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04 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard (1)

 

  « L’œuvre guénonienne demeure essentielle à l’intelligence maçonnique du présent et de l’avenir. » C’est par cette affirmation sans nuance – et sans réplique – que Jean Baylot, dans une livraison spéciale de la fameuse revue Planète, en 1970, avait qualifié la place de René Guénon dans la franc-maçonnerie.


Le Maître du Caire (1886-1951)

Le florilège des citations de la même veine, empruntées aux auteurs guénoniens, pourrait du reste s’allonger indéfiniment. De Jean Tourniac à Jean Reyor ou Denys Roman, pour ne citer que les plus anciens – ses contemporains – et les plus prolifiques, tous ont illustré avec conviction et souvent avec talent l’apport de René Guénon à la connaissance de la franc-maçonnerie ou, plus précisément, à la compréhension que certains francs-maçons peuvent en avoir. Plus de soixante ans après la mort de Guénon, l’influence de sa pensée dans le monde maçonnique demeure réelle, du moins en France, et sa postérité intellectuelle dans les loges est loin d’être négligeable. 

L’apport de Guénon, en ce domaine, me semble-t-il, est double.

D’une part, il a contribué à donner aux études symboliques une certaine rigueur et surtout une assise intellectuelle incontestable, les faisant reposer sur une vaste érudition et illustrant avec une réelle maîtrise une méthode comparatiste, dans le sillage – mais l’aurait-il admis lui-même ? – de ce que James Frazer avait introduit en histoire des religions peu avant lui.

D’autre part, il s’est attaché à théoriser le phénomène initiatique et à montrer le rôle particulier dévolu, selon lui, à la franc-maçonnerie au sein du monde occidental moderne. Il a ainsi été conduit à se prononcer sur la nature spécifique de la tradition maçonnique mais aussi à en désigner les sources. C’est sur ce dernier aspect de son œuvre que je voudrais à nouveau proposer quelques remarques critiques. *

1. La conception guénonienne de l’initiation maçonnique

La thèse guénonienne sur les origines de la franc-maçonnerie n’est en fait pas séparable de sa vision globale des modalités mêmes de cette initiation, l’ensemble se décomposant en au moins trois parties distinctes et incomplètement solidaires. Il convient donc de les examiner séparément.

La première relève de l’un des fondements majeurs de la pensée guénonienne : sa théorie générale de l’initiation. Pour Guénon, comme il l’a maintes fois exposé, l’initiation suppose notamment, pour demeurer valide, une suite ininterrompue des transmissions effectuées de génération en génération d’initiés [1], la moindre faille, la moindre rupture, la moindre lacune compromettant de manière définitive et irréversible toute la succession initiatique. Or, cette vision, qui évoque irrésistiblement la silsilah musulmane que Guénon connaissait évidemment très bien, et dans une moindre mesure la succession apostolique au sein de la tradition chrétienne, soulève d’emblée une difficulté que Guénon a, semble-t-il, assez largement méconnue.

Lorsqu’une transmission initiatique se fait directement d’initié à initié, comme lorsque le guru initie son disciple ou quand le sheikh transmet la barakah, on voit qu’en dehors de la qualification propre de l’initiateur, que l’on suppose avérée et reconnue, l’exécution du rituel, quelles qu’en soient les modalités, est le lieu unique où la transmission peut éventuellement s’interrompre : quid, en effet, de l’initiateur qui manque au strict respect des formes rituelles prescrites ?

Le risque, si l’on peut s’exprimer ainsi, semble toutefois minime dans la mesure où ces transmissions sont généralement réduites à très peu d’actes et de mots, la très grande modestie des “moyens matériels de l’initiation”, si l’on me permet encore cette audacieuse formule, garantissant aussi, sans doute, leur relative stabilité dans le temps.

Or, si l’on étend ce schéma au cas des formes collectives de l’initiation, comme en maçonnerie précisément, la question se pose aussi mais elle acquiert une complexité bien plus redoutable. Où commence, en effet, l’erreur rituelle, et quel est le nucleus fondamental du rituel maçonnique à défaut duquel on passe, pour reprendre une distinction guénonienne, du “rite” à la “cérémonie”, c’est-à-dire de l’initiation au simulacre ?

Force est de reconnaître qu’aucun interprète autorisé de la tradition maçonnique – à commencer par Guénon lui-même – n’y a jamais répondu de façon exhaustive ni surtout consensuelle. C’est si vrai que quelques auteurs guénoniens ont senti la nécessité d’aborder à plusieurs reprises ce problème, sans toutefois parvenir, il faut le reconnaître, à une solution incontestable.



Sans doute objectera-t-on aussitôt que l’initiation maçonnique étant collective par nature, la “pseudo-initiation” d’un des membres d’une loge ne devrait pas compromettre la chaîne des transmissions. Jusqu’à quel point cependant ? Nombre de questions pourraient incidemment se poser, par exemple : Quelle proportion de pseudo-initiés la loge pourrait-elle admettre – ou tolérer –, tout au long de son histoire, pour demeurer authentique ? Les dommages seraient-ils les mêmes si le pseudo-initié demeure un membre parmi les autres où s’il vient un jour à exercer, par exemple, les fonctions de Vénérable ?

On me pardonnera d’avoir, un peu par jeu, poussé jusqu’à l’absurde la vision guénonienne de l’initiation maçonnique. Notons cependant que sa confrontation avec les données de l’histoire suscite déjà, sur ce premier point, d’importantes difficultés. Ne serait-ce, par exemple, que parce que les modalités et le contenu des rituels maçonniques, au moins depuis qu’ils ont laissé des traces documentaires, soit en Écosse dans le courant du XVIIème siècle, manifestaient dès cette époque une  grande diversité et ont constamment connu des mutations importantes, surtout si on les compare à ce que nous savons des pratiques des chantiers médiévaux anglais deux ou trois siècles plus tôt.

Observons par conséquent que cette question préjudicielle n’ayant jamais été explicitement traitée par Guénon, on doit conclure que sa théorie sur la continuité historique de l’initiation maçonnique suppose bien qu’à aucun moment, dans aucune loge, aussi loin que l’on remonte, la moindre erreur grave ne s’est jamais produite et que les modifications rituelles nombreuses et significatives qui se sont produites au fil des temps, bien avant l’ère des Grandes Loges spéculatives, se sont toujours faites dans l’ordre et selon un plan maîtrisé pour garantir en permanence une pratique infaillible. Le regard de l’historien, on le comprendra sans peine, ne peut ici qu’être marqué du plus grand scepticisme…

Malgré les difficultés, si on admet pourtant ce premier point acquis, un autre problème surgit, à propos de la loge dans son ensemble cette fois. C’est le deuxième niveau d’analyse de la théorie guénonienne de l’initiation maçonnique.

En effet, si la continuité initiatique réside dans la succession des loges, il faut alors s’interroger sur leur filiation sans interruption depuis les temps plus reculés. Outre que rien n’atteste que ces loges se soient ainsi “régulièrement” engendrées dans le monde profondément dispersé des chantiers médiévaux, il conviendrait aussi d’établir leur relation avec des organismes antérieurs de même nature. On mesure alors que le travail est pratiquement sans espoir. Les loges du XIIIème ou du XIVème siècle, dont nous avons des témoignages documentaires, répondaient à un état donné de l’organisation sociale de l’Europe et du Métier, sans aucun rapport avec qui pouvait s’observer cinq ou six siècles plus tôt, durant le Haut Moyen Age qui n’en a d’ailleurs laissé aucune trace. En particulier, les quelques tentatives de rattachement des loges médiévales aux anciens Collegia fabrorum de la fin de l’Empire romain n’ont jamais convaincu personne et sont purement fantasmatiques. Dans la même mouvance d’esprit, certains n’ont pas hésité, pourtant, à évoquer une filiation plus impressionnante encore avec les constructeurs des pyramides de l’Ancienne Égypte…

Il est révélateur – et plutôt rassurant – que Guénon lui-même ne se soit jamais risqué à un pareil exercice,  laissant à d’autres le soin  de régler ces détails qui ne l’intéressaient manifestement pas. Il n’a fait qu’affirmer la pérennité d’une tradition initiatique parcourant les siècles, les mers et les continents, et trouvant sa source première dans une “origine non humaine”. Jean-Baptiste Willermoz, 150 ans plus tôt, dans les Instructions de la Profession et de la Grande Profession, n’avait d'ailleurs pas dit autre chose en contant l’histoire secrète de la “Maçonnerie”, c’est-à-dire les destins de la tradition initiatique qu’il appelait encore “l’Ordre primitif, essentiel et fondamental”, depuis les Égyptiens jusqu’aux loges du Régime Écossais Rectifié, au cœur du XVIIIème siècle, en passant par l’Ordre du Temple…[2]

 

 

Fragment d'un manuscrit des Instructions de la Profession

 

En réalité, sur les deux premiers points que je viens d’évoquer, il faut bien mesurer que la vision guénonienne est plus que jamais anhistorique, ce qui ne signifie d’ailleurs nullement, selon moi, qu’elle puisse légitimement se soustraire au tribunal de l’histoire et refuser à bon droit la vérification de l’historien quand celle-ci est possible. On doit simplement comprendre que ces aspects de la doctrine guénonienne ont été élaborés en dehors de toute temporalité, comme une description dans l’absolu de ce que je nommerais volontiers “les formes a priori de l’initiation ”, le cas particulier de la maçonnerie devant s’y adapter dans toute la mesure du possible. Pour cette raison, sans doute, René Guénon n’a jamais cherché à leur désigner la moindre base historique, se bornant à invoquer une référence commode et habituelle à la tradition orale et à rappeler avec constance la disqualification de principe qu’il opposait aux “recherches universitaires” – un trait de son esprit qui invite finalement plus à sourire qu’à débattre.

Il en va tout différemment du troisième point, ou du troisième niveau, que l'on peut identifier dans notre inventaire : Guénon, en divers lieux de son œuvre, s’est en effet nettement prononcé sur la filiation existant entre la franc-maçonnerie moderne, spéculative, et la maçonnerie ancienne, médiévale et opérative [3]. Mieux encore, il a fait de cette continuité institutionnelle – ne fût-elle que subtilement décelable, nous le reverrons – la condition sine qua non de la légitimité traditionnelle et de la régularité initiatique de la maçonnerie.

Or, sur ce dernier point, il a clairement foulé le terrain de l’histoire et en a délibérément sollicité les sources. Il convient donc, en premier lieu, d’examiner les siennes. (à suivre)

 



* Ce post reprend  avec des modifications un article que j'ai publié il a quelques années dans Esotérisme, gnoses & imaginaire symbolique : Mélanges offerts à Antoine Faivre (coll.), Peeters, 2001.

[1] Que la transmission s’opère d’individu à individu, comme c’est généralement le cas en Orient et parfois en Occident, ou par l’intermédiaire d’un groupe détenteur du pouvoir d’initier, comme c’est le cas de la loge maçonnique.

[2] A ce propos, on consultera avec profit les aperçus très pertinents contenus dans J. Lhomme, E. Maisondieu et J. Tomaso, Ésotérisme et spiritualité maçonniques, 2002, 2002, : "Guénon et le Rectifié",  et plus récemment J.M. Vivenza, René Guénon et le Rite Ecossais Rectifié, 2007.

[3] Pour éviter toute équivoque, je précise que par “moderne” et “ancienne ”, je renvoie simplement au fait que la première remonte au début du XVIIIème et la seconde au Moyen Age : il ne s’agit donc nullement ici d’évoquer l’opposition qui existait en Angleterre, dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, entre la Grande Loge des  Moderns  et celles des  Antients - opposition sur laquelle Guénon a d'ailleurs commis plusieurs contresens. .

01 décembre 2013

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (1)

Parmi les usages maçonniques qui suscitent le plus de confusions et parfois d’incompréhension pure et simple, en France, il faut mentionner l’Installation dite « secrète » (dite aussi parfois « ésotérique ») du Vénérable, formule consacrée par l’usage mais qui traduit imparfaitement l’expression anglaise « Inner Working » (littéralement : « travail de l’intérieur »…) car il s’agit d’une cérémonie à laquelle ne peuvent prendre part, en dehors du candidat – le Vénérable qu’on installe –, que ceux qui ont déjà reçu « les enseignements propres à la Chaire de Maitre ». D’origine anglaise, absolument inconnue sous cette forme en France pendant tout le XVIIIème siècle, très peu pratiquée mais néanmoins bien attestée dans notre pays au début du XIXème, nous le reverrons, cette cérémonie n’a fait durablement irruption en France que pendant le premier quart du XXème, dans un cercle alors assez restreint – celui de la Grande Loge Nationale Indépendante  et Régulière pour la France et les Colonies Françaises, ancêtre de la GLNF. Elle ne s’est finalement répandue plus largement qu’au début des années 1960 mais reste souvent largement incomprise.

Comme il s’agit pourtant bien d’un usage ancien et précieux de la tradition maçonnique, j’ai pensé utile de fournir à celles et ceux que le sujet peut intéresser quelques repères historiques pour mieux comprendre cette question passionnante mais complexe.[1]

 1.       Les origines de l’Installation secrète en Angleterre et en Irlande

L’Installation selon le Duc de Wharton (1723)

La plus ancienne cérémonie paraissant spécifiquement liée à l’Installation du nouveau Vénérable Maître dans la Chaire de Maître de Loge se trouve dans le texte même des Constitutions de 1723. On peut y lire, en effet, un Post-Script intitulé : «  Ici suit la manière de constituer une nouvelle Loge, telle qu’elle est pratiquée par sa Grâce le Duc de Wharton, l’actuel Très respectable Grand-Maître, selon les anciens usages des Maçons. »

Le texte décrit les différentes phases de l’Installation d’un nouveau Maître de Loge, laquelle se fait manifestement en loge ouverte, devant tous les frères réunis. Les seuls passages possiblement relatifs à une cérémonie spécifique sont extrêmement courts et du reste assez énigmatiques :

« […] Alors le GRAND-MAITRE, plaçant le candidat à sa main gauche, ayant demandé et obtenu le consentement unanime de tous les Frères, dure : Je constitue et forme ces bons Frères en une nouvelle Loge et je vous nomme son maître, ne doutant pas de votre capacité et de vois soins pour préserver le ciment de la LOGE, etc. avec quelques expressions appropriées et utilisées en cette occasion, mais qui ne doivent pas être écrites […]

« […] Et, après que le candidat aura donné sa cordiale soumission, le Grand-Maître, par des cérémonies précises et pleines de sens, conformes aux anciens usages, l’installera […] »[2]

 

Anderson Frontispice double.jpg

Il convient ici de faire au moins deux remarques :

1°- aucun détail ne nous est donné sur cette « installation » qui n’est pas secrète, et quel qu’ait pu être son contenu, nous ne pouvons actuellement affirmer qu’il était identique à ce que sera plus tard documenté comme étant l’Installation secrète en Angleterre :

2° - ce cérémonial ne semble avoir été pratiqué que lors de la constitution d’une nouvelle loge. On ne retrouve aucune trace, dans les archives des premières loges anglaises, dans les années 1720-1730, de la moindre allusion à quelque chose de semblable lors du renouvellement régulier – habituellement tous les six mois à Londres, à cette époque – du Maître de Loge.

On peut donc retenir qu’en dehors de ce passage des Constitutions de 1723, dont la signification même reste largement obscure, il n’existe aucun témoignage documentaire relatif à une Installation – secrète ou non – du Vénérable Maître dans les loges anglaises pour au moins la première moitié du XVIIIème siècle.



La question du Mot de Maître Installé

Que les Vénérables anglais n’aient pas été, semble-t-il, cérémoniellement ni, a fortiori, secrètement installés, dans les premières décennies de la Grande Loge de Londres et de Westminster (future Grande Loge dite des Modernes, à partir de 1751), ne signifie pas pour autant que ce qui devait plus tard former le contenu « ésotérique » de l’Installation (à savoir le Mot et l’Attouchement) n’ait pas existé dans les traditions maçonniques anglaise à cette même époque.

L’examen des plus anciens catéchismes maçonniques[3] le montre bien. C’est ainsi que dans deux textes des années 1720, on les trouve sans ambigüité :

 

-          The Grand Mystery of Free-Masons Discover’d (GMOFMD), 1724 :

« Q[estion]. Give me the Jerusalem Word. A[nswer]. Giblin.»

 

-          The Whole Institutions of Free-Masons Opened (WIOFO), 1725 :

« You 3rd Word is Gibboram […] and Grip at the Elbow. »

 

Le mot est ici clairement corrompu mais reconnaissable et son association, dans WIOFO, à un attouchement lié au coude est particulièrement remarquable.

On notera aussi, mais c’est un autre problème – sauf que, dans cette période fondatrice, tous les problèmes sont liés ! – c’est l’époque où se mit en place progressivement un système en trois grades (la Grande Loge de 1717 ne connaissait, au moins au début des années 1720, que deux grandes d’Apprenti-Entré et de Compagnon du Métier ou Maître – ce dernier n’étant qu’un seul grade portant indistinctement deux noms équivalents.

Or, il apparait que dans certains cas, dans les divulgations et les catéchismes de cette période, au-dessus des deux premiers grades en J. et B – que ces grades soient eux-mêmes déjà nettement distincts ou paraissent encore très liés – on ne trouve qu’un seul « troisième grade »  avec un mot en G. (c’est le cas dans GMOFD de 1724), et il n’existe alors pas de grade en M.B. ! Cela pourrait signifier que le grade en G. (avec attouchement au coude) a pu être, dans une forme primitive, une alternative au grade de Maître en M.B.[4]

Le choix final du grade « hiramique » vers 1725-130, avec un mot en M.B., aurait pu laisser au grade concurrent en G. la possibilité d’un autre destin (peut-être en jouant sur le fait que le mot Master est ambigu en anglais : Master désigne aussi bien le Maître Maçon (Master Mason) que le Maître de Loge (Master of the Lodge).

Dans WIOFO de 1725, il existe clairement une séquence J. et B., M.B., et G., avec les attouchements correspondants aux doigts, au poignet et au coude. On ne peut qu’en rapprocher la remarquable manuscrit Graham (1726), qui présente une importance considérable dans l’histoire de la légende d’Hiram dont il nous fournit les antécédents immédiats. Or, dans la légende de Noé rapportée par ce texte, prototype partiel de celle d’Hiram, on indique que lorsque les trois fils de ce grand prophète relevèrent son cadavre, afin de découvrir les « véritables secrets »,

« Ils parvinrent à la tombe et ne trouvèrent tien, sauf le cadavre presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha et ainsi, de jointure en jointure, jusqu’au poignet et au coude.[5] Alors ils relevèrent la corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et mains dans le dos, et s’écrièrent : « Aide-nous, O Père. »

Le contenu « ésotérique » de l’ensemble Apprenti-Compagnon, Maître et Maître « installé » – ou ce qui devrait être ainsi fixé et qualifié plus tard par la tradition maçonnique anglaise – est donc attesté dans équivoque dès cette époque.

C’est d’Irlande, une trentaine d’années plus tard, que de nouveaux éléments, cette fois décisifs, vont nous parvenir. (à suivre)



[1] Ce post, qui comprendra plusieurs parties, reprend en le remaniant un article que j’ai publié dans Renaissance Traditionnelle il y a déjà longtemps : « Les origines de l’Installation secrète, en Grande-Bretagne et en Irlande, et sa diffusion en France du XVIIIème siècle à nos jours, » RT n°100, 1994, pp. 225-241.

[2] Les passages soulignés l’ont été par moi mais ne le sont pas dans le texte original. La typographie du texte de 1723 a par ailleurs été respectée.

[3] Je traduis d’après Knoop, Jones & Hamer, Early Masonic Catechisms, Londres, 1943-1963

[4] Sur tous ces problèmes, et sur toutes les hypothèses qu’ils soulèvent, je ne peux ici que renvoyer à mon livre, Hiram et ses Frères – Essais sur les origines du grade de Maître, Véga, 2010.

[5] Ce passage est souligné par moi.

22 novembre 2013

Un symbolisme médiéval de la pierre

Le symbolisme de la pierre, l'usage allégorique des différentes formes que ce matériau peut revêtir, la mise en parallèle de la démarche initiatique et de la transformation d'une pierre brute en pierre taillée, sont autant de lieux communs de la pensée maçonnique. C'est encore ce thème qui fut exploité par le cher vieil Oswald Wirth, qui a tant fait pour édifier une véritable mythologie maçonnique moderne, en s'appuyant, comme plusieurs de ses collègues « symbolistes » et leurs successeurs, sur une indiscutable sincérité et une solide méconnaissance de l'histoire et des sources de la tradition maçonnique elle-même...

La recherche maçonnologique et l'approfondissement de l'historiographie maçonnique, au cours de décennies récentes, ont pourtant mis à mort cette idée simple que le « symbolisme maçonnique » fut une création de la franc-maçonnerie : dans sa presque totalité, il préexistait à l' apparition des premiers francs-maçons et des premières loges. Il puise dans un fond bien plus ancien que la maçonnerie et c'est dans cette tradition, non pont orale, mais largement écrite – pour notre plus grand bonheur – que cette dernière a largement puisé pour étoffer ses rituels et meublé ses loges. On peut en donner d'assez nombreux exemples.

Ainsi, il a existé, entre la fin du XVème siècle et la fin du XVIIème, toute une littérature, très répandue et fort populaire : la littérature des emblemata, ou littérature emblématique. Il s'agissait de volumes qui contenaient de nombreuses vignettes, figures et illustrations, de qualité très variable au demeurant, représentant des scènes énigmatiques, des « natures mortes », des objets, des signes, toutes  images auxquelles était conféré un sens symbolique, on disait alors « emblématique ». les images en question étaient habituellement accompagnées d'un commentaire ou d'une « devise », une sorte de sentence à la manière antique – elle-même parfois un peu énigmatique – qui en suggérait ou en explicitait plus ou moins clairement le sens. Le jeu consistait à feuilleter ces livres d'emblèmes et à se distraire, seul ou en commun avec des proches ou des amis, en discutant sur ces énigmes et en commentant le beauté ou l'étrangeté des figures. Jeu de société en quelque sorte, mais parfois peut-être jeu plus sérieux qu'il n'y paraissait.

Toujours est-il qu'au détour des pages de ces recueils curieux, on trouve fréquemment la représentation d'un équerre, posée sur une pierre avec la devise « Dirigit obliqua » (« elle redresse les obliques »), ou encore un compas tenu par une main céleste sortant des nuages. Les triangles et les croix se trouvent abondance, de même que les fils à plomb ou les signes alchimiques. Insistons encore sur ce point : tout cela se situe dans un contexte très antérieur (d'un siècle ou deux) à l'apparition des premières manifestations de la franc-maçonnerie spéculative. C'est bien dans ce répertoire emblématique que les premiers tableaux maçonniques iront puiser sans retenue. Il faut se rendre à cette première évidence : les « symboles maçonniques » ont été dans le domaine public bien avant de pénétrer dans les loges...

Un autre aspect doit être souligné : la distinction entre la maçonnerie opérative et la franc-maçonnerie dite spéculative, si elle correspond bien à une réalité historique, ne doit pas être surinterprétée. Il faut notamment se souvenir que, pendant toute l'époque médiévale et au cours de la Renaissance encore, l'idée la plus répandue est que dans le monde matériel, comme dans la nature en général, tout fait sens et qu'il existe une lecture subtile du monde qui perçoit en lui un message permanent venu d'un autre ordre de réalité. Dans les sociétés traditionnelles européennes, notamment celles des campagnes et des métiers, des traces de cette pensée ont longtemps subsisté. Rien ne permet donc d'affirmer que les maçons de métier n'aient jamais « moralisé », pour reprendre un terme anglo-saxon, sur les outils de leur art. Du reste, on en possède peut-être une preuve saisissante avec l'équerre du pont de Limerick, en Irlande.

Au XIXème siècle, lors de travaux rendus nécessaires par l'état de détérioration de ce pont, on découvrit au sein d'une des piles de l'ouvrage, lors de sa démolition, un équerre métallique qui portait ces mots : « I will strive to live with love and care, upon the level, by the square » (« Je m'efforcerai de vivre avec amour et soin, selon le niveau et par l'équerre. ». Formule remarquable dont on peut faire un témoignage ancien du symbolisme maçonnique, dans un contexte qui n'est clairement pas « spéculatif ». La date que porte cet objet est encore plus bien intéressante : 1507 ! C'est donc à l'orée du XVIème siècle, bien avant les Statuts Schaw en Ecosse (1598-1599),  avant les premières versions « proto-spéculatives » des Anciens Devoirs (Old Charges) anglais (dernier quart du XVIème siècle), que ce document apparaît.


 

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L'équerre de Baal Bridge, Limerick, Irlande


Peut-on remonter plus loin encore ? Sans doute, mais il faut pour cela aborder un terrain peu arpenté par les historiens de la maçonnerie : celui de la théologie médiévale !

Il n'est pas entièrement juste de dire qu'au Moyen Age, période de la toute puissance en Europe de l'Eglise catholique, les fidèles étaient tenus dans la plus complète ignorance des récits bibliques ou évangéliques. Certes, il faudra attendre la Réforme pour voir apparaître de nombreuses traductions en langues « vernaculaires » et surtout pour voir peu à peu s'imposer le principe d'un libre accès au sens même du texte sacré – en vertu du « libre examen ». Pour autant, les hommes du Moyen Age, très majoritairement illettrés, n'ont pas été tenus à l'écart de la Bible : au lieu de la leur faire lire, on la leur a montrée...

Deux grandes sources de connaissance biblique ont été mises à la disposition de tous – ou du plus grand nombre – entre le XIème et le XVème siècle notamment. La première est constituée par les innombrables scènes sculptées dont s'ornèrent les façades des églises et des cathédrales. Loin de se plier à la seule fantaisie des « imagiers », plus ou moins crédités d'une sorte d'hérésie muette par des auteurs imaginatifs mais peu informés, les sculptures en question répondaient en réalité à un programme très normé, fixé selon des règles précises par les commanditaires, c’est-à-dire par des clercs, des moines ou des princes de l'Eglise. Nombre de personnages de ces images de pierre nous semblent aujourd'hui énigmatiques et leurs occupations assez obscures. Il n'en était rien il y a sept ou huit siècles. Leurs représentations sont parfaitement codées et permettaient leur identification aisée par tout un chacun : le juif porte un chapeau pointu, un vieillard barbu doté d'un épée n'est autre que Saint Paul, Saint Jean porte un livre, et Saint Thomas (ainsi que quelques autres) une équerre ! Ces objets associés aux personnages étaient leur « légende », leur étiquette. On invitait ainsi les fidèles a se replonger, lors de chacun de leurs passages près d'un édifice religieux, dans le monde enchanté de la Bible : c'était donc pour eux un monde de pierre peuplé de symboles – mis ces derniers n’avaient rien de spécifiquement maçonnique, cela va sans dire.

Une autre source de culture biblique se trouvait dans les ouvrages spécialement composés pour l'édification spirituelle et morale des chrétiens : les psautiers illustrés, les bibles « moralisées » et d'autres ouvrages plus savant, comme le fameux Speculum humanae salvationis (le Miroir du salut humain), qui remonte au XIVème siècle.

Le public auquel était destinés ces ouvrages était mixte, si l'on peut dire. D'un côté, ces livres manuscrits comportaient du texte, soit le texte de la Bible, soit – plus souvent – des passages remarquables du livre sacré, soit encore un mélange entre des citations bibliques et des commentaires plus ou moins élaborés. Ils s'adressaient donc à des personnes sachant lire, une minorité savante au premier rang desquels les prêtres et tous ceux qui avaient une mission d'enseignement auprès du peuple chrétien. Mais la deuxième composante, essentielle, de ces ouvrages était leurs illustrations. Celles-ci reproduisaient les scènes évoquées dans le texte mais s'en éloignaient volontiers pour en figurer le sens moral notamment. Ainsi s'est constitué tout un répertoire de dessins allégoriques, pour ne pas dire de scènes symboliques : songeons par exemple à l'image de Dieu traçant au compas les limites du monde. On peut supposer que ces illustrations permettaient de soutenir le discours d'un clerc qui, en les montrant au peuple, en rendait le message plus frappant. Or, certaines de de ces scènes portant sur la pierre.

Pour ne mentionner qu'un exemple, mais il est très remarquable, on on trouve dans ces ouvrages de nombreuses représentations de la « pierre de l'angle », ou de la « pierre angulaire », évoquée dans le psaume 118, reprise par les Évangiles et des Épitres qui la rapprochent du Christ lui-même : « la pierre qu'avaient rejetée les bâtisseurs et qui est devenue la pierre d'angle ». A cette occasion, on voit comment l’ambiguïté du texte biblique conduisit, par la nécessité d'une représentation graphique, à l'apparition d'un sens nouveau qui aura peut-être un prolongement direct dans la franc-maçonnerie spéculative elle-même.

Si l'on examine attentivement les mentions vétérotestamentaires de cette pierre angulaire, on réalise aisément qu'il s'agit d'une pierre en situation basse, une pierre qui fait lien à l'angle de deux murs pour en assurer la cohésion. C'est en ce sens que le texte l'évoque aussi comme un fondement. La reprise néotestamentaire va dans le même sens : le Christ est la pierre d'angle sur laquelle nous pouvons désormais bâtir un nouveau Temple, fait cette fois de « pierres vivantes ». C'est dans un sens proche que Pierre – l'Apôtre – sera ainsi nommé par Jésus pour qu'il soit la base de la nouvelle Église. Or, les représentations qu'on trouve dans les ouvrages mentionnés à l'instant font évoluer « graphiquement » le sens et le rôle de cette pierre.

 

 

Speculum.jpg

Speculum humanae salvationis

 

On trouve ainsi plusieurs représentations, tellement stéréotypées qu'elles paraissent avoir fait l'objet d'un tradition bien établie et assez répandue, où deux ouvriers, au sommet d'un édifice  – le Temple de Salomon fantasmé, car doté d'un plan comparable à celui d'un église chrétienne – pose à son sommet une pierre qui, de pierre angulaire «  de base », devient bel et bien clé de voûte en élévation. On mesure sans peine ce que ce simple changement graphique induit quant au sens profond.

Or, dans le cours du XVIIIème siècle, en terre britannique, les symboles maçonniques vont s'enrichir d'un pierre de l'angle que l'on trouve dans la maçonnerie dite "de la Marque" (Mark Masonry) et dans le grade suprême de l'Arc Royal. Cette pierre, dans les deux cas – c'est du reste la même – est une clé de voûte, au sommet d'un arc dont elle assure l'achèvement et dont elle garantit la pérennité. Dans la maçonnerie de la Marque, le candidat devra retrouver cette pierre « rejetée » et au grade de l'Arc Royal, elle protégera le lieu où l'on retrouvera le vrai nom de Dieu. Nulle tradition de « opérative », n'aurait légué un tel contresens – à tout le moins une telle confusion – entre une pierre d'angle et une clé de voûte. On ne peut constater que que le modèle invoqué ici est celui des gloses qu'on trouve, au Moyen Age, dans les bibles moralisées et les psautiers illustrés. A ce sujet, n'oublions pas que, comme le montrent les versions les plus anciennes des Old Charges, et notamment le poème Regius, de c. 1390, c'est justement à des clercs que l'on doit la rédaction de ce textes qui régissaient alors  le travail et les usages des maçons de métier...

D'autres exemples pourraient du reste être trouvés, car de nombreuses formes de pierres existaient dans le répertoire initial de la franc-maçonnerie, et plusieurs ont été ensuite oubliées.[1] Or, pour quelques-unes d'entre elles, il existait aussi des commentaires de même nature et de même origine. C'est là tout un champ à redécouvrir et à explorer pour une exégèse maçonnique qui ne se nourrisse plus seulement d'un symbolisme rudimentaire, de références abusives à une alchimie fantaisiste – pour ne pas parler de délires pseudo-kabbalistique !

La pierre d'angle de la Marque, la clé de voûte de l'Arc Royal, puisant leurs sources dans la théologie médiévale de la pierre et l'interprétation graphique de la Bible par des moines et des prêtres du Moyen Age ? La thèse doit encore être renforcée, mais les évidences documentaires sont fortes.

Nul ne sait jamais jusqu'où peut conduire le symbolisme maçonnique – mais il conduit assurément à tout, à condition d'en sortir...



[1]    Cf. notamment R. Désaguliers, Les pierres de la franc-maçonnerie, Paris, 1995.