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13 mai 2014

La franc-maçonnerie est-elle en deux, trois ou quatre grades ?... (3)

6. La franc-maçonnerie n’est complète qu’en quatre grades !

J’imagine que certains de mes lecteurs, en voyant le titre de cette dernière section, vont sursauter…

« Bien sûr que non ! diront les uns, la maçonnerie « symbolique », tout le monde le sait, est en trois grades ! » (On a vu dans mes posts précédents 1 2  que ce fut loin d’être vrai pendant longtemps, dans la première franc-maçonnerie !). « Assurément, diront d’autres, il y a des grades au-delà (prenons garde  à ne pas dire « au-dessus », pour ne pas déclencher aussitôt les passions), mais ce sont des « hauts » grades – on dit parfois, pour ne fâcher personne, des « grades de sagesse » (Ah bon ? Les maçons « bleus » ne sont donc pas si sages ?  Alors tout s’explique – lire les blogs d’actualité maçonnique en ce moment !)…

Ce n’est pas du tout ce que je veux dire. Il faut distinguer la politique et l’administration maçonniques, d’une part, et la cohérence propre de la tradition symbolique de l’autre.

Après avoir largement, sinon méprisé, du moins négligé les trois premiers grades – notamment en France –, on en a fait la base essentielle de la vie maçonnique vers le début du XIXe siècle, et l’Angleterre y est pour beaucoup. C’est de cette époque que date la césure « tragique » – je veux dire : qu’on a présentée de façon dramatique, entre les hauts grades et ce que, par dérision, on pourrait aller jusqu’à appeler les « bas » grades ! Alors, de deux choses l’une, en effet : ou bien on nie les seconds, pour glorifier les seuls grades symboliques – voire revendiquer de ne rester qu’un « éternel apprenti », soit on présente la démarche venant après le grade de Maître comme l’approfondissement de vérités seulement virtuelles dans la maçonnerie bleue – il y a des milieux maçonniques où la « philosophie », ça commence seulement dans les loges et chapitres de hauts grades…

Je crois qu’au-delà de ces aspects tout à fait subalternes de la vie maçonnique et de son organisation, il faut viser autre chose en relisant l’histoire de la naissance et du développement des grades et des rituels.

Quelles qu’aient  pu être les intentions de ceux qui ont conçu le grade de Maître et la légende qui le structure, cette légende laisse une béance finale qu’on ne peut ignorer : que le Mot (ou la Parole) soit irrémédiablement perdu – dans une des versions – ou devenu imprononçable – dans une autre – , il reste que quelque chose nous est désormais interdit, inaccessible. Or, rien ne peut s’achever ainsi : psychologiquement autant que moralement et spirituellement, cette incomplétude appelle une restauration, une redécouverte : c’est donc tout l’objet de l’incontournable 4ème grade. Non pas un haut grade, si l’on veut, mais bel et bien le couronnement des trois précédents. On peut en donner deux exemples saisissants dans l’histoire maçonnique.

L'Arc Royal : clé de l'édifice symbolique

 

Le premier est celui de l’Arc Royal (Royal Arch), que les Écossais et les Irlandais mais aussi, avec des mots différents, les Anglais considèrent, pour reprendre la formule célèbre de Lawrence Dermott, le héraut de la Grande Loge des Anciens au XVIIIe siècle, comme « la racine, le cœur et la moelle  de la franc-maçonnerie ». L’objet de ce grade, dont l’apparition est très précoce – courant des années 1740 et sous une forme plus rudimentaire encore, peut-être plus tôt ! – est de permettre au candidat de retrouver ce qui a été perdu : le Mot qui n’est qu’une des formes du Nom de Dieu. Là où il était depuis toujours, inconnu, ignoré, préservé intact. Un grade somptueux, d’une profondeur et d’une beauté que surpassent peu de choses dans l’univers maçonnique pourtant si ingénieux et si créatif…

 

Maître Écossais de  St André : la solution ineffable

 

L’autre exemple, purement français cette fois, est celui du Maître Écossais de Saint André, 4è grade symbolique du Rite Écossais Rectifié (RER) – lequel s’affirme clairement en 4 grades dont aucun, et surtout pas le 4e, n’est un « haut » grade. Telle est aussi, du reste, la position de l’Arc Royal en Irlande et Écosse tandis que, pour des raisons subtiles que je n’examinerai pas ici, les Anglais préfèrent dire que ce n’est « surtout pas » un grade supplémentaire, mais le grade de Maître « complété »…

Des relations de proximité, de similitude, de ressemblance frappante, existent entre ces deux grades et montrent que, de part et d’autre de la Manche, des contextes maçonniques en apparence aussi différents que ceux de la Grande-Bretagne du milieu du XVIIIe et de la France de la fin du XVIIIe avaient abouti à des conclusions symboliques et rituelles sensiblement identiques.  Cette proximité s’exprime notamment dans la nature du « Mot » qui est au centre de ce grade, et par bien d’autres aspects. Que ces deux traditions maçonniques parmi les plus anciennes, et surtout les plus cohérentes, de l’édifice maçonnique – la maçonnerie britannique et le RER – se rejoignent sur ce point est très révélateur.

Les deux grades « suprêmes » en question ont aussi un autre point commun, plus intéressant encore : leur lien avec la qualité de Vénérable Maître. Il faut rappeler qu’en Angleterre jusqu’au milieu du XIXe siècle, et en Écosse comme en Irlande de nos jours encore, l’accession à l’Arc Royal n’est possible qu’à ceux qui ont reçu la qualité de Maître Installé lors de la cérémonie dire « secrète ». Tandis qu’en France, le grade de Maître Écossais de Saint André, véritable équivalent traditionnel du « 4e grade » de l’Arc Royal, est nécessaire dans le RER pour devenir Vénérable Maître d’une loge bleue…et que le Mot et l’attouchement de Maître Installé anglais sont même présents dans ce grade de Maître Écossais de St André français !

D’où ma conviction qu’un Rite maçonnique qui ignore la pratique habituelle, régulière, intégrée à ses usages, de l’Installation secrète du Vénérable Maître, ou du moins la communication sous une forme ou une autre de ses secrets essentiels, n’est pas un Rite maçonnique traditionnellement complet (on me pardonnera de ne pas citer de noms !...)

Incidemment s’ouvre ici un autre chapitre : la maçonnerie symbolique vraie est complète en quatre grades – on peut dire également qu’elle l’est aussi en cinq mots ! Je recommande à mes lecteurs de guetter un prochain numéro de Renaissance Traditionnelle où mon ami Paul Paoloni livrera sur cette question, que j’ai contribué à introduire dans des loges de recherches et de Maîtres Installés il y a plus de vingt ans, une étude capitale, dense et extrêmement documentée, pleine d’aperçus surprenants.

Il n’y a aucun doute : la maçonnerie, quand on la travaille – sérieusement –, c’est passionnant…

 

 

01 mai 2014

Pierres vivantes : un an déjà...

Un an déjà ! Voici un an qu’au cours d’un week-end du 1er mai, un peu désœuvré (?), j’ai subitement eu l’idée de créer un blog.

J’imaginais naïvement, en le commençant sans trop savoir où j’allais, qu’il me suffirait de placer quelques « posts » de temps à autre, pour mieux faire connaître des travaux que j’avais parfois publiés ailleurs, et d’autres que je n’avais jamais présentés. J’avais besoin de partager de petites notes, de gratter ces quelques coins de vernis craquelé qui masquent parfois l’image vraie de la franc-maçonnerie. J’espérais simplement que cela en intéresserait quelques-un(e)s.

J’ai été surpris du retentissement que cette initiative a connu ! Sincèrement. C’est aujourd’hui près de 20 000 connexions par mois, des dizaines de milliers de pages lues et, surtout, de nombreux messages qui me parviennent par le bouton « Me contacter ». Pourtant, on ne trouve ici ni potins ni cancans, et les sujets que j’aborde ne sont pas particulièrement faciles, certains sont mêmes un peu arides, il faut bien l’admettre ! Or, tout cela a donné un sens nouveau à mon travail

Depuis près de trente ans – mon premier article de recherche fut publié en 1985 dans Renaissance Traditionnelle – j’ai éprouvé une immense joie à étudier, défricher, découvrir les allées souvent obscures et très méconnues de l’aventure maçonnique qui se déploie depuis plus de trois siècles. J’ai eu le privilège d’en soumettre les résultats dans des articles, des livres, des colloques en France et à l’étranger, et bien sûr dans nombreuses tenues – au sein de la LNF à laquelle j’appartiens avec bonheur, mais aussi très souvent dans les loges d’autres obédiences (à peu près toutes les obédiences françaises, je crois). Pourtant, l’expérience personnelle de ce blog est très différente.

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L’internet peut être la meilleure comme la pire des choses : la blogosphère maçonnique en apporte chaque jour une démonstration saisissante. Alors que les trolls sévissent ici où là, laissant s’épancher leur persiflage, leurs imprécations ou même leurs insultes, donnant au passage un spectacle effrayant et une image profondément dégradée de la franc-maçonnerie, la relation que l’on peut établir avec les lecteurs d’un blog comme celui-ci est en revanche d’une autre nature. La franc-maçonnerie existe vraiment quand les francs-maçons trouvent les moyens de se parler sereinement et respectueusement de tout ce qui les passionne – y compris de leurs différences et même de leurs divergences !

Ici, les querelles de rites et les absurdes guerres picrocholines entretenues par certaines obédiences – mais pas toutes, Dieu merci ! – n’ont absolument pas droit de cité. Une seule vérité éclate aux yeux de tous : la maçonnerie est une réalité complexe…

Mes convictions maçonniques sont connues, je n’en fais pas mystère, je ne mets pas « ma bannière » dans ma poche. Mais je n’en fais pas un absolu, un horizon indépassable de la pensée maçonnique ! La distinction, parait-il essentielle aux yeux de certains, entre la « maçonnerie libérale et adogmatique » et la « maçonnerie spiritualiste et traditionnelle », me semble au contraire vide de sens quand on aborde le sujet d’un peu plus haut. L’histoire, quand on ne l’envisage pas à la manière de l’Encyclopédie soviétique de sinistre mémoire, en apporte le témoignage évident : la maçonnerie a toujours compté dans ses rangs des sensibilités très diverses. Nous sommes tous et toutes porteurs d’une partie de cette « tradition » qu’on peinerait à enfermer dans une définition trop simple.  Je propose ici à mes lecteurs d’en parcourir ensemble, sans engagement de leur part (ni de la mienne !), les chemins multiples et souvent déconcertants.

Je ne rêve pas, pour ma part, d’une maçonnerie unique et « obligatoire », qui imposerait à toutes ses loges, à tous ses membres, l’un ou l’autre crédo ; j’aspire plutôt à une maçonnerie plurielle, où chacun exprime avec ferveur et sincérité sa vision d’une institution souvent déroutante, d’une tradition multiforme, sans pour autant prétendre l’imposer aux autres. Oui, je suis un maçon qui croit en Dieu – que j’appelle le Grand Architecte de l’Univers, comme l’ont toujours fait les plus anciens maçons –, et cette référence est essentielle à la franc-maçonnerie que j’aime pratiquer, et je veux travailler dans un cadre maçonnique qui l’exprime clairement, mais je connais, et bien sûr je « reconnais », de nombreux autres Frères et Sœurs qui voient les choses autrement et qui me laissent le droit d’être comme je suis et de le dire, comme j’admets qu’ils empruntent une route légèrement différente de la mienne.

 

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L’histoire, qui relativise tout, la prise de distance philosophique, anthropologique – en un mot : la maçonnologie, l’etic de la franc-maçonnerie – nous permettent de nous retrouver, de juger sur pièces, de nous faire une opinion – de nous « édifier mutuellement », pour reprendre une métaphore à la fois évangélique et maçonnique. Vous observez que dans ce débat je ne parle pas de la distinction « régularité/non régularité », car elle appartient à un autre registre : celui de la diplomatie maçonnique. Il y a des maçons « réguliers » (ou « reconnus » au sens anglo-saxon, bien sûr) avec qui j’entretiens des relations fraternelles, intellectuelles et spirituelles de grande qualité. Je regrette évidemment de ne pouvoir les fréquenter en loge, mais ils ont leurs contraintes et je respecte leur choix. Il ne me scandalise pas si, du moins, ils ne me jugent pas eux-mêmes et n’ont pas le ridicule de dire, et moins encore de penser, que je ne suis pas aussi maçon qu’eux ! Il y a également des maçons – Frères et Sœurs – d’autres mouvances maçonniques que je rencontre, en loge et ailleurs, dont je ne partage pas toujours le point de vue ni la sensibilité – parfois même, j’éprouve de l’agacement à leur sujet, je l’avoue –, mais dont l’histoire, envisagée objectivement, démontre sans aucun doute possible qu’ils sont eux aussi co-héritiers d’une tradition maçonnique qu’ils lisent différemment de moi. C’est parfois dérangeant, c’est vrai, mais au fond cela me parait compréhensible et enrichissant pour tous.

Ce blog est donc celui d’un maçon « spiritualiste et traditionnel » que ne préoccupe aucun prosélytisme et qui ne décerne pas les bons ni les mauvais points de la franc-maçonnerie. Je mets à la portée de tous un travail dont je certifie l’honnêteté – ce qui n’exclut évidemment pas le risque de l’erreur – et la sincérité.

La générosité reste enfin une qualité maçonnique essentielle à mes yeux. Comme chrétien, protestant, je peux rencontrer et partager profondément avec tous les autres chrétiens, de quelque « obédience » qu’ils soient – même si certains m’agacent aussi pas mal ! – comme avec tous mes frères et sœurs en humanité. Comment, à titre de franc-maçon, établirais-je des barrières au nom des « principes » ou de la « doctrine » ? Franchement, de quoi nous parle-t-on ?...

 

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La franc-maçonnerie française va peut-être connaître, dans les mois qui viennent, des soubresauts obédientiels – une fois encore, une fois de plus ! Je suis d’ailleurs navré de devoir faire une très rapide allusion à ces questions qui, ordinairement, ne m’intéressent absolument pas. Mais la réalité nous rattrape parfois contre notre gré. Quoi que mes lecteurs puissent penser de ces gesticulations, j’ai l’espoir qu’ils placeront l’étude sérieuse et sereine de la franc-maçonnerie en dehors des caricatures et des postures, sur un plan nettement plus élevé. Et que nul n’oubliera que le mépris – quels que soient son masque et ses justifications prétendues – n’a pas sa place dans l’univers maçonnique.

S’ils partagent ce point de vue,  alors c’est pour eux tous que ce blog continuera d’exister et que je m’efforcerai d’y mettre à leur disposition des matériaux originaux et utiles, qui pourront servir à leur quête – cette soif de comprendre, non de posséder, de dominer ou d’avoir à tout prix raison –  qui est notre seul et véritable bien commun.

 

27 avril 2014

Une séminaire de maçonnologie ? Rapport d'étape...

Je reviens brièvement sur la proposition que j'ai lancée récemment au sujet d'un séminaire de maçonnologie que j'envisageais d'organiser dans les mois qui viennent.

Je vous remercie des dizaines d'emails reçus et de nombreuses confirmations orales, m'encourageant à aller dans ce sens. Cela prouve que cette perspective intéresse et séduit de nombreux francs-maçons de tous horizons, soucieux de mieux comprendre la maçonnerie.

 

 

Au moment où le paysage maçonnique retentit à nouveaux d'imprécations appelant à des ruptures, à des ségrégations, au nom des "immortels principes", lesquels sont le plus souvent parfaitement méconnus, ou purement fantasmés,  par ceux qui tiennent de tels propos, l'approche maçonnologique, dépassionnée, scrupuleuse et éclairée, s'impose plus que jamais.

Continuez à me répondre - par écrit de préférence sur mon blog - , au cas où vous ne l'auriez pas fait, si ce projet retient votre attention. Je vais me mettre au travail pour structurer davantage cette idée, puisqu'elle rencontre une réel écho, et je vous en tiendrai régulièrement informés dans ces pages.

 

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