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15 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard

3. “L’erreur opérative” de René Guénon

Lorsqu’on parcourt l’inventaire des revues maçonniques figurant dans la bibliothèque de Guénon, on peut aisément distinguer deux principaux groupes : d’une part des revues très anciennes, se rapportant aux premières années de sa carrière initiatique, comme La Lumière maçonnique, de 1911 à 1914, ou la Revue antimaçonnique [1] pour la même période ; d’autre part des revues françaises plus récentes dont Guénon a parfois rendu compte, comme le Bulletin du Grand Collège des Rites (Grand Orient de France) de 1933 à1935, ou les Cahiers de la Grande Loge de France de 1947 à 1950.

On note aussi des revues anglophones, comme Masonic Light, de 1947 à 1950 également, ou Grand Lodge Bulletin de l’Etat d’Iowa dont Guénon rendra régulièrement compte et dont tous les numéros figurent de 1929 à 1940.

Il est cependant une autre revue dont l’importance tranche nettement par le nombre d’exemplaires qu’en possédait Guénon : The Speculative Mason, dont la collection est apparemment complète dans sa bibliothèque de 1932 à 1950, soit plus de cinquante livraisons. Guénon lui accordait une attention extrême et en parlait toujours élogieusement, quoique de façon souvent allusive. Elle figure parmi les quatre revues les plus régulièrement recensées et les plus fréquemment citées dans ses comptes rendus à partir de 1932. [2]

The Speculative Mason était en fait la continuation, sous un titre nouveau, de la revue The Co-Mason, initialement l’organe de la branche anglaise de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain , revue éditée à partir de 1909 sous la direction d’Aimée Bothwell-Gosse. La maçonnerie mixte anglaise, demeurée très marginale, connut des mésaventures diverses mais Aimée Bothwell-Gosse put demeurer à la tête de la revue désormais intitulée The Speculative Mason. A partir de 1945 elle s’adjoignit cependant les talents de Marjorie Debenham qui devait en assurer seule les destinées après le décès de son illustre aînée en 1954.

Miss Bothwell-Gosse fut en quelque sorte le chaînon manquant entre la “Maçonnerie Opérative” – nous verrons bientôt ce qu’il faut entendre sous cette dénomination – et René Guénon avec qui elle entretint du reste une fructueuse correspondance. Toutes les informations dont Guénon fait état sur la survivance et les pratiques des “loges opératives”, se réfèrent en réalité à cette unique source, laquelle renvoie à l’une des aventures maçonniques les plus curieuses du début du XXe siècle : le  système de Stretton.

Ce n'est pas ici le lieu de retracer en détail les origines et le déroulement de cette affaire qui a fait couler beaucoup d’encre, notamment dans les milieux guénoniens, et surtout suscité beaucoup de fantasmes. On dispose désormais, pour s’en former une idée exacte, d’un travail remarquable, magnifiquement documenté, très minutieusement argumenté, et qui fera référence pour longtemps sur ce sujet. Je ne peux donc que renvoyer à la communication de Bernard Dat, présentée en 1999 lors du IIIème Colloque du Cercle Renaissance Traditionnelle.  Rappelons-en toutefois les points essentiels.

Entre 1907 et 1918, plusieurs articles publiés notamment dans la presse maçonnique anglaise, en particulier Co-Mason, ainsi que quelques brochures et livres, “révélèrent” l’existence d’une maçonnerie opérative, ignorée jusque-là, ayant échappé à la transformation spéculative et surtout au pouvoir de la Grande Loge créée à Londres en 1717. Le maître d’œuvre de cette révélation éclatante était un certain Clément Stretton, un ingénieur travaillant pour les Chemins de Fer britanniques. Initié en 1871dans la loge St-John’s n° 279 de la très spéculative Grande Loge Unie d’Angleterre, il avait au fil des années accompli une carrière maçonnique assez classique mais très active, accumulant les grades et les dignités.

Dans un récit qu’il fit en 1909 devant la Loge de recherche de Leicester, il rapporta avoir été admis en 1867 – soit quatre ans avant son initiation dans la maçonnerie spéculative – au sein de la Worshipful Society of Freemasons, Rough Masons, Wallers, Slaters, Paviors, Plasterers et Bricklayers [3] par les membres de cette maçonnerie opérative réputée secrète et cependant toujours vivante selon lui.

Pendant quelques années, il distilla d’assez nombreuses informations sur ce système dont il était devenu, à l’en croire,  l’un des plus hauts dignitaires, et l’essentiel en fut publié dans The Co-Mason, en raison d’un lien personnel entre Stretton et  Miss Bothwell-Gosse qui avait elle-même souhaité être à son tour admise dans cette étrange maçonnerie. En 1911 un ouvrage publié aux Etats-Unis par Thomas Carr fut entièrement consacré à cette “résurgence ”, et enfin en 1918, toujours aux Etats-Unis, Charles Hope Merz publia sur le même sujet une somme de près de 500 pages.






 

Entre 1909 et 1915, deux loges “opératives” furent créées à Leicester – lieu de résidence de Stretton –, rassemblant au total une vingtaine de membres et portant curieusement les numéros 91 et 110 !

La mort de Stretton en février 1915 mit un terme à la première phase de cette singulière aventure et, pendant de longues années, aucune autre information ne fut publiée à ce propos.

Tous ces faits se déroulèrent en un temps où le jeune Guénon, dans l’entourage de Papus, était l’un des espoirs de “l’école spiritualiste” et avait déjà acquis les plus hauts grades de la maçonnerie très marginale et très atypique de Memphis et de Misraïm. Il est à peu près certain qu’à cette époque il n’eut jamais connaissance de la réapparition des “Opératifs”. On peut du reste se demander s’il s’y fût intéressé, le cas échéant : sa préoccupation était alors surtout de se faire admettre dans la maçonnerie spéculative “officielle”, en particulier à la Grande Loge de France, ce qui lui procura d’ailleurs de nombreuses difficultés.

Dans la bibliothèque de Guénon, celle de ses dernières années, on ne trouve pas non plus la moindre trace des ouvrages de Thomas Carr ou de Charles Merz, pas plus que les travaux de Loge de recherche de Leicester, et il n’y fait lui-même aucune allusion dans ses comptes rendus. Il est donc parfaitement vraisemblable qu’il les a ignorés lors de leur publication et qu’il n’a jamais pu les consulter même si, bien plus tard, il a pu avoir connaissance de leur existence.

A partir de 1932, cependant, un fait nouveau va se produire. Guénon rendra désormais  compte très régulièrement  des livraisons de la revue The Speculative Mason. Or, en octobre 1931, une tentative de refondation du système de Stretton avait eu lieu avec la constitution à Londres du Channel Row Assemblage, un groupe “opératif” de 21 membres, en Grand Assemblage of Operative Free Masons.[4] Pendant quelques années, un regain d’intérêt pour le système de Stretton semble s’être  manifesté dans quelques milieux maçonniques anglais. The Speculative Mason, toujours dirigé par Miss Bothwell-Gosse, elle-même très liée à  Stretton vingt ans plus tôt, s’en fit l’écho et publia des notes, des extraits de rituels et des études relatives à la “maçonnerie opérative”.


Dès le mois de juillet 1932, Guénon y signale ainsi un article « sur les changements apportés au rituel par la maçonnerie moderne », tandis qu’en décembre de la même année, il relève qu’un autre article de la même revue « envisage les rapports de la maçonnerie opérative et de la maçonnerie spéculative d’une façon en quelque sorte inverse de l’opinion courante. » Jusqu’en 1950, les citations et les commentaires d’articles publiés dans The Speculative Mason vont se succéder sans trêve sous la plume de Guénon.

Dans ces comptes rendus apparaissent tous les thèmes, toutes les affirmations, toutes les légendes, toutes les caractéristiques rituelles du système de Stretton. Guénon, au demeurant, cite à peine le nom de Stretton. Il ne parle que de la « maçonnerie opérative », comme s’il avait purement et simplement admis le récit de Stretton sans l’ombre d’une nuance, comme si la Worshipful Society était à ses yeux l’héritière incontestable de la maçonnerie médiévale, comme si ses rituels nous donnaient effectivement un fidèle témoignage de ceux dont faisaient usage, en leur temps, les  bâtisseurs de cathédrales !

 L’esprit critique de Guénon, si souvent en alerte et volontiers si caustique, semble avoir été ici annihilé. Seul un scrupule semble l’effleurer dans l’un de ses premiers comptes rendus relatifs à la revue de Miss Bothwell-Gosse, qu’il semble alors découvrir, en décembre 1932 : « Pourquoi, notamment, s’inquiète-t-il, prendre au sérieux les fantaisies “égyptologiques” du Dr Churchward ? ». Hélas, cette intuition fugitive était la bonne, et le patronage jadis accordé au système de Stretton par le très pittoresque John Yarker – en fait le véritable auteur des rituels “opératifs” –  ne valait guère mieux que celui de Churchward et aurait dû renforcer sa suspicion. Il n’en fut rien, sans doute parce que Guénon avait découvert dans cette incroyable affaire une vérité qui s’accordait trop bien à ses propres conceptions. [5]

Le travail de Bernard Dat, cité plus haut, est cependant sans réplique. Le système maçonnique propagé – sans grand succès, du reste –   par Clément Stretton était manifestement une pure invention de sa part, avec le large et généreux concours de John Yarker dont l’ingéniosité et l’imagination, en ce domaine, étaient sans borne.

Les conclusions de Dat sont accablantes : tout ce que nous connaissons du système de Stretton n’a pour source que ses propres déclarations, il n’y a aucune preuve documentaire, il n’y aucun lien direct établi avec les diverses sociétés opératives qui ont effectivement existé bien avant le XVIIème siècle et qui existent encore, l’exemple le plus connu étant celui des Livery Companies de Londres ; tous les documents cités par Stretton pour confirmer sa thèse, en particulier les Old Charges, n’ont aucun rapport historique direct avec celle-ci ; aucune preuve, aucun nom vérifiable de participants ne sont donnés quant aux réceptions de  Stretton lui-même dans les différents degrés de son système; enfin, le système de Stretton comporte des incohérences internes criantes et des anachronismes graves qui lui interdisent absolument de revendiquer une origine antérieure au XIXème siècle : c'est du reste ce qu'affirment sans ambiguïté les responsables actuels des Operatives, toujours en activité en Angleterre, lesquels rappellent qu'ils ne revendiquent aucune filiation directe et "ininterrompue" avec les maçons opératifs et ne forment qu'une société "commémorative"…

Pourtant, lorsqu’en 1938 Guénon affirmait comme « un fait » qu’il avait existé des loges opératives « avant et même après 1717 », ou quand il laissait entendre contre Lantoine, en 1947, « qu’il y a bien des raisons de douter » que dès la fin XVIIe siècle la maçonnerie opérative était réduite à presque rien en Angleterre, il est absolument certain que c’est sur les écrits de Stretton, parvenus jusqu’à lui grâce au Speculative Mason, qu’il se fondait.

Force nous est d’admettre que la seule fois où Guénon s’est écarté des thèses de l’historiographie maçonnique “universitaire” de son époque, dont il partageait finalement les conclusions, ce fut pour solliciter une source fallacieuse : ce fut son “erreur opérative”.

4. Ambiguïtés et limites de la vision guénonienne

J'ai simplement voulu suggérer ici et tenter de montrer ici que le regard de René Guénon sur les origines de la franc-maçonnerie, à travers une œuvre vaste, complexe et souvent provocatrice, comporte des limites qu’il n’est guère possible d’ignorer. 

La première est le ton volontiers péremptoire dont il fait usage et qui le conduit parfois à porter des jugements téméraires dans des domaines où la vérification des données a conduit à contredire de façon convaincante, nous semble-t-il, certaine de ses thèses. On pourrait faire observer, du reste, qu’il s’agit en l’occurrence d’une caractéristique assez générale – et pas la plus avenante – du discours guénonien, quel que soit le sujet abordé. Je l'accorde sans difficulté, mais quand il s’agit de développer une théorie générale de l’initiation et d’en approcher, sans référence à l’histoire, les invariants anthropologiques, c’est tout au plus une question de style. En revanche, lorsqu’on aborde un champ d’études où la documentation peut confirmer ou au contraire infirmer les hypothèses, la modestie initiale de ces dernières, si elles se révèlent finalement intenables, laisse au moins à leur auteur le bénéfice d’un apport heuristique dont on pourra lui être reconnaissant. L’énormité de certaines de ses affirmations, manifestement infondées, porte ainsi à Guénon un rude coup quant à sa crédibilité générale sur la question des origines de la franc-maçonnerie.

La deuxième limite, qui n’est peut-être que le développement de la précédente, est une certaine ambiguïté, pour ne pas dire une réelle équivoque. Nous l’avons vu, la rhétorique guénonienne sur la vanité des “méthodes universitaires” ne résiste pas à l’examen. Sur la filiation opérative de la franc-maçonnerie, l’essentiel de ce qu’il a pu affirmer ne faisait l’objet de pratiquement aucun débat dans les milieux “rationalistes et  universitaires” de son temps, et reposait sur une documentation classique et vérifiée dont il n’avait aucunement l’exclusivité et qui ne lui devait rien : l’inventaire de sa bibliothèque en fournit la preuve. Guénon, en l’espèce, s’est donc rangé à l’opinion courante, rien de plus.

Mais trop souvent, on ne sait plus très bien dans quel registre il se situe. En maints endroits, et sur des sujets forts divers, il a d’ailleurs indiqué ne pas avoir à se justifier ni à citer ses sources ou ses références, en un mot à établir l’autorité en vertu de laquelle il se prononçait. Cet air de mystère que Guénon aimait parfois se donner, laissant supposer qu’il avait connu des expériences rares et bénéficié de correspondants ou d’informateurs hors du commun, est sans doute pour beaucoup dans la fascination qu’il ne cesse d’exercer, de nos jours encore, sur nombre de ses lecteurs.

Sur la question des “ opératifs ” il est pourtant allé encore plus loin, en n’évoquant même pas ce problème, en n’indiquant jamais la provenance d’informations aussi extraordinaires que des extraits de rituel par exemple, alors qu’il empruntait, on le sait à présent, à une source unique, nullement secrète, parfaitement identifiée et malheureusement très douteuse.

Jadis, Robert Amadou puis Jean-Pierre Laurant ont évoqué  “l’erreur spirite” de René Guénon. Il y eut donc aussi une  “erreur opérative” de René Guénon, dont il n’eut sans doute jamais conscience, à laquelle il s’adonna sans réserve, mais qui eut surtout des conséquences bien plus considérables que sa première erreur, qui n’était qu’une erreur de jeunesse. Son erreur opérative est en revanche une erreur de la maturité et l’une des positions les plus fortes de la vision guénonienne de la tradition maçonnique, du développement historique de la franc-maçonnerie, de ses valeurs fondamentales, du sens qu’elle peut encore revêtir aujourd’hui et la justification, enfin, de la déchéance qu’il déplorait en elle.

Il est fort à craindre que cette erreur ne l’ait conduit – et nombre de ses lecteurs avec lui – à une impasse.

Pourtant, ce que j'appelle la “métaphore opérative” de la franc-maçonnerie, continue d’être l’un des ressorts les plus puissants et les plus féconds de cette institution, notamment grâce à Guénon.

On n’ose rêver de ce qu’il aurait pu en tirer s’il avait considéré la question sous cet angle…



[1] On sait que le jeune René Guénon collabora, entre 1913 et 1914, à cette revue dirigée par Abel Clarin de la Rive.

[2] Les autres étant, outre Grand Lodge Bulletin d’Iowa, Le Symbolisme, revue d’Oswald Wirth, et la Revue internationale des Sociétés secrète (RISS) de Mgr Jouin,  jusqu’à sa disparition en 1939.

[3] Dans les milieux maçonniques anglais on la désigne plus souvent par l’expression abrégée Worshipful Society, ou plus simplement encore The Operatives.   

[4] Durablement reconstituée après la dernière guerre, la Worshipful Society compte aujourd’hui une quarantaine de groupes actifs ou Assemblages, et fonctionne désormais de manière tout à fait officielle comme un système de “grades complémentaires” (side degrees) en lien avec la Grande Loge Unie d’Angleterre. Elle n’est ouverte qu’aux Maîtres Maçons “réguliers” ayant également reçu au préalable le grade de Compagnon de l’Arc Royal et celui de Maître Maçon de la Marque. Les rituels originels de Stretton-Yarker, aux caractéristiques parfois singulières et déroutantes, ont en outre été revus.

[5] De même, bien plus tard, dans un texte consacré à « La lettre G et le swastika » initialement publié dans les Etudes traditionnelles en 1950, René Guénon s’interrogera sur le crédit à accorder à Stretton à propos des développements donnés dans son système à l’emploi du swastika. Mais il conclut pourtant en faveur de l’authenticité opérative car, dit-il, « il s’agit précisément de quelque chose dont on ne trouve aucune trace dans la Maçonnerie spéculative ». L’argument, on en conviendra, était tragiquement faible mais aussi très révélateur d’un certain état d’esprit.

Admettre un candidat...

1. L’anonymat des enquêtes

La procédure d’admission des membres d’une loge fut longtemps extrêmement simple et généralement assez rapide. Elle le demeure dans de nombreux pays et singulièrement dans le monde anglo-saxon. Le trait principal du processus est qu’il possède un caractère « public » au sein de la loge, ce qui veut dire qu’à aucun moment on ne couvre de l’anonymat, ni l’identité de celui qui présente un candidat, ni celle des « enquêteurs » qui vont examiner son cas. Sur ce dernier point, du reste, la raison en est simple : il n’y a pas d’enquête en Angleterre !

En réalité, tous ces  « petits mystères » ont été introduits très tardivement dans la pratique maçonnique française, et ne remontent guère au-delà du XXème siècle. Comme beaucoup d’usages maçonniques qui semblent parfois aux maçons français d‘une grande ancienneté, ils se rapportent en fait à l’époque, sous la IIIème République, où la franc-maçonnerie, devenue pour l’essentiel un parti politique – fût-ce au sens le plus noble du terme – fut souvent le champ clos d’affrontements qui se prolongeaient ou se préparaient dans des réunions publiques ou au sein des assemblées politiques, là où la franchise et la transparence n’ont jamais établi leur règne. C’est également à cette époque qu’une certaine pratique de la discrétion, sinon encore du secret, vint à s’introduire dans le comportement des francs-maçons pour mieux protéger leur action. Le pire est que, dans le sein même d’une loge, les Frères en soient  venus à se cacher des choses !

Dans la pratique de la LNF, ces usages ont cessé. Les candidats sont présentés par leur parrain – s’ils en ont un – à visage découvert. Le Vénérable Maître, et lui seul, décide s’il convient de donner suite à cette proposition. La Conférence des Maîtres en parle alors, sans mystère, et les trois enquêteurs (parfois moins, d’ailleurs) sont désignés en commun au vu et au su de tous et présentent le résultat de leurs entretiens oralement et devant tous les autres Maîtres. Si une objection s’élève, elle est énoncée au grand jour : on sait qui parle et pourquoi. Les Frères ne redoutent entre eux ni manœuvre ni faux semblant, sinon la fraternité maçonnique n’aurait plus aucun sens. La franc-maçonnerie ne gagne rien à des cachotteries qui sont au mieux ridicules, au pire malsaines et traduisent soit une crainte – mais de quoi ou de qui au juste ? – soit une méfiance à l’égard des autres membres, ce qui est la négation même de l’esprit maçonnique.

2. Le passage sous le bandeau

Encore un autre usage « traditionnel » dont l’introduction dans la pratique maçonnique est contemporaine de la procédure d’enquête qui vient d’être décrite et pour les mêmes raisons. Il fallait « voir » qui était le candidat sans qu’il puisse lui-même « dénoncer » ses juges. Cette coutume a ses partisans, voire ses « aficionados », car elle tourne volontiers à la corrida…

Plus sérieusement, on pourrait admettre qu’un ultime interrogatoire devant la loge assemblée soit utile, notamment lorsque les enquêtes restent indécises, mais cas sont rares et cette mise en scène a d’autres caractères moins sympathiques. Elle donne trop souvent lieu à des démonstrations de « finesse » de la part de Frères qui veulent faire chuter le candidat, ou le mettre en difficulté, ce qui est facile lorsque l’on pose sur ses yeux un bandeau en lui disant d’un ton volontairement  sévère que « tout se passera bien s’il répond aux questions qu’on lui pose » !

On ne pratiquait rien de tel au XVIIIème siècle. C’était jugé inutile. [1] La LNF ignore cette épreuve qui peut prendre un tour franchement désagréable et n’apprend rien de vraiment essentiel sur un candidat, quoi qu'en on dise : qui est réellement en possession de lui-même dans cette situation artificielle, déstabilisante et presque humiliante ?

L’engagement maçonnique résulte d’une affirmation solennelle, d’une résolution claire et de l’acceptation tout aussi dépourvue d’équivoque de la part de la loge qui les reçoit. Cela peut et doit se faire sans feinte et sans artifice.

3. Les boules blanches et les boules noires

Encore un jeu de loge très populaire ! Rien de bien grave, au demeurant : une simple procédure de scrutin, un peu originale - et d'ailleurs d'origine anglo-saxonne, pour le coup !. Cette façon de voter est du reste passée dans le langage courant par le biais de l’expression d’origine anglaise bien connue : « blackbouler », c’est-à-dire éliminer par une « boule noire » un candidat.

Le scrutin par boules blanches et noires donne souvent lieu, dans les loges, à des scènes cocasses qui détendent un peu l’atmosphère après l’audition de rapports d’enquêtes ou un passage sous le bandeau : surtout quand le décompte des boules blanches et celui des boules noires – qui permet une contre-épreuve et la vérification immédiate du vote – ne coïncident pas, source d’interminables palabres, ou quand une ou plusieurs boules s’en vont joyeusement rouler sous les colonnes…


"Blackbouler": pour certains, le meilleur moment de l'année...

 

La LNF ignore cet usage, au demeurant assez innocent mais finalement inutile : selon nos règles, tous les votes devant être acquis à l’unanimité, ils sont simplement effectués à main levée. Si un Frère s’oppose à l’admission d’un candidat, il en explique loyalement les raisons. Si, au terme du débat qui s’engage, il modifie son point de vue, le candidat est admis. S’il le maintient, l’admission est refusée. On ne saurait en effet recevoir un candidat dans une loge contre le sentiment d’un membre plus ancien, fût-il le seul, si ses raisons sont claires et franchement exprimées. Toutefois, si ces raisons sont floues ou paraissent manifestement insuffisantes, la loge peut passer outre. La LNF n’a jamais eu à regretter ces dispositions appliquées sans faille depuis sa fondation.



[1] Il est vraisemblable que « l’épreuve sous le bandeau » provienne d’un usage en effet plus ancien, consistant à interroger une dernière fois le candidat, admis dans la loge physiquement préparé et donc les yeux bandés, lors de la cérémonie d’initiation, pour s’assurer qu’il était bien prêt à subir la cérémonie qui allait commencer. Mais le sens de cette procédure était tout différent : d’abord parce que le candidat avait été définitivement accepté auparavant, ensuite parce que ce n’était pas pour le juger une dernière fois mais pour qu’il s’assure lui-même de la fermeté de sa détermination et pour lui rappeler son entière liberté de se retirer à tout moment. Ces questions introductives à l’initiation proprement dite ont du reste subsisté dans la plupart des Rites, dont ceux pratiqués par la LNF.

Les élections en loge, ou la course aux honneurs...

Les élections sont, dans la plupart des loges, un événement annuel, généralement vers le mois de juin, qui se passe dans la bonne humeur et le calme. Il s’agit de renouveler les Officiers de la loge et, tous les trois ans en moyenne, de remplacer certains d’entre eux devenus inéligibles à un nouveau mandat, à commencer par le Vénérable.

Il se peut néanmoins que ce moment de la vie d’une loge donne lieu à des compétitions un peu navrantes où s’expriment parfois des ambitions trop humaines.

Il faut dire que la procédure peut être longue et prend souvent une tenue entière lorsque des listes de candidats à chaque Office sont présentées et donnent lieux à des votes séparés et successifs, en règle par scrutin à bulletin secret. Le pire est à redouter, non seulement quand des candidats qui avaient nourri de grands espoirs sont finalement battus, mais aussi quand un Vénérable, par exemple, se retrouve flanqué de Surveillants qui ne correspondant pas à son choix. Soulignons cependant, une fois encore, que le bon sens des maçons l’emporte généralement et que des arbitrages officieux et une préparation soigneuse des élections permettent habituellement d’éviter ces déboires. Ils demeurent cependant toujours possibles.

 

Au sein de la LNF, la procédure est très différente. Seul le Vénérable est élu et il l’est sur proposition de la Conférence des Maîtres qui se réunit avant la tenue. Là ne règne qu’une discussion sereine et, le plus souvent, le choix est consensuel : il n’y a donc qu’un seul candidat élu par vote à main levée.

Lorsque le Vénérable est élu, il forme son Collège.  Cela veut dire que, dans un échange de vues libre et ouvert avec les Maîtres, il propose un titulaire pour chaque poste. Lorsque la discussion est achevée, quelques ajustements éventuellement effectués, la liste est arrêtée. Théoriquement seul le Trésorier et le Tuileur sont également élus, en dehors du Vénérable, dans les loges du Rite Anglais. En 30mn environ, tout est réglé, et la tenue peut suivre normalement.

Toute procédure a ses avantages et ses inconvénients. On a pu plaider que l’unanimité et le consensus ainsi que l’absence de secret des votes sont une manière subtile d’imposer la loi du (ou des) plus forts(s), sans transparence réelle. C’est théoriquement possible, mais cela vaut sans doute mieux que des affrontements regrettables, et parfaitement visibles, pour la première place dans la loge, et de longues séances électorales qui font un peu trop penser aux compétitions peu glorieuses du monde profane.

En fait, la « course aux honneurs » n’existe pas dans les loges de la LNF – pas davantage que dans ses instances nationales. Une maçonnerie qui ne dispose ni de grands effectifs, ni de biens importants, et qui ne cherche pas la popularité ni l’influence à l’extérieur, n’attire que des Frères désireux de la servir et non de s’en servir. Ils sont les bienvenus…