Regius de 1390 environ, et du Cooke, vers 1420 probablement. Ces textes fondateurs comportent à la fois des prescriptions de caractère professionnel, et surtout une histoire du Métier, que nous dirions volontiers légendaire, fabuleuse ou mythique, dont lecture était donnée aux ouvriers qui recevaient les rudiments de l'art de bâtir.

On y contait comment la Géométrie, inventée par un fils de Lamech, avait été préservée du Déluge, et retrouvée par Hermès devenu le petit-fils de Noé, puis avait traversé l'âge des Patriarches, jusqu'au Temple de Salomon, dont l'architecte avait ensuite gagné la France pour enseigner son art à Charles Martel, soit seize siècles après la Dédicace du Temple !

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Ms Regius, c.1390

 

Cependant pour l'ouvrier qui écoutait ce récit, étrange pour nous, l'histoire du Métier, du Déluge au chantier de Bourges, d'Amiens ou de Beauvais, était entendue et comprise comme la scène imaginée par Jean Fouquet. Cette histoire, pour lui, n'était pas de l'histoire, c'était une actualité, et après l'avoir écoutée, il pouvait retourner à son labeur sur le chantier pour y poursuivre sa tâche, comme ses collègues du Temple de Salomon – un an, un siècle ou un millénaire plus tôt, quelle importance ? -, pour y faire le même travail, avec les mêmes outils, ce qui lui paraissait bien naturel, puisqu'ils édifiaient justement la même œuvre.

Cette perspective que récuse l'esprit moderne, celui des Lumières au premier chef, dont on dit parfois encore - par erreur - que la franc-maçonnerie est exclusivement issue, comme celui du positivisme sommaire de l'affligeant XIXème siècle, et celui encore, le plus souvent désorienté, des sociétés occidentales contemporaines, cette perspective que nous croyons naïve parce qu'elle ignore superbement les règles de l'histoire fustélienne, fondée sur la critique des documents et des sources, ne mérite pourtant pas notre injuste condescendance. Il faut tout simplement comprendre que ce n'est pas une perspective historique, mais une vision traditionnelle du monde.

 

Comment une Loge est-elle disposée ?

 

1. Le plan des premières loges. – Nous n’avons pas la moindre information sur la manière dont était agencée la loge de chantier au sein de laquelle, au Moyen Age, on recevait solennellement un Apprenti en lui donnant lecture des Anciens Devoirs, ce qui veut dire qu’on ne doit rien en supposer et que toute prétendue « reconstitution » est vaine par définition et ne peut relever que du fantasme.

Les plus anciens rituels maçonniques connus, lesquels sont écossais (Manuscrits du groupe Haugfoot, 1696-1715), nous fournissent en revanche des indications assez précises sur le déroulement des cérémonies mais forts peu sur le décorum de la loge. Finalement, nous ne commençons à disposer d’informations un peu détaillées que dans le courant des années 1720-1730. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque les francs-maçons ne possédaient pas de locaux permanents mais seulement de locaux temporaires autorisant des aménagements mineurs.

En dehors de la disposition des trois principaux Officiers et de l’existence de chandeliers au centre de la loge, on peut penser que le seul élément important était le tracé ou tableau de loge (tracing board), d’abord réalisé à la craie ou au charbon sur le sol de la taverne, puis dessiné et peint sur un support durable. C’est sans doute alors que la composition de ce tableau a pu s’étoffer et s’enrichir de plus en plus. En revanche rien ne dit que d’autres objets tels que des colonnes (J et B) ou des pierres, aient fait partie du décor habituel des premières loges, et tout laisse même à penser que ce ne fut pas le cas.

 Entre la première divulgation anglaise d’un système complet en trois grades (Masonry Dissected, 1730) et les premières divulgations françaises, illustrées de tableaux très élaborés (Le Catéchisme des francs-maçons, 1744 ; L’Ordre des francs-maçons trahi, 1745), nous voyons se mettre en place le décor des plus anciennes loges spéculatives. Pour l’essentiel, il n’a pas varié jusqu’à nos jours. On oublie en revanche souvent qu’il en a existé, au XVIIIème siècle, deux variantes entièrement distinctes qui expliquent encore, aujourd’hui, les différences de disposition que l’on peut observer, pour les loges bleues, entre plusieurs Rites.

2. Deux schémas symboliques fondamentaux : les Anciens et les Modernes. – On ne reviendra pas ici sur l’historique de la maçonnerie anglaise au XVIIIe siècle mais il suffira de rappeler qu’on y a vu s’opposer, de 1751 à 1813, deux Grandes Loges rivales, celles Modernes – qui existait depuis 1717 – et celle des Anciens, créée entre 1751 et 1753 [1]. En dehors des accusations mutuelles que se sont adressées ces deux obédiences quant à leur respect de la tradition maçonnique, ce qui relève d'une autre discussion, une différence majeure et « visible » entre elles tenait au schéma symbolique de leurs loges respectives.

Chez les Modernes la « Première Grande Loge » , le VM est à l’est et les deux Surveillants à l’ouest. Au centre de la loge figurent trois grands chandeliers qui sont disposés, deux à l’est et un au sud-ouest quoi réfèrent au Soleil, à la Lune et au Maître de la Loge. Entre ces chandeliers est posé le tableau de la loge. La colonne de Apprenti est dénommée J., celle des Compagnons B.

Loge 1.png

J                        B

La Loge des Modernes


Chez les Anciens, le Vénérable Maître  est toujours à l’est mais les Surveillants occupent des positions différentes de celles du schéma précédent : le 1er Surveillant se situe plein ouest, dans l’axe de la loge et face au VM, tandis que le 2nd Surveillant est placé au midi. Les chandeliers sont posés en face des trois principaux Officiers, au centre de la loge, et désignent la Sagesse, la Force et la Beauté (qui sont les attributs des Officiers en question, comme en atteste toute la tradition maçonnique, unanime sur ce point). Il n’y a pas tableau sur le sol mais l’espace central est figuré par son enceinte tracée sur le sol. La colonne des Apprentis se nomme B et celle des Compagnons J.

Loge 2.png

B                   J

La Loge des Anciens

 

Nous n’avons aucun élément, dans la littérature maçonnique du temps, pour nous éclairer sur la signification précise de chacun de ces deux dispositifs. Nous ignorons lequel a précédé l’autre et si l’un a évolué en se différenciant de l’autre, ou si les deux ont été imaginés indépendamment. Nous en sommes réduits, sur ces points, à de pures conjectures.

On peut seulement noter que le schéma des Modernes privilégie clairement l’axe est-ouest (avec le Vénérable Maître et ses Surveillants) marquant les deux positions principales du soleil (le lever et le coucher), tandis que les trois chandeliers évoquent plutôt deux positions remarquables de sa course annuelle (les solstices, par l’opposition sud-ouest/nord-est). Par contre, le schéma des Anciens en désigne trois positions diurnes : le lever, le zénith et le coucher. [1] Dans tous les cas la marche journalière ou annuelle du soleil semble le fil directeur des emplacements retenus. Quant à l’ordre différent des mots J. et B., qui fit l’objet de longues querelles au XVIIIe siècle, il est aujourd’hui assez bien élucidé. [2] On ne retiendra qu'une chose à ce propos : le Mot du Maçon (Mason Word), d’origine opérative écossaise [3], était composé de ces deux mots qui, dans leur essence, sont inséparables [4]; leur ordre, consécutif à leur séparation lors de l’établissement d’un système en deux puis trois grades distincts, est par conséquent de peu d’importance.

Dès lors, on peut considérer ces deux schémas comme les deux modèles fondamentaux de la loge bleue. Les Rites qui dérivent de la Grande Loge des Modernes (Rite Français, Rite Ecossais Rectifié) reprennent donc le premier modèle, et ceux qui se sont fortement inspirés des Anciens (Rite Anglais dit "Emulation" mais aussi Rite Ecossais Anciens et Accepté) suivent le second – avec quelques retouches cependant.

 3. Les évolutions de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle La France, dans le dernier quart du XVIIIème siècle, « inventera » en effet  un nouveau schéma qui emprunte à la fois à celui des Modernes, dont il n'est qu'une variante, et introduit quelques éléments  nouveaux, en particulier la disposition dite « écossaise » des trois grands chandeliers : nord-ouest, sud-ouest et sud-est, usage qui apparait dans le courant des années 1770 dans le sud de la France et dont l’origine est inconnue.

Loge 3.png

J                      B

La Loge "écossaise" du XVIIIème siècle


Il s’agit ici, notons-le, d’une sorte de composition hybride dont le plan général est celui des Modernes, les chandeliers se rapprochant – sans la reproduire tout à fait –  de la position adoptée chez les Anciens. Les travaux de R. Désaguliers, dès le milieu des années 1960, avaient du reste montré que ces "trois grands piliers", attribués symbolquement à Sagesse, Force et Beauté, au lieu du ternaire Soleil-Lune-Maître de la Loge du Rite Moderne, n'avaient cependant jamais été absents de ce dernier. La différence est que dans le Rite Moderne les "trois grands piliers" sont les trois principaux Officiers eux-mêmes.

Toutefois, ce dispositif ne fut jamais connu en Angleterre où, lors de l’Union de 1813 entre la Grande Loge des Modernes et celle des Anciens, un autre compromis fut adopté, dont la pratique anglaise actuelle (dite "Emulation") est le résultat :


Loge 4.png

B                         J

La Loge en Angleterre après l’Union de 1813

 

De même, au début du XIXème quand le jeune REAA créera les rituels de ses grades bleus (Guide des maçons écossais, 1804), il reprendra l’innovation "écossaise" pour la position des chandeliers, mais en la plaquant cette fois sur le schéma inspiré des Anciens – mais encore légèrement modifié –, d’où la formule suivante, très syncrétique et tardive, propre à ce Rite :

Loge 5.png

B                      J

La Loge du REAA depuis 1804

 

Il ne faut donc pas chercher à savoir lequel de ces différents schémas est le plus « authentique » ou le plus « traditionnel ». Cette question n’a même proprement aucun sens. Ces modèles, bien que nous n’en connaissions pas toujours les circonstances d’élaboration, ne sont que des options parmi d’autres et il serait erroné de leur attribuer une valeur absolue.  Ils ont été conçus pour mettre en valeur et faire jouer un ensemble de symboles qu’on voulait rendre parlants. D’autres solutions étaient sans doute envisageables et, du reste, les étranges agencements de la loge, du conseil ou du chapitre, que l’on peut voir dans certains hauts grades, en sont une preuve concrète. Dans une approche presque structuraliste, on pourrait dire qu’un modèle isolé n’a qu’un intérêt limité : c’est plutôt le rapprochement de systèmes différents, mais dont les constituants symboliques effectuent des migrations coordonnées et subissent des mutations harmoniques, qui permet le mieux de saisir un sens global et pérenne. C’est une raison de plus pour s’adonner à la connaissance la plus vaste possible de tous les Rites maçonniques.

 

 


[1]Cf. R. Désaguliers, Les trois grands piliers de la franc-maçonnerie [1963] (nouvelle édition refondue par R. Dachez), Paris, 2010.

[2]Cf. R. Désaguliers, Les deux grandes colonnes de la franc-maçonnerie [1961] (nouvelle édition revue et augmentée par R. Dachez et P. Mollier), Paris, 1995. Sur la question de la prétendue « inversion » des mots, voir la discussion pp. 33-64.

[3] Cf. notamment D. Stevenson, The origins of Freemasonry - Scotland's century, 1590-1710, Cambridge, 1988.

[4] Du reste, dans le récit biblique où ils apparaissent (1Rois, 7, 15-22), ils semblent bien déjà constituer une sorte de rébus qui dit quelque chose sur le Temple et n’est compréhensible que si les deux mots sont énoncés à la suite l’un de l’autre – et dans n’importe quel ordre au demeurant.