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10 février 2014

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (5)

6. La maçonnerie "écossaise"" et les secrets du Maître de Loge au XVIIIème siècle

Comme je l’ai rappelé précédemment (1, 2, 3, 4), l'histoire de l’Installation secrète du Maître de loge est avant tout britannique mais, on l'a vu (4), il en existe des traces dans la première maçonnerie française avant 1740, avec le grade si curieux d’Écossais des 3 JJJ.

Dans l'une des plus célèbres loges écossaises du dernier quart du XVIIIème siècle, la Loge Saint-Jean d’Écosse de la Vertu Persécutée, Mère Loge Écossaise d'Avignon, on peut en trouver une trace encore plus frappante. Dans les Règlements généraux de cette loge, en 1774, on trouve en effet les articles suivants (je respecte l'orthographe fluctuante) :

XIII

Le Vénérable avertira les maîtres des cérémonies de faire former par tous les Écossais un voûte d'acier sur la tableau tracé et à tous les autres frères une chaine autour de ceux qui formeront la voute; il fera ensuite conduire à la porte du temple celui qui doit le remplacer [...]

XIV

[...] Alors le Vénérable frappera en Maçon sur l'Autel et s'avancera avec un Maître des Cérémonies sous la voute d'acier par trois pas d'Apprentif, tandis que le Nouveau Vénérable conduit par l'autre maître des cérémonies en fera de même.

XV

Les maîtres des Cérémonies n'entreront point sous la voute d'acier, ils fermeront la chaine; tandis que l'Ancien vénérable donner au Nouveau sous la voute d'acier le signe d'Apprentif seulement, les attouchements & mots sacrés des trois grades et enfin le mot de Vénérable.

La description de cette cérémonie est très suggestive, bien qu'aucun élément ne nous permette de deviner ce qu'était alors "le mot de Vénérable". Elle est d’autant plus remarquable que la Mère Loge Écossaise de Marseille, fondée en 1751, érigée en Mère Loge en 1762 de sa propre autorité, et dont celle d'Avignon avait tiré sa filiation, pratiquait aussi cette forme de communication particulière au Vénérable en 1751.  A cette date, on lit en effet dans les livres d'architecture de la loge, à l'occasion de l'Installation d'un nouveau Vénérable :

"Ayant été conduit au bas de la loge tracée, ou les Chevaliers écossais s'étaient déjà rendus [il] s'est porté sur l'étoile flamboyante où il a reçu, couvert par les écossais, le mot sacré de vénérable [...]

Toutefois, en 1801, les frères de la Mère Loge de Marseille se virent obligés de s'adresser à ;a "la Loge d’Édimbourg" (!) - sans aucun succès, on s'en doute - à qui ils avouèrent avec une candeur charmante : "nous craignons que le mot sacré de vénérable, qui s'est perpétué parmi nous de tout temps, ne soit altéré par les différentes communications qui en ont été faites à chaque nouveau Vénérable; nous vous le demandons de nouveau, pour n'avoir rien à désirer sur ce point"....

La continuité de cet usage est attestée par l'existence des articles mentionnés pluscontratsocial.jpg haut dans les Règlements de Mère Loge Écossaise du Contrat Social de Paris, datés de 1780, et dans ceux de la "la Maçonnerie Écossaise" (sans rapport avec le REAA) imprimés en 1805, toujours à Paris, par la Mère Loge Écossaise de Saint Alexandre d’Écosse, du Rite Écossais Philosophique.

Ces données montrent donc que la transmission de Vénérable à Vénérable de secrets particuliers liées à la Chaire de Maître est une pratique constante de cette branche de la "Maçonnerie écossaise" développée à partir de Marseille dans les années 1750, jusqu'à Paris dans les premières années du XIXème siècle.

Il faut rapprocher le cas de l’Écossais des 3 JJJ observé à Paris en 1740-45, de celui des Mères Loges Écossaises en ce que, à chaque fois, on suppose fortement, pour d'autres raisons, une transmission directe à partir d'une source britannique. La présence d'un secret lié à la Chaire de Maître pourrait renforcer considérablement cette hypothèse, sans oublier toutefois, je l'ai déjà souligné, l’antériorité indiscutable des témoignages documentaires français, dans l'état actuel de nos connaissances.

On le voit, cet usage anglais "immémorial" a désormais des sources indiscernables mais possiblement continentales !...

7. Le Vénérable Maître de toutes les loges, ou Maître ad vitam (c.1760)

On ne peut ici évidemment manquer de faire référence au seul grade de la tradition maçonnique française faisant explicitement référence à la qualité de Maître de Loge.

GR_CofArm20g.JPGCe grade a été connu et diffusé dans les milieux maçonniques français dans le courant des années 1760, où il apparait incontestablement comme l'équivalent français de l’Installation secrète anglaise. Naturellement, il est clair que le contenu symbolique (mot, signe, attouchement, etc) n'a rigoureusement aucun rapport avec celui de l'Installation anglaise, et il est certain que ce grade est d'origine purement continentale et sans aucun rapport avec la cérémonie britannique. Il confirme cependant sans équivoque que le notion qu'un Vénérable devait posséder, pour exercer sa charge, une qualification spéciale, ici renfermée dans un grade particulier, était déjà présente dans la maçonnerie française dès cette époque.

L'évolution de ce grade montre toutefois qu'il n'a pas prospéré comme Installation du Vénérable Maître et qu'il s'est intégré dans la hiérarchie de l'Ordre du Royal Secret (parfois indument appelé "Rite de Perfection") puis du REAA, comme un grade (le 20ème) de portée secondaire.

Ce n'est pas ce qu'il y a de plus brillant dans son destin ! Mais le jeune REAA, importé des Amériques dans les premières années du XIXème allait nous réserver, sur ce point, d'autres surprises. Il connaissait et pratiquait en effet le grade de Maître de Loge à l'anglaise...  (à suivre)

08 février 2014

Le manuscrit Graham (1726) : un puzzle pour Maître Hiram...

Les diverses hypothèses proposées pour tenter de retrouver les sources de la légende d’Hiram, révélée pour la première fois en 1730 par Samuel Prichard dans sa Masonry Dissected (Maçonnerie Disséquée), se heurtent le plus souvent à de considérables difficultés. Outre qu’elles empruntent à des thèmes mythiques ou légendaires généralement sans rapport réel et manifeste avec le Métier, elles ne contiennent d’ordinaire qu’un des éléments de cette légende, pour l’essentiel, le meurtre du bâtisseur. On pourrait du reste, en examinant l’histoire générale de l’Angleterre depuis le XVIIème siècle, trouver d’autres meurtres injustes, et divers auteurs n’ont pas manqué d’échafauder ainsi les théories les plus diverses, et souvent les plus fantaisistes.

Un document tranche nettement, cependant, sur toutes ces sources alléguées et approximatives. Il s’agit d’un manuscrit daté du 24 octobre 1726, le Ms Graham, longtemps méconnu, et qui fut présenté et étudié pour la première fois par le célèbre chercheur anglais H. Poole, en 1937 [1]. L’apport de ce texte à la recherche des sources de la légende d’Hiram apparaît capital.

 

Manuscrit-Graham-1726.jpg

Manuscrit Graham : capital mais énigmatique

 

Le document se présente d’abord comme un catéchisme, en beaucoup de points comparable à ceux connus en Angleterre  pour les années 1724‑1725. Certaines des questions et des réponses qui y figurent se retrouvent en effet, presque textuellement, dans quelques-uns de ces textes, notamment dans un manuscrit de 1724, The Whole Institution of Masonry, et un document imprimé de 1725, The Whole Institutions of Free-Masons Opened. Ces similitudes sont importantes à souligner, car elles établissent que le Ms Graham n’est nullement un texte isolé et atypique, mais qu’il s’insère incontestablement dans un courant d’instructions maçonniques reconnues et diffusées en Angleterre à cette époque. On doit enfin particulièrement noter la tonalité chrétienne fortement affirmée des explications symboliques qui y sont proposées.

A la fin du catéchisme proprement dit, on nous apprend que « par tradition et aussi par référence à l’Ecriture »,

« Sem, Cham et Japhet eurent à se rendre sur la tombe de leur père Noé pour essayer d’y découvrir quelque chose à son sujet qui les guiderait vers le puissant secret que détenait ce fameux prédicateur. »

Suivent alors trois récits distincts, trois légendes qu’il convient d’examiner en détail.

 

Première légende :

« Ces trois hommes étaient déjà convenus que s’ils ne découvraient pas le véritable secret lui-même, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret. Ils ne doutaient pas, mais croyaient très fermement que Dieu pouvait et voudrait révéler sa volonté, par la grâce de leur foi, de leur prière et de leur soumission ; de sorte que ce qu’ils découvriraient se révélerait aussi utile pour eux que s’ils avaient reçu le secret dès le commencement, de Dieu en personne, à la source même.

Ils parvinrent à la tombe et ne trouvèrent rien, sauf le cadavre presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha, et ainsi de jointure en jointure, jusqu’au poignet et au coude. Alors, ils relevèrent le corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et mains dans le dos, et s’écrièrent : "Aide-nous, O Père". Comme s’ils avaient dit : "O Père du ciel aide-nous maintenant, car notre père terrestre ne le peut pas."

Ils reposèrent ensuite le cadavre, ne sachant qu’en faire. L’un d’eux dit alors : "Il y a de la moëlle dans cet os" [Marrow in this bone] ; le second dit : "Mais c’est un os sec" ; et le troisième dit : "il pue".

Il s’accordèrent alors pour donner à cela un nom qui est encore connu de la Franc-Maçonnerie de nos jours. »

 

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Noé : un Maître...Charpentier !

 

Deuxième légende :

Elle est exposée sans lien apparent avec la précédente.

« Pendant le règne du roi Alboin naquit Betsaléel [2], qui fut appelé ainsi par Dieu avant même d’être conçu. Et ce saint connut par inspiration que les titres secrets et les attributs essentiels de Dieu étaient protecteurs, et il édifia en s’appuyant dessus, de sorte qu’aucun esprit malin et destructeur n’osa s’essayer à renverser l’œuvre de ses mains.

Aussi ses ouvrages devinrent si fameux, que les deux plus jeunes frères du roi Alboin, déjà nommé, voulurent être instruits par lui de sa noble manière de bâtir. Il accepta à la condition qu’ils ne la révèlent pas sans que quelqu’un soit avec eux pour composer une triple voix. Ainsi ils en firent le serment et il leur enseigna les parties théorique et pratique de la maçonnerie ; et ils travaillèrent. […]

Cependant Betsaléel, sentant venir la mort, désira qu’on l’enterre dans la vallée de Josaphat et que fût gravée une épitaphe selon son mérite. Cela fut accompli par ces deux princes, et il fut inscrit ce qui suit : "Ci-gît la fleur de la maçonnerie, supérieure à beaucoup d’autres, compagnon d’un roi, et frère de deux princes. Ci-gît le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés". »

 

tabernacle.jpg

Le Tabernacle, préfiguration du Temple de Salomon,

eut Betsaléel pour Maître d’œuvre, selon Ex. 31, 1-11.

 

Troisième légende :

Sans nulle transition, là encore, un dernier récit est proposé au lecteur.

« Voici tout ce qui se rapporte au règne du roi Salomon, [fils de David], qui commença à édifier la Maison du Seigneur :

[…] nous lisons au Premier Livre des Rois, chapitre 7, verset 13, que Salomon envoya chercher Hiram à Tyr. C’était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali et son père était un Tyrien qui travaillait le bronze.

Hiram était rempli de sagesse et d’habileté pour réaliser toutes sortes d’ouvrages en bronze. Il se rendit auprès du roi Salomon et lui consacra tout son travail.

[…] Ainsi par le présent passage de l’Ecriture on doit reconnaître que ce fils d’une veuve, nommé Hiram, avait reçu une inspiration divine, ainsi que le sage roi Salomon ou encore le saint Betsaléel.

Or, il est rapporté par la Tradition que lors de cette construction, il y aurait eu querelle entre les manœuvres et les maçons au sujet des salaires. Et pour apaiser tout le monde et obtenir un accord, le sage roi aurait dit : "que chacun de vous soit satisfait, car vous serez tous rétribués de la même manière". Mais il donna aux maçons un signe que les manœuvres ne connaissaient pas. Et celui qui pouvait faire ce signe à l’endroit où étaient remis les salaires, était payé comme les maçons ; les manœuvres ne le connaissant pas, étaient payés comme auparavant.

[…] Ainsi le travail se poursuivit et progressa et il ne pouvait guère se mal dérouler, puisqu’ils travaillaient pour un si bon maître, et avaient l’homme le plus sage comme surveillant.

[…] Pour avoir la preuve de cela, lisez les 6è et 7è [chapitres] du premier Livre des Rois, vous y trouverez les merveilleux travaux d’Hiram lors de la construction de la Maison du Seigneur.

Quand tout fut terminé, les secrets de la maçonnerie furent mis en bon ordre, comme ils le sont maintenant et le seront jusqu’à la fin du monde […] »

 

hiram.jpg

 

Hiram : un sage artisan qui acheva son œuvre !

 

On mesure sans peine l’importance considérable et l’intérêt majeur des trois récits. Soulignons-en simplement les points essentiels.

Le premier récit du Ms Graham est aussi le premier texte de l’histoire maçonnique qui décrive un rite de relèvement d’un cadavre associé aux Cinq Points du Compagnonnage, attestés pour leur part dès 1696 dans les textes écossais sans aucun lien avec un tel rite, soulignons-le. Le but est de tenter de retrouver un secret – dont on ne sait à quoi il tient – qui a été perdu par la mort de son détenteur. On y associe un jeu de mots probable avec « Marrow in the Bone », évoquant assez clairement une expression en M.B. Il est évident que cela est lié « au nom qui est encore connu de la Franc-Maçonnerie de nos jours », lequel apparaît bien comme un secret de substitution. La particularité la plus remarquable est qu’on ne voit ici aucun lien avec l’art de la maçonnerie, et surtout que le personnage central n’est pas Hiram, mais Noé – dont la mort n’a pas été violente…

Le second récit nous dépeint la personnalité de Betsaléel, possesseur de secrets merveilleux liés au Métier, qui seront communiqués seulement à deux princes. Le point important nous semble ici l’épitaphe, évoquant « le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés ». Ce thème, notons-le, est bien absent de la première légende.

Enfin le troisième récit met en scène Hiram, « surveillant le plus sage de la terre », et qui contrôlait probablement la transmission aux bons ouvriers du « signe »qui donnait droit à la paye des « maçons ». Notons surtout qu’ici les secrets sont et demeurent bien gardés, qu’Hiram achève le Temple et qu’il ne meurt pas de mort violente !

La simple lecture de ces trois récits impose une constatation immédiate : leur superposition nous donne presque intégralement, en substance, la légende d’Hiram telle que la rapporte pour la première fois Prichard en 1730. L’innovation majeure est qu’Hiram – dont le rôle, honorable mais modeste, dans le Ms Graham, est conforme au peu qu’on dit de lui dans tous les Anciens Devoirs –, y est alors substitué à Noé dans le rite du relèvement. C’est Hiram encore, et non plus Betsaléel, à qui désormais appartiennent « le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés » – mais la troisième légende du Ms Graham n’indique-t-elle pas qu’Hiram avait reçu une inspiration divine comme « le saint Betsaléel » ?…

Retenons pour l’instant que le caractère composite du personnage d’Hiram Abif de la légende du troisième grade apparaît ici sans équivoque. La légende d’Hiram, à quelque source d’inspiration plus ou moins antique qu’on puisse ou veuille la rattacher est, sans plus aucun doute possible, une synthèse tardive de plusieurs récits légendaires dont l’ancienneté ne nous est du reste pas connue. La légende des trois fils de Noé, compte tenu du rôle que joue ce personnage dans l’histoire traditionnelle du Métier des Anciens Devoirs, de même que la version de la vie d’Hiram rapportée dans le Ms Graham, sont tellement conformes aux plus vieux textes de la tradition maçonnique anglaise, qu’on peut fortement suggérer, sans naturellement pouvoir l’affirmer, qu’elles faisaient sans doute partie d’un légendaire assez ancien, propre au Métier.

Quoi qu’il en soit, il est établi qu’en 1726 – année qui suivit celle où, pour la première fois dans les annales de la franc-maçonnerie, nous avons la preuve documentaire de réceptions à un troisième grade à Londres – un texte maçonnique nous montre donc que cette synthèse, si elle avait déjà été effectuée, n’était même pas encore connue de tous...



[1] H. Poole, «The Graham manuscript», AQC 50 (1937), 5‑29. Cf. également : Knoop, Jones, Hamer, Early Masonic Catechisms (EMC), Londres, 1943‑1978, pp. 89‑97, et J.M. Harvey, «The Graham MS analyzed», AQC 80 (1967), 70‑108

[2] Rappelons que Betsaléel, personnage biblique apparaissant dans l’Exode, y est dépeint comme le principal architecte et maître artisan du sanctuaire du désert, la « Tente de la Rencontre » qui abritait déjà l’Arche sainte – et donc le prototype du Temple de Salomon. (Exode, 31, 2-6 ; 35, 30-35 ; 36, 1-2).

06 février 2014

Cher Nombre d'Or...*

A force d’ignorer les sources traditionnelles simples et véritables de la franc-maçonnerie, surtout au cours du XIXème siècle et plus encore pendant le siècle suivant, les francs-maçons ont tenté, péniblement, de repeupler un univers symbolique désenchanté et surtout incompris à l’aide de « mystères de substitution » qui vont chercher dans les pyramides d’Égypte chères à l'inoubliable Georges Barbarin (Le secret de la Grande Pyramide, 1936), les secrets des Druides ou ceux des Druzes (!), les clés qui permettront d’éclairer à nouveau la franc-maçonnerie.

Ces excursions dans des contrées bien éloignées du lieu de naissance de la franc-maçonnerie ont souvent conduit à de pures élucubrations – et la veine est loin d’en être épuisée ! Mais aussi, une réelle méconnaissance de certains aspects de l’histoire intellectuelle de l’Europe a conduit à prêter aux bâtisseurs du Moyen Age des « secrets de l’art »qui, en réalité, se réduisent à peu de chose et, me semble-t-il, font surtout perdre beaucoup de temps en sollicitant l’attention de certains francs-maçons sur de purs mirages.

Le Nombre d’or en est un exemple flagrant…

1. Des mesures incertaines. Observons qu’en l’occurrence il s’agirait moins d’un secret – puisque tout le monde pouvait théoriquement le retrouver dans les façades des bâtiments gothiques sur lesquelles on l’avait en quelque sorte inscrit – que d’une science qui traduirait les hautes connaissances des ouvriers médiévaux ou de leurs architectes. On comprendrait des lors parfaitement que ces humbles artisans aient pu être les pères spirituels, et les maîtres sans doute, des maçons spéculatifs, malheureusement moins savants qu’eux. En d’autres termes, les commentaires et les spéculations relatives au Nombre d’or permettraient d’accréditer l’idée que les maçons opératifs étaient secrètement – comme toujours – versés dans les plus hautes mathématiques et non point seulement des ouvriers illettrés.

Tout un chacun a déjà lu ou parcouru ces ouvrages interminables ou, avec force plans sur lesquels s’étalent et se croisent les traces les plus complexes, l’on retrouve la « clé harmonique » de la façade de Reims, de Notre-Dame de Paris ou de la cathédrale de Chartres. Or, tout cela laisse immanquablement un sentiment d’artifice et de jeu vain. Reconnaissons en premier lieu, avec P. du Colombier que « les mensurations des monuments souffrent dans leur interprétation une grande part d’arbitraire et on a l’impression que, pour les faire cadrer avec telle ou telle théorie, certains auteurs, inconsciemment [?], arrangent la réalité.» [1]

 

Tracé nombre d'or.gif

 

Avec un simple crayon : prouver tout... et son contraire !

 

C’est malheureusement une pure évidence et l’on songe, dans la même veine, a l’abondante littérature qui, dans les dimensions et les angles de la Grande Pyramide de Khéops, peut retrouver à la fois le diamètre polaire de la Terre et toutes les grandes dates de l’histoire de l’Humanité, sans compter mille autres merveilles [2]

S’agissant des constructeurs du Moyen Age, ces laborieuses théories se heurtent en fait à deux obstacles de poids :

- Le premier est qu’en effet, sur un même plan architectural, on peut sans difficulté appliquer quatre canevas « harmoniques » fondés sur des principes entièrement différents : c’est juste une question de patience et l’effet parait tout aussi convaincant. Du reste, cela a été réalisé et démontre que l’on peut précisément tout démontrer – et son contraire [3] ! On peut alors poser une simple question : raisonnablement, à quoi tout cela mène-t-il ?

- Mais plus fondamentalement, et c’est le second point, il faut se reporter à l’état réel des connaissances mathématiques à cette époque. Comme le rappelle J. Gimpel [4], la correspondance échangée entre deux écolâtres – donc deux savants – vers 1025, montre qu’au XIème siècle l’essentiel des documents grecs sur le savoir mathématique avait bel et bien été perdu, et ce dès le haut Moyen Age. De l’analyse de ces lettres, le grand historien des sciences Paul Tannery, dans ses Mémoires scientifiques (Tome V, 1922) conclut qu’elle se réduit à des constats d’ignorance. Il faudra attendre les traductions de l’arabe aux XIIème et XIIIème siècles pour que ce savoir soit progressivement retrouvé.

2. Naissance du Nombre d’or. En ce qui concerne le célèbre Nombre d’or, la question est encore plus intéressante. A ceux qui le désignent comme la norme mathématique de la plupart des monuments de l’histoire, on peut opposer les mêmes objections que celles qui ont été mentionnées plus haut : l’arbitraire des mesures, l’approximation des relevés sur des plans qui ne reproduisent pas nécessairement les dimensions exactes de bâtiments endommagés ou érodés par le temps, ou encore le fait qu’en variant d’un écart infime l’emplacement de deux tracés, le quotient ou la « raison » qu’on leur applique peut être modifiée d’une manière bien plus considérable.

L’un des propagateurs de ces méthodes, une personnalité haute en couleur sur qui je reviendrai dans un instant, Matila Ghyka, conseillait du reste aux amateurs de ne pas se décourager si leurs premiers calculs se révélaient infructueux, et leur proposait d’essayer tous les tracés possibles jusqu’à trouver celui qui s’accorderait avec sa théorie ! Dans de telles conditions, en effet, le succès est assuré…

Mais il y a davantage à en dire. L’affaire du Nombre d’or est très révélatrice des circonstances dans lesquelles s’élabore une légende « ésotérique » [5].

C’est Euclide qui, dans ses Éléments, le grand traite de mathématiques de l’Antiquité [6], au Livre XIII, décrit sans y attacher particulièrement la « division en moyenne et extrême raison » qui peut notamment générer le pentagone mais permet également d’inscrire dans un cercle des corps réguliers, comme l’icosaèdre (20 triangles équilatéraux) et surtout le dodécaèdre (12 pentagones). Après lui, aucun commentaire particulier n’est connu sur cette proportion jusqu’au tout début du XVIème siècle, quand un mathématicien franciscain, Luca Pacioli, publie un traité intitule De divina proportione. [7]

 

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Luca Pacioli (c. 1445-1517)

 

Théologien au moins autant que savant, il ne peut résister à l’envie de rapprocher les mathématiques de la science sacrée : comme on compte treize effets de la division en moyenne et extrême raison, il les rapporte « aux douze Apôtres auquel s’ajoute notre Sauveur » et voit dans le dodécaèdre, qui pour Platon symbolisait l’univers, l’évocation de Dieu : voilà pourquoi la proportion est divine !

Mais Pacioli ne va plus loin, ne donne à cette proportion aucune vertu esthétique et ne parle pas du « Nombre d’or » – personne, à son époque, n’en a d'ailleurs encore parlé.

Il faudra attendre le début du XIXème siècle pour que des mathématiciens allemands s’emparent de ce thème et, le tout premier, Adolf Zeising [8], auteur en 1854 d’un ouvrage intitule Neue Lehre von de Proportionen des menschlichen Körpers (Nouvelles leçons sur les proportions du corps humain), va faire un sort a cette proportion désormais qualifiée par lui de « section d’or », où il voit un critère de beauté universelle et singulièrement la norme des proportions du corps humain. Parmi ses émules, il faut surtout citer Franz Liharzik, un homme curieux qui se prétendait possesseur de mille sortes de sciences [9] et pour qui, en1865 dans son livre Das Quadrat, la section d’or est « la loi morphologique fondamentale qui imprègne toute la nature et qui doit constituer le fondement de la structure de l’univers » : cette conviction n’engageait que lui et n’eut alors que peu d’écho.

3. La thèse de Matila Ghyka. Mais on doit surtout à Matila Ghyka [10], évoqué plusMatila_Ghyka.jpg haut, d’avoir véritablement « inventé » le Nombre d’or auquel il donnera une signification tout à fait nouvelle. Dans deux ouvrages publiés entre 1927 et 1931 [11], il annonce que le Nombre d’or – car c’est ainsi qu’on le nommera désormais, d’après lui – résume la tradition pythagoricienne tout entière, laquelle aurait régi les monuments antiques et toutes les cathédrales gothiques, et aurait été transmise depuis cette époque, d’âge en âge, par une chaine d’initiés : confréries de bâtisseurs, Steinmetzen, guildes anglaises, Compagnons français, sans oublier cela va sans dire, les alchimistes et les Rose-Croix…

Ghyka, à l’érudition touffue, confuse et incertaine, ne dit jamais d’où il tire de si extraordinaires révélations, ni sur quoi il fonde ses affirmations. Il assène avec une certitude tranquille et nombre d’esprits légers ou exaltés, depuis lors, n’ont cessé de le plagier. Il reste qu’on chercherait vainement, avant lui, la moindre trace d’un document susceptible de corroborer ces théories plutôt extravagantes dont aucune source pythagoricienne antique ne fait état et, bien entendu, ni dans les Carnets de Villard de Honnecourt, ni dans les « divulgations » de Roriczer [12] ne figure jamais cette « divine proportion » comme règle d’un « tracé harmonique » !

 

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"Le" livre fondateur...

 

Bref, on l’aura compris : le Nombre d’or n’a fait son entrée dans la tradition maçonnique et n’est connu des francs-maçons que depuis que certains d’entre eux, au cours des décennies récentes, ont rapporté, souvent sans en soupçonner l’origine, les rêveries échevelées de Matila Ghyka [13]

Résumons-nous : de même qu’il ne faut pas accorder aux architectes du Moyen Age une science géométrique qu’ils ne possédaient pas encore, en dépit de leur réel talent pratique, de même il ne faut pas leur attribuer la science de subtilités mathématiques dont rien n’atteste en leur temps et qui ne furent explicitées que bien plus tard.

Après tout, l’émotion esthétique que suscitent les grandes églises médiévales, le sens artistique qu’elles révèlent  chez ceux qui les conçurent, la foi profonde et l’audace technique dont elles témoignent, sont leurs plus beaux titres de gloire. Les créditer de secrets sans fondement et sans substance n’y ajoute vraiment rien et ne fait même que brouiller leur image en travestissant la vérité.

 

* Cette note est inspirée d'un passage de mon livre L’invention de la franc-maçonnerie, Paris, Véga, 2009, 2011.


[1] 1. P. du Colombier, Les chantiers des cathédrales, Paris, 1953, p. 92.

[2] Voici une soixantaine d’années déjà, dans un livre a la fois drôle et dévastateur, le grand archéologue et architecte J.-P. Lauer a montre l’inanité de toutes ces pseudo-démonstrations : Le problème des pyramides d’Égypte, Paris, 1948.

[3] F. Benoit, L’architecture, l’Occident médiéval, 2 vol., Paris, 1933, II, 303.

[4] J. Gimpel, Les bâtisseurs des cathédrales, Paris, 1958,  p. 117.

[5] Sur cette question, il faut de reporter au livre implacable et superbement documenté de M. Neveux, Le nombre d’or, radiographie d’un mythe, Paris, 1995.

[6] Les 13 livres de Eléments, écrits vers 300 avant notre ère et constamment transmis depuis lors, furent imprimes des 1482 a Venise.

[7] Venise, 1509. Le titre complet de l’ouvrage est d’ailleurs très évocateur des intentions de son auteur : œuvre nécessaire à tous les esprits perspicaces et curieux, où chacun de ceux qui aiment étudier la philosophie, la perspective, la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique et les autres disciplines mathématiques, trouvera une très délicate, subtile et admirable doctrine et se délectera de diverses questions touchant une très secrète science.

[8] (1810-1876) Philosophe et professeur a Leipzig puis a Munich.

[9] (1813-1866) Docteur en médecine, il se disait a la fois chirurgien, pédiatre, ophtalmologue, accoucheur, et avait sillonne toutes les villes d’Europe centrale.

[10] Ne en 1881 en Roumanie d’une famille qui avait servi le Tsar de Russie – Ghyka avait droit au titre de Prince –, il sera élevé a Paris. Polyglotte, il fera l’École navale, l’École supérieure d’électricité et obtiendra aussi un doctorat en droit. Diplomate roumain, il fut en poste dans diverses capitales européennes. Ruine en 1946, il émigra aux USA où il devint professeur d’esthétique et d’histoire de l’art. Il mourut en Virginie en 1965.

[11] L’Esthétique des proportions dans la nature et dans les arts, Paris, 1927 et Le Nombre d’or. Rites et rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale, 2 vol., Paris, 1931

[12] Un certain Mathias Roriczer, Parlier de son père Conrad, avait rejoint en 1473 la Fraternite des Steinmetzen. Il suivit son père dans sa carrière, notamment en tant que maitre maçon à la cathédrale de Ratisbonne. Entre 1486 et 1490, en violation des règles imposées, il publia trois opuscules « pour le bien du public » (c’est-à-dire de tous ceux qui n’appartenaient pas au métier !) dans lesquelles il exposait notamment la méthode permettant d’élever un pinacle à partir de diagrammes en deux dimensions (Büchlein von der Fialen Gerechtigkeit) : très exactement ce qu interdisaient les Statuts de 1459...

[13] Sur les plus extrêmes réserves qu’on doit formuler à leur propos – et à propos de tous les ajouts de la même veine qui sont apparus dans le sillage de Matila Ghyka – voir notamment: http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article796(Le mythe du nombre d'or)