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29 mai 2014

Des maçons errants ? La légende des Maîtres Comacins

Une certaine historiographie postromantique, puisqu’on peinait à mettre en évidence une continuité institutionnelle entre les organisations de maçons du Moyen Âge et des associations professionnelles bien plus anciennes, a jugé qu’un lien personnel serait peut-être plus plausible : la transition ne se serait pas faite au sein des structures mais à travers des individus. Là encore, les vecteurs de cette transmission ont été désignés : les Maîtres Comacins. La désinvolture avec laquelle certains ouvrages les mentionnent encore, sans la moindre enquête sur l’origine de cette thèse ni la moindre évaluation de sa vraisemblance, oblige à aborder brièvement la question. Elle est en effet pittoresque et curieuse.

On doit à un auteur imaginatif de la fin du XIXe siècle, Giuseppe Merzario, d’avoir fait un sort particulier à d’énigmatiques architectes ou maçons italiens de l’époque pré-romane, les Magistri Comacini, ainsi dénommés probablement en raison de leur origine dans la région du lac de Côme1. Ces bâtisseurs auraient élaboré un style architectural, le « système lombard » dont Merzario affirme qu’il se serait répandu, grâce à leurs voyages à travers toute l’Europe, le long du Rhin et dans de nombreux pays comme l’Allemagne et la Hollande mais également l’Espagne. Quelques années plus tard, un écrivain à l’esprit tout aussi inventif ajouta que les Maîtres Comacins n’auraient été que les héritiers en droite ligne des bâtisseurs romains dont ils auraient transmis les secrets, appris dans les fameux Collegia fabrorum2. Quoi qu’il en soit, ces théories ne reposent que sur de rares textes et quelques rapprochements de formes architecturales et n’ont jamais convaincu les historiens de l’architecture.

 

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 Comme les "Quatre Couronnés", les Maîtres Comacins

appartiennent à la légende et non à l'histoire...

 

Or, les Maîtres Comacins ont pénétré l’historiographie fantaisiste de la franc-maçonnerie car ils furent opportunément identifiés à d’improbables « maçons errants », supposés avoir été les fondateurs des premières loges maçonniques, et dont il n’est pas fait mention avant le début du XVIIIe siècle. En 1691, un érudit anglais, John Aubrey, dans son Histoire naturelle du Wiltshire, qui ne sera publiée qu’en 1847, écrivit :

« Sir William Dugdale m’a dit il y a de nombreuses années que vers l’époque de Henri III3, le pape octroya une bulle ou lettres patentes, à un groupe de francs-maçons (Free-Masons) ou architectes italiens pour voyager à travers toute l’Europe afin d’y construire des églises. C’est d’eux qu’est provenue la Fraternité des francs-maçons ou maçons adoptés. Ils sont connus pour avoir entre eux certains signes ou marques (attouchements ?) et mots de guet : elle a existé jusqu’à nos jours. »4

Dès 1719, Richard Rawlinson, éditeur d’une œuvre posthume d’Elias Ashmole, Les antiquités du Berkshire, y ajoute une courte biographie de l’un des premiers francs-maçons spéculatifs dont le nom nous soit connu et rapporte, en évoquant cette appartenance maçonnique d’Ashmole, des propos presque identiques à ceux de John Aubrey. L’œuvre de ce dernier n’avait pas encore été publiée, mais Rawlinson avait eu accès au manuscrit. En 1750 enfin, le petit-fils de Christopher Wren, l’inoubliable concepteur de la cathédrale Saint-Paul de Londres, publiant les Parentalia ou Mémoires de la famille Wren apportait encore une révélation de cette nature :

« Wren était d’avis que ce que nous appelons aujourd’hui communément le Gothique devrait être plus justement et véritablement dénommé l’architecture sarrasine perfectionnée par les chrétiens. [...] Les Croisades donnèrent aux chrétiens qui y participèrent une idée des travaux des Sarrasins, travaux qui furent par la suite imités par eux en Occident. Des Italiens (au nombre desquels se trouvaient quelques réfugiés grecs), ainsi que des Français, des Allemands et des Flamands, se réunirent en une Fraternité d’architectes, avec l’aide de bulles papales leur conférant des privilèges spéciaux. Ils portaient le titre de francs-maçons (Freemasons) et errèrent d’une contrée à l’autre selon qu’ils trouvaient des églises à construire car à cette époque il s’en élevait énormément en tous lieux, par piété ou par émulation. Ils possédaient une organisation réglée et lorsqu’ils se fixaient à proximité de l’édifice à construire, ils établissaient un campement de baraques (Huts). Un géomètre (Surveyor) les commandait en chef, un contremaître (Warden) choisi dans chaque groupe de dix hommes commandait aux neuf autres. »5

 

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Ces trois mentions, qui se réfèrent évidemment à une source unique, sont également l’unique origine de cette légende. On n’en trouve évidemment aucune trace dans les Anciens Devoirs ni dans les Constitutions d’Anderson en 1723 – pourtant peu exigeantes sur la rigueur historique. On chercherait vainement la moindre allusion qui la corrobore un tant soit peu dans les textes médiévaux – nul, en tout cas, n’en a jamais trouvé, y compris parmi les partisans de cette théorie.

Pourtant, là encore, dès 1803, James Hall, dans son Essay on Gothic Architecture, reprend le thème et l’étoffe un peu en spécifiant que les Maîtres Comacins avaient eu « le pouvoir de prendre des apprentis, et d’admettre ou d’accepter dans leur compagnie des maçons approuvés. » Il va sans dire qu’aucune source nouvelle n’est sollicitée pour asseoir une telle révélation. Le travail d’enrichissement ne va pas moins se poursuivre avec en 1835 James Hope qui publie un Historical Essay on Architecture, très estimé, où il précise, détail révélateur, que l’autorité de Sir Christopher Wren, qui s’attache à la théorie des Maîtres Comacins, lui donne tout son poids. Or, comme on l’a vu, jamais Wren n’a rien affirmé de tel, mais seulement son petit-fils, trente ans après sa mort du célèbre architecte, qui rapporte selon la tradition de son père que Wren « était d’avis » que les choses se seraient passées ainsi – et notons que Wren, de toute façon, ne parle pas des Comacins !

Le travail de Merzario, en 1893, amplifia cette jeune légende mais, grâce à l’ouvrage de Leader-Scott, The Cathedral Buillders : The Story of a Great Masonic Guild, en 1899, les idées de Merzario, devenues accessibles aux lecteurs anglophones, connurent une diffusion très large. Le dernier à s’en emparer, mais pas le moindre, sera Joseph Fort Newton, un franc-maçon sans doute sincère mais exalté, doublé d’un pseudo-historien qui en 1914 publia The Builders, une sorte de compilation ahurissante de tous les ragots accumulés depuis alors presque deux siècles sur l’histoire de la maçonnerie : un livre sans méthode ni esprit critique, aujourd’hui illisible. Cette pénible somme, bourrée d’erreurs, de citations erronées, de théories sans preuve, fit la fortune définitive des Maîtres Comacins. On n’a pas cessé, depuis lors, de recopier pieusement cette fable.

Pourtant, dès 1788, un auteur anglais, T. Pownall, lui-même enclin à y adhérer, avait accompli la formalité élémentaire requise de tout historien en cette circonstance : il avait tenté de vérifier les sources. Il raconte qu’ayant pris contact dès 1773 avec le bibliothécaire du Vatican, il lui avait demandé de retrouver la trace des fameuses bulles. Le pape lui-même en avait vivement encouragé la recherche. L’enquête soigneuse était restée infructueuse6. Depuis lors, le silence obstiné des archives n’a fait que confirmer l’absence de ces prétendues lettres papales.

On colporte donc encore parfois une histoire dont on a montré, voici plus deux siècles, qu’elle ne reposait sur rien...

En résumé, on peut dire que si certains ont présenté les Maîtres Comacins comme les acteurs d’une révolution architecturale à travers l’Europe médiévale, c’est en vertu d’une théorie pour le moins fort contestée, et depuis longtemps, par la plupart des historiens de l’architecture. Si, en revanche, on veut faire d’eux les précurseurs de la franc-maçonnerie, le dossier est tout simplement vide.

La leçon est rude mais l’historiographie foisonnante de la franc-maçonnerie nous réserve d’autres surprises…

 

 _______________________________________________

[1]. G. Merzario, I Maestri Comacini : Storia artistica di mille due cento anni 600-1800, Milan, 1893. D’autres étymologies, que je n’examinerai pas ici, ont cependant été proposées.

[2]. On sait aujourd’hui que ce n’était aucunement l’objet de ces associations funéraires. J’y reviendrai un jour... Cf. G. Teresio Rivoira, Origini dell’architettura Lombarda, Rome, 1901, vol.1.

[3]. Il s’agit ici du roi d’Angleterre qui régna de 1216 à 1272.

[4]. D. Knoop, G.P. Jones, D. Hamer, Early Masonic Pamphlets, Manchester, 1943, p. 44.

[5]. Gould, History of Freemasonry, 3rd ed. 1951, I, pp. 137-138.

[6]. Gould, op. cit. p. 139.

 

La double structure du Régime Ecossais Rectifié (RER)*

1. Une culture de l’ambiguïté

L’équivoque et le double sens sont l’apanage de la maçonnerie rectifiée depuis son premier essor. Cet héritage lui vient en droite ligne de la Stricte Observance Templière (SOT).

En effet, dès les années 1760-1770, les « loges réunies et rectifiées selon la réforme de Dresde », sous les apparences convenues et rassurantes d’une franc-maçonnerie classique, préparaient en fait le candidat à découvrir, le jour venu, qu’il était en réalité entré dans l’Ordre du Temple. Le point nodal où s’articulait cette « révélation » était le 4ème grade, dit « Écossais vert », dont les rituels nous sont parvenus. On y annonçait au candidat qu’il allait être délivré « du joug de la maçonnerie symbolique » et que l’Ordre allait paraître à lui dans toute sa vérité. Admis enfin dans « l’Intérieur », dont le grade d’Écossais faisait alors partie, il pouvait avancer vers la chevalerie du Temple.

 

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Symbole du 4ème grade du RER

 

Cette dissimulation provisoire du vrai but de l’Ordre avait des conséquences sur les structures ou du moins sur leur présentation. L’expression « l’Intérieur » – là où se tenait le vrai pouvoir de l’Ordre – n’était pas un vain mot : il n’était pas connu de l’extérieur…

En 1778, au Convent de Lyon, les Français entreprirent de revoir l’organisation de l’Ordre. On se souvient qu’ils y avaient été incités par au moins deux sortes de motifs :

-          En premier lieu, remettre en cause la question de la filiation templière, trop douteuse et surtout trop embarrassante, voire compromettante en France ;

-          En second lieu, mettre au net les relations entre les Frères, les Loges et les Supérieurs de l’Ordre, pour passer d’une culture aristocratique et militaire – celle des fondateurs allemands – à une culture plus spécifiquement maçonnique et communautaire – on ose à peine dire « démocratique » –, convenant mieux à une branche française surtout composée d’honnêtes bourgeois.

Or, sur ces deux points, le Convent des Gaules ne put adopter de solution tranchée. On ne renonça pas entièrement aux liens avec l’Ordre du Temple [1] et l’on se borna à changer la dénomination des classes chevaleresques après en avoir réécrit les rituels : c’est la naissance des Chevaliers bienfaisants de la Cité Sainte.

D’autre part, s’agissant de la nature du pouvoir exercé au sein de l’organisation, l Titre IV (« Du gouvernement de général l’Ordre ») en son article 1(« Nature du gouvernement »), le Code général des CBCS  est éloquent par son habileté :

« Le Gouvernement de l'Ordre est aristocratique, les Chefs ne sont que les Président des Chapitres respectifs. Le Grand Maître général ne peut rien entreprendre sans les avis des Provinciaux. Le Maître provincial sans celui des Prieurs et des Préfets, les Préfets sans celui des Commandeurs et ceux-ci sans en avoir conféré avec les Chevaliers de leur district. Tous les Présidents d'assemblées, Maîtres provinciaux, grands Prieurs et Préfets ont toujours le droit après l'exposé de la matière fait par le Chancelier, la 1″ voix consultative et la dernière délibérative. »

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On mesure toutes les ressources dialectiques des rédacteurs de ce petit chef d’œuvre d’équivoque. On explique benoîtement que le caractère « aristocratique » de l’Ordre signifie avant tout qu’il n’est en aucun cas monarchique. C’est bien sur cette alternative qu’on fait ici peser l’opposition et non sur l’alternative démocratique qui,  sans être mentionnée explicitement, remporte clairement la préférence des bourgeois lyonnais. Ces mêmes hommes, au demeurant, qui dès l’origine avaient déjà discuté des obligations financières envers l’Ordre avec la même ardeur que lorsqu’ils marchandaient l’impôt  dû au Roi de France...

 Sans vouloir ironiser, on pourrait dit que c’est là un trait typiquement rectifié : s’exprimer par antiphrase…

2. Les structures originelles du Régime

Les deux textes fondamentaux adoptés en 1778 en sont une parfaite illustration [2].

Le Code maçonnique des loges réunies et rectifiées expose l’organisation générale de la partie maçonnique du Régime : aucune allusion n’y est faite à l’Ordre intérieur.

Le RER se compose donc, selon ce document, de quatre grades – car le grade de Maître Écossais avait été retranché de l’Intérieur et rendu « ostensible », comme n’importe quel grade maçonnique à cette époque. Notons dès à présent cette particularité du RER sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre suivant : c’est un système maçonnique composé de quatre grades symboliques.

L’organisation du Régime, si elle fait place à quelques dénominations alors peu usitées, demeure assez classique quoique très hiérarchisée. L’ensemble est placé sous l’autorité d’un Grand-Maître général et de Grands Maîtres nationaux présidant chacun un Grand Directoire national. On distingue en fait quatre échelons essentiels :

-          Les grands Directoires provinciaux, la France comprenant trois Provinces, aux limites redéfinies par la Matricule nouvelle des provinces françaises adoptée par la Convent.  Deux de ces Provinces (la IIème dite d’Auvergne dont le siège est Lyon, et la IIIème dite d’Occitanie dont le siège est Bordeaux) lui sont propres, une autre (la Vème, de Bourgogne, dont le siège est à Strasbourg) s’étendant aux Pays-Bas autrichiens (l’actuelle Belgique) et à l’Helvétie.

-          les Directoires Écossais au nombre de trois par Province et dont les ressorts géographiques sont également clairement stipulés par la Matricule. C’est à eux qu’il revient de constituer et de régir les loges de leur district. Ils comprennent un Président, le Visiteur du district et un Chancelier, tous inamovibles.

-          les Grandes Loges Écossaises établies dans chaque district, comprenant notamment des Députés-Maîtres, dignitaires inamovibles, nommé par la Grande Loge écossaise et chargés d’inspecter  les Loges de leur arrondissement particulier.

-          les loges réunies et rectifiées elles-mêmes, chacune dirigée par son Comité écossais composé exclusivement de tous les Maîtres écossais de la loge et présidé par le Vénérable-Maître choisi parmi eux.

Le Code général des règlements de l’Ordre des CBCS, deuxième texte fondamental, semble décrire toute cette organisation selon le même plan mais avec une autre terminologie, comme s’il s’agissait de tout autre chose : il y a ainsi trois Grands Prieurés dans chacune des neuf Provinces. Chaque Grand Prieuré comprend six Préfectures. Pour constituer une Préfecture, il faut au moins trois Commanderies qui sont les cellules de base de l’Ordre, rassemblant les CBCS présents dans un lieu géographique donné.

C’est alors que l’on peut lever l’équivoque de cette « double structure ». Il existe en effet des équivalences tacites mais parfaites entre les deux systèmes :

-          Une Province correspond à un Grand Directoire provincial ;

-          Un Grand Prieuré s’identifie à un Directoire Écossais ;

-          Une Préfecture équivaut à une Grande Loge Écossaise.

Seule la Commanderie, cellule de base de l’Ordre des CBCS telle que définie plus haut, n’a pas de strict équivalent « maçonnique ». Encore une fois, il ne s’agit pas ici de deux organismes identiques et parallèles mais d’un seul et même édifice qualifié de façon différente selon le point de vue qu’on adopte. Il en va de même pour les dignitaires du Régime : il faut ainsi retenir que le Président d’un Grand Directoire Écossais n’est autre qu’un Grand Prieur et que le Président d’une Grande Loge Écossaise [3] est en réalité un Préfet. Quant aux Députés-Maîtres des loges, ce sont, dans l’Ordre intérieur, des Commandeurs : s’ils président naturellement à leur Commanderie, leur autorité sur les loges dont ils sont à la fois les inspecteurs et les députés, n’est pas moindre. Les textes précisent même : « Chaque Loge lui adjoint tous les trois ans un Vénérable pour la gouverner sous son autorité»…

Cette disposition initiale du Régime – et le mot « Régime » prend ici tout son sens – permet de comprendre  au moins deux choses.

 

 

 

Premièrement, le caractère profondément hiérarchique du RER  –  ce qui ne veut pas dire autoritaire ou despotique –  était l’un des points qui avaient d’emblée séduit les premiers rectifiés français. Le RER, plus généralement, a hérité de cette image d’ordre, de netteté dans son organisation. Il s’y trouve,  en quelque sorte, une « tentation pyramidale » qui peut certes donner le vertige et même égarer, mais qui est aussi faite pour suggérer que le système, dans son ensemble, pris comme un tout que ses structures suggèrent, précisément, possède un sens profond et unique.

Il faut cependant noter que cette organisation impressionnante ne fut jamais pleinement mise en place. Certes, les principaux dignitaires furent désignés mais les maigres troupes du RER, au XVIIIème siècle, lui donnèrent un peu l’aspect d’une « armée mexicaine » où de nombreux Frères étaient revêtus de multiples dignités. En outre, la Matricule décrit un réseau européen parfaitement illusoire. Même en France, jamais ce fantastique puzzle ne fut rempli, même au dixième…[4]

Le deuxième point concerne l’histoire postérieure du RER. Après son éclipse du XIXème siècle, lors de la reconstitution française des années 1910, il eut d’emblée du mal à trouver sa place. Depuis le début du XIXème, en effet, une sorte de dogme s’était imposé, aussi bien en Angleterre qu’en France, tendant à séparer nettement grades bleus et hauts grades, au point même de ne parler de ces derniers qu’avec d’infinies précautions, avec un peu de crainte, comme de quelque chose de presque incongru.

Or, telle n’était pas l’esprit de la franc-maçonnerie au XVIIIème siècle, où tous les grades étaient « ostensibles » et portés comme tels dans la loge, en un temps où, du reste, les trois grades bleus étaient généralement considérés comme étant sans réel intérêt [5].

Si la SOT, puis le premier RER, « masquaient » l’Ordre intérieur sous des artifices de terminologie, ce n’était pas du tout dans l’optique moderne, mais uniquement parce que le but templier devait rester sinon secret du moins discret. Pour autant, il ne s’agissait nullement, à leurs yeux, de séparer le moins du monde les loges symboliques de l’Ordre chevaleresque. Bien au contraire, la « double structure » de l’Ordre permettait en fait, sans qu’on le sût vraiment, de placer les loges bleues sous le gouvernement de dignitaires nommés par l’Ordre intérieur !

Au XXème siècle, les standards de la vie maçonnique n’autorisaient plus de tels montages. D’où la diversité des solutions adoptées depuis lors…et les innombrables quiproquos et querelles qu’elles ont suscités !

 



* Ce post est très inspiré d'un chapitre du "Que sais-je ?" Le Rite Écossais Rectifié, que j'ai co-écrit avec Jean-Marc Pétillot, PUF, 2010.

 

[1] Du reste, l’Acte de renonciation qui sera adopté en 1782 à Wilhelmsbad, ne sera pas non plus exempt d’ambiguïté…

[2] Ils ont été reproduits en annexes du livre de J. Tourniac, Principes et problèmes spirituel du Rite Ecossais Rectifié et de sa chevalerie templière, Dervy, Paris, 1969.

[3] Au début du XIXème siècle on parlera plutôt de « Régence Écossaise ».

[4] Pour ne s’en tenir qu’au ressort géographique de la France d’alors, on pouvait théoriquement compter, selon la Matricule, 42 Préfectures correspondant à 126 Commanderies au moins…

[5] Sur ce point, les rituels du RER les avaient considérablement enrichis mais en faisant d’eux une propédeutique qui devait conduire un jour où l’autre « à de meilleures choses ».

16 mai 2014

Les emblèmes de la République sont-ils des symboles maçonniques ?

Question à risque, diront certains. Ils n’ont pas tort mais, au lieu de se complaire dans les postures, examinons les faits à la lumière de l’histoire culturelle de la franc-maçonnerie. Voici quelques éléments pour tenter de comprendre…

1. Le buste de Marianne. – Quel joli prénom que celui de Marianne – je l’ai donné à ma fille ! Personnage né peut-être dans le sud de la France, elle a été citée très tôt dans le légendaire de la République naissante, au moins dès 1792, comme incarnant cette joie de vivre et cette détermination du peuple « régénéré », courant sus au despotisme…

Les bustes de Marianne dont le premier fut sans doute conçu à l’initiative de Lamartine, ne se répandront pourtant qu’à partir de 1848, où le nom devient peu à peu synonyme de la République. Mais il faudra attendre la IIIe République pour que le buste orne les bâtiments officiels – à commencer par les salles du conseil ou des mariages dans toutes les mairies de France.

La Marianne maçonnique, un modèle spécial paré d’une cordon avec compas et équerre, n’est pas connue avant 1880, lorsque, après l’affaire de 1877 – non, pas le Convent ! La soumission de Mac Mahon… –, la « République des ducs », qui n’attendait qu’une possible Restauration, laisse place à la « vraie » République. Les francs-maçons français, pour des raisons qui n’ont pas de rapport direct ni nécessaire avec la franc-maçonnerie, sont alors parmi les nouveaux soldats, plus pacifiques, qui défendent Marianne. De cette époque, toutes Obédiences et Orients confondus, date la coutume si fréquente de faire trôner dans les loges un buste de la Marianne, « maçonnique » ou non, parfois même en lieu et place du fameux Delta lumineux : assomption de la République pour les uns, regrettable oubli de la tradition maçonnique pour les autres…

 

 

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Qu’est-ce, d’ailleurs qu’un « symbole maçonnique » ? Si l’on retient le critère d’universalité et le fait de porter un sens moral ou spirituel qu’éclaire le rituel, alors il est certain que Marianne, si accorte et sympathique soit-elle, n’est pas un symbole maçonnique. Les rituels maçonniques, même en France, n’en disent pas un seul mot, et on ne la connait du reste qu’en France et, de nos jours, dans certains temples maçonniques, mais certainement pas dans tous, loin de là…

Marianne est un symbole politique, un « emblème de République ». A ce titre elle n’a pas sa place dans la loge où sont bannies les discussions politiques…s’il s’agit bien de la franc-maçonnerie au sens « traditionnel », disons classique et universel, du terme – vous noterez que j’évite soigneusement le mot « régulier » » qui finit par ne plus rien vouloir dire du tout, en dehors du fait d’appartenir à un univers diplomatique particulier, à savoir le réseau de la Grande Loge Unie d’Angleterre –  mais je sais bien que ces temps derniers , tout le monde est devenu « régulier » en France…

Je sais que certains diront : « Mais la République est le combat de la maçonnerie ! »  Oui, et non. Vrai en France, depuis la fin du XIXe siècle, pour une partie ; faux à peu près partout ailleurs dans le monde – sauf dans certains pays latins proches de la France –,  et n’oublions pas que la maçonnerie a été, en trois siècles d’existence, successivement et sincèrement royaliste sous l’Ancien Régime, bonapartiste sous l’Empire, libérale sous la Monarchie de Juillet, etc. Ni qu’elle a presque unanimement et fermement condamné la Commune de Paris. Et s’il fut une époque où être républicain était interdit – ou dangereux –, il existe aujourd’hui des dizaines de partis politiques, de clubs, de cercles de réflexion qui exercent librement – et parfois bruyamment, mais pas toujours brillamment – leur travail. On y rencontre du reste pas mal de francs-maçons.  Certes, la maçonnerie ne peut exister sans les libertés publiques, et c’est pour cela qu’elle est née en Angleterre au début du XVIIIe siècle : dans une monarchie parlementaire…

 

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Personnellement, j’ai toujours eu un faible pour la Marianne de Delacroix, courageuse et vaillante, exposant sa poitrine à la mitraille et dénudant chastement son sein, sans que ce dévoilement ait le moindre caractère d’une provocation érotique. Mais je ne vois pas ce que Marianne vient faire dans une loge, sauf à tout confondre. Et je comprends qu’on défende une position différente, mais je ne la partage pas du tout.

2. La Triple devise. – Ce sujet mériterait un post à lui seul ! Rappelons simplement ici ce que tout le monde devrait savoir : ce n’est pas la maçonnerie qui a inventé cette devise pour la donner à la République, mais l’inverse et cela, officiellement du moins, pas avant 1848. C’est alors que peu à peu et timidement elle a fait son apparition dans les rituels maçonniques – aussi bien au Rite Français qu’au Rite Écossais (celui qui est « traditionnel et spirituel »)…

Sans engager la discussion sur le fond, on peut faire les mêmes remarques que pour Marianne : les valeurs de la République sont de celles qui permettent à la maçonnerie de vivre, c’est entendu. Partout, dans le monde, où domine l’autoritarisme politique ou religieux, la maçonnerie est interdite. Les principes d’égalité des Frères et de fraternité ont été mis en œuvre dans les loges depuis le XVIIIe siècle et les rituels en enseignent la pratique. Mais la « Triple devise » est une devise politique, appartenant à un État, en l’occurrence la République française. Pourquoi ne pas inclure aussi dans nos rituels la Constitution de 1958 pendant qu’on y est ? Et la Déclaration  universelle des Droits de l’homme ?

La triple devise est belle, digne et émouvante. Mais elle appartient à l’ordre politique, pas au symbolisme maçonnique, que cela plaise ou non. Si l’on ne sait plus où commencent et finissent la maçonnerie d’une part, et la philosophie politique de l’autre, c’est la porte ouverte à la confusion dans laquelle la spécificité de la maçonnerie va se dissoudre. Cela s'est déjà produit...

Désolé : la triple devise n’est pas d’origine maçonnique et, même respectable et généreuse, elle n’a donc pas sa place dans les rituels, pas davantage que le pourtant somptueux poème de Kipling (« Tu seras un homme, mon fils… ») ou l’une quelconque des innombrables devises que la pensée humaine à produites pour chanter les vertus de l’amour fraternel – l’agapè célébrée par Saint Paul (1Cor, 13, 13).

3. Les autres emblèmes. Pourtant, tout n’est pas si simple, car on pourrait – après être parti du cas de Marianne – en évoquer d’autres. Par exemple, l’hymne national  ou le drapeau tricolore – trois, ça devrait bien passer en maçonnerie !

Or, si l’on connait des « inconditionnels » de Marianne en loge, et de nombreux Frères ou Sœurs pour qui il serait inconcevable et choquant de ne pas crier « Liberté, Égalité, Fraternité » à la fin des travaux – et parfois, en prime, « Vive la République…laïque et sociale ! », en revanche, j’en connais peu, même parmi les ardents républicains, qui soutiendraient qu’on peut ou doit chanter la Marseillaise dans les mêmes circonstances, et que la bannière française doit obligatoirement trôner à l’Orient ! Pourquoi ?...

J’ai dit plus haut  en quoi, à mon sens, Marianne et la « Triple devise » n’ont pas leur place en loge. J’ajouterai maintenant que, dans les loges des pays anglo-saxons où celles-ci sont naturellement inconnues car exclusivement liés à la culture et à l’histoire politique de France, il est en revanche très habituel de chanter, par exemple God Save the Queen à la fin de chaque tenue – je l’ai fait moi-même avec eux, il y a quelques années à Manchester – et que l’Union Jack est fréquemment observée dans les locaux maçonniques britanniques. Je ne parle même pas des USA où la « bannière étoilée » est même parfois portée en cortège en entrant en loge !

 

 

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Typiquement américain....

 

 

Je réitère donc ma question : si Marianne et la devise de la République sont les « bienvenues » en loge, pourquoi pas la Marseillaise et le drapeau ? Où est donc le problème ?...

Tout le monde comprend immédiatement où est le problème : l’appropriation politique, en France, de certains symboles par la « gauche » – quoi que l‘on puisse entendre par là – et de certains autres par la « droite », ou présumée telle. Marianne et la devise sont « de gauche » ; le drapeau et la Marseillaise sont « de droite »…

On pourrait discuter à  l’infini sur les raisons d’une telle perception,  absurde, évidemment, mais bien réelle, reconnaissons-le. Voilà pourquoi les « symboles de la République », en France, ne sont jamais politiquement « neutres ». Ils sont donc toujours possiblement clivants – et donc contraires à l’esprit maçonnique. En Angleterre, que l’on soit tory ou travailliste, on respecte le drapeau et l’hymne, y compris et notamment en loge. Il en va de même aux USA pour les Républicains autant que pour les Démocrates. Autre histoire, autre culture.

Une preuve de plus que la franc-maçonnerie n’évolue jamais en vase clos, qu’elle n’est pas un monde en soi et que si on réfléchit sur elle en la détachant de son contexte, on court tout droit aux pires contresens…