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21 mai 2013

Un maçon libre dans une loge libre

Cette expression a connu un succès prodigieux qui est dû à la publicité que lui a faite Oswald Wirth, bien qu’il n’en fût peut-être pas lui-même l’auteur. Elle se situe cependant dans un contexte intellectuel et historique qui l’éclaire grandement et, en tout premier lieu, évoque irrésistiblement la fameuse formule de Cavour, l’un des grands hommes de l’unité italienne  – à laquelle prirent part tant de francs-maçons : « Une Eglise libre dans un Etat libre ».Wirth.png

Oswald Wirth, aujourd’hui connu pour ses manuels de symbolisme au succès inoxydable – quoi que l’on puisse en penser quant au fond n’avait pas toujours été le « mainteneur de la véritable franc-maçonnerie », pour reprendre la formule un peu audacieuse, et même parfaitement abusive, de l’un de ses biographes modernes [1]. Membre de la Grande Loge Symbolique Ecossaise, il devait rejoindre plus tard la Grande Loge de France quand son obédience fusionna en 1896 avec cette dernière, alors tout nouvellement créée. Si Wirth devint ensuite l’une des autorités morales de la franc-maçonnerie et même, tardivement et contre son gré, membre du Suprême Conseil de France, il avait commencé sa carrière maçonnique dans une obédience anarcho-syndicaliste et, tout au long de sa vie, s’était déclaré indifférent à l’égard des hauts grades auxquels il ne trouvait aucun intérêt et qu’il accusait surtout – critique très classique à la fin du XIXème siècle – d’être une aristocratie incompatible avec ce qu’il dénommait lui-même le « pur maçonnisme ».

D’où son attrait pour la formule « Un maçon libre dans une loge libre ». Il y a, dans ce programme, un arrière-goût de subversion subtile, de « révolution permanente », qui dit implicitement sa méfiance à l’égard des appareils obédientiels en particulier.

Cette phrase revient de nos jours comme un leitmotiv dès qu’un Frère, un Officier, un Vénérable, éprouve quelque agacement ou quelques irritation à la réception d’une circulaire du Grand Secrétariat de son obédience ou en entendant de la part d’un dignitaire maçonnique une déclaration jugée inopportune ou intempestive. Alors, dans une réaction d’autonomisme initiatique, il déclare que seule compte la loge et que les « maçons libres » ne sont et ne seront jamais les sujets d’une obédience, si vaste et si puissante soit-elle…

Il y a cependant loin de ces affirmations bravaches à la réalité de la vie maçonnique dans les grandes obédiences. Mais après tout, cet esprit libertaire n’est pas sans authenticité traditionnelle. Un texte émanant de la Loge Nationale Française (LNF) lors de sa fondation, en 1968, rappelait notamment que si cette dernière n’avait pas repris une structure classique de Grande Loge, c’est parce qu’elle jugeait, précisément, qu’il n’y avait aucune obligation traditionnelle de s’y soumettre. Et notons que l’un des textes fondateurs de cette Fédération s’intitule Charte de la maçonnerie traditionnelle libre

Il ne faut pourtant pas oublier que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Si, en énonçant cette déclaration d’indépendance morale si sympathique, on veut aussi laisser entendre que le « maçon libre » ne saurait accepter aucune discipline d’aucune sorte, qu’il peut s’affranchir de toutes les règles et qu’aucune loi ne l’oblige, on risque alors, dans le cadre maçonnique qui a justement ses principes et ses lois, de passer du traditionalisme libre  à l’anomie nihiliste.

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Le tablier d'un "apprenti libre"

Le maçon est libre, c’est une affaire entendue. Son engagement doit l’être, et la plupart des rituels traditionnels le lui rappellent dès son initiation. Mais une fois cet engagement  pris, une fois son serment prêté, il ne s’appartient plus entièrement car il est entré librement dans une voie qui doit le conduire vers un but et, pour y parvenir, il a pénétré dans un univers dont il a tout à apprendre. Esprit libre et qui doit le rester, il est en effet libre de tout questionner, de tout interroger, de tout interpréter, mais il ne l’est pas de tout mettre en cause, de tout reformater au gré de ses désirs et de n’y prendre en considération que ce qui le tente, l’amuse ou lui plaît.

La franc-maçonnerie a un plan, subtilement inscrit dans ses rituels et ses emblèmes, et dont le Grand Architecte de l’Univers est la clé de voûte et le symbole vivant. L’ignorer c’est lui retirer son ressort essentiel. Se réédifier soi-même selon ce plan librement redécouvert, tel est, me semble-t-il,  le légitime dessein de tout franc-maçon libre.



[3] J. Baylot, Oswald Wirth (1860-1943), rénovateur et mainteneur de la véritable franc-maçonnerie, Paris, 1975.

10 mai 2013

Souvenirs, souvenirs...

Cela fait aujourd'hui 33 ans, jour pour jour, que j'ai été initié dans une loge de la Grande Loge de France, obédience que j'ai quittée en 1987 mais où je compte encore de nombreux amis - même si on ne peut pas plaire à tout le monde ! Ma loge-mère s'appelait Le Libre Examen (n°217) - et elle existe toujours, bien sûr.

Je m'interroge donc, comme doit le faire tout franc-maçon tout au long de son parcours, sur cet événement déjà un peu lointain et pourtant si présent à mon esprit et à mon coeur.


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Gravure de 1745


Ai-je trouvé le chemin que je souhaitais arpenter, sans trop savoir où il menait ? Ai-je obtenu les réponses aux questions qui me taraudaient alors - et ne m'ont pas quitté depuis ? Et si c'était à refaire, le referais-je encore ?

On imagine sans peine mes réponses à ce questions, mais peu importe. Ce ne sont pas les réponses qui comptent, mais l'expérience que cet engagement m'a donné la possibilité de vivre. Paradoxalement, j'en retiens surtout les difficultés, les déceptions et les découragements, parfois les amertumes, parce que ce sont les obstacles qui font grandir. Mais je ne méconnais pas la joie des rencontres improbables, le plaisir de découvrir des terrains insoupçonnés, ni la déambulation sans fin dans les Rites et les grades - car c'est ainsi que je conçois la franc-maçonnerie : comme un voyage interminable, sans terme prévisible, sans territoire interdit.

Quand la maçonnerie devient paroissiale, elle dépérit et rétrécit l'âme. Quand elle plastronne et pontifie, elle sclérose l'intelligence. Quand elle est sûre d'elle-même, qu'elle prétend régenter les esprits et leur imposer de nouveaux crédo, elle se perd immanquablement.

Mais la franc-maçonnerie existe depuis bien plus longtemps que nous, qui tentons plus ou moins maladroitement de la faire vivre. Elle nous a précédés de loin, avec ses symboles toujours jeunes, ses rituels toujours émouvants, et la communauté humaine, imparfaite mais globalement éprise d'idéal, qu'elle a contribué à forger en trois siècles.

Enigmatique objet que je m'efforce de scruter depuis toutes ces années, et qui me surprend souvent encore, la franc-maçonnerie ne peut être que le cheminement de toute une vie, sinon elle est une comédie - au mieux - et au pire, une imposture.

Oublions aussi tous ceux qui, parfois, étant chargés de parler en son nom, la caricaturent et ne contribuent pas à la faire aimer. A toutes celles et à tous ceux qui, du dehors, assistent avec perplexité à ces exercices discutables, apportons en revanche la plaisante et prometteuse assurance de ce quatrain de 1744:


"Pour le public, un franc-maçon

Sera toujours un vrai problème,

Qu'il ne saurait résoudre à fond,

Qu'en devenant maçon lui-même".


Au bout du compte, et avec tous les risques que comporte un tel engagement - mais c'est la vie elle-même qui est un risque majeur ! - c'est tout le bonheur que je leur souhaite...


 

Encore un Que sais-je ? "La franc-maçonnerie" (nouvelle édition)

En 1963, Paul Naudon avait produit, dans la mythique collection Que sais-je ?, un petit opus limité aux 128 pages règlementaires de cette série académique de référence et présentant, autant que possible, tous les aspects historiques, légendaires, rituels et philosophiques, de la franc-maçonnerie dans tous ses états.

Le succès fut au rendez-vous : 18 éditions en plus de 40 ans, près de 200 000 exemplaires vendus et une reprise du titre, en 2012, dans la belle collection Quadrige chez le même éditeur ! L'ouvrage, reflet des choix intellectuels et maçonniques d'un auteur disparu en 2001, reflet des connaissances d'une époque aussi, avait cependant beaucoup vieilli...Naudon-Paul-La-Franc-Maconnerie-Que-Sais-Je-Puf-Livre-835333366_ML.jpg

Les PUF nous ont demandé, à Alain Bauer et à moi, de rédiger une version entièrement nouvelle, sans rapport avec la précédente, intégrant les données d'une histoire plus récente et tenant compte des apports de la réflexion maçonnologique depuis une vingtaine d'ann&ées.

La double signature de deux auteurs aux conceptions maçonniques si nettement tranchées en apparence, et pourtant recouvrantes dès lors qu'il s'agit des valeurs humaines fondamentales dont la franc-maçonnerie est porteuse, est un gage d'objectivité - n'en déplaise aux révisionnistes et aux fâcheux !  C'est en tout cas le pari que nous avons fait, le but que nous avons souhaité atteindre en partageant la rédaction et surtout en soumettant chaque partie rédigée au regard critique de l'autre...

Les épreuves sont corrigées depuis quelques jours. Parution prévue vers le 15 juin prochain ! 

Pour vous faire patienter, en "avant-première", je vous livre la courte introduction de ce tout nouveau Que sais-je ? Elle en fixe assez bien l'esprit et le projet :


Introduction

 

« Marronnier » régulier des hebdomadaires autant que sujet controversé pour les historiens, la franc-maçonnerie, surtout dans un pays comme la France où elle a connu depuis le début du XVIIIe siècle un fabuleux destin, cultive tous les paradoxes. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre de ses attraits mais c’est aussi, pour quiconque prétend l’étudier, une source inépuisable de difficultés et de pièges.

Le premier de ces paradoxes est que, le plus souvent, les francs-maçons ne se reconnaissent guère dans les portraits – simplement moqueurs ou résolument hostiles – que leurs observateurs ou leurs ennemis se plaisent à en tracer, mais n’en sont pas moins passionnés par tout ce qui fait parler d’eux. Institution publique, profondément mêlée à l’histoire intellectuelle, politique, sociale et religieuse de l’Europe depuis plus de trois siècles, la franc-maçonnerie revendique en effet de porter en elle une vérité subtile dont le sens, par sa nature même, ne se laisse pas saisir dans ce qu’elle donne à voir au monde « profane ». Ambivalence classique, au demeurant, propre à tout groupe qui place l’essentiel de son identité dans sa vie interne mais ne peut cependant ignorer l’image que son statut social lui renvoie – parfois pour le meilleur et souvent pour le pire. Observons ici que le travail de l’historien ou du sociologue qui se penche sur le fait maçonnique n’en est guère facilité : doit-il ignorer le primat revendiqué de cette identité « profonde » qui échappe à peu près sûrement à un regard porté de l’extérieur, et donc se borner à une approche purement phénoménologique d’une réalité bien plus complexe, ou doit-il, pour surmonter ce dilemme, recourir à l’ethnologie participative ? En d’autres termes, ne peut-on parler avec pertinence de la franc-maçonnerie que si l’on est franc-maçon mais, dans ce cas, ne risque-t-on pas de n’en parler qu’avec complaisance et sans esprit critique ? De fait, une bonne partie de la littérature publiée sur cette question au cours des décennies récentes a oscillé en permanence entre ces deux écueils.

Le second paradoxe – mais sans doute pas le moindre – est que le mot « franc-maçonnerie » est un terme dont le sens ne fait pas consensus parmi les francs-maçons eux-mêmes. Les aléas de l’histoire et les innombrables possibilités de l’imagination humaine ont tracé pour les francs-maçons des chemins variés, dans le temps comme dans l’espace : d’un point de vue diachronique, la franc-maçonnerie a connu plusieurs vies, assumé plusieurs identités, revêtu plusieurs masques ; sur un plan synchronique elle juxtapose et fait interagir – et parfois s’opposer vivement – des visions si contrastées que l’on serait presque tenté de mettre un « s » à « franc-maçonnerie » pour serrer au plus près une réalité difficilement saisissable. De la franc-maçonnerie fantasmée du « temps des cathédrales » – mais a-t-elle jamais existé sous la forme qu’on lui suppose ? – à celle du « petit père Combes », lancée dans une lutte sans merci contre le clergé catholique et pour l’établissement de la République, en passant par le cénacle des proches de Newton dans l’Angleterre de la fin du XVIIe siècle, composé de francs-maçons tout à la fois préoccupés d’alchimie, d’histoire biblique et de rationalité scientifique, tout en n’oubliant pas les salons parisiens du Siècle des Lumières où des Philosophes en loge refaisaient le monde, voilà déjà plusieurs univers qui sont loin d’être entièrement conciliables. Mais encore, sur l’échiquier géopolitique de la franc-maçonnerie contemporaine, que de distance apparente entre la franc-maçonnerie britannique, pièce incontournable de l’establishment traditionnel, très liée à l’aristocratie et à l’Eglise d’Angleterre, propageant dans ses rituels « les principes sacrés de la moralité », et une franc-maçonnerie française dont l’image nous est familière depuis la fin du XIXe siècle, surtout soucieuse d’engagement « sociétal », longtemps très proche des cercles du pouvoir où elle s’est parfois enlisée, et toujours gardienne sourcilleuse de la laïcité de l’Etat et de la « liberté absolue de conscience »…

Entre une franc-maçonnerie saisie comme « essentiellement initiatique » et celle que l’on dit « politique par nature » – pour reprendre des formules entendues dans la bouche de dignitaires maçonniques français –, entre ceux qui veulent simplement y recevoir la Lumière et ceux qui prétendent s’en servir pour changer la société, quel est le terme moyen ? Quels fondamentaux les relient les uns aux autres ? En quoi réside leur commune appartenance, affirmée dans les deux cas, à la franc-maçonnerie ? Où se situe la distance critique qui les ferait s’en séparer ?

C’est à ces questions – et à quelques autres – que cet ouvrage accessible entend fournir des éléments de réponse sans a priori. C’est le fruit des réflexions croisées de deux « spectateurs engagés », familiers du monde maçonnique et curieux de son histoire mais peu désireux d’imposer leur vision propre et présentant du reste, en ce domaine, des différences notoires et amicalement assumées de l’un à l’autre.

En proposant un regard duel, à la fois empathique et distancié, sur une grande méconnue, nous avons surtout souhaité prodiguer au lecteur un guide de voyage dans un monde parfois déroutant, et lui procurer les moyens de forger sa conviction en toute sérénité.

Ajoutons encore que ce Que sais-je ?, succédant à celui du même titre écrit par Paul Naudon, et dont la première édition remonte à 1963, s’en distingue considérablement. Non seulement parce que la perspective d’analyse du fait maçonnique et les grilles de lecture de l’histoire que nous avons adoptées sont très différentes, mais aussi et surtout parce que depuis 2003 plusieurs titres consacrés à divers aspects de la franc-maçonnerie ont été publiés dans la même collection. Nous y renvoyons évidemment pour développer plus en détail les différents sujets (histoire, rites, obédiences) que traitent ces ouvrages auxquels le présent volume pourra désormais servir d’introduction générale.