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06 juillet 2013

Faut-il mériter un grade ?

Une question intéressante, qui donne lieu à des interprétations et des pratiques variées au sein des obédiences maçonniques en France, concerne les qualifications que l’on peut ou doit exiger d’un Frère ou d'une Soeur pour être promu(e) à un grade nouveau, a fortiori s’il s’agit des hauts grades qui font approcher du terme de la « carrière ». Schématiquement deux conceptions s’opposent.

1. La première, qui prévaut largement en France, est qu’un grade s’obtient au mérite. Entendons par là qu’un Frère ou une Soeur, éprouvé(e) quelques années – parfois de (trop) longues années – dans le dernier grade reçu, doit montrer par son assiduité, sa fidélité à sa loge ou à son chapitre, mais aussi par les travaux philosophiques ou symboliques  présentés, qu’il (elle) a su assimiler les enseignements de ce grade et que par conséquent, au terme d’un cheminement suffisant et confirmé, on peut accorder le bénéfice d’un grade nouveau comme une sorte de récompense de son travail et de son implication.

Une telle vision des choses peut sembler a priori assez raisonnable et se justifie par le souhait de ne promouvoir que des candidats sérieux et conscients des efforts nécessaires pour tirer des enseignements de la franc-maçonnerie tout le bénéfice qu’ils peuvent en attendre. C’est aussi d'eux qu’on peut espérer le plus de dévouement envers leur loge, pour le bénéfice de tous.

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Le bachotage maçonnique suscite à son tour une littérature florissante

En revanche, il existe plus d’un revers à la médaille. Le premier est que l’espérance d’un grade comme une récompense que l’on doit mériter peut engendrer un état d’esprit sinon « carriériste », du moins opportuniste ou en tout cas conformiste. Si en dépit du temps passé, et malgré des efforts « méritoires », rien ne vient, c’est aussi le découragement, voire l’amertume qui menacent. On en connait de nombreux exemples : personne ne gagne rien à cette stratégie un peu puérile. En outre, dans certains milieux obédientiels et certains Rites, cette procédure permet parfois d’exercer des pressions sur les Frères et les Soeurs ou, à tout le moins, d’obtenir leur docilité pour servir d’autres intérêts que les leurs…et que ceux la franc-maçonnerie, disons-le clairement ! Il ne s’agit nullement, en l’occurrence, de quoi que ce soit de répréhensible ou de malhonnête, cela va sans dire, mais il faut savoir qu’un certain pouvoir régnant sur des systèmes de hauts grades se maintient parfois ainsi : tragique illusion d’une autorité mondaine dans un domaine où l’on devrait être conscient – surtout quand on est un « haut initié » – que les dignités ne sont que formelles et purement symboliques.

2. Dans une vision très anglo-saxonne, la Loge Nationale Française (LNF) a couramment adopté une autre pratique.  Elle s’inspire du reste des usages fort répandus dans la première maçonnerie française, celle du milieu du XVIIIème siècle : les grades ne se "méritent" pas, ils s’obtiennent plutôt sans effort majeur pour peu que l’on soit raisonnablement assidu et manifestement de bonne volonté. Il n’est généralement pas nécessaire pour y accéder d’attendre de nombreuses années – sauf cas d’espèce – ni de produire d’innombrables travaux en loge ou d’être soumis à l’examen de multiples commissions – toutes procédures ailleurs très communes. En revanche, lorsque des grades sont donnés à un Frère, il appartient alors à celui qui les reçoit de les étudier, pendant des années s’il le faut, pour s’en approprier le contenu initiatique. Il vaut mieux, après tout, entamer au plus tôt ce travail que de se trouver en mesure de le commencer à un âge où l’on devrait déjà songer à en tirer les conclusions !

Dès les premiers temps de son initiation, un Frère est informé de l’existence des hauts grades et ceux qui en sont titulaires ne lui pas inconnus et n’en font pas plus de mystère qu’ils n’en tirent de vaine gloire. On dit aussi à tout Apprenti que le terme désirable de son parcours, en quelques années, sera de pouvoir, à son tour, contempler les cimes symboliques de son Rite et que c’est même tout le bonheur qu’on lui souhaite. Tout au long du chemin, ce sont des outils qu’on lui procure, des marques de confiance qu’on lui témoigne.

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Un franc-maçon américain peut espérer gravir

cette impressionnante échelle

en quelques semaine ou mois, et sans la moindre planche...

Cette relative facilité d’accès aux différents grades – et notamment aux plus hauts d’entre eux – choque parfois les conceptions maçonniques qui prévalent en France et peut même être jugée par certains francs-maçons comme dénotant un laxisme regrettable, voire  une sorte de coupable « braderie » des grades maçonniques !  Il faut ici rappeler que dans une maçonnerie tout à fait "régulière", celle des USA, on peut aujourd'hui recevoir les trois premiers grades en une matinée ('One-Day Class") et gravir jusqu'au 32ème "degré" du REAA en un weekend ! Dira-t-on qu'il s'agit de folies américaines ? C'est pourtant bien aux Etats-Unis que certains recherchent aujourd'hui frénétiquement la sacro-sainte "reconnaissance". Mais c'est là, admettons-le, un autre sujet. Encore que...

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Devenir (Maître) Maçon en une journée !

Une pratique habituelle aux USA...

S'agissant de la très sage Angleterre, elle n'est d'ailleurs pas en reste : sur chaque convocation de sa loge bleue, un maçon anglais est informé que pour parvenir à "l'Ordre Suprême du Saint Arc Royal de Jérusalem" [1], il suffit d'en faire la demande et d'avoir au moins...un mois d'ancienneté dans le grade de maître ! Avec un humour tout britannique, le site officiel du Suprême Grand Chapitre d'Angleterre précise que si un Frère ne sait à qui s'adresser à ce sujet, il pourra identifier les membres de l'Arc Royal à la médaille spécifique qu'ils portent en loge, et qu'ils seront ravis ("They will be delighted") de transmettre leur demande...

On peut évidemment comprendre les critiques françaises de ces usages, et elles témoignent sans doute du moins veut-on le croire d’un sincère respect pour la franc-maçonnerie, mais on peut aussi à bon droit ne pas du tout les partager.

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Le Saint Arc Royal de Jérusalem :

"la racine, le coeur et la moelle" de la franc-maçonnerie

Un mois d'ancienneté dans le grade de Maître !

Tout d’abord parce que ces dispositions ont permis à la LNF, depuis sa fondation, d’éviter tous les écueils mentionnés plus haut : pas d’angoisse de progression – ou de non-progression ! –, pas de bachotage maçonnique, pas davantage d’orgueil mal placé de la part des « hauts gradés », et enfin des organismes de hauts grades en harmonie avec les loges bleues, animés par des Frères uniquement préoccupés de transmettre et de partager, non de conserver et de retenir, moins encore de régir et de dominer.

Mais il y a dans ce choix un bénéfice bien plus fondamental, car le point majeur est le suivant : sachant que tous les secrets maçonniques sont de Polichinelle, ayant tous été publiés depuis plus de deux siècles, que chacun peut se les procurer pour quelques euros dans toutes les bonnes librairies ou même simplement sur Internet, l’essentiel n’est plus vraiment de protéger des enseignements et des rituels qui possèdent un caractère pratiquement public. On peut ici utilement recourir, une fois n'est pas coutume, à une distinction sur laquelle a beaucoup et judicieusement insisté René Guénon : celle qui existe entre "l’initiation virtuelle" et "l’initiation effective". Pour le dire simplement et en quelques mots, une cérémonie maçonnique ne fait que conférer la possibilité de découvrir et d’intégrer un jour le contenu initiatique d’un grade, c’est l’initiation virtuelle. L’initiation effective, que nul ne peut prétendre atteindre, est le but de la quête, le terme espéré du travail maçonnique et ne se révélera que dans le cœur de l’initié qui lui seul, un jour peut-être, le saura : nul autre que lui ne peut en être juge. Sa propre conscience sera toujours, en l’espèce, un tribunal infaillible.

A la LNF, quel que soit son Rite d’appartenance, un Frère qui respecte ses engagements normaux à l’égard de sa loge peut espérer, dans un temps raisonnable, de l’ordre de quelques années à peine, gravir tous les échelons de ce Rite. Mais, parvenu au « sommet », il  aura souvent entendu dire qu’il ne possède aucun grade et que nul franc-maçon, si savant soit-il, n’en possède jamais aucun, au demeurant. Mais que chacun doit espérer être un jour « possédé »  – au sens positif et non démoniaque du terme, on s’en doute – par les grades qui lui ont été confiés, dont les portes lui ont été ouvertes, dont l’expérience concrète lui a été permise.

On objecte parfois qu’une telle pratique fait courir le risque de donner des grades à des Frères (ou des Soeurs) qui n’en feront rien, n’étant pas « qualifiés », depuis le début, pour les recevoir. Certes, ce risque existe, mais la méthode classique en France, faite de longues attentes et d’examens scolaires sans compter beaucoup de sage obéissance , offre-t-elle vraiment de meilleures garanties ? L’expérience permet  honnêtement d’en douter…

Au pire, on rencontrera sans doute des maçons qui ne comprendront jamais rien d’essentiel à la maçonnerie : ce genre d’erreur est en effet possible mais finalement de peu de conséquence. La franc-maçonnerie a certainement connu cela depuis ses origines et elle ne s’en est pas moins bien portée, au point qu’elle est parvenue jusqu’à nous saine et sauve, semble-t-il ! Le plus grave n’est donc pas de « donner des perles aux pourceaux » pour reprendre la rude expression évangélique, ce serait plutôt, comme on le disait joliment au XVIIIème siècle, de ne pas répondre à un « vray désir ».

Il faut toujours donner sa chance à la franc-maçonnerie et, aussi souvent que possible, laisser la leur aux francs-maçons…

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[1] Un grade dont le contenu "ésotérique" s'apparente fortement aux 13ème et 14ème grades du REAA, au IIème Ordre du Rite Français, ou encore au Maître Ecossais de Saint André du RER. Tout sauf un grade mineur, le voit...

02 juillet 2013

Les Rencontres maçonniques franco-écossaises - Marseille 2013

Samedi 29 juin dernier, près de 300 personnes assistaient, pendant toute une journée, aux débats, conférences et tables-rondes qui ont ponctué cet événement, organisé par l'Institut maçonnique de France, Section Provence.

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Il faut ici remercier son président, Robert Guinot et Dominique Sappia qui en fut la cheville ouvrière, avec toute l'équipe qu'ils ont su réunir autour d'eux.

Bob Cooper, Bibliothécaire et Curateur de la Grande Loge d'Ecosse a parlé avec limpidité des fantasmes de Rosslyn et Alain Bernheim, avec la sagese que lui confèrent désormais de longues années de travail, a rappelé les fondamentaux de la recherche maçonnologique - de la rigueur méthodologique et pas de mélange des genres : toute vérité historique, même dérangeante, est bonne à dire.Rencontres-programme-à-imprimer.jpeg

Avec Louis Trébuchet, nous avons improvisé une disputatio dans le goût médiéval : lui défendant le caractère substantiel de l'origine écossaise - au sens de l'Ecosse - de la maçonnerie qui porte ce qualificatif dès le milieu du XVIIIème siècle, moi soutenant l'idée qu'il s'est agit presque exclusivement, tout au long des décennies, d'une expression métaphorique. Mon vieil ami Pierre Mollier et Alain Bernheim se sont ensuite joints à la discussion. Le débat, serré et amical - c'est donc possible ! - n'est pas clos, pour notre grand bonheur !

Des interviews des intervenants ont été réalisées "à chaud" pendant l'événement. Pour en profiter, "comme si vous y étiez", rendez-vous sur le lien suivant: http://vimeo.com/channels/entrevuesimfprovence

 

En attendant le numéro spécial de Renaissance Traditionnelle qui reprendra toutes les communications, les débats et produira des documents à l'appui...dans quelques mois !

23 juin 2013

La franc-maçonnerie et l'ésotérisme (3)

4. Les doctrines ésotériques et la franc-maçonnerie.

Très tôt, la maçonnerie a intégré dan ses rituels différents thèmes empruntés à des courants de pensée plus ou moins magiques ou alchimiques, deux aspects majeurs de la tradition ésotérique telle qu’on l’entendait au 18ème siècle. Dans l’extraordinaire floraison des hauts-grades, des systèmes maçonniques sont nés, porteurs d’un enseignement ésotérique ouvertement affirmé.  Je me bornerai à mentionner ici quelques exemples.

martines-pasqually.jpegLe cas sans doute le plus remarquable est celui de l’Ordre des Elus Coëns, propagé dès les années 1760 par Martinès de Pasqually (1727-1774). Ce système, d’apparence maçonnique, commençait par les trois grades d’apprenti, de compagnon et de maître, à l’instar de toute la maçonnerie, mais poursuivait un but bien spécifique: la théurgie. Puisant à des sources encore partiellement obscures, Martinès de Pasqually proposait à la fois une doctrine qu’il résuma plus tard dans son Traité de la Réintégration, et une pratique visant à provoquer, lors des cérémonies complexes de l’Ordre, la manifestation d’esprits supérieurs. Selon Martinès, les deux approches étaient liées. La doctrine expliquait l’état de chute de l’homme, la nécessité de sa « réconciliation » avec son créateur, préludant à la fin des temps où pourrait s’opérer  la « réintégration » de tout l’univers dans l’unité divine. Au cours des rituels (opérations), les esprits étaient convoqués et leur présence attestait que le candidat avait été agréé par eux. Le grade suprême de Réau-Croix était supposé placer le candidat dans l’état virtuel de « réconciliation ». 

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Grand Sceau de l'Ordre des Elus Coëns

Le système des Elus Coëns ne survécut pas au départ de son fondateur, en 1772 – il mourra à Saint-Domingue deux ans plus tard. L’Ordre des Elus Coëns n’était pas du reste à proprement parler maçonnique. En revanche, il  inspira en  profondeur le Régime Ecossais Rectifié (RER), créé par l’un de ses disciples, J.B. Willermoz (1730-1824). Ce dernier, à partir de 1774, importa en France un système maçonnique d’inspiration templière venu d’Allemagne, la Stricte Observance Templière (SOT). On y trouvait déjà la trace d’une prétendue doctrine ésotérique héritée des « pauvres chevaliers du Christ », thème qui inspirera toute une lignée de grades maçonniques jusqu’à la fin du 18ème siècle, notamment avec le Chevalier Kadosh. Rappelons que les historiens modernes de l’Ordre du Temple n’ont jamais pu mettre en évidence de preuve crédible qu’un tel enseignement secret ait réellement existé parmi les Templiers avant leur suppression en 1312.

Embarrassé par cette revendication peu convaincante de filiation templière, J-B_Willermoz.jpgWillermoz remania le système et y intégra la doctrine martinèsiste tout en renonçant à la théurgie,  ajoutant au sommet de la pyramide des grades deux classes secrètes, les Profès et les Grands Profès, dont la cérémonie de réception consistait exclusivement en la lecture d’un copieux discours d’instruction qui résumait les point majeurs de la doctrine martinèsiste et les appliquait au symbolisme maçonnique.

On notera ici qu’à l’inverse du schéma évoqué plus haut, c’est ici l’enseignement théorique, et non l’expérience initiatique, qui transmet le contenu ésotérique: l’ésotérisme est conçu comme un savoir et non comme un vécu. Les textes d’enseignement du RER insistent notamment sur l’existence d’une histoire secrète, transmise d’âge en âge par une lignée ininterrompue d’Initiés. Cette histoire révèle qu’à toutes les époques, depuis les origines de l’humanité, a existé, dans l’ombre de l’histoire publique, un « Ordre primitif, essentiel et fondamental », détenteur des clés explicatives de l’origine de l’Homme et de l’Univers, dont la maçonnerie, singulièrement la maçonnerie du Rite rectifié, est l’ultime héritière. Le RER, qui subsiste de nos jours notamment en Suisse, en France et en Belgique, fut ainsi sans aucun doute le premier système maçonnique présentant la maçonnerie comme une école ésotérique dont les symboles et les rituels n’étaient nullement de simples allégories et dont les enseignement ultimes, révélant des vérités essentielles sur l’origine et la destination de l’homme et de l’univers, appartenaient aux initiés du rang le plus élevé.

l-etoile-flamboyante-ou-la-societe-des-francs-macons-tschoudy-9782865540938.gifUn autre courant ésotérique en faveur au sein de la maçonnerie dès le 18ème siècle fut le courant alchimique. Par le biais de la tradition rosicrucienne, introduite au début du 17ème siècle en Allemagne, et dont les échos étaient encore largement perçus en Europe, des grades d’inspiration hermétique vont apparaître – comme le Chevalier du Soleil vers 1750 – et parfois structurer un système maçonnique tout entier, comme on peut le voir dans le livre du baron de Tschoudy, L’Etoile Flamboyante, publié en 1766, décrivant une très imaginaire Société des Philosophes Inconnus, ou plus tard, en Allemagne à partir de 1777, les Rose-Croix d’Or d’Ancien Système qui vécurent pendant une dizaine d’années, mêlant au thème alchimique la fable templière. Citons encore le Rite Ecossais Philosophique qui connaîtra un certain  succès en France à la fin du 18e et dans les premières années du 19ème siècle.

Il faut observer que les connexions de cette maçonnerie hermétique avec des alchimistes « opératifs » fut très rare. Dans le cadre maçonnique, c’est une alchimie exclusivement spirituelle qui est envisagée. Le processus de l’initiation maçonnique est alors assimilé au Grand Oeuvre, et la progression spirituelle de l’Initié mise en parallèle avec la maturation de l’Oeuf Philosophique dans l’athanor dont la loge devient l’équivalent. Il s’agit donc ici de l’emprunt pur et simple à un courant ésotérique ancien de clés explicatives qu’on souhaite adapter à un contexte nouveau. 

marconis.gifDans un tout autre registre, la campagne d’Egypte conduite par Bonaparte entraînera, avec la vogue de l’égyptomanie, la création au début du 19ème siècle des Rites Egyptiens de la maçonnerie, permettant à leurs auteurs d’introduire dans les rituels maçonniques des références aux mystères antiques et une vision  très romantique de « l’ésotérisme égyptien », notamment exposée par Jacques Etienne Marconis de Nègre (1796-1868) (L’Hiérophante, développement complet des mystères maçonniques, 1839). Dans la première moitié du 20ème siècle, les héritiers de ce courant, notamment dans le cadre des Rites de Memphis et de Misraïm dont l’histoire fut extrêmement agitée et parfois navrante, témoigneront de la présence au sein de la maçonnerie d’une mouvance ésotérique affirmée, mais souvent intellectuellement confuse.

Dès la fin du 18ème siècle, la kabbale juive va aussi être utilisée pour inspirer certains systèmes maçonniques, comme celui des Frères Initiés d’Asie, créé en 1779. Si cette branche n’eut pas de grande postérité, une autre conception de la kabbale, reposant souvent sur des contresens et une connaissance très approximative des sources, deviendra à la fin du 19ème siècle, notamment dans les hauts-grades du Rite Ecossais Ancien et Accepté, une origine communément admise des enseignements maçonniques, fournissant aux rituels à la fois des symboles, des tableaux, et des textes d’instruction. L’œuvre du grand ritualiste américain Albert Pike (1809-1891)  - dont la source immédiate était l’occultiste français Eliphas Levi (1810-1875)  (Dogme et Rituel de la Haute Magie, 1856) - en est une illustration typique (Morals and Dogma of the Ancient and Accepted Scottish Rite of Freemasonry, 1871).

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Eliphas Lévi

Le "Père" de l'occultisme

Quelle qu’en soit l’expression, la dimension ésotérique de la maçonnerie, tout au long de son histoire, a été diversement reçue par les maçons eux-mêmes. En Angleterre, terre mère de la maçonnerie, cette vision de l’institution est demeurée très marginale: on parle, en Grande Bretagne, de fringe masonry pour désigner une maçonnerie préoccupée de connaissances occultes et de savoirs cachés et elle n’a jamais connu dans ce pays de grand développement. John Yarker (1833-1913), notamment,  en fut un propagandiste convaincu et zélé (The Arcane Schools, 1909). On doit du reste mentionner l’émergence, vers la fin du 19ème siècle de systèmes de hauts grades situés dans cette mouvance, comme la Societas Rosicruciana in Anglia (1867), dont beaucoup de membres se retrouvèrent dans un ordre non  maçonnique, ésotérique et magique, mais peuplé à l’origine de nombreux maçons, le Hermetic Order of the Golden Dawn (1888). Dans le même esprit, Annie Besant (1847-1933), successeur de H.P. Blavatsky à la tête de la Société Théosophique, en introduira les thèses au sein des branches anglophones de l’Ordre co-maçonnique Le Droit Humain. Un des dignitaires de cet Ordre, Charles Leadbeater, évêque de l’Eglise Catholique Libérale, en avait lui-même longuement exposé les principes (Le côté occulte de la franc-maçonnerie, 1930).

En France, dès la fin du 19ème siècle, le « côté occulte de la franc-maçonnerie » va guaita_signature.jpgen revanche rencontrer une certaine faveur, alors même que la maçonnerie connaissait, dans ce pays, une évolution surtout laïque et humaniste, plus soucieuse d’engagement social que de spéculation mystique. Il faut citer ici l’œuvre d’Oswald Wirth (1860-1943), héritier spirituel de Stanislas de Guaita (1861-1897), lui-même l’un des fondateurs de l’occultisme  parisien dans les années 1880. Dans une série d’ouvrages très populaires parmi les maçons français, Wirth exposera une conception du symbolisme maçonnique inspirée par une vision très personnelle de l’alchimie et du magnétisme (La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, 1894-1922; Le symbolisme hermétique dans ses rapports avec l’alchimie et la franc-maçonnerie, 1910). Son influence demeure vivante dans les milieux maçonniques français mais n’a guère eu d’écho en dehors des pays francophones. On doit cependant en rapprocher toute une littérature à prétention ésotérique, naguère influencée par le New Age, et qui voit aujourd’hui dans la maçonnerie le lieu possible d’un nouvelle synthèse entre les enseignements de grands courants religieux et mystiques, indistinctement mêlés, et les acquis les plus troublants – et souvent fort mal compris – de la science contemporaine.

D’une bien plus grande rigueur intellectuelle, c’est surtout à l’œuvre de René Guénon que, partout en Europe, les maçons ésotéristes font désormais référence. Toutefois, la conception guénonienne de la maçonnerie n’est elle-même pas dépourvue d’ambiguïté, dans la mesure où elle insiste beaucoup sur le caractère dégradé, amoindri, de la maçonnerie spéculative, dont l’approche ésotérique, considérée par Guénon comme trop intellectuelle, marquerait en fait un recul par rapport à l’efficacité supposée de la praxis opérative médiévale.

Il demeure donc malaisé de définir la place de l’ésotérisme au sein de la maçonnerie. L’ésotérisme est certainement une des composantes de l’univers maçonnique mais ne le résume pas, ce qui permet à nouveau de souligner l’extrême complexité intellectuelle et morale de la franc-maçonnerie. On peut ainsi noter la permanente actualité de cette évocation plaisante du mystère, dans la première divulgation des usages maçonniques imprimée à Paris en 1744 (Le secret des francs-maçons): « Pour le public un franc-maçon / Sera toujours un vrai problème / Qu’il ne saurait résoudre à fond / Qu’en devenant maçon lui-même ».