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08 mai 2013

La Franc-maçonnerie - Histoire et dictionnaire, Coll. Bouquins, Robert Laffont, 2013

Il est difficile de parler d'un ouvrage collectif auquel on a collaboré, j'aurai cependant à revenir sur ce bel opus qui vient de paraître et doit beaucoup au travail de son directeur, Jean-Luc Maxence, dont il faut saluer ici la ténacité.

On y trouvera, dans ce volume de près de 1200 pages, de nombreuses contributions originales - je ne parle évidemment pas des miennes  ! - dont, sans exhaustivité, celles de Pierre-Yves Beaurepaire ("La franc-maçonnerie des Lumières"), Claude Saliceti ("L'humanisme maçonnique"), M.-F. Picart ("Quand la franc-maçonnerie vint aux femmes..."), Simone Vierne ("Fonctions des myhes et des rites en franc-maçonnerie"), Jérome Rousse-Lacordaire ("Voie initiatique, voie spirituelle, histoire comparative"), Jean-Marc Vivenza ("René Guénon, l'ésotérisme et la franc-maçonnerie") ou encore Dominique Jardin ("Les courants ésotériques et la franc-maçonnerie"), Jean-Claude Bousquet ("Du Grand Achitecte de l'Univers à la liberté de conscience" - un article très complet et extrêmement équilibré sur un sujet difficile) et Michaël Segall (remarquable mise au point sur "La franc-maçonnerie américaine inconnue ").

Ces auteurs sont estimés et fournissent ici de nouvelles preuves de leurs talents et de leur réelle maîtrise des sujets traités, en proposant des synthèses actualisées, très abouties, pertinentes et documentées - suffisamment distanciées aussi, car il ne s'agit évidemment pas d'un ouvrage de propagande, et la plupart des auteurs (mais pas tous !) semblent l'avoir bien compris...

On a eu l'excellente idée d'ajoindre de copieuses annexes où l'on trouvera de bonnes traductions de textes fondamentaux, tels que quelques versions des Anciens Devoirs, les Constitutions d'Anderson, mais aussi le Discours de Ramsay.

Enfin la bibliographie et les index, indispensables dans de tels ouvrages, sont bien faits.

Que demander de plus ? Sans doute que tous les chapitres soient du même niveau, ce qui n'est malheureusement pas le cas. Pour l'instant, je préfère réitérer mon jugement d'ensemble très favorable et recommander l'acquisition et la lecture de livre. Je dirai plus tard ce qui est moins agréable mais nécessaire, du moins si l'on veut défendre la vérité de l'histoire - or c'est l'une des passions (et donc l'un des risques) de ma vie !

En attendant, je vous livre la fin du chapitre de conclusion, consacré à "L'avenir de la franc-maçonnerie", que l'ami Maxence m'a chargé de rédiger...

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[...]

 

L’initiation maçonnique a-t-elle un avenir ?

Pour « ceux qui croient au ciel », il y avait – et il y a encore – les églises ; pour ceux qui n’y croient pas – ou n’en veulent plus – mais désirent pourtant conférer un sens à leur vie, il y aussi les partis politiques, l’action syndicale, l’engagement associatif – voire le divan du psychanalyste. Quelle est aujourd’hui – et quelle sera demain ! –, dans un pays comme la France singulièrement, la place de l’initiation maçonnique ?

On a vu que la courbe des effectifs, dans notre pays, n’a cessé de s’élever depuis une trentaine d’années. Faut-il donc la prolonger et prédire un envol numérique de la franc-maçonnerie ? Nul ne peut le dire mais on peut au moins envisager les facteurs qui pourraient modérer ou simplement moduler cet enthousiasme arithmétique.

D’abord parce que l’évolution économique et sociale contemporaine, qui rend les hommes moins disponibles et moins sereins, la mutation culturelle qui substitue le règne de l’éphémère et de l’image sans lendemain à la contemplation méditative de l’icône ou à la réflexion sur les textes que le temps avait consacrés, l’invraisemblable « bougisme » qui contraint les individus à une course folle et permanente, tous ces traits de la civilisation de l’incertitude, de l’apparence et du jeu sont a priori peu favorables à la prospérité d’une démarche mesurée, attentive et patiente comme celle que propose la franc-maçonnerie.

Ensuite parce que, l’actualité l’a tragiquement montré depuis quelques années, le besoin de retrouver des racines spirituelles ou traditionnelles trouve souvent son aboutissement dans les intégrismes religieux de toutes sortes qui, tout en s’opposant avec violence, s’accordent généralement sur un point : la franc-maçonnerie est un ennemi à abattre. Une autre impasse caricaturale est encore représentée par les sectes qui, elles, n’ont jamais tant proliféré.

Enfin parce que les références culturelles et philosophiques sur lesquelles repose le corpus symbolique et rituel de la franc-maçonnerie, empruntant aux sources essentielles de la tradition judéo-chrétienne, fût-ce au simple titre de mythe fondateur et d’allégorie suggestive, font aujourd'hui l’objet d’un discrédit inquiétant qu’alimentent surtout une ignorance et une inculture qui s’aggravent dans les générations les plus récentes.

Pourtant, si l’on veut bien y songer un instant, toutes ces causes d’un possible effacement de la perspective initiatique dans l’esprit de nos contemporains – notamment dans un pays aussi sécularisé que la France du XXIème siècle –, sont peut-être autant de chances à saisir, voire de défis à relever pour une franc-maçonnerie à nouveau confiante et consciente de ses potentialités. Observons simplement que, depuis la fin du XIXème siècle, les acquis de l’anthropologie culturelle ont montré l’impressionnante permanence du schéma initiatique dans à peu près toutes les sociétés et suggèrent qu’il constitue peut-être l’un des invariants les plus saisissants de la condition humaine. Dotée d’une structure étonnamment stable à travers les siècles et les continents, à peine variable dans son fond mais sous des masques et des représentations multiples, l’initiation a jalonné toutes les étapes de la civilisation. Pourquoi notre monde « postmoderne » en serait-il dépourvu ? Pourquoi n’y trouverait-elle plus sa place pour répondre à des questionnements eux aussi intemporels ?

Abandonnons ici résolument l’habit du devin que revêt toujours, plus ou moins consciemment, quiconque prétend trouver dans le présent une préfiguration de l’avenir. Gardons-nous aussi de prendre pour des réalités probables nos désirs comme nos angoisses. Restent alors l’éternelle énigme de la vie humaine et l’irrépressible interrogation sur les origines, le sens et la fin des choses qui, un jour ou l’autre, s’empare presque immanquablement de chaque être humain. Les efforts combinés, tantôt solidaires, tantôt contraires, de la philosophie et de la spiritualité n’ont pu en épuiser le secret en quelques dizaines de siècles de pensée humaine déchiffrable.

L’initiation peut donc encore proposer sa contribution : celle du premier et du dernier pas.

04 mai 2013

Un blog (maçonnique) doit-il être commenté ?

Certains de mes lecteurs m'ont fait part de leur regret en constatant que ce blog était fermé aux commentaires. C'est en effet un choix délibéré dont l'explication est simple : trop de blogs donnent l'exemple consternant des commentaires vides de sens - dans les meilleurs cas - , à côté du sujet, ou surtout agressifs et polémiques, toutes choses qui n'ont jamais fait avancer le moindre problème - en maçonnerie comme ailleurs...

Cette constatation est déjà navrante quand on la fait à propos de blogs portant sur des sujets de société, des sensibilités politiques ou religieuses, mais elle est effrayante quand on voit le déchainement de violence écrite qui se manifeste sur certains blogs maçonniques où les règlements de compte "en ligne" côtoyent les insultes publiques. J'avoue être à la fois interloqué et profondément peiné par ces comportements. Pour ces raisons, instruit par l'expérience, j'ai pris la décision de fermer ce blog aux commentaires. Je sais bien que l'on peut "modérer" avant publication, mais je préfère passer mon temps à écrire pour proposer à mes lecteurs des documents, des études et des réflexions.
Il faut toutefois s'arrêter un instant sur ce que cela révèle. Les francs-maçons proclament volontiers - y compris à la face du monde - leurs "immortels principes": tolérance, fraternité, liberté de conscience, pensée critique, etc. Le malheur est que, trop souvent, ces proclamations faites, ils oublient de mettre en oeuvre les valeurs dont ils se gargarisent ! Et pourtant, quand on fréquente assidûment le monde maçonnique, comme je le fais depuis trente ans, on sait que les maçons et les maçonnes sont, dans l'ensemble, des gens sympathiques, attachants même, et que si les petits défauts de l'humanité ne les épargnent pas, ils forment un peuple plutôt joyeux et réellement fraternel, animé le plus souvent d'une vraie sincérité. Alors, pourquoi de tels écarts de comportement ?

Je ne vois d'autre réponse que celle-ci : le monde profane a contaminé les loges où se retrouvent regrettablement les us et coutumes de la vie quotidienne, l'esprit et les méthodes des confrontations qui tissent la vie publique et agitent le monde politique comme la sphère du travail...

A force d'entendre dire par leurs "dignitaires", que "notre Rite" est le meilleur, le plus authentique, le plus "traditionnel", que "notre Grande Loge " est la plus ancienne, la plus respectueuse des principes fondateurs - j'en passe, et de pires ! - on finit par faire des francs-maçons des militants, voire des fidèles - j'allais dire des paroissiens. En accordant aussi, dans les travaux maçonniques, une trop large part aux sujets "sociétaux " , c'est-à-dire à la politique qui ne dit pas son nom, on laisse s'y développer les mêmes travers et les mêmes dévoiements : parler à tort et à travers sur des sujets complexes qui nécessitent une approche rigoureuse et documentée sur le plan sociologique, historique, économique, etc.

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L'Apprenti de Wirth : que faire ?

Le fond du problème est peut-être encore plus grave : le débat maçonnique mal conduit accoutume sans doute nombre de maçons à l'idée que la franc-maçonnerie, à la différence d'à peu près tous les secteurs de la vie "profane", est un lieu où l'on peut sans risque dire à peu près n'importe quoi sur n'importe quel sujet...

Le constat paraîtra sans doute sévère, voire injuste, à certains de mes lecteurs, et je m'excuse par avance auprès d'eux si je les choque : tel n'est pas mon propos et, disons-le tout net,  je suis conscient de pouvoir dire et écrire des sottises, comme tout un chacun ! Je pense seulement que nous devons porter sur la franc-maçonnerie dans son ensemble un regard critique et sans complaisance. Sommes-nous toujours à la hauteur de notre projet - je n'ose encore dire " de notre "idéal" ?

Si nous décidons simplement que cette question n'a pas d'intérêt, ou pas d'objet, alors la franc-maçonnerie est morte...

 

PS En revanche, on peut grâce à la rubrique "Me contacter",  me faire part de toute réaction et de toute question : je répondrai toujours !

03 mai 2013

"5 minutes de symbolisme"...

Pour beaucoup de francs-maçons, le qualificatif « symbolique » renvoie en fait à ce que, pour d'autres, on entend par « spirituel » ou « traditionnel », voire « initiatique ». « Symbolique » est donc souvent, dans les milieux maçonniques français, un euphémisme pour ne pas prononcer certains mots. Il veut dire que l’on s’efforce de trouver dans la franc-maçonnerie une intention profonde qui s’adresse aux instances les plus élevées de l’être, et que le langage symbolique permet de l’exprimer.

Le lieu n’est pas ici de revenir sur le sens même de l’approche symbolique en franc-maçonnerie. On sait toutefois que, sous ce vocable, la pratique maçonnique française, depuis au moins quelques décennies, englobe tout un ensemble de considérations morales ou philosophiques énoncées à partir d’une libre réflexion sur un emblème, une figure, un objet ou un mot de l’univers maçonnique, provenant de ses rituels, de ses tableaux, du décor de ses loges. Du fait de l’absolue liberté qui doit, dit-on, présider à cette « recherche », on s’autorise tous les rapprochements, toutes les analogies, en vertu d’une sorte de principe implicite qui dirait simplement : « Tout est dans tout et réciproquement ». D’où une dérive possible – et malheureusement souvent constatée – vers ce que l’on nommera sans indulgence le « délire symbolico-maniaque ».Tableau de loge.jpg

Mais le plus grave n’est pas cet usage inconsidéré de tout un patrimoine de signes conventionnels et de hiéroglyphes, légués par la tradition mais détachés ici de leur contexte, isolés de leurs sources naturelles, envisagés en dehors de tout l’environnement culturel qui les a produits. Le plus navrant est la manière dont on met en œuvre cette conception déjà contestable dans son principe.

Les « 5 minutes »  de symbolisme que l’on trouve fréquemment en tête de l’ordre du jour des loges, en sont un exemple frappant. On sent bien, en ne faisant que lire cette formule, que « 5 mn » représentent, dans l’esprit de ceux qui les ont instaurées, un maximum tolérable à ne pas dépasser. Le moment de symbolisme – parfois témérairement poussé jusqu‘au « quart d’heure » – est une sorte de passage obligé, un pensum «  qui nous fera beaucoup de bien », souligne sans conviction tel Officier de la loge en dissimulant ses soupirs, rien qu’un moment – heureusement ! – au cours duquel un Frère modérément motivé ânonne, plus qu’il ne prononce, un bref discours le plus souvent inspiré – pour ne pas dire « décalqué » – des manuels de symbolisme si regrettablement en faveur parmi les francs-maçons. Il se peut aussi que la parole ait été donnée à celui qui, très souvent minoritaire mais affectueusement toléré par ses Frères (et Soeurs), est un fanatique de la chose et emporte pendant quelques minutes une loge entière dans un tourbillon de correspondances échevelées et de significations mystérieuses et cachées qui laissent sans voix une assemblée soucieuse de passer au point suivant…

On pardonnera cette charge un peu moqueuse mais nullement cynique : elle est dictée par l’expérience…

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Composition d'Oswald Wirth

William Preston (1742-1818), l’un des plus prestigieux ritualistes de la maçonnerie anglaise, auteur dès 1772 d’un classique, Illustrations of Masonry, réédité sans trêve depuis lors, proposa un jour cette simple définition de la franc-maçonnerie, que les francs-maçons britanniques ont faite leur et qu’ils enseignent constamment : « La franc-maçonnerie est un système particulier de morale, voilé par des allégories et illustré par des symboles ». Approfondir la maçonnerie n’est donc pas autre chose que lever ces voiles et déchiffrer ces symboles.

 Le programme de travail de la loge est nécessairement centré sur le symbolisme, à condition de bien s’entendre sur ce dont il s’agit. Loin de la logorrhée confuse qui laisse trop souvent libre cours à une imagination débridée – à la « folle du logis » pour reprendre la fameuse expression de Malebranche –, la compréhension des symboles maçonniques suppose un travail réel de rapprochement des sources, de confrontation des figures et des textes, et notamment une sorte de voyage à travers le temps pour s’imprégner de l’atmosphère culturelle qui a vu naître ces symboles et permet de les éclairer intelligemment. Il n’est pas de décryptage des symboles qui ne passe par un vrai travail intellectuel préparatoire que la loge permet précisément en mutualisant, pour le bien de tous, les compétences et les sensibilités de chacun.

C’est alors, et alors seulement, que peut s’ouvrir « l’intelligence du cœur », celle qui dépasse effectivement le simple savoir érudit et permet l’intégration de significations plus profondes. C’est à travers une réflexion conduite en commun sur les signes qui peuplent la loge, et singulièrement sur les Instructions traditionnelles, lues et commentées, que ce travail peut se construire.

Et après un tel effort on peut s’accorder « 5 mn »…de silence !