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27 juillet 2013

L'initiation : définition et problèmes (1)

La nature même de l’institution maçonnique a toujours été ambiguë aux yeux du public – et parfois à ceux des maçons eux-mêmes : club philosophique, communauté fraternelle, lobby politique ou simple réseau, la franc-maçonnerie a reçu, au cours de sa déjà longue histoire, des identités variées et d’apparences contradictoires, sans qu’aucune d’entre elles puisse être considérée comme exhaustive ni tenue pour totalement erronée.

Il  reste que, pour la plupart des Frères, la franc-maçonnerie peut et doit se définir notamment, sinon avant tout, comme un Ordre initiatique. Cette unanimité est réconfortante mais ne fait qu’introduire à un problème redoutable. Qu’est-ce, en effet, que l’initiation ?

1. La réponse de l’anthropologie culturelle. – Il y a communément deux types de discours sur la nature et le contenu de l’initiation. D’abord celui des « initiés» (de préférence « grands ») – ou de ceux qui se présentent comme tels et pensent très souvent l’être: nous n’en dirons rien car les considérations qu’ils avancent pèchent souvent par la fréquente approximation de leurs fondements philosophiques et surtout parce que, habituellement très imprégnées de psittacisme guénonien [1], elles ignorent toute distanciation par rapport au phénomène dont elles veulent rendre compte en s’exprimant, à l’instar du maître qui les guide, non sur le ton de l’opinion qui se propose mais sur celui de la vérité qui s’énonce, impériale et sans réplique. Ce qu’il est convenu d’appeler la « littérature maçonnique » s’en inspire malheureusement ad nauseam.

 

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Mais il est pourtant un autre regard dont les initiés « curieux » peuvent faire le plus grand profit : c’est celui des « phénoménologues » de l’initiation, entendons par là celui des sociologues, des anthropologues, des psychologues. Pour ces derniers il y a un fait de l’initiation et, grâce à la distance critique qu’ils ont établie et s’efforcent de maintenir entre eux-mêmes et l’objet de leur étude, il est possible de parler du dehors mais cependant avec pertinence – ou éventuellement « impertinence » – et surtout avec détachement, du « fait initiatique ». On mesure alors à quel point celui-ci est, avant toute chose, étonnamment normé et finalement assez invariant, mais aussi universellement répandu dans le temps et l’espace – bien au-delà de la maçonnerie, cela va sans dire, et de ce qui l’environne immédiatement, historiquement et philosophiquement.

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Pourquoi faut-il être initié ?

Les acquits les plus intéressants sont ceux de l’anthropologie culturelle, depuis environ un siècle. Le lieu n’est pas ici de les exposer en détail mais d’en rappeler quelques conclusions essentielles à titre de simple résumé, ou pour suggérer une direction de travail, en convoquant les synthèses d’auteurs récents comme Mircea Eliade, Jean Cazeneuve ou encore  Roger Bastide, pour ne nous en tenir qu’à ceux dont les travaux ont été publiés en français et sont aisément accessibles, sans oublier les apports éclairants des études structuralistes, dans la lignée de Lévi-Strauss, et ceux de la psychologie des profondeurs, de Freud à Jung. On admettra donc qu’ici un raccourci de quelques lignes simplifie hardiment – mais du moins sans la trahir – une problématique en réalité très riche, très complexe et par là même très passionnante.

A travers toute l’expérience des sociétés archaïques ou « premières » – que jadis oneliade5.jpg qualifiait de « primitives » –, Eliade propose de définir l’initiation en général comme « une mutation ontologique du régime existentiel » [2]. A la fois destinée à chaque individu – du moins pour certaines d’entre elles – mais ne se concevant néanmoins que dans un cadre collectif ou social qui la formate et la justifie, l’initiation ainsi entendue se présente historiquement sous trois formes principales :

-  L’initiation tribale, qui est essentiellement un ensemble de « rites de passage » balisant certaines étapes remarquables de la vie humaine : puberté, accès au monde des adultes, découverte de la sexualité, de la génération, des origines du monde et des sociétés humaines ;

-  L’initiation dite religieuse – ou de confrérie –, nullement obligatoire, structurée en sociétés plus ou moins secrètes, et qui suppose un engagement particulier et plus personnel mais sur des thématiques finalement assez proches de celles de la précédente ;

-  L’initiation magique – ou chamanique –, strictement individuelle, exceptionnelle et pas nécessairement choisie, instituant dans le corps social des intermédiaires qualifiés, chargés de missions particulières – de prophétie, de  divination ou de guérison par exemple.

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Du chamanisme à la maçonnerie ?

L’initiation tribale a été la plus étudiée sur tous les continents – parce qu’elle présente à la fois un caractère obligatoire et plus visible, s’adressant à tous et comportant des étapes publiques – et on y a reconnu, partout et en tous temps, de l’Australie à l’Afrique sub-saharienne en passant par l’Océanie ou l’Amérique précolombienne, des traits singulièrement redondants. Ainsi, les rites initiatiques comprennent toujours une phase de séparation et de rupture par rapport au monde « ordinaire » de l’existence précédente, avec des séquences évoquant sinon la mort du moins la regressio ad uterum, soit la vie avant la vie, conduisant logiquement à une re-naissance ; des rites « de marge » où des sévices, réels ou figurés, des mutilations physiques ou symboliques, signifient la transmutation qui s’opère chez le néophyte ; des rites d’agrégation enfin, c’est-à-dire de retour à un nouveau monde sous un nouveau statut, marqué par un nouveau vêtement, un nouveau nom, etc. D’autre part, presque toujours, ou au moins dans l’une des étapes à franchir si l’initiation – comme celles de confrérie –  comprend plusieurs volets, l’initié a dû « vaincre le monstre », subir des épreuves et mener des combats qui l’ont conduit à proximité des Anciens, au contact d’objets ou de symboles se référant à un récit des origines, à la naissance du monde et/ou de la race humaine : ainsi le rite rejoint le mythe qu’il illustre et réactualise – puisque tout mythe est, par nature, un récit intemporel de fondation situé non pas spécifiquement dans une époque lointainement reculée mais, plus précisément, dans une autre dimension du temps, ce que l’on nomme, chez les anciens Australiens par exemple, le « temps du rêve »...

les-rites-et-la-condition-humaine-d-apres-des-documents-ethnographiques-de-jean-cazeneuve-941620998_ML.jpgOn le voit donc, qu’elle procède d’une nécessité sociale imposée à tous, comme l’initiation tribale, qu’elle relève d’un choix mystique ou religieux plus personnel comme l’initiation de confrérie – dont se rapprocherait le plus la franc-maçonnerie –, ou qu’elle corresponde enfin à une sorte d’élection par les Dieux ou les Anciens que son « bénéficiaire » n’a pas nécessairement désirée, l’initiation apparait ainsi comme une des institutions les plus constantes des communautés humaines quand il s’agit, pour les êtres qui les composent – hommes ou femmes – de mieux comprendre le sens de leur existence dans la collectivité, de leur place dans le monde, de leur destin personnel. Véritable invariant anthropologique, elle s’inscrit, plus largement, dans le débat de la raison qui s’interroge sur l’ordre des choses et de l’inquiétude – ou de la préoccupation – religieuse qui questionne l’opposition – ou la dialectique – du sacré et du profane.

Incessamment reformulée – dans un schéma structuraliste où les détails variables du contenu n’affectent pas le sens fondamental mais au contraire l’expriment dans son inéluctable et constante richesse – la langue mythique de l’initiation s’adresse aussi aux instances les plus profondes de la psyché humaine qu’elle interpelle au-delà du discours de la claire conscience, véhiculant peut-être, s’il faut suivre Jung, des archétypes, c’est-à-dire des symboles fondamentaux qui peuplent l’inconscient collectif de l’espèce humaine et contribuent peut-être en partie à fonder son unité. [3] (à suivre)



[1] Expression légèrement polémique, due à plume redoutable de Robert Amadou.

[2] On préfèrera cette définition purement phénoménologique mais au moins assez claire, à celle de Guénon qui est à la fois délibérément mystérieuse et cependant dotée d’une prétention étiologique, c’est-à-dire finalement obscure et arbitraire : « La réception rituelle d’une influence spirituelle d’origine non humaine » – mais qu’est-ce qu’une « influence spirituelle » et qu’est-ce qu’une « origine non humaine » ?... (Cf. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Paris, 19xx ; Initiation et réalisation spirituelle, Paris, 19xx)

[3] Sur ce dernier aspect, voir le brillant et provocant essai de Jean-Luc Maxence, Jung est l’avenir de la franc-maçonnerie, Véga, 2009.

26 juillet 2013

La guerre des Rites - Une fatalité françaie ?

L’expression en elle-même est choquante : la réalité qu’elle tente de décrire ne l’est pas moins. Au regard de l’idéal maçonnique, en effet, la simple notion d’un affrontement possible entre des courants « initiatiques », pour assurer à l’un d’entre eux on ne sait quelle suprématie, apparaît à la fois dérisoire et navrante. Mais le plus grand risque que courent les institutions sociales, quelles qu’elles soient, est de ne pas affronter leurs « vieux démons » : c’est en effet le meilleur moyen de les voir prospérer…


Première fomulation "officielle" du Rite Français (1786-1801)

Les Rites maçonniques sont d’une part des structures administratives, des « Puissances » et des « Juridictions », pour employer les termes dont elles se parent elles-mêmes – et donc des organisations « humaines, trop humaines ». D’autre part, selon l’échelle des grades qui définit chacun d’entre eux et les rituels qu’ils mettent en œuvre, ces Rites portent l’accent sur une certaine sensibilité maçonnique et font en, quelque sorte, des « choix » philosophiques et spirituels dans la grande nébuleuse, si foisonnante et si variée, de la tradition textuelle de la franc-maçonnerie.

Or, bien (trop) souvent, ces différences et ces nuances, qui pourraient n’être exploitées que pour mieux faire saisir la profonde richesse et les innombrables virtualités de l’univers maçonnique, ont été envisagées comme des moyens de concurrence voire des motifs de querelles entre les différents Rites, et surtout comme des occasions de conflits entre leurs représentants les plus éminents.

Si l’on met d’emblée à part l’aspect purement politique de ces affrontements visant à conduire au « premier rang » –  mais dans quel ordre de réalité, au juste ? – l’une ou l’autre des « Puissances » en jeu, le fond du problème est la mise en compétition – absurde par principe – de plusieurs approches différenciées de la pratique maçonnique. La question finale est alors la suivante : « Existe-t-il un Rite meilleur que les autres, plus vrai, plus profond, plus fondamental ? »

Un premier point mérite d’être évoqué pour liquider une équivoque. Trop souvent, un Rite est perçu dans un contexte obédientiel, avec sa culture, son histoire, ses spécificités organisationnelles. De sorte que le jugement critique ou franchement négatif qui est alors porté sur les « autres » Rites, ou sur une autre pratique du même Rite, renvoie finalement à une sorte de « fierté » obédientielle – parfaitement hors de propos – et non pas au fond du Rite lui-même : en fait, on se trompe d’objectif et de référence. Ajoutons que, dans beaucoup de cas, cette incompréhension générale est alimentée par une solide ignorance des antécédents historiques, des sources intellectuelles et de l’état originel du Rite en question…

Le vrai questionnement pourrait cependant être d’une nature plus intéressante : où est le « Rite originel » ? En vérité, il semble bien que cette question n’ait tout simplement pas de réponse.

Quoi qu’il en soit, la Loge Nationale Française (LNF) a formulé dès sa fondation – en partie due à cette guerre des Rites dans d‘autres milieux obédientiels – sa façon d’envisager ce problème. Dans la Charte de la maçonnerie traditionnelle libre, adopte en 1969, le Titre IX  l’énonce sans ambiguïté : 

« Les Maçons Traditionnels Libres constatent que le pluralisme des rites est désormais une réalité maçonnique qui doit être admise. Ils affirment qu’à travers ce pluralisme des rites une recherche initiatique méthodique et prudente doit permettre de retrouver l’essence traditionnelle de la Maçonnerie. Les rites ne s’excluent pas, ils se complètent. Ils doivent cependant conserver tous leur plus grande pureté ainsi que leurs traditions et usages propres. Un Maçon peut pratiquer plusieurs rites mais il faut dans ce cas qu’il s’abstienne soigneusement de les mêler par ignorance ou par un désir irréfléchi de bien faire.

Les Maçons Traditionnels Libres font choix à ce jour de trois rites :

  • Le Rite Français Traditionnel (Rite Moderne Français Rétabli, issu de la Grande Loge de 1717).
  • Le Rite Écossais Rectifié (issu en 1778 et 1782 de la Stricte Observance).
  • Le Rite Anglais Style " Émulation " (issu en Angleterre de l’Union de 1813).

Ils estiment que la réunion de ces trois systèmes, égaux en intérêt et en valeur initiatique, a de fortes chances de rassembler la quasi totalité de la tradition maçonnique et que tous les autres systèmes sont composés des mêmes éléments, parfois avec moins de cohérence. »

La formulation est claire, elle se suffit à elle-même, et la pratique constante de la LNF lui a donné tout son sens depuis l’origine : il n’existe au sein de la LNF aucun Rite privilégié, aucun n’est déclaré supérieur ou plus important qu’un autre, nul n’est désigné comme une voie préférable dans le cheminement maçonnique et, naturellement, aucun des trois Rite de la Fédération n’a de prétention à être l’exclusif détenteur des « secrets les plus intéressants » [1]. On ne compare entre eux ces Rites ni pour les classer, ni pour les confronter, et certainement pas pour les opposer : la métaphore de la lumière blanche dispersée en raies spectrales est ici « éclairante », si l’on peut dire.  C’est à une sorte de synthèse, au contraire, qu’on aspire, mais pas à n’importe quelle synthèse, et pas à n’importe quel prix. Ce dernier point doit aussi être souligné.

Tableau généalogique des Grands Prieurés du RER en France

depuis le XVIIIème siècle

Synthèse n’est pas syncrétisme, on le sait. A l’époque contemporaine, souvent avec la meilleure intention du monde, des essais de construction d’un Rite maçonnique unique rassemblant les éléments jugés les plus forts, les plus riches ou les plus marquants de tous les Rites connus, ont été parfois tentés, avec plus ou moins de bonheur, de méthode et de savoir [2]. Il ne nous appartient pas de juger des résultats obtenus et moins encore de méconnaitre le réel profit qu’on pu en retirer des francs-maçons sincères. Il reste que ce n’est pas la voie choisie par les fondateurs de la LNF – qui furent pourtant des érudits maçonniques –  et pas davantage par leurs successeurs. Le lieu n’est pas ici d’examiner en détail le sujet mais on peut, en étudiant l’histoire des Rites et des rituels, suggérer avec assez de vraisemblance qu’il fut, en ce domaine, une époque féconde et fondatrice – principalement au XVIIIème siècle –  où les « fondamentaux rituels » de la franc-maçonnerie ont été posés, sur un terrain alors vierge ou encore peu occupé, et que l’intention initiale qui a présidé à ces élaborations anciennes était assez claire dans l’esprit des concepteurs [3] pour qu’une certaine cohérence ait été garantie. C’est cette cohérence d’origine qu’il s’agit de préserver : le meilleur moyen pour y parvenir, le plus simple en tout cas, est de ne pas réécrire inconsidérément les textes.

Une telle option a cependant des conséquences pratiques dont il faut être conscient. La première est que l’on trouvera, au détour de nombreux rituels, des formulations, voire des affirmations, qui pourront susciter de nos jours une certaine réserve voire une réelle hostilité car, en de nombreux domaines et notamment ceux touchant aux conceptions éthiques et à la morale sociale, les conceptions ont parfois beaucoup évolué. D’une façon générale, au lieu de procéder par facilité à la « correction » du texte, il faudra toujours s’efforcer de le contextualiser et donc, nécessairement, de le relativiser parfois. Ce travail, qui conduit inévitablement à une certaine distance critique, a le double avantage de rappeler que les textes maçonniques – même si on a décidé de ne pas « y toucher » – ne sont en rien des texte sacrés mais des œuvres humaines et, d’autre part, de souligner que la franc-maçonnerie dans son ensemble ne peut être réellement appréhendée et comprise sans contresens majeur que si on rapporte ses structures et ses enseignements essentiels aux idées et aux conceptions qui prévalaient à l’époque de sa création. Travail sans doute un peu exigeant mais qui protégera aussi le franc-maçon sincère et sérieux, comme la LNF voudrait en former, contre la tentation du « délire symbolico-maniaque » que l’on rencontre si souvent en maçonnerie.


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Grand Temple de la GLUA, à Londres

 

Mais alors, où se situe la possible unité des Rites et comment pourrait-elle se formuler ? Il semble qu’on touche ici à l’un des aspects du fameux « secret maçonnique ». La franc-maçonnerie offre à ses adeptes une méthode, des emblèmes et des allégories, des textes d’instruction et un cheminement symboliquement balisé par des grades. Il appartient à chacun d’en faire son profit – ou de n’en faire aucun, ce qui n’est pas très grave. Et si, d’aventure, un franc-maçon ayant parcouru divers systèmes maçonniques y parvient, c’est encore dans le secret de son cœur, au fond de lui-même, qu’une éventuelle synthèse pourra s’opérer et que, du même coup, se révéleront à lui les significations qu’il pourra juger vraiment fondamentales dans la démarche maçonnique, tous Rites confondus. Ajoutons, pour tout compliquer – ou pour tout simplifier, comme on le voudra  – qu’un tel but peut sans aucun doute être atteint en ne s’attachant qu’à un seul Rite ! Nos Frères anglais ont depuis longtemps résolu ce problème en pratiquant tous indistinctement en loge bleue le même Rite - à des variantes infimes près -, que nous appelons (mal !) le "Rite" Emulation...réservant pour les hauts grades (Side Degrees), une variété de formes et une diversité d'inspiration dont on n'a pas vraiment idée en France...

L’essentiel est de rester à l’écoute, de ne sous-estimer personne, de juger moins encore, et de faire son travail. Avec le temps, si l’on sait être constant et sincère, le reste sera donné par surcroît…



[1] Pour reprendre une expression plaisante, fréquemment rencontrée dans divers rituels maçonniques au XVIIIème siècle…

[2] Pour parler en termes concrets, on peut mentionner le Rite Opératif de Salomon, né au Grand Orient de France (loge Les hommes) et pratiqué au sein de l’OITAR, nous l’avons dit, mais aussi les diverses formes du Rite de Memphis-Misraïm pour les grades bleus, considérablement remaniés par Robert Ambelain dans les années 1960, en empruntant à des Rites divers et s’éloignant ainsi des sources textuelles du Rite au XIXème siècle.

[3] Même si, précisément de nos jours, elle ne nous apparaît plus nécessairement dans toute sa force…

16 juillet 2013

Le temps et l'espace de la loge

Comme dans tout cadre rituel, la franc-maçonnerie organise le travail initiatique dans une loge dont la géographie et le temps échappent aux règles communes. On y est ailleurs – ou « nulle part », pour évoquer le rêve utopique (utopia = lieu qui n’est pas) – et l’on y vit un « autre temps » – comme dans la tradition australienne qui évoque le « temps du rêve » et non le temps lointain…

Dans une loge maçonnique, depuis les textes rituels les plus anciens qui remontent à la fin du XVIIème siècle, on est symboliquement orienté plein est et ouest, « comme le Temple de Salomon et toutes les saintes églises » [1] et l’on y travaille – quelle que soit l’heure profane – de midi à minuit, soit entre deux positions remarquables de la course du soleil.

Toutes ces conventions indiquent clairement que l’on a créé un monde virtuel – ou symbolique – au sein duquel tout prend sens. Un lieu commun – sympathique et assez juste, pour une fois – du langage maçonnique est de dire : « Ici, tout est symbole ». Rien n’est plus vrai, et c’est aussi une invitation à ne surtout jamais confondre le symbolique et le sacré. La maçonnerie n’est ni religieuse, ni magique, et le sol de la loge n’est pas saint : n’oublions pas que, pur produit de la culture protestante et ayant repris, à l’exemple de nombre de temples protestants anglais du XVIIème siècle, le plan du Temple de Salomon [2], la loge n’est pas davantage un lieu sacré que le temple protestant lui-même qui, au même titre que le loge, n’est qu’un lieu de réunion, l’abri temporaire d’assemblées dédiées à l’étude de textes, à la rencontre fraternelle, à la méditation et à la prière.

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Cette conception protestante qui veut que le temple ne soit pas spécifiquement un lieu saint s’inspire directement d’une parole évangélique : « Lorsque deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux » [3]. En effet, tout lieu est « saint » s‘il y souffle l’Esprit. On pourrait du reste faire une remarque de même nature à propos de la « sainteté personnelle » et du « sacerdoce universel».

Or ces considérations, tirées d’une tradition religieuse particulière, éclairent la maçonnerie qui est née dans cette ambiance. Le décor symbolique et les procédures rituelles qui s’observent dans la loge n’ont pas valeur opératoire en eux-mêmes. Ils ne suscitent aucun miracle et ne délivrent aucun sacrement collectif ou individuel à ceux qui s’en imprègnent. Ils ouvrent simplement la voie à un travail herméneutique qui seul peut leur révéler de nouvelles dimensions de la réflexion et de la vie.

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La Chambre des Communes

Ainsi, le rituel d’ouverture et de fermeture de la loge n’entraîne évidemment aucun changement substantiel du temps et de l’espace communs, lesquels en demeurent assurément inaffectés. C’est seulement la représentation que l’on s’en forme qui, le temps d’une tenue, est modifiée – ou, plus précisément, c’est une représentation symbolique qu’on leur substitue provisoirement. Ces rituels ne sont donc pas des actes relevant d’on ne sait quelle opération surnaturelle, mais une mise en condition qui objective et rend sensible la rupture que l’on souhaite opérer, pour un temps, avec les préoccupations, les lois et les contraintes du monde profane.

On laissera aux commentateurs le soin de décider si cette rupture et la transformation qu’elle autorise s’opèrent dans la sphère imaginaire – au sens de G. Durand [4] – ou dans le monde imaginal – au sens de H. Corbin [5]. Il reste que, pour reprendre une expression forgée par G. Lapouge, on pourrait suggérer que la loge est en ce sens une « hétérotopie »[6] bien plus qu’une utopie : un monde « à côté » de l’autre, et non un ailleurs inaccessible, ou bien encore une utopie transitoire, réalisée  « ici et maintenant » mais pour quelques heures à peine.

Le rituel transforme les statuts des uns des autres : il leur confère des grades et des fonctions qui n’ont pas de sens ni de correspondance dans le monde profane. C’est donc aussi un jeu de rôle, mais un « jeu sérieux », une fiction signifiante à laquelle on adhère pour en pénétrer le sens.

Ces considérations ne sont pas sans conséquence sur la façon dont on aborde le travail maçonnique et sa composante rituelle. Le rituel doit certainement être « pris au sérieux », ce qui suppose son exécution rigoureuse, attentive et fervente. Mais ce même rituel ne doit pas être conçu comme une fin en soi, un aboutissement, l’unique objet de la maçonnerie  – c’est la dérive dite « ritualiste ». On doit surtout conserver toujours une distance critique à l’égard de textes et de procédures qui ne proviennent pas d’une révélation et n’ont pas la valeur des Ecritures Saintes ! Ils compilent et intègrent une expérience trois fois séculaire et nous relient aux efforts et aux aspirations de tous ceux qui, depuis tout ce temps, ont tenté de faire vivre la maçonnerie et ont contribué à l’améliorer – car il y a, en ce sens, un « progrès » maçonnique – pour la rendre plus efficiente et plus à même d’accomplir le dessein qu’elle s’est fixé.

Les rituels maçonniques ont eu des auteurs – dont les noms nous sont parfois parvenus –, ni mystérieux ni missionnés, mais simplement porteurs d’une certaine connaissance de la tradition maçonnique et soucieux – dans le meilleur des cas – d’aider à sa transmission aussi fidèle et fructueuse que possible. Ces rituels ont donc aussi une histoire, ils ont connu des heurs et des malheurs, des jours fastes et heures sombres, au gré des modes intellectuelles et des sensibilités des uns et des autres. Ils ne demandent pas à être servis mais à être mis à l’épreuve.

Le rituel de loge n’est pas une liturgie ni une expérience mystique mais une aventure de l’esprit et du cœur qui n’exige, selon un texte maçonnique du XVIIIe siècle « qu’un vrai désir, du courage et de l’intelligence. »[7]



[1] Ms Dumfries n°4 (1710).

[2] On notera que plan est encore celui de la Chambre des Communes, ancienne chapelle du Palais de Westminster. Sur les spéculations relatives au Temple de Salomon en Grande-Bretagne au XVIIe siècle, cf. notamment John Bunyan, The Solomon’s Temple Spiritualized, 1688. On en trouve une intéressante analyse dans « ….. » in Protestantisme et Franc-maçonnerie : de la tolérance religieuse à la religion de la tolérance ?, Actes du Colloque de Nantes (25-26 avril 1998), Paris, 2000.

[3] Mat. 18,20.

[4] Cf. Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, 1960 : « « Tout imaginaire humain est articulé par des structures irréductiblement plurielles, mais limitées à trois classes gravitant autour des schèmes matriciels du « séparer » (héroïque), de « l’inclure » (mystique) et du « dramatiser » – étaler dans le temps les images en un récit – (disséminatoire). »

[5] Cf. Mundus imaginalis, ou l’imaginaire et l’imaginal, Paris, 1964 : « La fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales se définit par leur situation médiane et médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D’une part, elle immatérialise les Formes sensibles, d’autre part, elle « imaginalise » les formes intelligibles auxquelles elle donne figure et dimension. Le monde imaginal symbolise d’une part avec les Formes sensibles, d’autre part avec les Formes intelligibles. C’est cette situation médiane qui d’emblée impose à la puissance imaginative une discipline impensable là où elle s’est dégradée en « fantaisie », ne secrétant que de l’imaginaire, de l’irréel, et capable de tous les dévergondages.

[6] Terme qu’il applique du reste au monastère médiéval, dans Utopie et civilisations, Paris, 1973.

[7] Rituel de grade de Compagnon, RER, Lyon, 1783.