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17 juin 2013

La franc-maçonnerie et l'ésotérisme (2)

2.  Quelle est la nature du symbolisme maçonnique ? 

Pour poursuivre notre exploration de ce sujet, les sources du symbolisme maçonnique peuvent nous éclairer sur la nature de leur ésotérisme supposé. La référence à la maçonnerie opérative étant inévitable, on peut se demander si, à l’époque des chantiers médiévaux, une réflexion ésotérique avait lieu dans les loges. Une telle interrogation, cependant, paraît sans objet. Aucun témoignage ne nous est jamais parvenu permettant de supposer qu’un quelconque enseignement de nature mystique ait pu être dispensé aux ouvriers des cathédrales. Les loges transmettaient les secrets du métier, l’art de bâtir, ce qui était considérable et précieux, donc jalousement préservé et dans une certaine mesure caché, mais nullement ésotérique pour autant. Pour le reste, ces ouvriers étaient soigneusement encadrés par des prêtres, souvent commanditaires des travaux, et l’on sait que ces derniers rédigèrent les plus anciens textes de la période opérative. Les prescriptions morales dont ils font état, du reste, se démarquaient à peine des manuels dont se servaient couramment  les clercs pour l’édification de leurs ouailles.

Sans doute, une interprétation morale simple pouvait être suggérée aux ouvriers par les outils de leur travail en un temps où, d’une certaine manière, tout faisait signe. On a ainsi retrouvé dans une pile d’un pont situé près de Limerick en Irlande, un équerre métallique portant la date de 1507 et cette inscription : « je m’efforcerai de vivre avec amour et soin, sur le niveau et par l’équerre ».  Symbolisme moral, à n’en pas douter, dans un contexte clairement opératif, mais est-ce à proprement parler une démarche ésotérique ?


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L'Equerre de pont de Baal - Limerick (Irlande)

 

Il faut donc admettre que le symbolisme maçonnique, dans toute sa luxuriance, sa diversité, avec ses connotations ésotériques, est une création postérieure à la période opérative. La dimension ésotérique de la maçonnerie a été introduite par ceux qui, peut-être dès la fin du XVIème siècle, certainement dans le courant du XVIIème, ont voulu créer sur le modèle ancien des organisations de métier, une société nouvelle consacrée à la philanthropie puis aux spéculations philosophiques libres.  On peut même affirmer que le symbolisme maçonnique a existé avant la maçonnerie spéculative, mais en dehors de tout contexte professionnel et opératif. Ainsi, dans les grands traités d’architecture de la Renaissance, qui sont pour l’essentiel l’œuvre d’amateurs éclairés, de dilettanti, il est courant de donner des trois principaux ordres d’architecture, le dorique, l’ionique et le corinthien, des interprétations morales ou spirituelles. Dans l’un des traités majeurs du  siècle français, Les Livres de l’Architecture de Philibert de l’Orme, publiés en 1648, on peut lire tout un passage consacré au  symbolisme de la croix. Le portait qu’il trace de l’architecte idéal est une sorte de préfiguration du maçon du XVIIIème siècle: épris de choses anciennes et d’architecture, bien sûr, mais aussi philosophe, théologien, et même versé dans les sciences et la médecine! C’est l’idéal du polymathes qu’on trouvera en si grand nombre dans les rangs de la Royal Society  dès  sa fondation  et dont Robert Moray, nous l’avons déjà dit, fut le modèle. On doit aussi rattacher à ce courant la littérature des emblemataqui connut un vif succès tout au long du XVIème siècle et au XVIIème siècle encore, compilant des centaines de figures énigmatiques auxquelles on associait une vertu, une qualité ou une courte devise. Nombre de ces « symboles » se retrouveront, quelques décennies plus tard, dans le décor des loges maçonniques.

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Illustration d'un livre d'emblèmes - XVIème siècle

Un symbolisme "maçonnique" avant la franc-maçonnerie ?

 

Compte tenu des sources identifiables des symboles maçonniques, il est peu vraisemblable qu’on ait accordé à ces derniers, dès l’origine, un contenu mystique ou proprement initiatique. Comme le rappelait Ramsay en 1737: « Nous avons des secrets; ce sont des signes figuratifs et des paroles sacrées, qui composent un langage tantôt mue tantôt très éloquent, pour se communiquer à la plus grande distance et pour reconnaître nos Confrères de quelque langue ou de quelque pays qu’ils soient ». C’est par le jeu d’une réinterprétation beaucoup plus tardive, et pour tout dire assez récente, que l’on a pu comparer ces symboles, rassemblés dans les tracing boards, à des supports de méditation ouvrant à une expérience intérieure. Si une telle évolution  a pu se produire dans certains esprits, c’est probablement parce que ces figures et ces tableaux jouent un rôle majeur pendant les cérémonies au cours desquelles sont conférés les grades maçonniques. Dans le contexte maçonnique, la question de l’ésotérisme renvoie donc finalement à celle de l’initiation.

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Tableau du 1er Grade (Angleterre)


3. Le rituel de l’initiation maçonnique est-il un ésotérisme ?

Si l’on s’en rapporte aux textes les plus anciens, et notamment aux manuscrits écossais du groupe Haughfoot (1696-c.1720), les cérémonies maçonniques de la période pré-spéculative étaient assez simples. La loge est un lieu orienté où l’on dispose quelques objets liés au métier de maçon et le candidat, introduit les yeux bandés, y reçoit la lumière. On lui communique alors, sous réserve qu’il prête un serment solennel assorti de châtiments terribles, les secrets de son grade, en l’occurrence le Mason Word. Aucun autre enseignement n’est délivré.

Cependant, dès les années 1730, en Angleterre  puis rapidement en France, un mouvement nouveau va se manifester et prendre très vite une ampleur considérable: les hauts grades. Tout au long du XVIIIème siècle, des dizaines et des dizaines de rituels, rapportant des légendes le plus souvent inspirées de la Bible, peuplés de symboles nouveaux empruntés à toutes les sources, encombrés de mots relevant d’un hébreu plus ou moins exact, vont plonger les maçons dans un monde étrange et déroutant. La lecture des milliers de manuscrits qui subsistent dans les principaux fonds d’archives maçonniques en Europe, laisse une impression mitigée. De cet ensemble parfois confus on a peine à extraire quelques pièces de valeur. L’histoire nous apprend par ailleurs que nombre de ces grades furent inventés et vendus à bon prix par des aventuriers qui firent de la maçonnerie une sorte de commerce. Des mots incompréhensibles qu’ils renferment et des signes extravagants qu’ils révèlent, les auteurs toujours anonymes des rituels nous disent qu’ils suggèrent des leçons d’une grande élévation spirituelle et que le devoir du récipiendaire est de travailler à les découvrir.

Cette méthode nous permet cependant de préciser la place qu’occupe l’ésotérisme dans le rituel maçonnique: ce dernier prétend moins enseigner par le discours qu’entraîner le candidat dans une expérience vécue, dans une sorte de drame sacré, de mystère – au sens médiéval du terme – qui doit éveiller en lui des résonances spirituelles et lui ouvrir les portes d’un monde mystique. C’est un lieu commun maçonnique que d’affirmer que le secret véritable de la maçonnerie ne réside nullement dans les « mots, signes et attouchements » qu’enseignent les grades, mais dans l’expérience intime du récipiendaire. Ce secret, dès lors, est réellement incommunicable et inviolable, authentiquement ésotérique. Cette conception permet aussi de justifier l’apparente absurdité de certains rituels, au même titre que les déroutantes histoires zen, car ce n’est pas le sens littéral qui importe, mais le sens profond et existentiel vécu par le candidat en son for intérieur. Dès le XVIIIème siècle, dans ses Mémoires, Casanova écrit à ce propos des lignes d’une grande profondeur.

La nature exacte de cette expérience intime demeure toutefois discutée. Ici encore, on peut schématiquement opposer la conception guénonienne qui voit dans le processus de l’initiation la transmission d’une « influence spirituelle » en rapport avec la « constitution subtile » de l’être humain, et une interprétation plus courante, fortement psychologisante, rapprochant le rituel maçonnique de la technique, utilisée en psychanalyse, des associations d’idées, du rêve éveillé ou du psychodrame.

Cette vision de l’ésotérisme maçonnique comme expérience initiatique ineffable met clairement de côté le contenu doctrinal objectif des rituels, c’est-à-dire leurs « catéchismes » et leurs classiques « lectures ». Au-delà de tout enseignement discursif, c’est la dimension vécue qui est ici privilégiée. Cette approche n’épuise cependant pas la question de l’ésotérisme au sein de la maçonnerie car, tout au long de son histoire, nombre de systèmes maçonniques ont revendiqué la possession d’une authentique doctrine ésotérique. (à suivre)

11 juin 2013

Que sais je ? "La franc-maçonnerie" : il est paru !

La photo de la couverture n'est pas encore sur les sites de librairie en ligne mais l'ouvrage est bien paru et il sera "dans les bacs" (!) au cours des prochains jours...

Je l'avais annoncé il y a environ un mois en vous donnant un extrait de l'introduction.

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Table des matières

 

Introduction
PREMIÈRE PARTIE : PANORAMA HISTORIQUE
Chapitre I Sources légendaires et mythiques
I. Le mythe opératif – II. Le mythe templier – III. Le mythe alchimiste et rosicrucien.
Chapitre II La naissance britannique
Chapitre III L’expansion du siècle des Lumières
Chapitre IV Les ruptures du XIXe siècle
Chapitre V Heurs et malheurs de la franc-maçonnerie au XXe siècle

DEUXIÈME PARTIE : L’UNIVERS MACONNIQUE
Chapitre VI Les symboles
I. Les sources des symboles maçonniques – II. Les symboles dans la pensée et la pratique des francs-maçons.
Chapitre VII Les rituels
Chapitre VIII Les légendes
Chapitre IX Grades et Rites
Chapitre X L’Ordre et les obédiences

TROISIÈME PARTIE :
ETHIQUE ET SPIRITUALITÉ DE LA FRANC-MAÇONNERIE
Chapitre XI Franc-maçonnerie et religion
Chapitre XII Franc-maçonnerie et société
Chapitre XIII Le projet maçonnique

 

Je vous propose également un extrait du Chapitre VII, sur les rituels:


3. Le discours maçonnique sur les rituels.- Nous l’avons évoqué dans le chapitre consacré aux symboles : la conception maçonnique du symbolisme n’est pas exempte d’une certaine ambigüité. On ne s’étonnera pas que son discours relatif aux rituels ne soit guère plus homogène. La justification des rituels et l’importance qu’on leur accorde dans la vie maçonnique dépend en réalité de la vision plus générale de la franc-maçonnerie à laquelle on adhère.

Pour des maçons « symbolistes », ou « traditionnels », en bref – et en clair ! – pour ceux qui placent dans la maçonnerie une finalité profonde et qui la rattachent sans état d’âme aux grandes traditions spirituelles ou religieuses de l’humanité, le rituel lui est essentiel – au même titre que ses symboles – et, de surcroit, c’est principalement par lui qu’elle agit sur ses adeptes, qu’elle les change et les fait « naître à eux-mêmes ». Le rituel est donc envisagé ici comme le primum movens et l’instrument majeur de la « quête initiatique » : non le but, cela va de soi, mais le chemin nécessaire pour y parvenir.

Ces francs-maçons « ritualistes » attachent le plus souvent une grande importance à l’exécution précise des rituels écrits, soignent l’agencement de la loge, exigent des Officiers qui prennent part à une cérémonie et de tous ceux qui y assistent, calme, silence et dignité. Tout doit concourir à faire sentir qu’un acte capital se joue et que la maçonnerie révèle en un tel moment l’une de ses dimensions essentielles. A l’extrême, le rituel peut devenir une fin en soi : le moindre écart est alors considéré comme une sorte de blasphème, en tout cas une faute très dommageable qui suscite colère et remarques acides. Une sorte de « bigoterie » maçonnique n’est pas rare et peut prendre des formes assez grotesques. Les francs-maçons eux-mêmes, chez qui le sens de l’autodérision est assez fréquemment développé, ne sont d’ailleurs pas avares de plaisanteries à ce sujet.

Pour les tenants de cette vision symboliste, le rituel maçonnique prétend moins enseigner par le discours qu’entraîner le candidat dans une expérience vécue, dans une sorte de drame sacré, de mystère – au sens médiéval du terme – qui doit éveiller en lui des résonances spirituelles. C’est un lieu commun maçonnique que d’affirmer que le secret véritable de la maçonnerie ne réside nullement dans les « mots, signes et attouchements » qu’enseignent les grades – et qui sont en vente dans toutes les bonnes librairies –, mais dans l’expérience intime du récipiendaire. Ce secret, dès lors, est réputé incommunicable et inviolable. Cette conception permet aussi de justifier l’apparente absurdité de certains rituels, car ce n’est pas le sens littéral qui importe, mais le sens profond et existentiel vécu par le candidat en son for intérieur.

La nature exacte de cette expérience intérieure demeure toutefois discutée. On peut schématiquement distinguer entre la conception guénonienne qui voit dans le processus de l’initiation la transmission d’une « influence spirituelle » en rapport avec la « constitution subtile » de l’être humain, et une interprétation plus courante, fortement psychologisante, rapprochant le rituel maçonnique des techniques utilisée en psychanalyse, des associations d’idées, du rêve éveillé ou du psychodrame.

Il y a cependant, surtout en France, une autre catégorie de maçons, se présentant souvent comme « humanistes » ou « laïques » – ou les deux – pour qui la franc-maçonnerie a surtout un but philosophique et moral orienté vers le changement social. Dans cet état d’esprit, le rituel apparait moins comme le lieu majeur de l’action maçonnique, laquelle est supposée se développer dans le « monde profane ». La loge est alors surtout conçue comme un cadre d’échanges, de réflexions communes, de réaffirmation collective des valeurs que l’on souhaite défendre : tolérance, égalité, fraternité, dignité de la personne humaine – et souvent, laïcité. La question qui se pose alors immédiatement est celle de l’utilité même d’un rituel pour soutenir un tel projet. Là encore, cependant, rien n’est simple ni nettement tranché.

En effet, même pour des francs-maçons surtout intéressés par les aspects « sociétaux » de la démarche maçonnique, le rituel est souvent accueilli avec bienveillance et même intérêt, mais son interprétation ou la légitimation qu’on lui propose diffère évidemment du discours précédent. Ce qui est mis en avant, dans ce cas, c’est le caractère pédagogique des rites maçonniques : la discipline collective de prise de parole par exemple, qui obéit en loge à des règles assez précises, est supposée enseigner par l’exemple le respect des autres et la nécessité d’une expression réfléchie – car on ne peut parler qu’une seule fois. S’agissant des cérémonies elles-mêmes, qui permettent de passer de grade en grade, on insiste sur le fait qu’elles sont une sorte de résumé allégorique de l’engagement, du courage, de la fidélité à ses principes, que tout franc-maçon doit démontrer dans son action quotidienne, au-dehors de la loge elle-même : la figuration un peu solennisée d’un programme de travail, en quelque sorte

Il faut cependant bien reconnaître que c’est parmi cette deuxième catégorie de maçons que, très souvent, on a fini par juger un peu lourdes, inutilement compliquées, voire peu compréhensibles, parfois ridicules et même franchement obsolètes les multiples péripéties auxquelles le candidat à l’initiation est confronté lors d’une cérémonie maçonnique. C’est dans ce climat intellectuel, largement prédominant en France pendant l’avant-guerre, que les rituels maçonniques y ont été peu à peu « simplifiés » au point de ne se réduire parfois qu’à un vague et expéditif protocole d’ouverture des travaux d’une assemblée. Quant aux grades eux-mêmes, souvent conférés dans des réunions où de nombreux récipiendaires étaient reçus en même temps, on y avait limité à l’extrême les « épreuves symboliques » pour privilégier les déclarations de principes philosophiques ou politiques.

Il est juste de dire que de nos jours, et particulièrement depuis la fin des années 1970, de tels excès ne s’observent plus que rarement. Toutes obédiences confondues, avec un zèle variable et une bonne volonté inconstante ici ou là, les francs-maçons français accordent généralement une place respectable à la dimension rituelle de leurs travaux – en y insérant sans difficulté, pour les uns, des préoccupations principalement spiritualistes et purement « initiatiques », et sans renoncer, pour les autres, à des intérêts surtout sociétaux.

Entre la diversité des Rites – que nous découvrirons plus loin – et le mélange des sensibilités maçonniques, le cadre rituel de la franc-maçonnerie révèle ainsi, dans sa mise en œuvre au quotidien, une considérable hétérogénéité – ou, pour le dire sur un ton plus positif, une impressionnante richesse – mais en tout cas, au terme provisoire de près de trois siècle d’évolution, ce cadre s’impose plus que jamais comme une donnée incontournable de l’univers maçonnique et l’une de ses composantes les plus irréductibles.

10 juin 2013

La franc-maçonnerie et l'ésotérisme (1)

Les relations que la franc-maçonnerie entretient avec l’ésotérisme sont problématiques.[1] Pour les décrire, il faut préalablement définir la nature même de l’institution maçonnique : est-elle avant tout une « société ésotérique », une société initiatique – et dans ce cas, est-ce la même chose ? –, un cénacle intellectuel ou un simple groupement fraternel ? Selon les lieux ou les époques, la maçonnerie a donné des réponses diverses, et les maçonnologues qui étudient, de l’extérieur, l’histoire et la sociologie de cette institution, ne sont pas nécessairement d’accord entre eux.

La polysémie du mot ésotérisme, déjà évoquée, apparaît ici avec une évidence particulière, mais il semble bien que son emploi maçonnique oscille entre deux sens privilégiés :

         - tout d’abord le secret, la notion d’un savoir caché à décrypter, d’un enseignement codé pour qu’il échappe au profane : en ce premier sens, l’ésotérisme maçonnique renvoie d’abord à la classique discipline de l’arcane dont l’institution maçonnique, en tant que « société secrète », est un lieu électif ;

         - d’autre part, l’ésotérisme maçonnique n’est pas séparable de la dimension initiatique de l’institution, laquelle est supposée conduire à une expérience intime, à une libération intérieure : en ce second sens, l’ésotérisme maçonnique se rattache plutôt à une gnose.

Il faut donc, pour cerner les rapports véritables de la franc-maçonnerie et de l’ésotérisme, envisager certaines questions préjudicielles. Ainsi, le problème du symbolisme maçonnique. Dans sa célèbre définition de la maçonnerie – une parmi bien d’autres – W. Preston (1742-1818) distingue les allégories qui « voilent » et les symboles qui « illustrent » la maçonnerie (Illustrations of Masonry, 1772). Dans les textes maçonniques, depuis le courant du XVIIIe siècle, d’autres vocables ont été souvent utilisés, comme emblèmes ou même hiéroglyphes. Nul ne peut en effet  contester que la maçonnerie fasse un abondant usage d’images et de figures auxquelles elle veut donner un sens intellectuel ou spirituel plus ou moins précis. S’agit-il, pour autant, d’ésotérisme ?

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William Preston (1742-1818)

L'un des pères du "symbolisme" maçonnique en Grande-Bretagne


D’autre part, l’un des traits les plus caractéristiques de la franc-maçonnerie est évidemment l’usage de rituels, fondés sur des récits mettant en scène le candidat et certains personnages légendaires ou mythiques: c’est dans ce cadre que l’ésotérisme est réputé occuper une place importante, la dramaturgie des grades étant supposée enseigner d’une manière allusive, indirecte et subtile, des leçons essentielles. La maçonnerie est-elle ainsi, d’une certaine manière, un « théâtre ésotérique » ?

Enfin, si une partie importante de la maçonnerie, depuis le XIXème siècle, affirme récuser toute pensée dogmatique, se rattachant à la « liberté de conscience », il demeure évident que de nombreux systèmes maçonniques ont justifié leur démarche au moyen d’une doctrine, plus ou moins clairement définie. Si l’ésotérisme est une theoria avant d’être une praxis, on doit reconnaître qu’au cours de son histoire la maçonnerie a souvent revendiqué un fondement ésotérique.

1. La franc-maçonnerie est-elle essentiellement une société ésotérique ?

La maçonnerie opérative, c’est-à-dire la maçonnerie « de métier », classiquement située au Moyen Age, est connue par les textes à partir du XIIème siècle, et beaucoup mieux à partir du XIIIème siècle. Des documents directement liés aux loges de maçons opératifs, les Old Charges, remontent pour les plus anciens à la fin du XIVème siècle (Regius c.1390, Cooke c. 1420). Rédigés par des clercs, seuls détenteurs du savoir, qui encadraient les ouvriers  pour les maintenir dans les règles de la vie chrétienne, ces textes sont totalement dépourvus de tout contenu ésotérique. En dehors des prescriptions morales (Charges), ils renferment une Histoire du Métier, fabuleuse, légendaire et mythique, qui rattachait, sans souci de chronologie ni de vraisemblance, le travail des constructeurs de cathédrales à celui des ouvriers de la Tour de Babel ou du Temple de Salomon dont ils étaient supposés être les héritiers et les continuateurs.


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Maçons médiévaux au travail


Nous ne savons presque rien de la vie et des usages des loges des chantiers médiévaux. Il semble toutefois que l’introduction d’un  nouvel apprentice ou la reconnaissance à des ouvriers confirmés du statut de fellow, ne donnait lieu qu’à une cérémonie fort simple, consistant pour l’essentiel en un serment sur l’Evangile. En Angleterre, le texte qui nous en a été transmis pour le XVIIe siècle ne renferme que des obligations purement professionnelles.

On a cependant souvent évoqué le « secret des bâtisseurs » comme l’un des trésors légués, d’âge en âge, par la tradition maçonnique, et dont la source était précisément les loges médiévales. Il convient de s’entendre sur la nature de ce secret. A une époque où des nombreux métiers, notamment celui de maçon, étaient réglés par des textes souvent assez contraignants, la formation des ouvriers et leurs conditions de travail étaient strictement contrôlées. Une préoccupation majeure était de protéger autant que possible les compétences professionnelles pour réserver le privilège de l’emploi à ceux qui en étaient dignes. D’où une forte tendance à ne pas diffuser les connaissances techniques et notamment à ne pas les consigner par écrit, ce qui, du reste, eût été peu utile à une époque où presque tous les ouvriers étaient incapables de lire: la tradition orale, alléguée comme une preuve infaillible de l’existence d’une tradition ésotérique, n’a sans doute pas d’autre raison !

Néanmoins, ces pratiques peuvent expliquer l’apparition ultérieure d’une signification ésotérique, secondairement attribuée à des usages qui étaient à l’origine purement conventionnels et justifiés par des besoins professionnels. Un exemple remarquable est fourni par l’institution, connue en Ecosse au moins depuis le début du XVIIème siècle mais sans doute bien plus ancienne, du Mason Word.

Le Mason Word était, dans les loges opératives écossaises, transmis aux nouveaux reçus probablement dès le grade Apprentice. Il permettait à ces ouvriers « réguliers », de détenir l’exclusivité de l’emploi par les Maîtres, se préservant ainsi des cowans, c’est-à-dire des maçons sans qualification et non reconnus par la loge. C’était un secret purement professionnel. Cependant, la pratique, attestée dès le début du XVIIème siècle en Ecosse, de recevoir en qualité de bienfaiteurs, de membres honoraires, certains notables du pays (gentlemen masons) en leur donnant aussi le Mason Word – dont ils ne pouvaient faire aucun usage professionnel – transforma peu à peu ce secret en enseignement ésotérique. En 1691, Robert Kirk, exposant diverses coutumes écossaises, écrit  que le Mason Word est « comme une tradition rabbinique en forme de commentaire sur Jachin et Boaz, les deux colonnes érigées dans le temple de Salomon, avec quelques signes secrets donnés de la main à la main ». Dès 1640, Robert Moray (c. 1600-1673), l'un des premier gentlemen masons dont l’histoire ait retenu le nom, à la fois artilleur, ingénieur et antiquarian épris de spéculations ésotériques, détiendra le Mason Word: ce fut sans doute l’un des premiers germes de l’ésotérisme maçonnique, au sens d’un savoir caché.moray.jpg

La personnalité de Robert Moray est du reste emblématique du mouvement intellectuel qui, dans le courant du XVIIème siècle, conduisit à l’émergence de la maçonnerie spéculative, c’est-à-dire d’une maçonnerie qui, au lieu d’utiliser matériellement les outils du métier, les applique à la vie morale. Il est remarquable que Robert Moray ait également été en 1660 le premier président de séance de la Royal Society. C’est en effet dans ce milieu, où va naître aussi la science moderne, que se perçoivent encore les échos de la Renaissance hermético-kabbalistique, notamment illustrée par le mouvement de la Rose-Croix, comme l’a si bien montré  Frances Yates (The Rosicrucian Enlightenment, 1972). C’est par ce biais imprévu que des spéculations empruntées à un vieux fond alchimique et magique ont contribué à former l’esprit de la maçonnerie spéculative et à lui donner sa tonalité ésotérique, dans le sens gnostique.

Pour autant, la maçonnerie spéculative, qui s’organise à Londres à partir de 1717 avec la fondation de la première Grande Loge, s’est-elle toujours définie comme une organisation ésotérique ? On peut en douter.

RamsayMS1736.jpgDans l’un de ses textes fondateurs, le Discours rédigé par André Michel de Ramsay (1686-1743) en 1736 à Paris, la jeune maçonnerie française précise que la maçonnerie « veut réunir tous les hommes d’un goût sublime et d’une humeur agréable, par l’amour des beaux-arts, où l’ambition devient une vertu, ou l’intérêt de la confrérie est celui du genre humain tout entier, où toutes les nations peuvent puiser des connaissances solides et où tous les sujets des différents royaumes peuvent agir ensemble sans jalousie, sans discorde et se chérir mutuellement. » L’affirmation d’une filiation ésotérique remontant à l’origine de l’humanité viendra en fait bien plus tard, nous le verrons plus loin.

En Angleterre, il faut sans doute attendre la fin du XVIIIème siècle, avec la publication par William Hutchinson (1732-1814) de The Spirit of Masonry (1775), pour qu’une conception ésotérico-symbolique de la maçonnerie connaisse un certain succès. Toutefois, les rituels anglais ne cesseront jusqu’à nos jours d’insister sur la portée essentiellement morale des symboles maçonniques qui apparaissent surtout comme des allégories de convention bien plus que comme des secrets mystiques, ce que montre bien la définition de William Preston.

C’est en France, au cours du XXème siècle, que la vision purement ésotérique de la maçonnerie sera théorisée de manière impressionnante dans l’œuvre immense de René Guénon (1886-1951). Il fit ses premières armes dans les milieux de l’occultisme parisien, notamment auprès du mage Papus (1865-1916) qui fondera lui-même vers 1887 un ordre pseudo-maçonnique, le martinisme, et dont la doctrine assez confuse, exposée en 1891 dans son Traité méthodique de science occulte, proposait une sorte de synthèse entre "la sagesse des Anciens" et les balbutiements de la science moderne. La devise du mouvement, inscrite sur la couverture de la revue édité par Papus, Le Voile d'Isis,  était : « Le surnaturel n’existe pas ».


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Tout un programme...


Rapidement lassé par l’inconsistance de cette pensée, René Guénon, après s’être intéressé à l’hindouisme, fut attiré par les milieux musulmans soufis qui s’étaient installés à Paris. Plus tard, il recevra lui-même la baraka et sera durablement influencé par une vision de l’histoire religieuse et du monde en général empruntée à une école de pensée proche des Frères musulmans, avec pour caractéristique majeure une condamnation sans nuance du monde moderne. Après un bref passage – juste avant la Première Guerre mondiale – dans les loges maçonniques dont il s’éloignera définitivement, il produira de nombreux livres et articles dans lesquels il développe sa vision de la Tradition primordiale, postulant un ésotérisme commun à tous les peuples de l’humanité et affirmant l’absolue dégénérescence de l’époque contemporaine (La crise du monde moderne, 1925 ; Le Règne de la quantité et les signes des temps, 1945). Appliquant cette même grille de lecture à la franc-maçonnerie, dont il n’avait lui-même qu’une très faible expérience, il lui consacrera de nombreux écrits (Ecrits sur la franc-maçonnerie et le compagnonnage, 1964), le considérant comme l’une des rares organisations possédant encore, en Occident, les clés d’un ésotérisme universel. Il critiquera cependant sévèrement les déviances et les reniements d’une maçonnerie qui, à ses yeux, surtout en France, avait oublié ses racines profondes et perdu le sens de ses propres symboles. Il affirmera que l’institution maçonnique, à travers ses grades, renferme un ésotérisme puissant, une « influence spirituelle », conduisant comme à Eleusis des Petits Mystères aux Grands Mystères, et ouvrant la voie à une vision unitive et à la délivrance. Parallèlement à cette mise en valeur de la maçonnerie, René Guénon ne cessera d’affirmer la nécessité, pour le maçon initié, de «l’exotérisme traditionnel », c’est-à-dire le rattachement effectif à une tradition religieuse « régulière » (notamment l’une des religions du Livre) dont la maçonnerie permettrait l’approfondissement ésotérique.

La pensée de René Guénon a durablement influencé une partie de la maçonnerie française et italienne, notamment. En revanche, elle a connu un bien moindre écho au sein de la maçonnerie anglo-saxonne qui privilégie plutôt une lecture purement morale ou psychologique des rituels maçonniques. (à suivre)

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[1] Le texte de cette section est, pour l’essentiel, la traduction française inédite de l’article « Freemasonry » que j'ai publié dans le Dictionary of Gnosis and Western Esotericism, Leiden, Brill, 2005. On peut aussi consulter, sur le même sujet, le très intéressant article « Franc-maçonnerie » écrit par J.F. Var dans le Dictionnaire critique de l’ésotérisme, Paris, PUF, 1998 [nouvelle édition 2013].