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10 juin 2013

La franc-maçonnerie et l'ésotérisme (1)

Les relations que la franc-maçonnerie entretient avec l’ésotérisme sont problématiques.[1] Pour les décrire, il faut préalablement définir la nature même de l’institution maçonnique : est-elle avant tout une « société ésotérique », une société initiatique – et dans ce cas, est-ce la même chose ? –, un cénacle intellectuel ou un simple groupement fraternel ? Selon les lieux ou les époques, la maçonnerie a donné des réponses diverses, et les maçonnologues qui étudient, de l’extérieur, l’histoire et la sociologie de cette institution, ne sont pas nécessairement d’accord entre eux.

La polysémie du mot ésotérisme, déjà évoquée, apparaît ici avec une évidence particulière, mais il semble bien que son emploi maçonnique oscille entre deux sens privilégiés :

         - tout d’abord le secret, la notion d’un savoir caché à décrypter, d’un enseignement codé pour qu’il échappe au profane : en ce premier sens, l’ésotérisme maçonnique renvoie d’abord à la classique discipline de l’arcane dont l’institution maçonnique, en tant que « société secrète », est un lieu électif ;

         - d’autre part, l’ésotérisme maçonnique n’est pas séparable de la dimension initiatique de l’institution, laquelle est supposée conduire à une expérience intime, à une libération intérieure : en ce second sens, l’ésotérisme maçonnique se rattache plutôt à une gnose.

Il faut donc, pour cerner les rapports véritables de la franc-maçonnerie et de l’ésotérisme, envisager certaines questions préjudicielles. Ainsi, le problème du symbolisme maçonnique. Dans sa célèbre définition de la maçonnerie – une parmi bien d’autres – W. Preston (1742-1818) distingue les allégories qui « voilent » et les symboles qui « illustrent » la maçonnerie (Illustrations of Masonry, 1772). Dans les textes maçonniques, depuis le courant du XVIIIe siècle, d’autres vocables ont été souvent utilisés, comme emblèmes ou même hiéroglyphes. Nul ne peut en effet  contester que la maçonnerie fasse un abondant usage d’images et de figures auxquelles elle veut donner un sens intellectuel ou spirituel plus ou moins précis. S’agit-il, pour autant, d’ésotérisme ?

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William Preston (1742-1818)

L'un des pères du "symbolisme" maçonnique en Grande-Bretagne


D’autre part, l’un des traits les plus caractéristiques de la franc-maçonnerie est évidemment l’usage de rituels, fondés sur des récits mettant en scène le candidat et certains personnages légendaires ou mythiques: c’est dans ce cadre que l’ésotérisme est réputé occuper une place importante, la dramaturgie des grades étant supposée enseigner d’une manière allusive, indirecte et subtile, des leçons essentielles. La maçonnerie est-elle ainsi, d’une certaine manière, un « théâtre ésotérique » ?

Enfin, si une partie importante de la maçonnerie, depuis le XIXème siècle, affirme récuser toute pensée dogmatique, se rattachant à la « liberté de conscience », il demeure évident que de nombreux systèmes maçonniques ont justifié leur démarche au moyen d’une doctrine, plus ou moins clairement définie. Si l’ésotérisme est une theoria avant d’être une praxis, on doit reconnaître qu’au cours de son histoire la maçonnerie a souvent revendiqué un fondement ésotérique.

1. La franc-maçonnerie est-elle essentiellement une société ésotérique ?

La maçonnerie opérative, c’est-à-dire la maçonnerie « de métier », classiquement située au Moyen Age, est connue par les textes à partir du XIIème siècle, et beaucoup mieux à partir du XIIIème siècle. Des documents directement liés aux loges de maçons opératifs, les Old Charges, remontent pour les plus anciens à la fin du XIVème siècle (Regius c.1390, Cooke c. 1420). Rédigés par des clercs, seuls détenteurs du savoir, qui encadraient les ouvriers  pour les maintenir dans les règles de la vie chrétienne, ces textes sont totalement dépourvus de tout contenu ésotérique. En dehors des prescriptions morales (Charges), ils renferment une Histoire du Métier, fabuleuse, légendaire et mythique, qui rattachait, sans souci de chronologie ni de vraisemblance, le travail des constructeurs de cathédrales à celui des ouvriers de la Tour de Babel ou du Temple de Salomon dont ils étaient supposés être les héritiers et les continuateurs.


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Maçons médiévaux au travail


Nous ne savons presque rien de la vie et des usages des loges des chantiers médiévaux. Il semble toutefois que l’introduction d’un  nouvel apprentice ou la reconnaissance à des ouvriers confirmés du statut de fellow, ne donnait lieu qu’à une cérémonie fort simple, consistant pour l’essentiel en un serment sur l’Evangile. En Angleterre, le texte qui nous en a été transmis pour le XVIIe siècle ne renferme que des obligations purement professionnelles.

On a cependant souvent évoqué le « secret des bâtisseurs » comme l’un des trésors légués, d’âge en âge, par la tradition maçonnique, et dont la source était précisément les loges médiévales. Il convient de s’entendre sur la nature de ce secret. A une époque où des nombreux métiers, notamment celui de maçon, étaient réglés par des textes souvent assez contraignants, la formation des ouvriers et leurs conditions de travail étaient strictement contrôlées. Une préoccupation majeure était de protéger autant que possible les compétences professionnelles pour réserver le privilège de l’emploi à ceux qui en étaient dignes. D’où une forte tendance à ne pas diffuser les connaissances techniques et notamment à ne pas les consigner par écrit, ce qui, du reste, eût été peu utile à une époque où presque tous les ouvriers étaient incapables de lire: la tradition orale, alléguée comme une preuve infaillible de l’existence d’une tradition ésotérique, n’a sans doute pas d’autre raison !

Néanmoins, ces pratiques peuvent expliquer l’apparition ultérieure d’une signification ésotérique, secondairement attribuée à des usages qui étaient à l’origine purement conventionnels et justifiés par des besoins professionnels. Un exemple remarquable est fourni par l’institution, connue en Ecosse au moins depuis le début du XVIIème siècle mais sans doute bien plus ancienne, du Mason Word.

Le Mason Word était, dans les loges opératives écossaises, transmis aux nouveaux reçus probablement dès le grade Apprentice. Il permettait à ces ouvriers « réguliers », de détenir l’exclusivité de l’emploi par les Maîtres, se préservant ainsi des cowans, c’est-à-dire des maçons sans qualification et non reconnus par la loge. C’était un secret purement professionnel. Cependant, la pratique, attestée dès le début du XVIIème siècle en Ecosse, de recevoir en qualité de bienfaiteurs, de membres honoraires, certains notables du pays (gentlemen masons) en leur donnant aussi le Mason Word – dont ils ne pouvaient faire aucun usage professionnel – transforma peu à peu ce secret en enseignement ésotérique. En 1691, Robert Kirk, exposant diverses coutumes écossaises, écrit  que le Mason Word est « comme une tradition rabbinique en forme de commentaire sur Jachin et Boaz, les deux colonnes érigées dans le temple de Salomon, avec quelques signes secrets donnés de la main à la main ». Dès 1640, Robert Moray (c. 1600-1673), l'un des premier gentlemen masons dont l’histoire ait retenu le nom, à la fois artilleur, ingénieur et antiquarian épris de spéculations ésotériques, détiendra le Mason Word: ce fut sans doute l’un des premiers germes de l’ésotérisme maçonnique, au sens d’un savoir caché.moray.jpg

La personnalité de Robert Moray est du reste emblématique du mouvement intellectuel qui, dans le courant du XVIIème siècle, conduisit à l’émergence de la maçonnerie spéculative, c’est-à-dire d’une maçonnerie qui, au lieu d’utiliser matériellement les outils du métier, les applique à la vie morale. Il est remarquable que Robert Moray ait également été en 1660 le premier président de séance de la Royal Society. C’est en effet dans ce milieu, où va naître aussi la science moderne, que se perçoivent encore les échos de la Renaissance hermético-kabbalistique, notamment illustrée par le mouvement de la Rose-Croix, comme l’a si bien montré  Frances Yates (The Rosicrucian Enlightenment, 1972). C’est par ce biais imprévu que des spéculations empruntées à un vieux fond alchimique et magique ont contribué à former l’esprit de la maçonnerie spéculative et à lui donner sa tonalité ésotérique, dans le sens gnostique.

Pour autant, la maçonnerie spéculative, qui s’organise à Londres à partir de 1717 avec la fondation de la première Grande Loge, s’est-elle toujours définie comme une organisation ésotérique ? On peut en douter.

RamsayMS1736.jpgDans l’un de ses textes fondateurs, le Discours rédigé par André Michel de Ramsay (1686-1743) en 1736 à Paris, la jeune maçonnerie française précise que la maçonnerie « veut réunir tous les hommes d’un goût sublime et d’une humeur agréable, par l’amour des beaux-arts, où l’ambition devient une vertu, ou l’intérêt de la confrérie est celui du genre humain tout entier, où toutes les nations peuvent puiser des connaissances solides et où tous les sujets des différents royaumes peuvent agir ensemble sans jalousie, sans discorde et se chérir mutuellement. » L’affirmation d’une filiation ésotérique remontant à l’origine de l’humanité viendra en fait bien plus tard, nous le verrons plus loin.

En Angleterre, il faut sans doute attendre la fin du XVIIIème siècle, avec la publication par William Hutchinson (1732-1814) de The Spirit of Masonry (1775), pour qu’une conception ésotérico-symbolique de la maçonnerie connaisse un certain succès. Toutefois, les rituels anglais ne cesseront jusqu’à nos jours d’insister sur la portée essentiellement morale des symboles maçonniques qui apparaissent surtout comme des allégories de convention bien plus que comme des secrets mystiques, ce que montre bien la définition de William Preston.

C’est en France, au cours du XXème siècle, que la vision purement ésotérique de la maçonnerie sera théorisée de manière impressionnante dans l’œuvre immense de René Guénon (1886-1951). Il fit ses premières armes dans les milieux de l’occultisme parisien, notamment auprès du mage Papus (1865-1916) qui fondera lui-même vers 1887 un ordre pseudo-maçonnique, le martinisme, et dont la doctrine assez confuse, exposée en 1891 dans son Traité méthodique de science occulte, proposait une sorte de synthèse entre "la sagesse des Anciens" et les balbutiements de la science moderne. La devise du mouvement, inscrite sur la couverture de la revue édité par Papus, Le Voile d'Isis,  était : « Le surnaturel n’existe pas ».


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Tout un programme...


Rapidement lassé par l’inconsistance de cette pensée, René Guénon, après s’être intéressé à l’hindouisme, fut attiré par les milieux musulmans soufis qui s’étaient installés à Paris. Plus tard, il recevra lui-même la baraka et sera durablement influencé par une vision de l’histoire religieuse et du monde en général empruntée à une école de pensée proche des Frères musulmans, avec pour caractéristique majeure une condamnation sans nuance du monde moderne. Après un bref passage – juste avant la Première Guerre mondiale – dans les loges maçonniques dont il s’éloignera définitivement, il produira de nombreux livres et articles dans lesquels il développe sa vision de la Tradition primordiale, postulant un ésotérisme commun à tous les peuples de l’humanité et affirmant l’absolue dégénérescence de l’époque contemporaine (La crise du monde moderne, 1925 ; Le Règne de la quantité et les signes des temps, 1945). Appliquant cette même grille de lecture à la franc-maçonnerie, dont il n’avait lui-même qu’une très faible expérience, il lui consacrera de nombreux écrits (Ecrits sur la franc-maçonnerie et le compagnonnage, 1964), le considérant comme l’une des rares organisations possédant encore, en Occident, les clés d’un ésotérisme universel. Il critiquera cependant sévèrement les déviances et les reniements d’une maçonnerie qui, à ses yeux, surtout en France, avait oublié ses racines profondes et perdu le sens de ses propres symboles. Il affirmera que l’institution maçonnique, à travers ses grades, renferme un ésotérisme puissant, une « influence spirituelle », conduisant comme à Eleusis des Petits Mystères aux Grands Mystères, et ouvrant la voie à une vision unitive et à la délivrance. Parallèlement à cette mise en valeur de la maçonnerie, René Guénon ne cessera d’affirmer la nécessité, pour le maçon initié, de «l’exotérisme traditionnel », c’est-à-dire le rattachement effectif à une tradition religieuse « régulière » (notamment l’une des religions du Livre) dont la maçonnerie permettrait l’approfondissement ésotérique.

La pensée de René Guénon a durablement influencé une partie de la maçonnerie française et italienne, notamment. En revanche, elle a connu un bien moindre écho au sein de la maçonnerie anglo-saxonne qui privilégie plutôt une lecture purement morale ou psychologique des rituels maçonniques. (à suivre)

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[1] Le texte de cette section est, pour l’essentiel, la traduction française inédite de l’article « Freemasonry » que j'ai publié dans le Dictionary of Gnosis and Western Esotericism, Leiden, Brill, 2005. On peut aussi consulter, sur le même sujet, le très intéressant article « Franc-maçonnerie » écrit par J.F. Var dans le Dictionnaire critique de l’ésotérisme, Paris, PUF, 1998 [nouvelle édition 2013].

06 juin 2013

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage…» (2)

Les polémiques relatives à la place de hauts grades ne sont pas récentes. Elles se sont historiquement ordonnées autour de deux types de critiques, du reste assez différentes.

En Angleterre, elles ont généralement reflété des divergences de caractère purement circonstanciel, traduisant l’hostilité à une puissance maçonnque adverse, et exprimant cette opposition par une contestation touchant à l’organisation des grades. On peut en donner deux exemples.

Le premier concerne précisément l’apparition du grade de Maître. Dès 1724, dans unPamphlet Briscoe.png texte très agressif dirigé contre les autorités de la jeune Grande Loge et nommément contre ses « savants Docteurs » – expression transparente pour désigner Désaguliers et sans doute aussi Anderson –, le Pamphlet Briscoe conteste la légitimité de ce nouveau grade, discute son authenticité et, au passage, montre bien que celui-ci était bien perçu comme une innovation radicale. Cela ne l’empêchera nullement de prospérer et de finalement s’imposer au point que, quelques décennies plus tard, on avait déjà oublié qu’il ne faisait nullement partie du patrimoine opératif…

Le second exemple date de la fondation de la deuxième Grande Loge anglaise, celle des Anciens, en 1751. L’un des points de divergence était le rôle et le sens du grade l’Arc Royal (Royal Arch), considéré par les Anciens comme « le cœur, la racine et la moelle » de la franc-maçonnerie, alors que son authenticité était tout simplement niée par les Modernes. Là encore, ce débat apparemment axé sur le contenu de la tradition maçonnique était en réalité politique. Les Modernes eux-mêmes se mirent  à pratiquer l’Arc Royal au point de fonder officieusement un Grand Chapitre chargé de le régir dès le courant des années 1760. L’union des deux Grandes Loges aboutira, en 1813,  dans les fameux Articles de l'Union, à la rédaction équivoque déjà citée dans mon post précédent, dernier témoignage d’une querelle ancienne. Une fois encore, il ne faut pourtant pas interpréter les Articles comme une condamnation des hauts grades puisque le texte se poursuit par un commentaire tout à fait explicite à cet égard, précisant  qu'il ne s'agit nullement « d’empêcher toute Loge ou tout Chapitre de tenir des réunions à l’un quelconque des grades des Ordres de Chevalerie, conformément à la Constitution de ces Ordres. ». Ce que la franc-maçonneire anglaise n'a pas manqué, larga manu, depuis lors...


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Officiers d'un Chapitre de l'Arc Royal en Angleterre


En France, où les hauts grades apparurent précocement et se multiplièrent rapidement dès les années  1740, des remous de même nature furent observés au XVIIIème siècle : il ne s’agissait pas vraiment de contester les hauts grades – puisque, au contraire, ce sont alors les grades bleus que l’on considérait comme étant de peu d’intérêt – mais plutôt de chercher à savoir lesquels était  les « bons », c’est-à-dire, pour parler plus clairement, quelle puissance maçonnique devait s’imposer aux autres [1]

En revanche, au XIXème siècle, en France après 1850 notamment, les choses vont un peu changer. Un courant d’opinion va se développer au sein de la maçonnerie, contestant la notion même de « hauts grades », à la fois parce que les organismes qui les régissaient était vus comme des pouvoirs autocratiques incompatibles avec l’esprit de la maçonnerie c'était notamment (déjà) vrai du Suprême Conseil de France, qui dirigeait alors directement les loges bleues "écossaises" – et aussi parce que l’on souhaitait s’en tenir aux enseignements réputés plus simples et compréhensibles des trois premiers grades. Oswald Wirth, issu de la Grande Loge Symbolique Ecosaise qui, dès 1880, avait brandi l'étendard de la révolte contre le Suprême Conseil et les hauts grades, persistera tout au long de sa vie dans cette méfiance à leur égard - même après qu'on l'y aura admis, presque contre son gré...

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Oswald Wirth (1860-1943)

Le "pur maçonnisme" des grades bleus...


Cette mouvance maçonnique, qui demeura le plus souvent minoritaire mais connut aussi quelques échos, était surtout liée à l’évolution politique, progressiste voire libertaire, d’une bonne partie de la franc-maçonnerie française sous le Second Empire, aboutissant à faire d’elle un courant politique républicain et anticlérical, luttant contre tous les pouvoirs – y compris maçonniques – et prônant une maçonnerie intellectuellement plus accessible à un « peuple maçon » désormais plus modeste socialement, peut-être moins instruit et moins passionné par les mystères parfois échevelés de certains hauts grades, ou même rebuté par leur tonalité trop expressément religieuse (par exemple avec le grade de Chevalier Rose-Croix).

Enfin, une sensibilité ouvriériste, attisée par l’orientation politique volontiers socialiste des loges dans le dernier quart du siècle, privilégiait aussi une référence exclusive aux trois grades « ouvriers », en oubliant d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut, que le troisième n’avait jamais été un grade en tant que tel dans la pratique opérative où il qualifiait en réalité le statut de l’employeur – c’est-à-dire du « patron » !

C’est aussi de cette époque que date la formule, souvent ressassée depuis lors dans certains milieux maçonniques, sur « l’éternel apprenti » [2] : l’idéal maçonnique est alors formulé, dans son extrême simplicité – ne faudrait-il pas dire « simplisme » ? –, comme entièrement contenu dans le premier de tous les grades, qui aurait donc pu – ou dû – être le seul de tous…

De ces antécédents historiques il est résulté, en France au XXème siècle, une pratique ambiguë des hauts grades maçonniques. Ceux-ci se sont finalement établis dans la vie maçonnique, malgré quelques réserves encore exprimées, ici ou là, par quelques maçons réfractaires dont influence demeure marginale. Cependant, il arrive encore que la possession de ces hauts grades soit vécue avec une certaine mauvaise conscience par leurs titulaires, alors même que la règle qui s’est peu à peu imposée est de séparer nettement les Grandes Loges (ou Grands Orients), gérant les trois premiers grades, des puissances ou juridictions de hauts grades dont l’existence est connue mais dont l’expression publique est réduite à presque rien.

Alors qu’en Angleterre, par exemple, les convocations de loges bleues rappellent souvent que les Maîtres maçons sont éligibles à l’Arc Royal après un mois d’ancienneté dans leur grade et qu’ils doivent en faire la demande (!), l’accès aux grades supérieurs – que l’on répugne même parfois à nommer ainsi, préférant parler de « grades de sagesse », par exemple – s’effectue en France dans une certaines clandestinité somme toute assez ridicule.

Le choix de la Loge Nationale Française (LNF) où je maçonne depuis près de 30 ans, sur cette question, est celui de la simplicité et de la clarté : les hauts grades existent bien – leurs titulaires en portent même les marques ostensibles en loge bleue et sont expressément invités à le faire [3] –, leur possession ne confère pour autant aucun pouvoir ni aucune autorité particulière mais doit témoigner d’un engagement maçonnique plus profond à citer en exemple, et tous les Frères doivent les considérer comme le terme normal, désirable et normalement accessible, de leur progression maçonnique.

Finalement, l’initiation maçonnique est-elle donc toute entière renfermée dans le premier grade ? Oui, d’une certaine manière. Mais dire cela n’est à peu près rien dire. De même qu’on a pu affirmer que toute l’histoire de la philosophie occidentale ne consiste qu’en des notes de bas page sur l’œuvre de Platon –  ce qui ne dispense pourtant nullement de lire et de méditer tous les autres philosophes –  de même, la multiplicité des grades maçonniques permet, sous des jours indéfiniment renouvelés, de poser encore et toujours les mêmes questions fondamentales et, par mille chemins, de tenter de leur trouver des éléments de réponse.

Si le génie historique de la maçonnerie – un génie parfois un peu fantasque, il est vrai – a défriché d’innombrables voies pour inviter au voyage, il serait déraisonnable de ne pas chercher à les emprunter pour découvrir, au détour insoupçonné de l’une ou l’autre d’entre elles, le paysage inattendu qui nous révélera à nous-mêmes…



[1] On peut évoquer ici, dès les années 1750-1760, la querelle entre les « Chevaliers d’Orient » et les « Empereurs d’Orient et d’Occident ». Mais il y en eut bien d’autres…

[2] On ira même, au XIXème siècle, jusqu’à broder ces mots sur des tabliers d’Apprentis portés fièrement par des Maîtres…(Cf. illustration dans un post précédent.

[3] Ce qui est généralement prohibé dans à peu près toutes les autres obédiences, et ce en contradiction avec la pratique constante du XVIIIème siècle et les stipulations explicites de certains Rites, comme le RER, par exemple, qui exige le port en loge bleue des insignes du grade de Maître Ecossais de Saint-André.

04 juin 2013

Historiquement Show : la franc-maçonnerie.

Au hasard d'un "ménage dans les fichiers" de mon ordinateur, je retrouve le lien qui conduit vers une émission de Michel Field, Historiquement Show, qui avait été consacrée à la franc-maçonnerie, à l'occasion de la sortie du livre de Christophe Bourseillier, Un maçon franc. Nous lui avions du reste remis, il y a deux ans, un prix lors du Salon maçonnique du Livre de Paris

Il est rare qu'à la télévision on prenne une heure pour discuter sereinement d'un tel sujet.

Je vous recommande de recommander ce lien à qui voudrait comprendre un peu le sujet - et ce n'est pas parce que j'y ai participé !...