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02 janvier 2014

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (3)

3. Installation secrète en Angleterre jusqu'à l'Union de 1813 - Les suites de l'Union (1813).

(Voir les posts 1 et 2)

Le dernier quart du XVIIIème siècle est l'époque de la sophistication rituelle de la maçonnerie anglaise et de la fixation de certains usages dont elle ne s'écartera plus guère à partir de la fin du premier tiers du XIXème siècle.

En ce qui concerne l’Installation, il faut retenir l'apport documentaire essentiel de William Presto, dans les éditions successives, à partir de 1772, de ses Illlustrations of Masonry. C'est à partir de 1801 qu'on y trouve l’information que, désormais, l'Installation se fait fans un local distinct de la loge où se retirent pour un moment les seuls Frères qui possèdent la qualité de Maîtres Installés. L'Installation est alors devenue vraiment "secrète". Ultérieurement ce sont les autres Frères qui seront invités à se retirer "pour un court moment": la cérémonie aura pris ainsi sa morphologie quasiment définitive.


Illustrations of Masonry.jpg


En 1809, un événement important se produisit pour préparer la réunification de la maçonnerie anglaise. La Grande Loge des Modernes constitua en son sein une loge spéciale dite de "Promulgation" qui travailla jusqu'en 1811. Sa mission était de rechercher si, à un moment quelconque, la Grande Loge des Modernes avait dévié des usages traditionnels de la franc-maçonnerie et, le cas échéant, de formuler des recommandations pour revenir à ces "anciens usages" - expressions parfaitement équivoque, au demeurant, dans le contexte de l'époque.

La Loge de Promulgation intervient principalement sur deux points:

- le rétablissement de "l'ordre ancien" des mots des deux premiers grades, B et J, réputés avoir été inversés vers 1739 - ce que l'historiographe contemporaine considère désormais comme assez improbable; [1]

- l'Installation secrète, très inconstamment pratiquée, il est vrai, par la Grande Loge des Modernes, et dont la Loge de Promulgation déclara qu'elle constituait pourtant un des"vrais Landmarks de la Maçonnerie [Craft]".

Deux des points de divergence essentiels entre les deux Obédiences anglaises rivales étaient ainsi supprimés - fût-ce au prix de quelques libertés prises avec l'histoire, du reste très imparfaitement connue des protagonistes eux-mêmes -  ouvrant très vite la voie vers l'Union.

Lorsque la fusion des deux Grandes Loges donna naissance, le 27 décembre 1813 - les anglais en ont célébré le bicentenaire voici quelques jours à peine - à la Grande Loge Unie d'Angleterre, un autre Loge spéciale, dite de "Réconciliation", fut chargée jusqu’en 1816 de standardiser les rituels de toutes les loges prenant part à l'Union, mais elle ne préoccupa nullement du rituel de l'Installation. Un Conseil de Maitres Installés fut enfin créé au sien de la GLUA en 1827, pour fixer officiellement les modalités de la cérémonie. C'est sans doute à cette date, notamment, que fut définitivement introduite la légende caractéristique de ce "grade".

On peut observer que depuis cette époque, et selon une tradition dès lors constante, l’Installation secrète n'est toujours pas considérée comme un grande maçonnique au seins plein du terme - les anglais insistent toujours très fortement sur cette notion -, mais comme "un des plus anciens usages du Métier". Dès 1813, dans l'article II de l'Acte d'Union, il est spécifié, selon une formulation qui fit souvent sourire les historiens continentaux, que:

" La Maçonnerie pure et Ancienne consiste en trois grandes et pas davantage, à savoir ceux d'Apprenti Entré, de Compagnon du Métier et de Maitre Maçon, incluant l'Ordre Suprême du Saint Arc Royal."

Cette acrobatie sémantique permettait toutefois de faire droit à la place éminente que les Anciens accordaient à l'Arc Royal, tout en maintenant le principe, cher aux Modernes, qu'il ne s'agissait pas vraiment d'un "haut" grade...


 

1813_ARTICLES_OF_UNION_01.jpg


Il faut surtout remarquer ici que l’Installation secrète n'est absolument pas mentionnée ! L'Installation secrète est en effet classiquement décrite comme une qualité liée à la Chaire du Maître de  Loge. Elle n'entre donc pas en conflit avec le systèmes des grades auquel elle est en quelque sorte étrangère. En Angleterre, c'est la loge symbolique qui la transmet, mais ailleurs, comme en Écosse par exemple, un Chapitre de l'Arc Royal peut la conférer, dans certaines conditions, car elle est toujours requise pour l'exaltation au Saint Arc Royal de Jérusalem. Certains systèmes de hauts grades anglais exigent du reste que le candidat possède cette qualité, alors que d'autres, tout en la connaissant parfaitement, ne l'exigent pas, comme la Grande Loge des Maîtres Maçons de la Marque d'Angleterre - sauf pour devenir Vénérable d'une Loge de la Marque ! - ou le Suprême Conseil pour  l'Angleterre et le Pays de Galles du Rite Ancien et Accepté (c'est ainsi que se nomme le "REAA" en Angleterre).

En ce sens, on peut dire que l'Installation secrète n'est une coutume maçonnique anglaise que dans la mesure où la maçonnerie elle-même est d'origine anglaise (ou britannique au sens large), mais elle n'était cependant pas liée, originellement, un un "Rite" particulier, car vers 1750-60, en France comme Outre-Manche, cette notion de Rite pour les grades symboliques, n'existait tout simplement pas ! [2] L'Installation secrète, d'un point de vue strictement historique, apparait donc bien comme l'un des usages les plus anciens de la maçonnerie spéculative organisée, et si elle a semblé, pendant très longtemps, ne s'être cantonnée qu'à l'Angleterre et l'Irlande (plus tard, mais dans un deuxième temps seulement, à l’Écosse), c'est parce qu'à l'époque où cette usage s'est fixé, les Iles britanniques n'exerçaient pas (ou plus) d'influence dirigeante sur la maçonnerie continentale, laquelle évoluait désormais pour son propre compte. Si l’Installation secrète avait existé en tant que telle, bien établie en Angleterre, dès les années 1730, il est absolument certain qu'elle ferait partie, sans difficulté aucune du patrimoine traditionnel de la maçonnerie française. Nous verrons du reste que l'on peut formuler une hypothèse à ce sujet pour la période 1740-1745.

4. Le cas de l’Écosse jusqu'à la fin du XIXème siècle.

On sait l’importance de l’Écosse dans la constitution du fond traditionnel de la maçonnerie spéculative. Ce n'est pourtant pas avant le premier quart du XIXème siècle que l'on voit apparaitre et se diffuser lentement, dans ce pays, une cérémonie secrète d’Installation. Elle comportait un mot et un attouchement proches de ceux connus en Angleterre mais surtout une légende très différente, bien que mettant également en scène Adonhiram. Il est probable, mais non formellement démontré, que cette "ancienne cérémonie" écossaise provenait déjà d'Angleterre où, précisément, la légende d'Adonhiram venait d'être plus ou moins fixée et associée à l'Installation - souvenons-nous qu'il n'en est pas de tout question en 1760 dans les Trois Coups Distincts par exemple. Il est en tout cas à peu près certain que l’Écosse n'est pas une source en ce domaine.

En 1872 (!), pour accorder sa pratique avec celle de la GLUA, puissance "amie", la Grande Loge d’Écosse adopta un rituel tout à fait nouveau, reprenant en fait les éléments caractéristiques de la l'Installation anglaise, tout en introduisant quelques enrichissements, aussi bien dans la légende (la Reine de Saba) que dans la cérémonie elle-même (consécration par trois Passés-Maîtres).


 

Past Master Mark.JPG

Bijou de Passé Maître de la Marque


Il est aussi intéressant de noter que l'ancienne légende de l'Installation écossaise est devenue, en 1856, la légende de l'Installation secrète du Vénérable Maître d'une loge de la Grande Loge des Maîtres Maçons de la Marque d'Angleterre - les "secrets" de cette Installation (mot, signe, attouchement) ont été, en revanche, modifiés pour éviter tout conflit avec ceux d'un Vénérable d'une loge du Métier, c'est-à-dire des trois premiers grades. Cette légende de l'Installation de la Marque peut ainsi être considérée comme une variante primitive de la légende de l'Installation du Vénérable d'une loge du Métier.


Cette brève évocation historique pourrait s'achever ici. Il faut pourtant aborder le cas de la France où, dès le XVIIIème siècle, la question apparait bien complexe qu'on ne l'a cru pendant longtemps...    (à suivre)


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[1] Voir le chapitre III, "Le problème de l’inversion des mots des deux premiers grades" in  R. Désaguliers, Les deux grandes colonnes de la franc-maçonnerie, (édition revue et corrigée par P. Mollier et Roger Dachez), Paris, 1997.

[2] L'opposition entre les Anciens et les Modernes est d'une autre nature. J'y reviendrai dans un post.

28 décembre 2013

Les "conclusions" de l'Orateur : à quoi cela sert-il ?...

C'est, à mon goût en tout cas, l'un des exercices parmi les plus pénibles qu’une  loge puisse imposer à l’un de ses Officiers, et parfois aussi aux Frères et Sœurs qui l’écoutent : l'Orateur doit en effet résumer les débats de la tenue, ne faisant ordinairement que reprendre l’ordre en jour en brodant un peu, parfois avec humour mais souvent sans grand enthousiasme, car cette petite harangue de fin de soirée est évidemment redondante, n’apprend rien à personne et retarde l’heure des agapes !

Une coutume en fait récente dans l’histoire des loges et, me semble-t-il, d’une inutilité confondante...


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Au XVIIIème siècle, l’Orateur de la loge n’avait qu’une fonction : délivrer, à la fin des cérémonies – qui constituaient alors l’essentiel des travaux  –  un discours reprenant les traits saillants du grade qui venait d’être conféré, mettant en exergue les vertus qu’il était censé enseigner, et soulignant d’une façon générale l’excellence de la franc-maçonnerie. Le Discours de Ramsay, "Orateur de la Grande Loge", est l'archétype de cet exercice. Le Secrétaire, quant à lui, prenait note des principaux faits de la soirée – d’une manière le plus souvent très allusive et fort brève, ce que l'historien déplore souvent, du reste – et les consignait dans son procès-verbal pour les archives.

Rappelons qu'en Angleterre ou aux États-Unis cet Office n'existe même pas et que le bijou d'Officier qui ressemble le plus à celui qu'en France on donne à l’Orateur est,  en Angleterre, celui du Chapelain ! Toutefois, un simple coup d’œil décèle aisément la "petite différence": en lieu et place d'un "Livre de la loi" anonyme, c'est The Holy Bible qu'on y trouve.


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Au cours du XIXème siècle, en France, la loge maçonnique étant devenue, en France, toutes Obédiences confondues, un lieu de débat plus ou moins politique et social et, vers la fin du XIXème siècle, une sorte de parti politique qui n’en portait pas le nom mais en assumait pratiquement toutes les fonctions, le rôle de l’Orateur a pris alors un autre sens : au terme d’un débat parfois houleux, contradictoire, à l’unisson des joutes politiques dont nombre de loges étaient devenues le théâtre, il fallait « conclure » en fin de tenue, résumer les échanges, reprendre les arguments présentés par les uns et les autres et trouver une synthèse débouchant sur des propositions – à une époque où, déjà, les avocats étaient nombreux en loge, le mot « conclusions » était pris ici dans un sens presque juridique : des résolutions visant à fonder une décision. Souvent même, il s’agissait ni plus ni moins que de proposer une motion sur laquelle la loge devait se prononcer par un vote, avant qu’elle ne soit transmise aux pouvoirs publics ! C’était à l’Orateur, esprit politique et diplomate, mais aussi gardien infaillible de l’orthodoxie maçonnique, de la formuler. Il n'est pas impossible que cela subsiste encore de nos jours, ici ou là...

Dans une maçonnerie comme celle pour laquelle la LNF exprime sa préférence, où le souvenir de ces joutes politiques est très lointain, et qui ne prétend aucunement alimenter on ne sait quelle ardeur pétitionnaire, l’Orateur est redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le « gardien de la loi », certes, mais aussi et avant tout celui qui éclaire le candidat sur le chemin des grades qu’il reçoit en lui rappelant les enseignements traditionnels de l’Ordre. Quant aux débats de la loge, c’est au Secrétaire d’en faire le compte rendu : on épargne donc à l’Orateur ses improbables conclusions.

Exercice artificiel, périlleux et souvent peu convaincant, et pour tout dire perte de temps assez inutile : sur une confusion et l’oubli d’une certaine histoire, on peut bâtir des pseudo-traditions parfaitement dépourvues de sens et de pertinence.

Mais, naturellement, libre à chacun d'y trouver de l'attrait !

26 décembre 2013

Devenez franc-maçon pour Noël !

La maçonnerie anglaise ne cessera jamais de nous étonner…

Une initiative sans précédent vient d’être prise par la Fédération britannique du Droit Humain (Co-Masonry, comme on doit Outre-Manche). Il s’agit d’offrir à ses ami(e)s, à l’occasion de Noël, un Masonic Christmas Gift Pack – entendons : un cadeau de Noël maçonnique – pour la modeste somme de 80 £ (voir ce lien).

 

 

Que trouverez-vous dans votre « box » ? Une invitation à venir visiter le local maçonnique le plus proche, un entretien avec des maçons de votre région et…une année de cotisation pré-payée, si vous êtes finalement initié ! Comme nous sommes entre gens de bonne compagnie, il est précisé que si vous changez d’avis en cours de route, vous serez remboursé…et qu’il en sera de même si, finalement, votre candidature est rejetée…

Un responsable local du Droit Humain anglais déclare que par ce moyen « on espère atteindre des gens qui n’auraient jamais eu l’idée de demander à entrer dans la franc-maçonnerie ». Il s’agit, poursuit-il, d’un cadeau « qui peut vraiment changer votre vie ».

Qu’on ne se méprenne pas, si le DH anglais est plus « libéral » que la GLUA et surtout mixte, la référence au GADL’U y est obligatoire et un bon nombre de ses loges y pratiquent le très peu « laïque » rituel Emulation – ou une version à peine modifiée. Et n’oublions pas que, récemment, un membre éminent de la GLUA, auteur à succès, ancien Précepteur de la Loge de Perfectionnement Emulation, mon ami Julian Rees, est passé au DH anglais au motif que la GLUA ne se préoccupait plus de spiritualité !

Quant au site de la GLUA lui-même, il nous réserve d’ailleurs des surprises au moins équivalentes. Faites un petit tour et vous serez édifiés : en pleine page vous verrez dans le Grand Temple de Great Queen Street…un défilé de (charmants) mannequins, et une photo conviviale et « sympa » de quelques joyeux quadragénaires, vidant quelques pintes dans un pub des environs et déclarant qu’ils ont rejoint la franc-maçonnerie « pour rencontrer toutes sortes de gens, se faire des amitiés durables et prendre du bon temps ». Le site précise aussi, non sans fierté, que le siège de la GLUA peut être loué pour tourner des films, et de s’étendre longuement sur l’un de ceux qui ont été en partie réalisés sur place : Basic Instinct II, « starring Sharon Stone ». On a envie de dire : « Waouh ! »…


 Trop sympa de devenir franc-maçon !

 

Qui a dit que la GLUA était misogyne ?

 

Que conclure de tout cela ?...

En premier lieu, c’est ma conviction personnelle forte, que l’on ne pourra jamais vraiment comprendre les ressorts intimes de la franc-maçonnerie si, au moins une fois dans sa vie, on ne prend pas la peine de se pencher sur l’histoire, les rituels et les usages de la maçonnerie anglaise. J’essaie d’illustrer dans ce blog, au fil des « posts », à quel point c’est vrai.

En second lieu, que la maçonnerie britannique – anglo-saxonne au sens très large, car il n’y a pas, au Royaume-Uni comme aux USA, que des « saxons » – traverse bien depuis des années une crise sérieuse dont elle tente de sortir, en Angleterre bien mieux qu’aux Etats-Unis semble-t-il, mais qu’il ne faut surtout pas se hâter de prophétiser sa fin. Cela suppose simplement de sa part certaines de ces révisions déchirantes que le pragmatisme anglais gère avec un aplomb déconcertant ! On ne voit d’ailleurs pas bien jusqu’où cela ira. Il faut donc moins que jamais confondre la « tradition » maçonnique avec les manies des anglais, et moins encore avec les « accommodements » auxquels  les vicissitudes du temps contraignent ces derniers.

Juste un petit mot en passant et pour finir – in cauda venenum. Dans ces conditions, hormis un réseau international en effet assez impressionnant, que signifie encore la « régularité » – c’est-à-dire, en pratique, la « reconnaissance » – telle que définie et sanctionnée par la GLUA ? Pour paraphraser Corneille, dans Sertorius (« Rome n’est plus dans Rome…»), on pourrait dire que « Londres n’est plus à Londres, mais partout où se trouvent des francs-maçons sincèrement attachés à la tradition maçonnique. »

A chacun d’y songer et de forger son opinion…