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31 juillet 2013

Les origines du ternaire Sagesse, Force, Beauté

C'est vers 1727, dans le Wilkinson MS - où l'on trouve aussi la première allusion à HIram en rapport possible avec le grade de Maître - que le ternaire Sagesse, Force et Beauté fait son apparition dans la tradition textuelle de la franc-maçonnerie spéculative. A partir de cette date, il ne variera plus. Mais quelle peut en être la source ? A-t-il des origines plus lointaines ?

Toute une littérature "d'exégèse", maçonnique surtout au XXème siècle, n'a pas hésité à solliciter laborieusement l'alchimie et à torturer la kabbale - notamment  par des contorsions relatives à la traduction du nom hébreu des séphiroth ! - pour tenter, mais en vain, de répondre à ces questions. La profonde inculture historique et religieuse de la plupart des auteurs maçonniques français "classiques" a fait le reste...

La solution parait pourtant assez naturelle : il suffit d'aller à la recherche des textes maçonniques les plus anciens et des les replacer dans leur contexte. Alors, tout s'éclaire.

Le manuscrit Grand Lodge n°1 MS (1583) (un des quatre plus anciens manuscrits des Old Charges, ou Anciens Devoirs) commence ainsi :

"Que par la Puissance (« might ») du Père du Ciel et la Sagesse (« wisdom ») du Fils Glorieux, la Grâce et la bonté (« grace and goodness ») de l'Esprit Saint, trois personnes en un seul Dieu, soient avec nous à notre commencement […]"

On relève également ce même membre de phrase, « La Sagesse du Fils Glorieux », dans le Dauntesey MS (vers 1690), dans le Robert's Print (1722), dans le Bolt Coleraine MS (1728). C'est donc un lieu commun des plus ancien textes maçonniques. Le Dumfries n°4 MS (vers 1710) qui n'appartient pas à proprement parler à la famille des Old Charges mais s’en inspire manifestement, use d'une formule légèrement différente mais équivalente : « La Sagesse du Glorieux Jésus ».

Les premières lignes du Ms Grand Lodge (1583)

Cette attribution du terme Sagesse à la deuxième personne de la Trinité chrétienne est-elle donc propre aux Old Charges et aux textes qui appartiennent à la même tradition ? Nullement, et ce n’est pas la moindre nos surprises, mais cette découverte est passionnante. Il s’agit en fait d’une longue tradition théologique, en Occident notamment. On en trouve un premier exposé clair dans les très célèbres Sentences de Pierre Lombard (c.1100-1160), l'un des pères de la pensée théologique médiévale, interminablement recopié et commenté tout au long du Moyen Age. Dans le Livre I, Distinction XXXIV de son grand ouvrage, le chapitre IV s’intitule en effet :

Pour quelle raison la puissance (potentia) est attribuée au Père, la sagesse (sapientia) au Fils et la bonté (bonitas) au Saint Esprit, car il n’existe qu’une puissance, une sagesse et une bonté pour les Trois.

Suit un commentaire expliquant en quoi cette triple attribution n’efface pas l’unité essentielle des trois personnes de la Trinité. Ce texte fondamental appelle plusieurs commentaires.

Le premier est qu’il s’agit de la source évidente, sans discussion possible, de notre ternaire, Sagesse, Force et Beauté, à un terme près : la "bonté" est ici en lieu et place de la "beauté". Je reviendrai plus loin sur ce point.

Le deuxième point est de savoir si ces attributions, qui vont devenir un lieu commun de la théologie médiévale, reprises par Duns Scot et Thomas d’Aquin notamment, connurent une diffusion plus large, dans la piété populaire, et sous quelle forme. C’est là, en effet, une question essentielle si l’on veut assurer le lien entre l’invocation initiale figurant dans le texte des Old Charges et ces considérations théologiques savantes, sans doute réservées à une petite élite ecclésiastique. Or, une réponse est en effet possible. Il s’agit d’une prière à la Sainte Trinité, proposée à la dévotion commune et remontant au XVe siècle – époque à laquelle, notons-le au passage, furent rédigés les premiers Old Charges.

Cette prière se conclut par ces mots :

Defendat me immensa trinitas,

Dirigat me inaestimabilis bonitas.

Regat me potentia patris,

Vivificet me sapientia filii,

Illuminet me gratia et virtus spiritus sancti.[1]

Soit :

Défends-moi immense Trinité,

Dirige-moi inestimable bonté,

Gouverne-moi force du Père,

Vivifie-moi sagesse du Fils,

Illumine moi, grâce et vertu de l’Esprit Saint.

La démonstration est claire : l’invocation des Anciens Devoirs, dont provient notre ternaire, est empruntée à des prières médiévales en l’honneur de la Trinité, attestées dès le XVe siècle, et qui illustraient elles-mêmes une élaboration théologique bien plus ancienne encore (XIe-XIIIe siècle). On observe que dans cette prière populaire, par différence avec les formules des théologiens, la bonté est ici sans attribution spécifique – elle parait s’appliquer à la Trinité dans son ensemble – tandis que l’Esprit Saint y est plus spécifiquement lié à la grâce.

Pierre Lombard - le père du ternaire maçonnique ?

Or, il faut s’interroger sur le passage de « bonté » à « beauté » dans le vocabulaire maçonnique. On note que cette transformation ne se trouve pas dans les Anciens Devoirs et nous ignorons quand et pourquoi elle fut opérée, mais nous venons précisément de voir que la piété populaire reformulait parfois les conclusions de la théologie savante.

On peut ici risquer une hypothèse raisonnable et assez simple. On a noté que le texte des Old Charges suggère déjà une alternative au mot « bonté » (« goodness ») puisqu’il utilise justement deux mots pour qualifier l’Esprit Saint : « grace and goodness ». Or, le très respectable Oxford English Dictionary, définissant le mot anglais « grace », s’il mentionne évidemment le sens religieux de la « grâce divine » – souligné, on l'a vu, dans une prière populaire –, signale aussi que l’une des valeurs de ce mot est tout simplement : « quelque chose qui transmet de la beauté (« beauty ») » - c'est du reste également vrai en français. On voit donc que du ternaire « élargi » des Old Charges, inspiré de prières traditionnelles, au ternaire maçonnique proprement dit, la transition est finalement aisée et passe par le peuple chrétien lui-même.

D’autre part, il se pourrait bien, comme le suggère une citation de Saint Thomas d'Aquin  dans son Commentaire des sentences de Pierre Lombard, que la source primaire soit la Bible elle-même, en l’occurrence le Livre de la Sagesse, Chapitre 8, verset 1 qui, dans la Vulgate, porte : « [sapientia] attingit a fine usque ad finem fortiter et disponit omnia suaviter », texte qui dans la traduction de la TOB, par exemple, donne : « La sagesse s'étend avec force d'une extrémité du monde à l'autre, elle gouverne l'univers avec bonté ».

Or, ceci nous conduit précisément à découvrir le sens véritable de l'expression, assez faible en français, de « Sagesse pour inventer [2] », commune à presque tous les catéchismes maçonniques depuis le XVIIIe siècle. En anglais, la phrase est : « Wisdom to contrive ». Or dans Masonry dissected de Samuel Prichard (1730), divulgation fondamentale dans l'histoire maçonnique anglaise, et dont l'influence fut considérable, nous lisons cette formule qui nous donne le vrai sens du verbe anglais « to contrive » : « The Grand Architect and Contriver of the Universe » (« Le Grand Architecte et Créateur de l'Univers »). « To contrive » a donc dans l'expression « Wisdom to contrive » le sens très fort de créer, que le verbe français « inventer » ne rend qu'imparfaitement. « Sagesse pour inventer » s'applique donc, si l’on suit la source maçonnique anglaise, à la Parole créatrice initiale. C’est du reste ce qui dit le Livre des Proverbes (3,19) : « C'est par la sagesse que l'Éternel a fondé la terre. »

 

http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/71/God-Architect.jpg

Bible moralisée, XIIIème siècle

Observons encore que l'accord avec l'Evangile de Jean, livre qui a joué un rôle très important dans le Rite des Modernes depuis 1717 et jusqu’a la fin du XVIIIe siècle, est ici complet. Son Prologue dit en effet de la Parole (« Verbum »), identifiée au Fils :

Par elle tout a été fait,

Et  sans elle, rien n’a été fait

De ce qui est fait.

 Enfin, comme pour conclure ce dialogue entre les Ecritures Saintes et les textes maçonniques, il nous faut citer, cette fois jusqu'au bout, le passage de Masonry Dissected évoqué plus haut et donnant la signification de la lettre G : « Le Grand Architecte et Créateur de l’Univers, ou Celui qui fut élevé jusqu’au sommet du pinacle du Saint Temple ».

On sait en effet que ce dernier n’est autre que Jésus, lors de la tentation au désert (Matthieu, 4, 5)...

La cause, pourrais-je dire, est entendue...http://pmcdn.priceminister.com/photo/les-trois-grands-piliers-de-la-franc-maconnerie-colonnes-et-chandeliers-dans-la-tradition-maconnique-de-rene-desaguliers-livre-896805182_ML.jpg

 

 

Remarque : Sur tous ces points, et bien d'autres encore, voir l'ouvrage de mon maître René Désaguliers, longtemps épuisé, et dont j'ai proposé une nouvelle édition profondément remaniée : Les trois grands piliers de la franc-maçonnerie, Véga, 2011


[1] ANALECTA HYMNICA MEDII AEVI. Herausgegeben von Clemens Blume und Guido M. Dreves. XXXI. PIA DICTAMINA, Reimgebeute und Leselieder des Mittelalters, Vierte Folge, Leipzig, 0. R. Reislansd, 1898, p.14.

[2] On trouve aussi : « Sagesse pour concevoir ».

27 juillet 2013

L'initiation: définitions et problèmes (2)

 2. Le discours maçonnique sur l'initiation. - Face à tous ces apports des sciences humaines, le discours interne de la franc-maçonnerie à propos de l’initiation, tel qu’il est formulé notamment dans la littérature maçonnique – encore elle ! –, est le plus souvent d’une inquiétante pauvreté ou, quand il est plus subtil, d’une singulière distorsion. Il faut en effet y distinguer deux veines principales.

La première, la plus navrante, est malheureusement la plus répandue. Elle tire ses références d’un discours élaboré au cours du XIXème siècle, très influencé par l’occultisme « fin de siècle », autour de ses pères fondateurs, Elpihas Lévi [1] et  Stanislas de Guaita [2], ainsi que de leurs épigones dont Papus [3] et Oswald Wirth [4] furent les plus connus. Il porte la marque d’une indigence philosophique impressionnante, d’une maîtrise à peu près inexistante de ses sources documentaires alléguées – comme la littérature hermético-kabbalistique du XVIème siècle –  et d’une confusion intellectuelle très datée, mêlant sans vergogne les ultimes échos d’une pensée magique venue de fort loin et les découvertes alors balbutiantes d’une science moderne encore incertaine : ses délires autour du magnétisme curatif ou d’une alchimie simpliste – en particulier chez Wirth – en sont les manifestations les plus caricaturales. Quelques décennies plus tard, portant ce mélange des genres et des savoirs au rang d’un des beaux-arts, le mouvement du New Age en assurera avec un indéniable succès commercial un relais efficace mais tout aussi intellectuellement inconsistant.


Eliphas lévi, "Père de l'Occultisme" et franc-maçon si éphémère !

La charge peut sembler sévère : elle est pourtant méritée et les effets constatés dans la vision de la « symbolique maçonnique » qui prévaut encore en France chez nombre de francs-maçons de nos jours, en est la meilleure preuve et la plus déplorable, à vrai dire. Cette médiocrité de vue, ce manque tragique de profondeur et cette pauvreté philosophique ont du reste beaucoup compté pour ternir gravement l’image de la franc-maçonnerie, aux yeux des cercles académiques et des milieux cultivés en France [5], surtout à une époque où elle était en outre engluée dans des combats  essentiellement politiques et fort peu « initiatiques ».

Le drame est en fait la polysémie consternante qui s’attache à présent au mot « ésotérisme », pris d’une part comme une sorte de synonyme approximatif de l’initiation et du symbolisme, et d’autre part accolé à toutes les élucubrations finalement modernes qui, des éternels Templiers aux mystérieux Rose-Croix, en passant par les druides, les Druzes et les alchimistes, sans oublier la fameuse « science initiatique des bâtisseurs » sur fond de Nombre d’or, peuplent les rayons des libraires où la franc-maçonnerie voisine avec les boules de cristal et les OVNI, mais aussi, ce qui est plus grave, inspirent les « planches » qu’on entend trop souvent dans les loges de toutes les obédiences…

Cela veut-il dire que tout soit à rejeter, indistinctement, dans ces exégèses souvent laborieuses ? Non, certes. Il y a ainsi quelques belles pages, élégantes et parfois mêmes touchantes chez Oswald Wirth, notamment [6]. La dimension humaine de l’initiation, l’effort sincère de libération morale et spirituelle dont elle peut témoigner, y sont parfois évoqués avec justesse. Mais le cruel défaut de toute base philosophique sérieuse qui donnerait consistance au discours, l’absence à peu près complète de perspective dans l’histoire des idées, l’étroite étanchéité d’une « pensée maçonnique » présentée comme un monde en soi, sans connexion avec les sciences humaines et ne reposant en fait sur aucune connaissance tant soit peu crédible de ses sources prétendues, rendent ces tentatives sans doute sympathiques mais tragiquement limitées.

Il est cependant une autre veine du discours maçonnique relatif à l’initiation qui, au cours des cinquante dernières années, a connu une faveur grandissante auprès des francs-maçons. C’est celle que l’on trouve dans l’œuvre de René Guénon.


René Guénon : un "héritage" maçonnique sous bénéfice d'inventaire...

 

On a pu dire que son œuvre était « essentielle à l’intelligence du présent et de l’avenir » [7] mais cette affirmation, sans nuance et sa réplique, ne fait pas l’unanimité. Il n’est pas question d’envisager ici dans son ensemble une œuvre complexe, riche, foisonnante, dont l’approche est de toute façon recommandée et même indispensable à divers égards, pour quiconque s’intéresse à la notion de tradition et souhaite en éclairer son parcours maçonnique, notamment. Les écrits de Guénon dépassent de loin la seule franc-maçonnerie, son audience, justifiée par une envergure intellectuelle réelle, a franchi depuis longtemps les limites de la France et demeure appréciable plus d’un demi-siècle après sa mort, et sa pensée apparaît aujourd’hui volontiers comme  la seule base possible d’un discours spécifiquement maçonnique sur l’initiation. Il est certain que ses études sur ce sujet, réunies en deux précieux volumes [8], doivent être lues et méditées comme elles le méritent.

Toutefois, même si l’on fait la part de l’excès – voire de la caricature – dans les dithyrambes de certains de ses continuateurs ou de ses disciples proclamés, certains des présupposés implicites de la théorie guénonienne de l’initiation soulèvent de réelles difficultés ou font au moins débat. Lui-même n’a pas clairement levé les ambigüités qui peuvent naître – et qui sont brièvement envisagées un peu plus loin – entre la voie initiatique et la voie religieuse notamment. En tout cas, sa définition de la franc-maçonnerie comme la seule voie encore vivante d’un possible ésotérisme du christianisme, et sa thèse selon laquelle le rattachement concomitant à un « exotérisme traditionnel » est alors nécessaire et ne peut, en l’occurrence, s’accomplir que dans le catholicisme, tout cela semble aujourd’hui à la fois abusif, contestable et terriblement daté.

En un mot, pour un franc-maçon « de tradition » (voilà encore une expression profondément équivoque, dont on use et abuse, et sur laquelle il faudra revenir !), la pensée de Guénon peut mener sinon à tout du moins fort loin, mais à condition d’en sortir [9]

3. Une expérience humaine. – Il reste que, au-delà des ces débats un peu théoriques, l’initiation maçonnique est pour la plupart des francs-maçons une expérience, un des aspects de leur vie. Elle se distingue d’une simple adhésion à une philosophie quelconque, va au-delà du seul débat intellectuel, et n’est pas non plus de l’ordre d’un engagement religieux. Toutefois, sur ces points, des équivoques subsistent et doivent être soulignées.

S’agissant de l’aspect religieux, le risque d’une confusion quelconque est naturellement inexistant si l’on s’inscrit dans une certaine mouvance maçonnique française, à la fois laïque et souvent encore plutôt anticléricale, profondément agnostique voire athée militante mais il faut aussi mesurer que, dans une approche comme celle de la Loge Nationale Française (LNF), par exemple, qui accueille sans réticence les fondements chrétiens de la tradition maçonnique, la frontière entre la pratique maçonnique et la pratique religieuse proprement dite peu parfois être floue.

La franc-maçonnerie anglaise, laquelle insiste pourtant avec force sur la nécessité pour tout franc-maçon de croire en Dieu, n’a jamais cessé de proclamer avec la même vigueur qu’elle n’est pas  et ne doit pas être « une religion ni un substitut de religion ». Une telle affirmation ne relève évidemment pas de l’hostilité envers la religion mais elle témoigne d’une possible confusion contre laquelle elle met précisément en garde. Du reste, les adversaires anglais de la franc-maçonnerie, au sein de diverses Eglises, n’ont pas manqué de la pointer : « Qu’est-ce qu’une institution où l’on dit des prières, où l’entretient des autels pour y prêter serment et ou l’on pratique des rituels ? » demandent-ils en substance.  Cela ne ressemble-t-il pas, en effet, à un culte ?


Il est théoriquement facile de montrer en quoi la franc-maçonnerie n’est pas une religion : elle n’a pas de théologie, elle ne dispense pas de sacrements et ne promet pas le salut des âmes. Toutefois, en pratique, la question est plus complexe.

Paradoxalement, dans une franc-maçonnerie qui affirme que certaines positions religieuses sont fondamentales – la croyance en Dieu et une adhésion globale à la tradition judéo-chrétienne, tant spirituelle et morale que scripturaire, pour aller à l’essentiel –, les domaines de l’initiation et de la religion, connexes et mutuellement éclairés, sont finalement bien distincts. En revanche, c’est dans un contexte culturel plus ou moins sécularisé, sinon fortement laïcisé, comme celui de la France depuis plus d’un siècle, que les problèmes sont les plus redoutables. On n’évoque pas ici le conflit possible – et même avéré – entre les deux mais au contraire, et d’une façon souvent implicite, subreptice et subtile, la mutation insensible de l’engagement et de la pratique maçonniques en une sorte de religion substituée qui ne dit pas son nom et ne s’avoue pas à elle-même.

Il est en effet peu douteux que pour un certain nombre de francs-maçons réputés « ritualistes », « spiritualistes » ou encore « symbolistes » par ceux qui ne partagent pas cette tendance, la maçonnerie fournit aisément un cadre moral et rituel qui s’apparente incontestablement à une sorte de religion personnelle. Et même pour les autres, du reste, bien que laïques et « adogmatiques », leur attachement persistant aux coutumes et aux rites, au décorum et au vocabulaire, en un mot au monde culturel de la franc-maçonnerie, ne laisse d’interroger. Certains auteurs  –  comme B. Etienne, lui-même franc-maçon et spécialiste estimé du fait religieux – n’ont pas craint de l’affirmer haut et fort en écrivant par exemple que  si la franc-maçonnerie « fait usage de symboles, de rites et de mythes » [10] qu’elle articule et met en œuvre, elle adopte du même coup certains traits d’une communauté religieuse, notamment par la fonction de reliance (religio, religare = relier) qu’elle exerce ainsi dans le domaine moral et spirituel sur tous ceux qui s’y reconnaissent.

Comment, en fin de compte, qualifier et situer l’initiation maçonnique dans la vie de l’esprit, de la psyché, de l’âme ? Quel but lui assigner ? Quel statut lui accorder ? Quel accomplissement en attendre ?

Plutôt que de répondre à ces questions redoutables – parce que trop simples –, il est peut-être préférable, du moins dans un premier temps, de s’en tenir à un point de vue plus modestement phénoménologique et de répondre à l’interrogation suivante : comment la franc-maçonnerie  « fonctionne-elle » ?

En dehors des cérémonies où se transmet théoriquement – ou potentiellement – l’initiation, et qui sont des moments de la vie maçonnique, dans la durée plus longue, une loge est classiquement aussi appelée un « atelier ». C’est donc là que s’accomplit l’œuvre maçonnique. Et celle-ci est avant tout le produit d’un travail conduit selon une certaine méthode.



[1 ] Dogme et rituel de haute magie (18xx).

[2] Clé de la magie noire (1897)

[3] Traité méthodique de science occulte (1891)

[4] Les Mystères de l’Art Royal (1932), La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, 3 vol. (à partir de 1894).

[5] Alors qu’aux siècles précédents, ils en constituaient l’élite.

[6] On pourrait en dire autant de certains auteurs secondaires, comme Edouard Plantagenêt par exemple, aujourd’hui injustement oublié (Causeries initiatiques, 3 vol. 1929-1931). On préfèrera, en revanche, oublier J. Boucher...

[7] J. Baylot,  « Guénon Maçon ? », Planète Plus, 15, 1970, p. 121-123.

[8] Etudes sur la franc-maçonnerie et le compagnonnage, 2 vol., Paris, 1964-1965.

[9] Pour une lecture à la fois compréhensive et critique de la somme guénonienne, la meilleure introduction récente semble être le précieux petit livre de J.-P. Laurant, René Guénon, les enjeux d‘une lecture, Paris, 2006.  On peut y ajouter la belle et malicieuse préface de R. Amadou à la réédition d’un des ouvrages majeurs de R. Guénon, Le symbolisme de la Croix, Paris, 10/18, 1970. Pour un accès plus en profondeur, on ne peut que recommander le Dictionnaire de René Guénon, J.-M. Vivenza, 2002 et, du même auteur - ce qui peut surprendre en raison de sa verve critique -, l'impitoyable et stimulant René Guénon et le Rite Ecossais Rectifié, Cannes, 2007.

[10] Cf. notamment son très utile ouvrage L’initiation, Paris, 2002, dont la lecture, agréable et enrichissante, devrait s’imposer à tous, même si on peut ne pas en partager toutes les thèses.

L'initiation : définition et problèmes (1)

La nature même de l’institution maçonnique a toujours été ambiguë aux yeux du public – et parfois à ceux des maçons eux-mêmes : club philosophique, communauté fraternelle, lobby politique ou simple réseau, la franc-maçonnerie a reçu, au cours de sa déjà longue histoire, des identités variées et d’apparences contradictoires, sans qu’aucune d’entre elles puisse être considérée comme exhaustive ni tenue pour totalement erronée.

Il  reste que, pour la plupart des Frères, la franc-maçonnerie peut et doit se définir notamment, sinon avant tout, comme un Ordre initiatique. Cette unanimité est réconfortante mais ne fait qu’introduire à un problème redoutable. Qu’est-ce, en effet, que l’initiation ?

1. La réponse de l’anthropologie culturelle. – Il y a communément deux types de discours sur la nature et le contenu de l’initiation. D’abord celui des « initiés» (de préférence « grands ») – ou de ceux qui se présentent comme tels et pensent très souvent l’être: nous n’en dirons rien car les considérations qu’ils avancent pèchent souvent par la fréquente approximation de leurs fondements philosophiques et surtout parce que, habituellement très imprégnées de psittacisme guénonien [1], elles ignorent toute distanciation par rapport au phénomène dont elles veulent rendre compte en s’exprimant, à l’instar du maître qui les guide, non sur le ton de l’opinion qui se propose mais sur celui de la vérité qui s’énonce, impériale et sans réplique. Ce qu’il est convenu d’appeler la « littérature maçonnique » s’en inspire malheureusement ad nauseam.

 

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Mais il est pourtant un autre regard dont les initiés « curieux » peuvent faire le plus grand profit : c’est celui des « phénoménologues » de l’initiation, entendons par là celui des sociologues, des anthropologues, des psychologues. Pour ces derniers il y a un fait de l’initiation et, grâce à la distance critique qu’ils ont établie et s’efforcent de maintenir entre eux-mêmes et l’objet de leur étude, il est possible de parler du dehors mais cependant avec pertinence – ou éventuellement « impertinence » – et surtout avec détachement, du « fait initiatique ». On mesure alors à quel point celui-ci est, avant toute chose, étonnamment normé et finalement assez invariant, mais aussi universellement répandu dans le temps et l’espace – bien au-delà de la maçonnerie, cela va sans dire, et de ce qui l’environne immédiatement, historiquement et philosophiquement.

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Pourquoi faut-il être initié ?

Les acquits les plus intéressants sont ceux de l’anthropologie culturelle, depuis environ un siècle. Le lieu n’est pas ici de les exposer en détail mais d’en rappeler quelques conclusions essentielles à titre de simple résumé, ou pour suggérer une direction de travail, en convoquant les synthèses d’auteurs récents comme Mircea Eliade, Jean Cazeneuve ou encore  Roger Bastide, pour ne nous en tenir qu’à ceux dont les travaux ont été publiés en français et sont aisément accessibles, sans oublier les apports éclairants des études structuralistes, dans la lignée de Lévi-Strauss, et ceux de la psychologie des profondeurs, de Freud à Jung. On admettra donc qu’ici un raccourci de quelques lignes simplifie hardiment – mais du moins sans la trahir – une problématique en réalité très riche, très complexe et par là même très passionnante.

A travers toute l’expérience des sociétés archaïques ou « premières » – que jadis oneliade5.jpg qualifiait de « primitives » –, Eliade propose de définir l’initiation en général comme « une mutation ontologique du régime existentiel » [2]. A la fois destinée à chaque individu – du moins pour certaines d’entre elles – mais ne se concevant néanmoins que dans un cadre collectif ou social qui la formate et la justifie, l’initiation ainsi entendue se présente historiquement sous trois formes principales :

-  L’initiation tribale, qui est essentiellement un ensemble de « rites de passage » balisant certaines étapes remarquables de la vie humaine : puberté, accès au monde des adultes, découverte de la sexualité, de la génération, des origines du monde et des sociétés humaines ;

-  L’initiation dite religieuse – ou de confrérie –, nullement obligatoire, structurée en sociétés plus ou moins secrètes, et qui suppose un engagement particulier et plus personnel mais sur des thématiques finalement assez proches de celles de la précédente ;

-  L’initiation magique – ou chamanique –, strictement individuelle, exceptionnelle et pas nécessairement choisie, instituant dans le corps social des intermédiaires qualifiés, chargés de missions particulières – de prophétie, de  divination ou de guérison par exemple.

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Du chamanisme à la maçonnerie ?

L’initiation tribale a été la plus étudiée sur tous les continents – parce qu’elle présente à la fois un caractère obligatoire et plus visible, s’adressant à tous et comportant des étapes publiques – et on y a reconnu, partout et en tous temps, de l’Australie à l’Afrique sub-saharienne en passant par l’Océanie ou l’Amérique précolombienne, des traits singulièrement redondants. Ainsi, les rites initiatiques comprennent toujours une phase de séparation et de rupture par rapport au monde « ordinaire » de l’existence précédente, avec des séquences évoquant sinon la mort du moins la regressio ad uterum, soit la vie avant la vie, conduisant logiquement à une re-naissance ; des rites « de marge » où des sévices, réels ou figurés, des mutilations physiques ou symboliques, signifient la transmutation qui s’opère chez le néophyte ; des rites d’agrégation enfin, c’est-à-dire de retour à un nouveau monde sous un nouveau statut, marqué par un nouveau vêtement, un nouveau nom, etc. D’autre part, presque toujours, ou au moins dans l’une des étapes à franchir si l’initiation – comme celles de confrérie –  comprend plusieurs volets, l’initié a dû « vaincre le monstre », subir des épreuves et mener des combats qui l’ont conduit à proximité des Anciens, au contact d’objets ou de symboles se référant à un récit des origines, à la naissance du monde et/ou de la race humaine : ainsi le rite rejoint le mythe qu’il illustre et réactualise – puisque tout mythe est, par nature, un récit intemporel de fondation situé non pas spécifiquement dans une époque lointainement reculée mais, plus précisément, dans une autre dimension du temps, ce que l’on nomme, chez les anciens Australiens par exemple, le « temps du rêve »...

les-rites-et-la-condition-humaine-d-apres-des-documents-ethnographiques-de-jean-cazeneuve-941620998_ML.jpgOn le voit donc, qu’elle procède d’une nécessité sociale imposée à tous, comme l’initiation tribale, qu’elle relève d’un choix mystique ou religieux plus personnel comme l’initiation de confrérie – dont se rapprocherait le plus la franc-maçonnerie –, ou qu’elle corresponde enfin à une sorte d’élection par les Dieux ou les Anciens que son « bénéficiaire » n’a pas nécessairement désirée, l’initiation apparait ainsi comme une des institutions les plus constantes des communautés humaines quand il s’agit, pour les êtres qui les composent – hommes ou femmes – de mieux comprendre le sens de leur existence dans la collectivité, de leur place dans le monde, de leur destin personnel. Véritable invariant anthropologique, elle s’inscrit, plus largement, dans le débat de la raison qui s’interroge sur l’ordre des choses et de l’inquiétude – ou de la préoccupation – religieuse qui questionne l’opposition – ou la dialectique – du sacré et du profane.

Incessamment reformulée – dans un schéma structuraliste où les détails variables du contenu n’affectent pas le sens fondamental mais au contraire l’expriment dans son inéluctable et constante richesse – la langue mythique de l’initiation s’adresse aussi aux instances les plus profondes de la psyché humaine qu’elle interpelle au-delà du discours de la claire conscience, véhiculant peut-être, s’il faut suivre Jung, des archétypes, c’est-à-dire des symboles fondamentaux qui peuplent l’inconscient collectif de l’espèce humaine et contribuent peut-être en partie à fonder son unité. [3] (à suivre)



[1] Expression légèrement polémique, due à plume redoutable de Robert Amadou.

[2] On préfèrera cette définition purement phénoménologique mais au moins assez claire, à celle de Guénon qui est à la fois délibérément mystérieuse et cependant dotée d’une prétention étiologique, c’est-à-dire finalement obscure et arbitraire : « La réception rituelle d’une influence spirituelle d’origine non humaine » – mais qu’est-ce qu’une « influence spirituelle » et qu’est-ce qu’une « origine non humaine » ?... (Cf. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Paris, 19xx ; Initiation et réalisation spirituelle, Paris, 19xx)

[3] Sur ce dernier aspect, voir le brillant et provocant essai de Jean-Luc Maxence, Jung est l’avenir de la franc-maçonnerie, Véga, 2009.