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  • La franc-maçonnerie et l'ésotérisme (3)

    4. Les doctrines ésotériques et la franc-maçonnerie.

    Très tôt, la maçonnerie a intégré dan ses rituels différents thèmes empruntés à des courants de pensée plus ou moins magiques ou alchimiques, deux aspects majeurs de la tradition ésotérique telle qu’on l’entendait au 18ème siècle. Dans l’extraordinaire floraison des hauts-grades, des systèmes maçonniques sont nés, porteurs d’un enseignement ésotérique ouvertement affirmé.  Je me bornerai à mentionner ici quelques exemples.

    martines-pasqually.jpegLe cas sans doute le plus remarquable est celui de l’Ordre des Elus Coëns, propagé dès les années 1760 par Martinès de Pasqually (1727-1774). Ce système, d’apparence maçonnique, commençait par les trois grades d’apprenti, de compagnon et de maître, à l’instar de toute la maçonnerie, mais poursuivait un but bien spécifique: la théurgie. Puisant à des sources encore partiellement obscures, Martinès de Pasqually proposait à la fois une doctrine qu’il résuma plus tard dans son Traité de la Réintégration, et une pratique visant à provoquer, lors des cérémonies complexes de l’Ordre, la manifestation d’esprits supérieurs. Selon Martinès, les deux approches étaient liées. La doctrine expliquait l’état de chute de l’homme, la nécessité de sa « réconciliation » avec son créateur, préludant à la fin des temps où pourrait s’opérer  la « réintégration » de tout l’univers dans l’unité divine. Au cours des rituels (opérations), les esprits étaient convoqués et leur présence attestait que le candidat avait été agréé par eux. Le grade suprême de Réau-Croix était supposé placer le candidat dans l’état virtuel de « réconciliation ». 

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    Grand Sceau de l'Ordre des Elus Coëns

    Le système des Elus Coëns ne survécut pas au départ de son fondateur, en 1772 – il mourra à Saint-Domingue deux ans plus tard. L’Ordre des Elus Coëns n’était pas du reste à proprement parler maçonnique. En revanche, il  inspira en  profondeur le Régime Ecossais Rectifié (RER), créé par l’un de ses disciples, J.B. Willermoz (1730-1824). Ce dernier, à partir de 1774, importa en France un système maçonnique d’inspiration templière venu d’Allemagne, la Stricte Observance Templière (SOT). On y trouvait déjà la trace d’une prétendue doctrine ésotérique héritée des « pauvres chevaliers du Christ », thème qui inspirera toute une lignée de grades maçonniques jusqu’à la fin du 18ème siècle, notamment avec le Chevalier Kadosh. Rappelons que les historiens modernes de l’Ordre du Temple n’ont jamais pu mettre en évidence de preuve crédible qu’un tel enseignement secret ait réellement existé parmi les Templiers avant leur suppression en 1312.

    Embarrassé par cette revendication peu convaincante de filiation templière, J-B_Willermoz.jpgWillermoz remania le système et y intégra la doctrine martinèsiste tout en renonçant à la théurgie,  ajoutant au sommet de la pyramide des grades deux classes secrètes, les Profès et les Grands Profès, dont la cérémonie de réception consistait exclusivement en la lecture d’un copieux discours d’instruction qui résumait les point majeurs de la doctrine martinèsiste et les appliquait au symbolisme maçonnique.

    On notera ici qu’à l’inverse du schéma évoqué plus haut, c’est ici l’enseignement théorique, et non l’expérience initiatique, qui transmet le contenu ésotérique: l’ésotérisme est conçu comme un savoir et non comme un vécu. Les textes d’enseignement du RER insistent notamment sur l’existence d’une histoire secrète, transmise d’âge en âge par une lignée ininterrompue d’Initiés. Cette histoire révèle qu’à toutes les époques, depuis les origines de l’humanité, a existé, dans l’ombre de l’histoire publique, un « Ordre primitif, essentiel et fondamental », détenteur des clés explicatives de l’origine de l’Homme et de l’Univers, dont la maçonnerie, singulièrement la maçonnerie du Rite rectifié, est l’ultime héritière. Le RER, qui subsiste de nos jours notamment en Suisse, en France et en Belgique, fut ainsi sans aucun doute le premier système maçonnique présentant la maçonnerie comme une école ésotérique dont les symboles et les rituels n’étaient nullement de simples allégories et dont les enseignement ultimes, révélant des vérités essentielles sur l’origine et la destination de l’homme et de l’univers, appartenaient aux initiés du rang le plus élevé.

    l-etoile-flamboyante-ou-la-societe-des-francs-macons-tschoudy-9782865540938.gifUn autre courant ésotérique en faveur au sein de la maçonnerie dès le 18ème siècle fut le courant alchimique. Par le biais de la tradition rosicrucienne, introduite au début du 17ème siècle en Allemagne, et dont les échos étaient encore largement perçus en Europe, des grades d’inspiration hermétique vont apparaître – comme le Chevalier du Soleil vers 1750 – et parfois structurer un système maçonnique tout entier, comme on peut le voir dans le livre du baron de Tschoudy, L’Etoile Flamboyante, publié en 1766, décrivant une très imaginaire Société des Philosophes Inconnus, ou plus tard, en Allemagne à partir de 1777, les Rose-Croix d’Or d’Ancien Système qui vécurent pendant une dizaine d’années, mêlant au thème alchimique la fable templière. Citons encore le Rite Ecossais Philosophique qui connaîtra un certain  succès en France à la fin du 18e et dans les premières années du 19ème siècle.

    Il faut observer que les connexions de cette maçonnerie hermétique avec des alchimistes « opératifs » fut très rare. Dans le cadre maçonnique, c’est une alchimie exclusivement spirituelle qui est envisagée. Le processus de l’initiation maçonnique est alors assimilé au Grand Oeuvre, et la progression spirituelle de l’Initié mise en parallèle avec la maturation de l’Oeuf Philosophique dans l’athanor dont la loge devient l’équivalent. Il s’agit donc ici de l’emprunt pur et simple à un courant ésotérique ancien de clés explicatives qu’on souhaite adapter à un contexte nouveau. 

    marconis.gifDans un tout autre registre, la campagne d’Egypte conduite par Bonaparte entraînera, avec la vogue de l’égyptomanie, la création au début du 19ème siècle des Rites Egyptiens de la maçonnerie, permettant à leurs auteurs d’introduire dans les rituels maçonniques des références aux mystères antiques et une vision  très romantique de « l’ésotérisme égyptien », notamment exposée par Jacques Etienne Marconis de Nègre (1796-1868) (L’Hiérophante, développement complet des mystères maçonniques, 1839). Dans la première moitié du 20ème siècle, les héritiers de ce courant, notamment dans le cadre des Rites de Memphis et de Misraïm dont l’histoire fut extrêmement agitée et parfois navrante, témoigneront de la présence au sein de la maçonnerie d’une mouvance ésotérique affirmée, mais souvent intellectuellement confuse.

    Dès la fin du 18ème siècle, la kabbale juive va aussi être utilisée pour inspirer certains systèmes maçonniques, comme celui des Frères Initiés d’Asie, créé en 1779. Si cette branche n’eut pas de grande postérité, une autre conception de la kabbale, reposant souvent sur des contresens et une connaissance très approximative des sources, deviendra à la fin du 19ème siècle, notamment dans les hauts-grades du Rite Ecossais Ancien et Accepté, une origine communément admise des enseignements maçonniques, fournissant aux rituels à la fois des symboles, des tableaux, et des textes d’instruction. L’œuvre du grand ritualiste américain Albert Pike (1809-1891)  - dont la source immédiate était l’occultiste français Eliphas Levi (1810-1875)  (Dogme et Rituel de la Haute Magie, 1856) - en est une illustration typique (Morals and Dogma of the Ancient and Accepted Scottish Rite of Freemasonry, 1871).

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    Eliphas Lévi

    Le "Père" de l'occultisme

    Quelle qu’en soit l’expression, la dimension ésotérique de la maçonnerie, tout au long de son histoire, a été diversement reçue par les maçons eux-mêmes. En Angleterre, terre mère de la maçonnerie, cette vision de l’institution est demeurée très marginale: on parle, en Grande Bretagne, de fringe masonry pour désigner une maçonnerie préoccupée de connaissances occultes et de savoirs cachés et elle n’a jamais connu dans ce pays de grand développement. John Yarker (1833-1913), notamment,  en fut un propagandiste convaincu et zélé (The Arcane Schools, 1909). On doit du reste mentionner l’émergence, vers la fin du 19ème siècle de systèmes de hauts grades situés dans cette mouvance, comme la Societas Rosicruciana in Anglia (1867), dont beaucoup de membres se retrouvèrent dans un ordre non  maçonnique, ésotérique et magique, mais peuplé à l’origine de nombreux maçons, le Hermetic Order of the Golden Dawn (1888). Dans le même esprit, Annie Besant (1847-1933), successeur de H.P. Blavatsky à la tête de la Société Théosophique, en introduira les thèses au sein des branches anglophones de l’Ordre co-maçonnique Le Droit Humain. Un des dignitaires de cet Ordre, Charles Leadbeater, évêque de l’Eglise Catholique Libérale, en avait lui-même longuement exposé les principes (Le côté occulte de la franc-maçonnerie, 1930).

    En France, dès la fin du 19ème siècle, le « côté occulte de la franc-maçonnerie » va guaita_signature.jpgen revanche rencontrer une certaine faveur, alors même que la maçonnerie connaissait, dans ce pays, une évolution surtout laïque et humaniste, plus soucieuse d’engagement social que de spéculation mystique. Il faut citer ici l’œuvre d’Oswald Wirth (1860-1943), héritier spirituel de Stanislas de Guaita (1861-1897), lui-même l’un des fondateurs de l’occultisme  parisien dans les années 1880. Dans une série d’ouvrages très populaires parmi les maçons français, Wirth exposera une conception du symbolisme maçonnique inspirée par une vision très personnelle de l’alchimie et du magnétisme (La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, 1894-1922; Le symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’alchimie et la franc-maçonnerie, 1910). Son influence demeure vivante dans les milieux maçonniques français mais n’a guère eu d’écho en dehors des pays francophones. On doit cependant en rapprocher toute une littérature à prétention ésotérique, naguère influencée par le New Age, et qui voit aujourd’hui dans la maçonnerie le lieu possible d’un nouvelle synthèse entre les enseignements de grands courants religieux et mystiques, indistinctement mêlés, et les acquis les plus troublants – et souvent fort mal compris – de la science contemporaine.

    D’une bien plus grande rigueur intellectuelle, c’est surtout à l’œuvre de René Guénon que, partout en Europe, les maçons ésotéristes font désormais référence. Toutefois, la conception guénonienne de la maçonnerie n’est elle-même pas dépourvue d’ambiguïté, dans la mesure où elle insiste beaucoup sur le caractère dégradé, amoindri, de la maçonnerie spéculative, dont l’approche ésotérique, considérée par Guénon comme trop intellectuelle, marquerait en fait un recul par rapport à l’efficacité supposée de la praxis opérative médiévale.

    Il demeure donc malaisé de définir la place de l’ésotérisme au sein de la maçonnerie. L’ésotérisme est certainement une des composantes de l’univers maçonnique mais ne le résume pas, ce qui permet à nouveau de souligner l’extrême complexité intellectuelle et morale de la franc-maçonnerie. On peut ainsi noter la permanente actualité de cette évocation plaisante du mystère, dans la première divulgation des usages maçonniques imprimée à Paris en 1744 (Le secret des francs-maçons): « Pour le public un franc-maçon / Sera toujours un vrai problème / Qu’il ne saurait résoudre à fond / Qu’en devenant maçon lui-même ».

  • La franc-maçonnerie et l'ésotérisme (2)

    2.  Quelle est la nature du symbolisme maçonnique ? 

    Pour poursuivre notre exploration de ce sujet, les sources du symbolisme maçonnique peuvent nous éclairer sur la nature de leur ésotérisme supposé. La référence à la maçonnerie opérative étant inévitable, on peut se demander si, à l’époque des chantiers médiévaux, une réflexion ésotérique avait lieu dans les loges. Une telle interrogation, cependant, paraît sans objet. Aucun témoignage ne nous est jamais parvenu permettant de supposer qu’un quelconque enseignement de nature mystique ait pu être dispensé aux ouvriers des cathédrales. Les loges transmettaient les secrets du métier, l’art de bâtir, ce qui était considérable et précieux, donc jalousement préservé et dans une certaine mesure caché, mais nullement ésotérique pour autant. Pour le reste, ces ouvriers étaient soigneusement encadrés par des prêtres, souvent commanditaires des travaux, et l’on sait que ces derniers rédigèrent les plus anciens textes de la période opérative. Les prescriptions morales dont ils font état, du reste, se démarquaient à peine des manuels dont se servaient couramment  les clercs pour l’édification de leurs ouailles.

    Sans doute, une interprétation morale simple pouvait être suggérée aux ouvriers par les outils de leur travail en un temps où, d’une certaine manière, tout faisait signe. On a ainsi retrouvé dans une pile d’un pont situé près de Limerick en Irlande, un équerre métallique portant la date de 1507 et cette inscription : « je m’efforcerai de vivre avec amour et soin, sur le niveau et par l’équerre ».  Symbolisme moral, à n’en pas douter, dans un contexte clairement opératif, mais est-ce à proprement parler une démarche ésotérique ?


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    L'Equerre de pont de Baal - Limerick (Irlande)

     

    Il faut donc admettre que le symbolisme maçonnique, dans toute sa luxuriance, sa diversité, avec ses connotations ésotériques, est une création postérieure à la période opérative. La dimension ésotérique de la maçonnerie a été introduite par ceux qui, peut-être dès la fin du XVIème siècle, certainement dans le courant du XVIIème, ont voulu créer sur le modèle ancien des organisations de métier, une société nouvelle consacrée à la philanthropie puis aux spéculations philosophiques libres.  On peut même affirmer que le symbolisme maçonnique a existé avant la maçonnerie spéculative, mais en dehors de tout contexte professionnel et opératif. Ainsi, dans les grands traités d’architecture de la Renaissance, qui sont pour l’essentiel l’œuvre d’amateurs éclairés, de dilettanti, il est courant de donner des trois principaux ordres d’architecture, le dorique, l’ionique et le corinthien, des interprétations morales ou spirituelles. Dans l’un des traités majeurs du  siècle français, Les Livres de l’Architecture de Philibert de l’Orme, publiés en 1648, on peut lire tout un passage consacré au  symbolisme de la croix. Le portait qu’il trace de l’architecte idéal est une sorte de préfiguration du maçon du XVIIIème siècle: épris de choses anciennes et d’architecture, bien sûr, mais aussi philosophe, théologien, et même versé dans les sciences et la médecine! C’est l’idéal du polymathes qu’on trouvera en si grand nombre dans les rangs de la Royal Society  dès  sa fondation  et dont Robert Moray, nous l’avons déjà dit, fut le modèle. On doit aussi rattacher à ce courant la littérature des emblemataqui connut un vif succès tout au long du XVIème siècle et au XVIIème siècle encore, compilant des centaines de figures énigmatiques auxquelles on associait une vertu, une qualité ou une courte devise. Nombre de ces « symboles » se retrouveront, quelques décennies plus tard, dans le décor des loges maçonniques.

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    Illustration d'un livre d'emblèmes - XVIème siècle

    Un symbolisme "maçonnique" avant la franc-maçonnerie ?

     

    Compte tenu des sources identifiables des symboles maçonniques, il est peu vraisemblable qu’on ait accordé à ces derniers, dès l’origine, un contenu mystique ou proprement initiatique. Comme le rappelait Ramsay en 1737: « Nous avons des secrets; ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui composent un langage tantôt mue tantôt très éloquent, pour se communiquer à la plus grande distance et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue ou de quelque pays qu’ils soient ». C’est par le jeu d’une réinterprétation beaucoup plus tardive, et pour tout dire assez récente, que l’on a pu comparer ces symboles, rassemblés dans les tracing boards, à des supports de méditation ouvrant à une expérience intérieure. Si une telle évolution  a pu se produire dans certains esprits, c’est probablement parce que ces figures et ces tableaux jouent un rôle majeur pendant les cérémonies au cours desquelles sont conférés les grades maçonniques. Dans le contexte maçonnique, la question de l’ésotérisme renvoie donc finalement à celle de l’initiation.

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    Tableau du 1er Grade (Angleterre)


    3. Le rituel de l’initiation maçonnique est-il un ésotérisme ?

    Si l’on s’en rapporte aux textes les plus anciens, et notamment aux manuscrits écossais du groupe Haughfoot (1696-c.1720), les cérémonies maçonniques de la période pré-spéculative étaient assez simples. La loge est un lieu orienté où l’on dispose quelques objets liés au métier de maçon et le candidat, introduit les yeux bandés, y reçoit la lumière. On lui communique alors, sous réserve qu’il prête un serment solennel assorti de châtiments terribles, les secrets de son grade, en l’occurrence le Mason Word. Aucun autre enseignement n’est délivré.

    Cependant, dès les années 1730, en Angleterre  puis rapidement en France, un mouvement nouveau va se manifester et prendre très vite une ampleur considérable: les hauts grades. Tout au long du XVIIIème siècle, des dizaines et des dizaines de rituels, rapportant des légendes le plus souvent inspirées de la Bible, peuplés de symboles nouveaux empruntés à toutes les sources, encombrés de mots relevant d’un hébreu plus ou moins exact, vont plonger les maçons dans un monde étrange et déroutant. La lecture des milliers de manuscrits qui subsistent dans les principaux fonds d’archives maçonniques en Europe, laisse une impression mitigée. De cet ensemble parfois confus on a peine à extraire quelques pièces de valeur. L’histoire nous apprend par ailleurs que nombre de ces grades furent inventés et vendus à bon prix par des aventuriers qui firent de la maçonnerie une sorte de commerce. Des mots incompréhensibles qu’ils renferment et des signes extravagants qu’ils révèlent, les auteurs toujours anonymes des rituels nous disent qu’ils suggèrent des leçons d’une grande élévation spirituelle et que le devoir du récipiendaire est de travailler à les découvrir.

    Cette méthode nous permet cependant de préciser la place qu’occupe l’ésotérisme dans le rituel maçonnique: ce dernier prétend moins enseigner par le discours qu’entraîner le candidat dans une expérience vécue, dans une sorte de drame sacré, de mystère – au sens médiéval du terme – qui doit éveiller en lui des résonances spirituelles et lui ouvrir les portes d’un monde mystique. C’est un lieu commun maçonnique que d’affirmer que le secret véritable de la maçonnerie ne réside nullement dans les « mots, signes et attouchements » qu’enseignent les grades, mais dans l’expérience intime du récipiendaire. Ce secret, dès lors, est réellement incommunicable et inviolable, authentiquement ésotérique. Cette conception permet aussi de justifier l’apparente absurdité de certains rituels, au même titre que les déroutantes histoires zen, car ce n’est pas le sens littéral qui importe, mais le sens profond et existentiel vécu par le candidat en son for intérieur. Dès le XVIIIème siècle, dans ses Mémoires, Casanova écrit à ce propos des lignes d’une grande profondeur.

    La nature exacte de cette expérience intime demeure toutefois discutée. Ici encore, on peut schématiquement opposer la conception guénonienne qui voit dans le processus de l’initiation la transmission d’une « influence spirituelle » en rapport avec la « constitution subtile » de l’être humain, et une interprétation plus courante, fortement psychologisante, rapprochant le rituel maçonnique de la technique, utilisée en psychanalyse, des associations d’idées, du rêve éveillé ou du psychodrame.

    Cette vision de l’ésotérisme maçonnique comme expérience initiatique ineffable met clairement de côté le contenu doctrinal objectif des rituels, c’est-à-dire leurs « catéchismes » et leurs classiques « lectures ». Au-delà de tout enseignement discursif, c’est la dimension vécue qui est ici privilégiée. Cette approche n’épuise cependant pas la question de l’ésotérisme au sein de la maçonnerie car, tout au long de son histoire, nombre de systèmes maçonniques ont revendiqué la possession d’une authentique doctrine ésotérique. (à suivre)

  • Que sais je ? "La franc-maçonnerie" : il est paru !

    La photo de la couverture n'est pas encore sur les sites de librairie en ligne mais l'ouvrage est bien paru et il sera "dans les bacs" (!) au cours des prochains jours...

    Je l'avais annoncé il y a environ un mois en vous donnant un extrait de l'introduction.

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    Table des matières

     

    Introduction
    PREMIÈRE PARTIE : PANORAMA HISTORIQUE
    Chapitre I Sources légendaires et mythiques
    I. Le mythe opératif – II. Le mythe templier – III. Le mythe alchimiste et rosicrucien.
    Chapitre II La naissance britannique
    Chapitre III L’expansion du siècle des Lumières
    Chapitre IV Les ruptures du XIXe siècle
    Chapitre V Heurs et malheurs de la franc-maçonnerie au XXe siècle

    DEUXIÈME PARTIE : L’UNIVERS MACONNIQUE
    Chapitre VI Les symboles
    I. Les sources des symboles maçonniques – II. Les symboles dans la pensée et la pratique des francs-maçons.
    Chapitre VII Les rituels
    Chapitre VIII Les légendes
    Chapitre IX Grades et Rites
    Chapitre X L’Ordre et les obédiences

    TROISIÈME PARTIE :
    ETHIQUE ET SPIRITUALITÉ DE LA FRANC-MAÇONNERIE
    Chapitre XI Franc-maçonnerie et religion
    Chapitre XII Franc-maçonnerie et société
    Chapitre XIII Le projet maçonnique

     

    Je vous propose également un extrait du Chapitre VII, sur les rituels:


    3. Le discours maçonnique sur les rituels.- Nous l’avons évoqué dans le chapitre consacré aux symboles : la conception maçonnique du symbolisme n’est pas exempte d’une certaine ambigüité. On ne s’étonnera pas que son discours relatif aux rituels ne soit guère plus homogène. La justification des rituels et l’importance qu’on leur accorde dans la vie maçonnique dépend en réalité de la vision plus générale de la franc-maçonnerie à laquelle on adhère.

    Pour des maçons « symbolistes », ou « traditionnels », en bref – et en clair ! – pour ceux qui placent dans la maçonnerie une finalité profonde et qui la rattachent sans état d’âme aux grandes traditions spirituelles ou religieuses de l’humanité, le rituel lui est essentiel – au même titre que ses symboles – et, de surcroit, c’est principalement par lui qu’elle agit sur ses adeptes, qu’elle les change et les fait « naître à eux-mêmes ». Le rituel est donc envisagé ici comme le primum movens et l’instrument majeur de la « quête initiatique » : non le but, cela va de soi, mais le chemin nécessaire pour y parvenir.

    Ces francs-maçons « ritualistes » attachent le plus souvent une grande importance à l’exécution précise des rituels écrits, soignent l’agencement de la loge, exigent des Officiers qui prennent part à une cérémonie et de tous ceux qui y assistent, calme, silence et dignité. Tout doit concourir à faire sentir qu’un acte capital se joue et que la maçonnerie révèle en un tel moment l’une de ses dimensions essentielles. A l’extrême, le rituel peut devenir une fin en soi : le moindre écart est alors considéré comme une sorte de blasphème, en tout cas une faute très dommageable qui suscite colère et remarques acides. Une sorte de « bigoterie » maçonnique n’est pas rare et peut prendre des formes assez grotesques. Les francs-maçons eux-mêmes, chez qui le sens de l’autodérision est assez fréquemment développé, ne sont d’ailleurs pas avares de plaisanteries à ce sujet.

    Pour les tenants de cette vision symboliste, le rituel maçonnique prétend moins enseigner par le discours qu’entraîner le candidat dans une expérience vécue, dans une sorte de drame sacré, de mystère – au sens médiéval du terme – qui doit éveiller en lui des résonances spirituelles. C’est un lieu commun maçonnique que d’affirmer que le secret véritable de la maçonnerie ne réside nullement dans les « mots, signes et attouchements » qu’enseignent les grades – et qui sont en vente dans toutes les bonnes librairies –, mais dans l’expérience intime du récipiendaire. Ce secret, dès lors, est réputé incommunicable et inviolable. Cette conception permet aussi de justifier l’apparente absurdité de certains rituels, car ce n’est pas le sens littéral qui importe, mais le sens profond et existentiel vécu par le candidat en son for intérieur.

    La nature exacte de cette expérience intérieure demeure toutefois discutée. On peut schématiquement distinguer entre la conception guénonienne qui voit dans le processus de l’initiation la transmission d’une « influence spirituelle » en rapport avec la « constitution subtile » de l’être humain, et une interprétation plus courante, fortement psychologisante, rapprochant le rituel maçonnique des techniques utilisée en psychanalyse, des associations d’idées, du rêve éveillé ou du psychodrame.

    Il y a cependant, surtout en France, une autre catégorie de maçons, se présentant souvent comme « humanistes » ou « laïques » – ou les deux – pour qui la franc-maçonnerie a surtout un but philosophique et moral orienté vers le changement social. Dans cet état d’esprit, le rituel apparait moins comme le lieu majeur de l’action maçonnique, laquelle est supposée se développer dans le « monde profane ». La loge est alors surtout conçue comme un cadre d’échanges, de réflexions communes, de réaffirmation collective des valeurs que l’on souhaite défendre : tolérance, égalité, fraternité, dignité de la personne humaine – et souvent, laïcité. La question qui se pose alors immédiatement est celle de l’utilité même d’un rituel pour soutenir un tel projet. Là encore, cependant, rien n’est simple ni nettement tranché.

    En effet, même pour des francs-maçons surtout intéressés par les aspects « sociétaux » de la démarche maçonnique, le rituel est souvent accueilli avec bienveillance et même intérêt, mais son interprétation ou la légitimation qu’on lui propose diffère évidemment du discours précédent. Ce qui est mis en avant, dans ce cas, c’est le caractère pédagogique des rites maçonniques : la discipline collective de prise de parole par exemple, qui obéit en loge à des règles assez précises, est supposée enseigner par l’exemple le respect des autres et la nécessité d’une expression réfléchie – car on ne peut parler qu’une seule fois. S’agissant des cérémonies elles-mêmes, qui permettent de passer de grade en grade, on insiste sur le fait qu’elles sont une sorte de résumé allégorique de l’engagement, du courage, de la fidélité à ses principes, que tout franc-maçon doit démontrer dans son action quotidienne, au-dehors de la loge elle-même : la figuration un peu solennisée d’un programme de travail, en quelque sorte

    Il faut cependant bien reconnaître que c’est parmi cette deuxième catégorie de maçons que, très souvent, on a fini par juger un peu lourdes, inutilement compliquées, voire peu compréhensibles, parfois ridicules et même franchement obsolètes les multiples péripéties auxquelles le candidat à l’initiation est confronté lors d’une cérémonie maçonnique. C’est dans ce climat intellectuel, largement prédominant en France pendant l’avant-guerre, que les rituels maçonniques y ont été peu à peu « simplifiés » au point de ne se réduire parfois qu’à un vague et expéditif protocole d’ouverture des travaux d’une assemblée. Quant aux grades eux-mêmes, souvent conférés dans des réunions où de nombreux récipiendaires étaient reçus en même temps, on y avait limité à l’extrême les « épreuves symboliques » pour privilégier les déclarations de principes philosophiques ou politiques.

    Il est juste de dire que de nos jours, et particulièrement depuis la fin des années 1970, de tels excès ne s’observent plus que rarement. Toutes obédiences confondues, avec un zèle variable et une bonne volonté inconstante ici ou là, les francs-maçons français accordent généralement une place respectable à la dimension rituelle de leurs travaux – en y insérant sans difficulté, pour les uns, des préoccupations principalement spiritualistes et purement « initiatiques », et sans renoncer, pour les autres, à des intérêts surtout sociétaux.

    Entre la diversité des Rites – que nous découvrirons plus loin – et le mélange des sensibilités maçonniques, le cadre rituel de la franc-maçonnerie révèle ainsi, dans sa mise en œuvre au quotidien, une considérable hétérogénéité – ou, pour le dire sur un ton plus positif, une impressionnante richesse – mais en tout cas, au terme provisoire de près de trois siècle d’évolution, ce cadre s’impose plus que jamais comme une donnée incontournable de l’univers maçonnique et l’une de ses composantes les plus irréductibles.