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02 février 2014

Rectifications et précisions sur la maçonnerie britannique mixte…et sur « Emulation »

A propos de la note que j’ai publiée ici, au sujet du Masonic Christmas Gift Pack, mon ami Julian Rees, maçon et auteur bien connu et respecté en Angleterre, que j’ai du reste cité dans ce même post, me prie de rectifier ce qu’il considère comme des erreurs factuelles. Je le fais bien volontiers, d’une part parce qu’il a en partie raison, ensuite parce que cela me permet de préciser certains points.

 

1. Julian me fait observer que la proposition de « cadeau de Noël maçonnique » pouvant conduire son heureux bénéficiaire à adhérer à la Fédération britannique du Droit Humain, date de l’automne 2012 – et non 2013 – et que, du reste, elle n’a pas été réitérée après le Noël 2013.

Je ne le conteste absolument pas, mais outre que mon propos n’était pas de relayer un événement d’actualité, il reste que cette information était bien réelle et que je ne l'ai pas inventée ! Elle avait d’ailleurs été reprise dans la presse anglaise  en son temps.

Je voulais simplement montrer que la franc-maçonnerie anglaise peut, elle aussi, recourir à des techniques de recrutement de ses membres qui peuvent paraitre étranges, même à des français. Après l’étonnante communication sur son image dans laquelle semble s’être engagée la Grande Loge Unie d’Angleterre, il fallait pointer que la « crise  de recrutement » atteint aussi toute la franc-maçonnerie en Grande-Bretagne, y compris dans des Obédiences marginales comme le Droit Humain anglais – qui compte une douzaine de loges et quelques petites centaines de membres. Cela n'avait évidemment aucune intention désagréable, en particulier à l'égard du Droit Humain que je respecte et où je compte de nombreux amis – en France et en Angleterre.

 

2. Julian m’indique également que désormais la dénomination de la Fédération britannique n’est plus « British Federation of the International Order of Co-Freemasonry, Le Droit Humain », mais « British Federation of the International Order of Freemasonry for Men and Women, Le Droit Humain », et il a tout à fait raison. Je dois dire que l’illustration que j’ai publiée était obsolète car le moteur de recherche Google, quand on appelait « Droit Humain British Federation », proposait en premier lieu cette version ancienne. Dont acte.

 

En tete DH britannique.jpg

 

 Une des premières images proposées par Google.fr

quand on tape "Droit Humain British Federation" en 2014

 

Il n’en demeure pas moins que si, dans le site actuel, en 2013, à l'adresse http://www.freemasonryformenandwomen.co.uk/le titre de l’Obédience a bien changé, dans une autre version toujours en ligne à l'adresse http://www.droit-humain.org/uk/ qui semble dater de 2005, le nom avait déjà changé mais le sceau qui l’accompagne porte toujours la mention « Co-Freemasonry », comme on peut facilement le voir ci-dessous, et que cette expression est reprise en plusieurs endroits dans les différentes sections du site que j’ai lu dans son intégralité. Il est donc partiellement inexact de dire que le terme « Co-Masonry » n’est plus en usage dans le Droit Humain britannique.

 

 

Sceau DH britannique.jpg

 

Sceau figurant sur le site 2005 (toujours en ligne)

Le nom de la Fédération avait déjà changé...

 

En somme, le changement opéré serait équivalent à ce qui se passerait si le Droit Humain français, au lieu de se dire « Fédération française de l’Ordre maçonnique mixte international,  Le Droit Humain », comme il l’a toujours fait jusqu’à ce jour dans ses documents officiels, décidait de se nommer désormais « Fédération française de l’Ordre maçonnique international pour les hommes et les femmes, Le Droit Humain »…

La question intéressante, à laquelle je n’ai pour l’instant aucune réponse certaine, est de savoir pourquoi on a procédé à ce changement. Le terme « Co-Masonry » a-t-il dû paraître obscur à nombre de profanes en Grande-Bretagne ? Mais d’où vient au juste ce néologisme anglais, apparemment problématique de nos jours, et si difficilement  traduisible en français ?

C’est à Annie Besant, fondatrice du Droit Humain anglais et qui a présidé aux destinées de sa Fédération britannique jusqu’à sa mort en 1933, que nous pouvons le demander. En 1927 lors d’une commémoration par la Fédération britannique de la fondation du Droit Humain, elle s’en est en effet expliquée :

 

« En formant [en Angleterre] ce qui, en France où l’Ordre est né, avait pris le nom de « Maçonnerie Mixte » [en français dans le texte], nous avons pensé que ce ne serait pas un nom très favorable pour nous en Angleterre, et que ce terme pourrait être mal compris [!], et c’est pourquoi nous avons d’abord choisi le terme « Franc-Maçonnerie Conjointe » [« Joint Freemasonry » - encore une tournure anglaise de traduction plus que délicate (« affiliée », « associée », ?, etc.)] et, un peu plus tard, en nous inspirant des modes d’éducation qui réunissaient des garçons et des filles, nous avons utilisé le préfixe « Co » pour décrire notre option, et nous nous sommes appelé la « Co-Masonry ».   

 

Au détour d’une phrase (soulignée plus haut), Annie Besant nous donne la clé de cette expression que, faute de mieux, nous avons toujours traduite par « Maçonnerie mixte » alors qu’il faudrait traduire littéralement par « Co-Franc-Maçonnerie », ce qui ne veut effectivement pas dire grand-chose aux français mais renvoie, en  Angleterre, à un grand débat de la fin du XXème : celui de la « Coeducation » ! A l’occasion d’une recherche sur un problème de vocabulaire maçonnique, c’est en fait tout un continent un peu oublié qui reparait à nos yeux ! Je ne ferai que l’évoquer ici – une preuve de plus que la franc-maçonnerie conduit à tout…

En Angleterre, comme en Europe en général, à la fin du XXème siècle, on concevait difficilement d’éduquer et d’instruire les garçons et les filles ensemble, dans les mêmes établissements scolaires.  Les Etats-Unis furent les premiers à adopter ce nouveau système d’éducation. Le terme « coeducation » y fut utilisé pour la première fois en 1774 et le concept correspondant fut peu à peu mis en œuvre.

Vers 1900 la plupart des établissements scolaires américains fonctionnaient selon le mode « codeducational ». En Europe, les premières universités à franchir le pas furent celles de Bologne et de Londres – précisément le University College London en 1878 !

 

 

Fondation Human Duty.gif

 

 

Annie Besant (au centre) avec les membres de la Loge Human Duty,

première loge du Droit Humain en 1902

 

Lorsque le Droit Humain est fondé en terre britannique, en 1902, et se cherche un nom, le thème de la « coeducation » est donc à la mode et le mot est parfaitement connu. Annie Besant a eu l’intuition que l’introduire en franc-maçonnerie, à l’imitation d’un grand projet éducatif, serait une bonne idée.

En d’autres termes, il est apparu que le terme « mixte » (joint, mixed, etc.) n’avait pas bonne presse en Angleterre à la fin du XIXème où l’on estimait totalement impensable, ou pour le moins déplacé que des hommes et des femmes participent aux mêmes clubs, et donc aussi aux même loges ! A l’évocation d’une promiscuité jugée dangereuse par certains (il parait que c’est toujours le cas dans divers milieux maçonniques ...), on a alors préféré la référence à la coeducation, bien plus positive et qui prenait à la même époque son essor dans les milieux cultivés et libéraux du pays : la « Co-Masonry » devenait le pendant sociétal – comme on dirait de nos jours – de la « Co-Education », prônant que les hommes et les femmes, tout comme les garçons et les filles, puissent partager les mêmes préoccupations et les mêmes activités, sur un pied d’égalité. Il semble manifestement que cette référence ne soit plus aussi séduisante, ni peut-être politiquement correcte, aux yeux des anglais de nos jours…

Du reste, il faut rappeler qu’en 2001, une scission du Droit Humain anglais a donné lieu à la création de la Grand Lodge of Freemasonry for Men and Women qui prétend demeurer sur les principes fondateurs de la Fédération britannique du Droit Humain. Ce "nouveau" vocabulaire n’est donc pas vraiment une innovation.

 

 

Une obédience fondée en Grande Bretagne en  2001

et qui prétend y maintenir les principes fondateurs du Droit Humain

 

Ce qui est également intéressant, et fait le lien avec le point suivant, c’est que l'une des raisons alléguées par les quelques loges et quelques dizaines de membres qui ont quitté le Droit Humain britannique était qu’on prétendait, au niveau international de l’Ordre, leur imposer de ne plus faire obligatoirement référence à un Être Suprême (Supreme Being) comme cela avait toujours été le cas en Angleterre, y compris au Droit Humain !

Ceci nous amène justement à examiner la critique suivante de Julian Rees :

 

3. Julian me signale en effet que la référence au Grand Architecte de l’Univers n’est pas obligatoire au sein du Droit Humain International, que certaines loges y font référence et d’autre pas. C’est là une réalité évidente que connaissent parfaitement les maçons français qui fréquentent le Droit Humain, en France ou en Belgique notamment.

Cela fait du reste écho à ce que viens de mentionner à propos de la création d’un nouvelle Grande Loge mixte en Grande-Bretagne en 2001, et pourtant…

Pourtant, quand on consulte le site (2013) du Droit Humain britannique, on peut lire  (je cite d'abord en anglais) :

 

" Freemasons acknowledge the existence of a Creative Principle, designated by some as the Supreme Being, and referred to by many Freemasons as the Great Architect of the Universe. "

 

" Les francs-maçons reconnaissent l’existence d'un Principe Créateur que certains nomment l’Être Suprême et que de nombreux francs-maçons évoquent sous le nom de Grand Architecte de l'Univers."

 

Pour mémoire, dans le site 2005, toujours en ligne, on peut relever ce passage sans équivoque :

 

" Since its foundation, the British Federation has followed the United Grand Lodge of England in its tenets and approach to Freemasonry. All Lodges and Chapters in the Federation work to the Great Architect of the Universe and the Federation asserts the existence of a Creative Principle. "

 

«  Depuis sa fondation, la Fédération Britannique a suivi la Grande Loge Unie d’Angleterre (sic !) dans ses principes et son approche de la franc-maçonnerie. Toutes les Loges et tous les Chapitres de la Fédération travaillent au Grand Architecte de l’Univers et la Fédération affirme l’existence d’un Principe Créateur. »

 

Je pense que cela se passe de tout commentaire…et montre aussi que la logique anglaise nous échappera toujours ! Mais cela nous renseigne aussi sur la singularité du Droit Humain britannique - qui ne fait que refléter celle de la franc-maçonnerie anglaise dans son ensemble.

 

4. Julian conteste enfin le fait que j’ai écrit que les loges du Droit Humain britannique pratiquent "pour la plupart" un rituel « très peu laïque » de type "Emulation". Il nie que ces loges pratiquent effectivement ce qu'on appelle en Angleterre  "Emulation Working". Sur ce point, il a entièrement raison, mais mon approximation était délibérée et je dois dire pourquoi.

Julian Rees, avant de quitter la GLUA, a été membre de la Loge de Perfectionnement Emulation, le temple de ce « working » (« style » de rituel) parmi les plus célèbres de la maçonnerie anglaise. Je comprends parfaitement qu’il puisse dire, en toute rigueur, que les loges du Droit Humain britannique ne pratiquent nullement ce rituel…sauf que ce qu’elles font ressemblent beaucoup, et même énormément, à ce que les français appellent – abusivement ! – « Emulation »…

Une plus longue explication serait ici nécessaire. Je consacrerai donc un peu plus tard un post à cette question très intéressante – et surprenante pour nombre de maçons français – des « workings » de la maçonnerie anglaise en général, et des variétés de rituels en usage dans le Droit Humain anglais en particulier.

En attendant, je voulais seulement souligner qu’il ne faut pas voir le Droit Humain britannique comme un décalque du Droit Humain français ou belge, par exemple, dont les histoires sont très différentes et qui se sont développés dans des contextes politiques, sociaux, culturels et religieux bien différents de celui de l’Angleterre, et que les rituels que l’on pratique au sein de la Fédération britannique en portent inéluctablement la marque, très reconnaissable au premier coup d’œil…

 

 

PS Après mise en ligne de ce post, notre TCS Yvette R., GM du Droit Humain, qui me fait l'honneur de suivre régulièrement ce blog, me confirme que si le DH anglais a substitué l'expression "for Men and Women" à "Co-Masonry", c'est toujours parce que l'idée de "mixité" induite par "Co-Masonry" est apparue - de nos jours encore -  gênante, voire "péjorative", pour les membres anglais du DH. Je la remercie de cette information qui montre bien que les craintes exprimées par Annie Besant en 1927 étaient  fondées et que l'on ne peut jamais détacher la franc-maçonnerie du contexte culturel dans lequel elle se développe...

23 janvier 2014

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (4)

5. Les qualifications de Maître de Loge et les hauts grades liés à la Chaire de Maître, en France au XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle.

L'Ecossais des 3 JJJ (c. 1740-1745)

Toute l'évolution que j'ai retracée (voir posts 1, 2, 3) ne concerne que les Iles britanniques. Selon une opinion classique, l’Installation anglaise - secrète ou non - ne semble donc pas s’être transmise en tant que telle, en France au XVIIIème siècle.

Toutefois, le problème des qualifications des Maîtres de loges a bien existé. Il faut cependant ne jamais perdre de vue que, dans les premiers temps, à une époque - avant la création du Grand Orient de France en 1773 en tout cas - où l'immense majorité es Maitres de loge, du moins à Pars, l'étaient à vie, en vertu d'une patente dont ils étaient les propriétaires, la question de l'Installation périodique ne pouvait se poser.

Dès les années 1740, de nouveaux grades apparurent en France, au-dessus des trois premiers, et furent globalement qualifié d’écossais. Or, parmi les premiers privilèges que revendiquèrent des Écossais d'un nouveau genre, figurait celui de prendre de plein droit le premier maillet de la loge !

Il est ici fort curieux de constater que dans la loge du comte de Clermont, à paris, dans les années 1740, état pratiqué un système primitif en quatre grades supérieurs (au moins) dont le plus élevé celui d’Écossais des 3 JJJ, dit de Paris ou de Clermont.

L'argument de ce grade, dans sa forme primitive, est fort simple: on a remplacé Hiram par Adonhiram, dans la Chaire duquel le candidat est installé à son tour avec un attouchement au coude et la communication de deux mots en G., dont l'un est le mot de passe classique du grade de Maître en France au XVIIIème siècle, Gabaon, et le second une forme du Mot de Maître Installé en Angleterre...

 

comte_de_Clermont.jpg

Louis de Bourbon-Condé, comte de Clermont

Grand Maître des Loges régulières du Royaume de France

de 1743 à 1771

 

Le contenu presque exact de l’Installation anglaise - avec même ici la mention très précoce d'Adonhiram - était donc connu à Paris avant 1745 sous la forme d'un grade suprême - pour quelque temps - d’Écossais des 3 JJJ. Notons que ceci est antérieur de quinze années au moins à la divulgation anglaise des Trois Coups Distincts, la première en Angleterre a révéler le contenu de cette Installation !

Il faut également retenir que c'est dans un texte de 1744, le Catéchsisme des Francs-Maçons, de Léonard Gabanon (alias Louis Travenol) décrivant pour la première fois en France la légende d'Hiram et le contenu du grade de Maître (divulgué en 1730 à Londres), que le personnage central du drame est appelé non point Hiram mais Adonhiram, sans pour autant que la légende elle-même soit modifiée. Serait-ce, près de quinze ans après la divulgation Prichard, une simple "erreur" ou, comme on peut le supposer, une modification introduite de propos délibéré, peut-être sous l'influence d'une certaine importance alors reconnus à ce nouveau personnage du légendaire des grades maçonniques ?

On pourrait ainsi formuler l'hypothèse que l'Installation secrète primitive, qui Intendant.gifdevait exister dans les années 1740 en Irlande notamment, avait été connue en France mais qu’elle ne put y prospérer que sous la forme d'un grande indépendant, en raison notamment du statut des Vénérables en France, bien différent de celui des Maîtres de loge en Grande-Bretagne, qui se renouvelaient encore souvent, à cette époque, tous les six mois, comme à Londres. Du fait de la multiplication bientôt incontrôlable des hauts grades dans les années 1750-1760, ce premier grade d'Ecossais sera rapidement marginalisé - pour donner plus tardivement, sous une forme lointaine et considérablement altérée, le 8ème "degré" du REAA - Intendant des bâtiments.

Il demeura cependant comme un témoignage assez troublant de la présence du contenue ésotérique de l'Installation anglaise dans la maçonnerie française, à une époque relativement ancienne de son histoire, et avant même que ce contenu ne soit clairement attesté par des documents en Angleterre.

En outre, il faut également remarquer que le rôle des Écossais - quel que soit le grande compris sous cette appellation  fort vague tout au long du XVIIIème siècle -  n'a cessé d'être tenu pour essentiel dans la dévolution de la qualité de Vénérable au sein de certaines loges qui, dans le dernier quart du XVIIIème siècle, se qualifient précisément d'écossaises.

C'est ici que s'ouvre un autre pan de l'histoire en pointillé de l’Installation secrète en France, vers la fin du XVIIIème siècle... (à suivre)

10 janvier 2014

Quelques réflexions sur le serment maçonnique

Que l’on soit initié, reçu à grade quelconque, affilié à une loge ou installé dans une fonction d’Officier, on est amené à prêter des serments en loge. Ce sont des actes parmi les plus fréquents de la vie maçonnique. Leur forte signification, qui remonte à un lointain passé, est cependant trop souvent négligée de nos jours.

Pour ne s’en tenir qu’à la tradition biblique ou à la pratique de l’Europe médiévale – deux références importantes pour l’imaginaire de la franc-maçonnerie –, le serment y a toujours revêtu le caractère d’un acte plus ou moins sacré. On lui alors reconnait classiquement trois composantes : l’objet du serment (ce à quoi l’on s’engage), le témoin du serment (devant qui l’on s’y engage) et le châtiment du serment (la peine que par avance l’on consent à subir si l’on manque à sa parole).

On doit ici référer, d’une part, à l’un des commandements du Décalogue – « tu n’invoqueras pas le nom du Seigneur, ton Dieu, pour tromper »[1] – et d’autre part rappeler que le serment avait souvent au Moyen Age la valeur d’une ordalie, c’est-à-dire d’une épreuve dont Dieu était généralement le témoin et le juge puisqu’on invitait les foudres du ciel à s’abattre immédiatement si l’on mentait – l’épreuve de la « main au feu » en était une variante, parmi bien d’autres.

Au-delà de ces références qui se situent dans une longue tradition magico-religieuse, le serment, jusqu’à nos jours, a pu encore être reconnu comme une preuve en l’absence de tout autre élément d’information : le fameux « engagement sur l’honneur » qui est parfois requis dans certains actes à valeur légale, n’a ainsi pas disparu.


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L'ordalie par le feu, vue par Gustave Doré


C’est dans ce contexte que doit s’envisager le serment maçonnique. Jadis, outre le grave problème de conscience que pouvait poser tout manquement à la parole donnée devant Dieu, la nature cruelle et impressionnante des pénalités physiques prévues en cas de faute, du moins en Écosse, dès la fin du XVIIème siècle – et dont les formules encore en usage ont gardé la trace symbolique – était alors prise très au sérieux. C’est qu’elles n’avaient pas seulement un caractère « symbolique » et que les hommes de ce temps-là pouvaient en contempler le spectacle tous les jours : le texte des plus anciens serments écossais reproduit en effet, presque terme pour terme (gorge tranchée, langue arraché  ventre ouvert, exposition sur le rivage), le supplice généralement infligé, chez les marins, aux pirates et aux mutins -ou à ceux qui avaient révélé les secrets du « Conseil du Roi »…[2]

C’est ainsi que, comme pour les symboles dits « maçonniques » et qui, pour la plupart, on préexisté à la franc-maçonnerie qui n’a fait que les emprunter, les « châtiments » (en anglais « penalties ») de l’Obligation, ou Serment du Maçon, lui sont venus de la société civile !

Il va de soi que dans les sociétés « désenchantées » de l’Europe moderne, nul ne croit plus vraiment que Dieu va terrasser les menteurs et, d’autre part, on imagine difficilement que quiconque puisse pour le même motif trancher la gorge d’un des Frères ! Si l’on ajoute le fait que le l’objet du serment est, littéralement, de préserver des secrets que l’on trouve en vente dans toutes les bonne librairies depuis plus de deux siècles et demi, on peut comprendre que le serment maçonnique soit parfois considéré comme étant à la fois inutile, sans objet et finalement un peu ridicule. Reconnaissons que beaucoup de maçons, de nos jours, ont à un moment ou à un autre, éprouvé ce sentiment.


Daumier.jpeg

Gravure de Daumier

Y croit-on encore ?...


C’est pourtant une grave erreur de jugement.

Sans revenir sur la vaste et pénétrante étude que René Guilly [3] consacra à cette question il y a maintenant bien des années, il convient de souligner que la franc-maçonnerie est aujourd’hui l’un des rares endroits où l’on soit régulièrement conduit à prêter un serment solennel – seules quelques professions, comme celle de médecin avec l’obligation du Serment d’Hippocrate, sont dans le même cas, à quoi il faut ajouter les témoignages devant un tribunal. Cette rareté même de l’acte doit précisément nous interroger sur son sens profond. A quoi sert-il de s’engager ainsi et de prendre de telles « Obligations » ?

En premier lieu, sans doute, à faire sentir que si l’on pratique en maçonnerie une chose que l’on ne fait (presque) plus ailleurs, c’est qu’il s’agit probablement d’un lieu « différent » : ni politique, ni religieux, ni simplement philosophique, ni banalement amical ou bachique. Cette étrangeté qu’est la prestation d’un serment solennel – indépendamment de son objet –, la disproportion même qui existe entre les horreurs auxquelles on s’expose – théoriquement ! – et la pauvreté des « secrets » préservés, tout cela est de nature à faire prendre conscience de la radicale spécificité de la franc-maçonnerie par rapport à ce que tout le reste du monde et de notre vie peuvent nous offrir.

Ensuite, vis-à-vis de soi-même, le serment a la valeur d’une norme éthique à laquelle on se rappelle d’avance, une sorte de défi que l’on se lance à soi-même. Peu importe, en l’occurrence, que l’on révèle ou ne révèle pas ce que tout le monde sait ou ignore – même si l’on a plus tard ajouté d’autres choses plus concrètes, comme le fait d’aimer ses Frères, d’observer la Constitution de l’obédience, voire de « défendre la laïcité » (!) – l’essentiel n’est pas là : l’essentiel est de « promettre », de « se » promettre qu’on suivra un chemin, qu’on se tiendra à la règle qu’on s’est fixée, que l’on respectera le désir que l’on a voulu combler en s’engageant dans une voie que l’on se jure de ne pas quitter.

Une des toutes premières divulgations des usages maçonniques, publiée en France en 1744, Le secret des francs-maçons, nous apprend qu’à cette époque on répétait à trois reprises au candidat, lors de la cérémonie de son initiation : « Monsieur, la maçonnerie est une chose plus sérieuse que vous ne pensez. » Le serment est là pour que nous nous le disions à nous-mêmes, dans l’intime de notre conscience, là où nul ne peut aller, là où nul mensonge n’est possible.


Serment.jpg

"C'est le serment qui fait le maçon..."


Le serment maçonnique est donc une fin en soi : il opère à lui seul le basculement de l’état de profane à l’état de franc-maçon. La question s’est en effet souvent posée de savoir à partir de quel moment, si une cérémonie d’initiation maçonnique venait à être interrompue pour une cause quelconque, le candidat pourrait être considéré comme étant « déjà » franc-maçon. Où se situe au juste le point de rupture ? Et la réponse la plus vraisemblable est qu’il s’agit du moment où le serment maçonnique a été prêté. C’est pour cela qu’en définitive, pour reprendre la formule de René Guilly, « c’est le serment qui fait le maçon. »

Lorsque cela est accompli, la loge de réception a fait son travail ; au nouvel initié de faire le sien…

 



[1] Ex. 20,7.

[2] Cf. B. E. Jones, Freemason’s Guide and Compendium, London, 1956, 278-280.

[3] « Notes sur le serment maçonnique », Renaissance Traditionnelle, n°1, 2, 3, 4 (1970).