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17 mars 2014

La franc-maçonnerie est-elle en deux, trois ou quatre grades ?... (1)

Beaucoup connaissent, sans doute, le passage fameux qui figure dans l’article II de l’acte d’Union de 1813 qui vit la naissance de la Grande Loge Unie d’Angleterre – par fusion de la Grande Loge des Modernes de 1717 et de celle des Anciens, apparue en 1751 : « La maçonnerie pure et ancienne est composée de trois grades et pas davantage, à savoir ceux d’Apprenti Entré (Entered Apprentice), de Compagnon du Métier (Fellowcraft) et de Maître Maçon (Master Mason), y compris l’Ordre Suprême du Saint Arc Royal de Jérusalem (Royal Arch) ».

On a souvent commenté, avec un léger sourire, la formulation délicieusement équivoque, illustration de la « logique floue » si propre aux anglo-saxons, qui évoque ainsi la notion de « trois, et trois seulement, y compris le quatrième » ! Tel n’est pas ici mon propos. Cette conception qui cache, en l’occurrence, beaucoup de conflits de l’histoire maçonnique anglaise non (ou mal) résolus en 1813, a une portée bien plus générale.

 

 

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L'acte d'Union de 1813: "Trois grades et pas davantage..."

 

Tout maçon français a en effet entendu, plus d’une fois dans sa vie et souvent dès le début de sa « carrière » maçonnique, que la maçonnerie symbolique « culmine » avec le grade de Maître « qui est le dernier de maçonnerie symbolique et confère tous les privilèges de la maçonnerie ». Sous des mots parfois différents, c’est bien la même idée qui est convoyée.

Dans un post précédent j’ai déjà évoqué, et je n’y reviendrai pas ici, une partie de ce que révèle cette conception : une certaine méfiance envers les hauts grades – réticence, voire hostilité, dont les motivations sont du reste très diverses – et de toute façon, la volonté très nette, surtout en France, de marquer une franche césure entre ces derniers et les trois premiers grades, lesquels sont supposés former un monde en soi.

Or, un regard un peu attentif sur l’histoire maçonnique, et sur l’histoire du développement du système des grades symboliques en particulier, montre que cette vision des choses et doublement erronée. En premier lieu parce que les trois premiers grades ne sont nullement homogènes et ne se sont associés que par l’addition de deux sous-systèmes (les deux premiers grades d’un côté, puis le troisième de l’autre), ensuite parce que toute l’histoire maçonnique démontre de façon assez frappante que ce que les anglais appelaient en 1813 « la maçonnerie pure en ancienne », est bien en quatre grades, et non en trois, et cela presque depuis les origines de la maçonnerie spéculative organisée…

1.       La maçonnerie est en deux grades

Le plus ancien système maçonnique connu, celui que l’on pratiquait en Écosse à la fin du XVIIème siècle, et dont a hérité la première Grande Loge de Londres jusque vers 1725 au plus tard, est un système complet en deux grades, il n’y a pas le moindre doute à ce sujet.

Dans la pratique écossaise, au sein d’une maçonnerie encore largement professionnelle – mais pas nécessairement « opérative » car elle comprenait déjà de nombreux métiers sans caractère artisanal, comme de petits commerçant et de petits fonctionnaires locaux – on recevait dans la loge le premier grade : celui d’Apprenti Entré. En fait, pour les « vrais » ouvriers du métier, ce grade n’était pas celui que l’on conférait à un tout jeune homme sans expérience. Pour être reçu Apprenti Entré, il fallait déjà plusieurs années de pratique auprès d’un Maître bourgeois, chez qui l’on avait été simplement enregistré ou immatriculé (registrered or booked). En d’autres termes, l’Apprenti Entré n’était pas un néophyte dans son métier. Mais il était alors – et alors seulement – « entré » dans la loge. Il pouvait alors quitter son Maître et trouver de l’emploi.

Pour beaucoup d’artisans, au XVIIème siècle, la « carrière » maçonnique s’arrêtait là, du reste ! Ils personnifiaient en quelque sorte, sans le savoir, cet idéal de modestie maçonnique qu’on entend si souvent évoquer dans nos loges : celui de « l’éternel Apprenti » !

 

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"Eternel Apprenti ?"  - En Écosse, au XVIIème siècle, c'était souvent vrai...

 

Donc, dans cette maçonnerie « opérative » d’Écosse – à ne pas confondre avec la « maçonnerie écossaise » – la maçonnerie ne consistait même tout simplement qu’en un seul et unique grade…

Mais souvent on pouvait, après quelques années, accéder au grade de Compagnon du Métier. Une seconde cérémonie, dont les détails nous sont connus, le permettait. Cela ne conférait rien de plus dans la pratique quotidienne du métier. Ce grade n’avait en fait qu’un seul avantage : il donnait la possibilité de devenir Maître de l’Incorporation – la Guilde des Maîtres bourgeois. C’est pourquoi nombre d’ouvriers, sans fortune et sans moyens, ne jugeaient pas « utile » d’accéder à ce grade car la perspective de venir « Maître » de l’Incorporation – un statut purement civil, sans cérémonie particulière – leur était à peu près interdite.

Mary's Chapel, Edinburgh - La plus vieille loge du monde...

 

Un premier point mérite ici d’être souligné. Dans la pratique écossaise, un maçon « régulier », si l’on peut dire – disons : professionnellement en règle et seul capable d’être employé par un Maître de l’Incorporation – devait avoir été reçu dans la loge. Les autres « maçons de la campagne », dénommés cowans en Écosse, ne jouissaient pas de ce privilège de l’emploi et se trouvaient réduits à des travaux subalternes. Or, pour prouver la qualité d’Apprenti Entré – le minimum nécessaire –, en un temps ou l’écriture n’avait pas la diffusion qu’elle a acquise depuis lors, on confiait au nouveau reçu un mot, le Mot du Maçon (Mason Word). Et ce mot, donné à l’Apprenti, était en réalité composé des deux mots J et B, connus aujourd’hui pour être diversement mais toujours séparément donnés, l’un à l’Apprenti, l’autre au Compagnon.

En 1691, le pasteur Robert Kirk, rapportant les coutumes de l’Écosse, parle du Mot du Maçon comme « d’une tradition rabbinique en forme de commentaire sur le nom des deux colonnes Jakin et Boaz qui étaient placées à l’entrée du Temple du roi Salomon à Jérusalem ». On le voit : le premier système maçonnique est un système en deux grades dont les secrets essentiels – et souvent les seuls qu’on estimait utile de posséder – étaient renfermés dans le premier !

Le second point qui mérite d’être souligné concerne la dénomination exacte du deuxième et dernier grade de ce système le plus ancien : on l’appelait « Fellowcraft or Master ». Comprenons bien : il ne s’agissait pas de deux grades distincts, mais d’un seul et même grade qui portait ensemble deux noms.

Dans le contexte écossais, on comprend sans difficulté ce que cela signifiait : en étant Compagnon du Métier (Fellowcraft) dans la loge, on devenait éligible à la fonction de Maître (Master) dans l’Incorporation. En d’autres termes, un Compagnon du Métier était ainsi un Maître en puissance. Mais cette dernière qualité ne lui serait jamais conférée par la loge, mais seulement par la Guilde des Maîtres – s’il avait la chance d’y être un jour admis…

Or, lorsque ce système fut exporté vers l’Angleterre, à Londres au début du XVIIIème siècle, il y fut d’abord pratiqué d’une manière sans doute très proche « rituellement », mais avec une différence de taille : la dualité d’appellation « Compagnon ou Maître », parfaitement explicable dans le contexte écossais, n’avait plus guère de sens à Londres où cette alliance de la loge et de l’Incorporation n’existait pas, l’organisation du métier de maçon y état tout à fait différente.

C’est peut-être pour cette raison simple –  mais pas forcément suffisante ! – que l’idée a pu naître que le « grade » de Maître (jusque-là le mot « grade » n’existe pas dans les textes maçonniques) était un complément nécessaire. C’est à Londres, dans des conditions encore mal élucidées, que ce grade va surgir. Pour autant, ce ne sera pas la naissance d’un « système en trois grades symboliques » qui en résultera, mais bien plutôt l’ajout d’un grade d’une nature entièrement différente et, pendant longtemps, administré séparément comme tel : le grade purement spéculatif de Maître Maçon… (à suivre)

10 mars 2014

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (6)

8. Le Rite Ecossais Ancien et Accepté et les Tuileurs de l'Ecossisme au début du XIXème siècle.

Au début du XIXème siècle, la maçonnerie française prend un visage qui préfigure nettement ce qu'elle sera un siècle plus tard. L'introduction du REAA est un des événements les plus remarquables.

Il ne faut pas douter que les introducteurs du REAA en France, en 1802, parfaitement familiers, pour leur part, de la maçonnerie des Antilles anglaises - dominée depuis ses origines par les usages de la Grande Loge des Anciens - connaissaient aussi très bien l'Installation secrète et nombre d'entre eux l'avaient sans aucun doute reçue. Malgré cela, le Guide des Maçons Écossais, imprimé vers 1820 mais dont le texte remonte à 1804, et dont les trois grandes bleus sont largement inspirés - mais avec des altérations significatives - des schémas des Trois Coups Distincts (The Three Distinct Knocks - 1760) qui en constituent à l'évident la source première - bien que non exclusive -, ne mentionne pas la pratique de l'Installation secrète, simplement parce qu'elle était alors à peu près complètement étrangère, comme on l'a vu, à la tradtion française, aux exceptions près que nous avons évoquées plus haut. En l'absence de cette rasions culturelle, la version la plus ancienne des trois grandes bleus du REAA en France aurait naturellement pu être couronnée par l'Installation secrète.

 

 

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Le Tuileur de Vuillaume connait le grade de Past Master...

 

 

Si les Tuileurs les plus classiques de l'Ecossisme en France au XIXème siècle, celui de Delaulnaye (1813) et celui de Vuillaume (1830), évoquent bien, à propos du 20ème grade, à l'époque pourtant déjà tombé en désuétude dans la pratique courante, le fait qu'il renvoie à la qualité ancienne de "Maître ad vitam" des loges du XVIIIème siècle, en revanche on ne sait pas si l'affirmation particulière de Vuillaume selon laquelle des fragments de ce grade étaient utilisés dans certaines loges, en ce début du XIXème siècle, pour un Installation, est réellement fondée et s'il faut y ajouter foi. Elle n’a, en tout état de cause, à ma connaissance, jamais trouvé de confirmation documentaire dans les archives des loges de l'époque. Si cette pratique a réellement existé, ce qui reste douteux, elle n'a cependant pas connu de développement important, ni donc de postérité.

Un fait curieux et très intéressant doit cependant être noté, toujours dans le Manuel maçonnique de Vuillaume. Il mentionne, juste après le grade de Maître, et uniquement pour le REAA (et non pour le Rite Français), un grade de "Past-Master, ou Maître passé, donnant la faculté de présider les Loges", cette formulation anglaise se référant évidemment à la qualité des Anciens Vénérables selon la terminologie britannique. Il est également précisé que

" ce grade, qui n'est point inséré dans la série des trente-trois degrés, n'est en effet que le complément de la maîtrise, et doit être compris dans la première classe" [c'est-à-dire dans les grades symboliques et non les hauts grades]."

ce qui est bien, en effet, conforme à la doctrine britannique, on l'a vu.

Or, le mot, l'attouchement les batteries et les lettres figurant sur le bijou, tels que décrits par Vuillaume, ne se rapportent nullement au Maître Installé, mais sont ceux du Maître Maçon de la Marque, lui aussi d'origine britannique. En revanche, Vuillaume indique également en bas de page qu'une version alternative du mot est "Jibulum, ou Chibulum", ce qui est une corruption assez classique, souvent retrouvée, du mot en G. de Maître Installé - d'une loge bleue. On ne sait donc trop comment interpréter ces donnés fragmentaires et contradictoires. Cela pourrait cependant bien être le témoignage d'une connaissance, certes déjà altérée, car sans doute sans pratique réelle significative, de données empruntées à cette maçonnerie des Iles qui, dans le Rite d'York, comporte en effet, l"un après l'autre, le grande de Mark Master (dont il est dit qu'il est "nécessaire pour présider un loge de maçons opératifs") et celui de Past Master - on connait du reste des versions française de ces grades, venant de l'Ile de Saint Dominique en 1806...

 

 

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L'échelle du Rite d'York : Mark Master (4ème) et Past Master (5ème)

 

 

Tous ces faits attestent, sans qu'on puisse en dire davantage, qu'une certaine connaissance de l'Installation anglaise existait encore à Paris, dans les milieux proches du REAA, dans le premier quart du XIXème siècle, comme elle se trouvait aussi parmi la maçonnerie "écossaise" primitive dans la deuxième moitié et surtout le dernier tiers du XVIIIème, je l'ai déjà signalé. A chaque fois fois elle fut liée à une intervention plus ou moins directe de la maçonnerie britannique. Cette connaissance, alors déjà confuse, était cependant manifestement en voie d’effacement en France. Elle y disparut ainsi pendant le XIXème siècle.

Jusque dans les premières années du XXème siècle, toute référence à l'Installation secrète anglaise est donc restée inconnue de la pratique maçonnique française.  (à suivre)

09 mars 2014

En revenant de Lausanne...

Hier, samedi, j'ai passé la journée à Lausanne, à l'invitation de quelques loges de la Grande Loge Suisse Alpina, dont Les Frères Inconnus de Memphis, pour évoquer un sujet brûlant, si j'ose dire : l'avenir de la franc-maçonnerie...

Bien sûr, je n'étais pas là pour assommer l'assistance en lui infligeant une conférence qui aurait pu s'intituler "la franc-maçonnerie selon ma Grande Loge pour le siècle qui vient"...ou quelque chose du même style. Ce genre d’égocentrisme maçonnique - et de présomption un peu méprisante -, qui donne à penser que ce que l'on fait chez soi est la seule norme envisageable et donc le modèle de l'avenir, en tout cas la seule chose à laquelle on puisse consacrer un peu de temps et d’attention, relève d'un "provincialisme maçonnique" (toutes mes excuses pour les Frères et les Sœurs "de province" - nous le sommes tous un peu -, cela ne les concerne pas : le mot est pris ici dans son sens littéraire classique !), disons d'un particularisme intellectuel et pour tout dire d'une étroitesse de vue qui malheureusement rend compte de beaucoup de querelles ridicules qui sévissent dans le monde maçonnique français actuel.

Le fait de franchir les Alpes et d'aller respirer l'air helvétique, si consensuel et si serein, permet de prendre de la hauteur, à tous les sens du terme - disons, de s'y efforcer !

Il ne peut être question de résumer ici une conférence d'une heure, mais je voudrais partager avec vous quelques idées simples sur ce sujet.

La première est qu'on ne peut décrypter et comprendre le présent sans jeter un coup d'œil un peu informé et aussi impartial que possible - je n'ose dire "objectif" - sur le passé de notre vénérable institution. Il est en effet certain que, au regard de ce qui se passe de nos jours en Europe continentale, elle se lit à travers deux courants qu'on peut juger diversement mais dont on ne peut méconnaitre l'existence :

  • le premier, fondateur à divers égards, reste prédominant dans le monde maçonnique anglo-saxon - et donc dans le monde maçonnique tout court puisqu’il représente l'écrasante majorité de ses effectifs : la franc-maçonnerie, nullement « ésotérique » (ou si peu !), est une institution qui ritualise des valeurs sociales consensuelles, promeut une certaine vision morale de la société, essentiellement fondée sur des valeurs religieuses intégrées à l'histoire sociale des pays concernés (en un mot : l’éthique protestante), et met en relief l'action philanthropique et caritative comme l'action maçonnique par excellence - au passage, point ici de préoccupation spécifiquement "spirituelle" car, comme l'a rappelé récemment un haut dignitaire anglais: "pour ça, il y a les églises..."
  • le second courant, précisément né en France d'où il s'est répandu un peu ailleurs, sans doute apparu très discrètement dès la fin du XVIIIème siècle dans quelques loges, mais surtout développé à partir du milieu du XIXème siècle, est en fait le produit de l’évolution politique, sociale, intellectuelle et religieuse de la France de ce temps-là : hostile à tous les cléricalismes politiques et religieux, il met en valeur la liberté de l'esprit - je préfère cette expression à celle de "liberté de pensée", tellement galvaudée que parfois on ne sait plus très bien ce qu'elle veut dire...et qui souvent veut dire tout autre chose que ce que l’on croit ! Paradoxalement, c'est ce courant qui insiste sur la "spécificité" de l'initiation, et surtout c'est lui qui voit dans l'action au sein de la cité l'aboutissement inéluctable de « l'engagement maçonnique".

Mon propos n'est évidemment pas ici de revenir, pour le n-ième fois, sur l'opposition entre la maçonnerie "traditionnelle" et la maçonnerie "libérale et adogmatique (?)", mais d'interroger les sources de cette opposition que l'on caricature trop souvent.

Je voudrais simplement rappeler qu'elle ne recoupe nullement l'antagonisme entre la franc-maçonnerie dite "régulière" - au sens anglo-saxon du terme - et celle qui ne l'est pas, mais qu'elle n'épouse pas non plus les contours si découpés et si mouvants du paysage maçonnique français : les frontières passent ici largement au sein des Obédiences bien plus qu’entre elles : ce n’est donc pas en signant des traités, en créant des confédérations ou en fermant la porte de quelques temples de plus, qu’on résoudra cette équivoque historique essentiellement propre à notre pays…

Le plus intenable des paradoxes consisterait justement à soutenir que cette évolution française de la franc-maçonnerie – dont viendrait tout le drame – ne serait lié qu’au « génie » français, passionné, souvent fantasque et passablement brouillon – ce qui n’est pas entièrement faux, du reste – et qu’il faudrait le guérir de ses tares inextirpables pour que tout redevienne simple. Lorsque l’on cesse de considérer les francs-maçons anglo-saxons comme des habitants de la planète Mars, des êtres de raison sur lesquels on fantasme davantage qu’on ne réfléchit, et qu’on dialogue avec eux, on s’aperçoit des convergences bien plus que des différences avec leurs Frères (et Sœurs !) de France. La question n’est pas celle que prétendent résumer des oppositions binaires et tranchées : spiritualité/pas spiritualité, sociétal/symbolique, etc. C’est ce qu’on voudrait nous faire croire, mais la réalité est bien complexe – le GADL’U en soit loué !

Pour ceux qu’une analyse plus longue intéresserait, je me permets de renvoyer au chapitre assez détaillé que j’ai consacré à « L’avenir de la franc-maçonnerie » dans le volume collectif dirigé par J.-L. Maxence,  paru dans la Collection Bouquins il y a quelques mois.

Pour l’heure, je me contente d’en extraire la conclusion qu’on trouvera ci-après. Soyons certains que, dans les mois qui viennent, l’actualité nous contraindra à y revenir encore…

 

L’initiation maçonnique a-t-elle un avenir ?

Pour « ceux qui croient au ciel », il y avait – et il y a encore – les églises ; pour ceux qui n’y croient pas – ou n’en veulent plus – mais désirent pourtant conférer un sens à leur vie, il y aussi les partis politiques, l’action syndicale, l’engagement associatif – voire le divan du psychanalyste. Quelle est aujourd’hui – et quelle sera demain ! –, dans un pays comme la France singulièrement, la place de l’initiation maçonnique ?

On a vu que la courbe des effectifs, dans notre pays, n’a cessé de s’élever depuis une trentaine d’années. Faut-il donc la prolonger et prédire un envol numérique de la franc-maçonnerie ? Nul ne peut le dire mais on peut au moins envisager les facteurs qui pourraient modérer ou simplement moduler cet enthousiasme arithmétique.

D’abord parce que l’évolution économique et sociale contemporaine, qui rend les hommes moins disponibles et moins sereins, la mutation culturelle qui substitue le règne de l’éphémère et de l’image sans lendemain à la contemplation méditative de l’icône ou à la réflexion sur les textes que le temps avait consacrés, l’invraisemblable « bougisme » qui contraint les individus à une course folle et permanente, tous ces traits de la civilisation de l’incertitude, de l’apparence et du jeu sont a priori peu favorables à la prospérité d’une démarche mesurée, attentive et patiente comme celle que propose la franc-maçonnerie.

Ensuite parce que, l’actualité l’a tragiquement montré depuis quelques années, le besoin de retrouver des racines spirituelles ou traditionnelles trouve souvent son aboutissement dans les intégrismes religieux de toutes sortes qui, tout en s’opposant avec violence, s’accordent généralement sur un point : la franc-maçonnerie est un ennemi à abattre. Une autre impasse caricaturale est encore représentée par les sectes qui, elles, n’ont jamais tant proliféré.

Enfin parce que les références culturelles et philosophiques sur lesquelles repose le corpus symbolique et rituel de la franc-maçonnerie, empruntant aux sources essentielles de la tradition judéo-chrétienne, fût-ce au simple titre de mythe fondateur et d’allégorie suggestive, font aujourd'hui l’objet d’un discrédit inquiétant qu’alimentent surtout une ignorance et une inculture qui s’aggravent dans les générations les plus récentes.

Pourtant, si l’on veut bien y songer un instant, toutes ces causes d’un possible effacement de la perspective initiatique dans l’esprit de nos contemporains – notamment dans un pays aussi sécularisé que la France du XXIème siècle –, sont peut-être autant de chances à saisir, voire de défis à relever pour une franc-maçonnerie à nouveau confiante et consciente de ses potentialités. Observons simplement que, depuis la fin du XIXème siècle, les acquis de l’anthropologie culturelle ont montré l’impressionnante permanence du schéma initiatique dans à peu près toutes les sociétés et suggèrent qu’il constitue peut-être l’un des invariants les plus saisissants de la condition humaine. Dotée d’une structure étonnamment stable à travers les siècles et les continents, à peine variable dans son fond mais sous des masques et des représentations multiples, l’initiation a jalonné toutes les étapes de la civilisation. Pourquoi notre monde « postmoderne » en serait-il dépourvu ? Pourquoi n’y trouverait-elle plus sa place pour répondre à des questionnements eux aussi intemporels ?

Abandonnons ici résolument l’habit du devin que revêt toujours, plus ou moins consciemment, quiconque prétend trouver dans le présent une préfiguration de l’avenir. Gardons-nous aussi de prendre pour des réalités probables nos désirs comme nos angoisses. Restent alors l’éternelle énigme de la vie humaine et l’irrépressible interrogation sur les origines, le sens et la fin des choses qui, un jour ou l’autre, s’empare presque immanquablement de chaque être humain. Les efforts combinés, tantôt solidaires, tantôt contraires, de la philosophie et de la spiritualité n’ont pu en épuiser le secret en quelques dizaines de siècles de pensée humaine déchiffrable.

L’initiation peut donc encore proposer sa contribution : celle du premier et du dernier pas.