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10 mai 2013

Souvenirs, souvenirs...

Cela fait aujourd'hui 33 ans, jour pour jour, que j'ai été initié dans une loge de la Grande Loge de France, obédience que j'ai quittée en 1987 mais où je compte encore de nombreux amis - même si on ne peut pas plaire à tout le monde ! Ma loge-mère s'appelait Le Libre Examen (n°217) - et elle existe toujours, bien sûr.

Je m'interroge donc, comme doit le faire tout franc-maçon tout au long de son parcours, sur cet événement déjà un peu lointain et pourtant si présent à mon esprit et à mon coeur.


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Gravure de 1745


Ai-je trouvé le chemin que je souhaitais arpenter, sans trop savoir où il menait ? Ai-je obtenu les réponses aux questions qui me taraudaient alors - et ne m'ont pas quitté depuis ? Et si c'était à refaire, le referais-je encore ?

On imagine sans peine mes réponses à ce questions, mais peu importe. Ce ne sont pas les réponses qui comptent, mais l'expérience que cet engagement m'a donné la possibilité de vivre. Paradoxalement, j'en retiens surtout les difficultés, les déceptions et les découragements, parfois les amertumes, parce que ce sont les obstacles qui font grandir. Mais je ne méconnais pas la joie des rencontres improbables, le plaisir de découvrir des terrains insoupçonnés, ni la déambulation sans fin dans les Rites et les grades - car c'est ainsi que je conçois la franc-maçonnerie : comme un voyage interminable, sans terme prévisible, sans territoire interdit.

Quand la maçonnerie devient paroissiale, elle dépérit et rétrécit l'âme. Quand elle plastronne et pontifie, elle sclérose l'intelligence. Quand elle est sûre d'elle-même, qu'elle prétend régenter les esprits et leur imposer de nouveaux crédo, elle se perd immanquablement.

Mais la franc-maçonnerie existe depuis bien plus longtemps que nous, qui tentons plus ou moins maladroitement de la faire vivre. Elle nous a précédés de loin, avec ses symboles toujours jeunes, ses rituels toujours émouvants, et la communauté humaine, imparfaite mais globalement éprise d'idéal, qu'elle a contribué à forger en trois siècles.

Enigmatique objet que je m'efforce de scruter depuis toutes ces années, et qui me surprend souvent encore, la franc-maçonnerie ne peut être que le cheminement de toute une vie, sinon elle est une comédie - au mieux - et au pire, une imposture.

Oublions aussi tous ceux qui, parfois, étant chargés de parler en son nom, la caricaturent et ne contribuent pas à la faire aimer. A toutes celles et à tous ceux qui, du dehors, assistent avec perplexité à ces exercices discutables, apportons en revanche la plaisante et prometteuse assurance de ce quatrain de 1744:


"Pour le public, un franc-maçon

Sera toujours un vrai problème,

Qu'il ne saurait résoudre à fond,

Qu'en devenant maçon lui-même".


Au bout du compte, et avec tous les risques que comporte un tel engagement - mais c'est la vie elle-même qui est un risque majeur ! - c'est tout le bonheur que je leur souhaite...


 

Encore un Que sais-je ? "La franc-maçonnerie" (nouvelle édition)

En 1963, Paul Naudon avait produit, dans la mythique collection Que sais-je ?, un petit opus limité aux 128 pages règlementaires de cette série académique de référence et présentant, autant que possible, tous les aspects historiques, légendaires, rituels et philosophiques, de la franc-maçonnerie dans tous ses états.

Le succès fut au rendez-vous : 18 éditions en plus de 40 ans, près de 200 000 exemplaires vendus et une reprise du titre, en 2012, dans la belle collection Quadrige chez le même éditeur ! L'ouvrage, reflet des choix intellectuels et maçonniques d'un auteur disparu en 2001, reflet des connaissances d'une époque aussi, avait cependant beaucoup vieilli...Naudon-Paul-La-Franc-Maconnerie-Que-Sais-Je-Puf-Livre-835333366_ML.jpg

Les PUF nous ont demandé, à Alain Bauer et à moi, de rédiger une version entièrement nouvelle, sans rapport avec la précédente, intégrant les données d'une histoire plus récente et tenant compte des apports de la réflexion maçonnologique depuis une vingtaine d'ann&ées.

La double signature de deux auteurs aux conceptions maçonniques si nettement tranchées en apparence, et pourtant recouvrantes dès lors qu'il s'agit des valeurs humaines fondamentales dont la franc-maçonnerie est porteuse, est un gage d'objectivité - n'en déplaise aux révisionnistes et aux fâcheux !  C'est en tout cas le pari que nous avons fait, le but que nous avons souhaité atteindre en partageant la rédaction et surtout en soumettant chaque partie rédigée au regard critique de l'autre...

Les épreuves sont corrigées depuis quelques jours. Parution prévue vers le 15 juin prochain ! 

Pour vous faire patienter, en "avant-première", je vous livre la courte introduction de ce tout nouveau Que sais-je ? Elle en fixe assez bien l'esprit et le projet :


Introduction

 

« Marronnier » régulier des hebdomadaires autant que sujet controversé pour les historiens, la franc-maçonnerie, surtout dans un pays comme la France où elle a connu depuis le début du XVIIIe siècle un fabuleux destin, cultive tous les paradoxes. Ce n’est d’ailleurs pas le moindre de ses attraits mais c’est aussi, pour quiconque prétend l’étudier, une source inépuisable de difficultés et de pièges.

Le premier de ces paradoxes est que, le plus souvent, les francs-maçons ne se reconnaissent guère dans les portraits – simplement moqueurs ou résolument hostiles – que leurs observateurs ou leurs ennemis se plaisent à en tracer, mais n’en sont pas moins passionnés par tout ce qui fait parler d’eux. Institution publique, profondément mêlée à l’histoire intellectuelle, politique, sociale et religieuse de l’Europe depuis plus de trois siècles, la franc-maçonnerie revendique en effet de porter en elle une vérité subtile dont le sens, par sa nature même, ne se laisse pas saisir dans ce qu’elle donne à voir au monde « profane ». Ambivalence classique, au demeurant, propre à tout groupe qui place l’essentiel de son identité dans sa vie interne mais ne peut cependant ignorer l’image que son statut social lui renvoie – parfois pour le meilleur et souvent pour le pire. Observons ici que le travail de l’historien ou du sociologue qui se penche sur le fait maçonnique n’en est guère facilité : doit-il ignorer le primat revendiqué de cette identité « profonde » qui échappe à peu près sûrement à un regard porté de l’extérieur, et donc se borner à une approche purement phénoménologique d’une réalité bien plus complexe, ou doit-il, pour surmonter ce dilemme, recourir à l’ethnologie participative ? En d’autres termes, ne peut-on parler avec pertinence de la franc-maçonnerie que si l’on est franc-maçon mais, dans ce cas, ne risque-t-on pas de n’en parler qu’avec complaisance et sans esprit critique ? De fait, une bonne partie de la littérature publiée sur cette question au cours des décennies récentes a oscillé en permanence entre ces deux écueils.

Le second paradoxe – mais sans doute pas le moindre – est que le mot « franc-maçonnerie » est un terme dont le sens ne fait pas consensus parmi les francs-maçons eux-mêmes. Les aléas de l’histoire et les innombrables possibilités de l’imagination humaine ont tracé pour les francs-maçons des chemins variés, dans le temps comme dans l’espace : d’un point de vue diachronique, la franc-maçonnerie a connu plusieurs vies, assumé plusieurs identités, revêtu plusieurs masques ; sur un plan synchronique elle juxtapose et fait interagir – et parfois s’opposer vivement – des visions si contrastées que l’on serait presque tenté de mettre un « s » à « franc-maçonnerie » pour serrer au plus près une réalité difficilement saisissable. De la franc-maçonnerie fantasmée du « temps des cathédrales » – mais a-t-elle jamais existé sous la forme qu’on lui suppose ? – à celle du « petit père Combes », lancée dans une lutte sans merci contre le clergé catholique et pour l’établissement de la République, en passant par le cénacle des proches de Newton dans l’Angleterre de la fin du XVIIe siècle, composé de francs-maçons tout à la fois préoccupés d’alchimie, d’histoire biblique et de rationalité scientifique, tout en n’oubliant pas les salons parisiens du Siècle des Lumières où des Philosophes en loge refaisaient le monde, voilà déjà plusieurs univers qui sont loin d’être entièrement conciliables. Mais encore, sur l’échiquier géopolitique de la franc-maçonnerie contemporaine, que de distance apparente entre la franc-maçonnerie britannique, pièce incontournable de l’establishment traditionnel, très liée à l’aristocratie et à l’Eglise d’Angleterre, propageant dans ses rituels « les principes sacrés de la moralité », et une franc-maçonnerie française dont l’image nous est familière depuis la fin du XIXe siècle, surtout soucieuse d’engagement « sociétal », longtemps très proche des cercles du pouvoir où elle s’est parfois enlisée, et toujours gardienne sourcilleuse de la laïcité de l’Etat et de la « liberté absolue de conscience »…

Entre une franc-maçonnerie saisie comme « essentiellement initiatique » et celle que l’on dit « politique par nature » – pour reprendre des formules entendues dans la bouche de dignitaires maçonniques français –, entre ceux qui veulent simplement y recevoir la Lumière et ceux qui prétendent s’en servir pour changer la société, quel est le terme moyen ? Quels fondamentaux les relient les uns aux autres ? En quoi réside leur commune appartenance, affirmée dans les deux cas, à la franc-maçonnerie ? Où se situe la distance critique qui les ferait s’en séparer ?

C’est à ces questions – et à quelques autres – que cet ouvrage accessible entend fournir des éléments de réponse sans a priori. C’est le fruit des réflexions croisées de deux « spectateurs engagés », familiers du monde maçonnique et curieux de son histoire mais peu désireux d’imposer leur vision propre et présentant du reste, en ce domaine, des différences notoires et amicalement assumées de l’un à l’autre.

En proposant un regard duel, à la fois empathique et distancié, sur une grande méconnue, nous avons surtout souhaité prodiguer au lecteur un guide de voyage dans un monde parfois déroutant, et lui procurer les moyens de forger sa conviction en toute sérénité.

Ajoutons encore que ce Que sais-je ?, succédant à celui du même titre écrit par Paul Naudon, et dont la première édition remonte à 1963, s’en distingue considérablement. Non seulement parce que la perspective d’analyse du fait maçonnique et les grilles de lecture de l’histoire que nous avons adoptées sont très différentes, mais aussi et surtout parce que depuis 2003 plusieurs titres consacrés à divers aspects de la franc-maçonnerie ont été publiés dans la même collection. Nous y renvoyons évidemment pour développer plus en détail les différents sujets (histoire, rites, obédiences) que traitent ces ouvrages auxquels le présent volume pourra désormais servir d’introduction générale.

08 mai 2013

La Franc-maçonnerie - Histoire et dictionnaire, Coll. Bouquins, Robert Laffont, 2013

Il est difficile de parler d'un ouvrage collectif auquel on a collaboré, j'aurai cependant à revenir sur ce bel opus qui vient de paraître et doit beaucoup au travail de son directeur, Jean-Luc Maxence, dont il faut saluer ici la ténacité.

On y trouvera, dans ce volume de près de 1200 pages, de nombreuses contributions originales - je ne parle évidemment pas des miennes  ! - dont, sans exhaustivité, celles de Pierre-Yves Beaurepaire ("La franc-maçonnerie des Lumières"), Claude Saliceti ("L'humanisme maçonnique"), M.-F. Picart ("Quand la franc-maçonnerie vint aux femmes..."), Simone Vierne ("Fonctions des myhes et des rites en franc-maçonnerie"), Jérome Rousse-Lacordaire ("Voie initiatique, voie spirituelle, histoire comparative"), Jean-Marc Vivenza ("René Guénon, l'ésotérisme et la franc-maçonnerie") ou encore Dominique Jardin ("Les courants ésotériques et la franc-maçonnerie"), Jean-Claude Bousquet ("Du Grand Achitecte de l'Univers à la liberté de conscience" - un article très complet et extrêmement équilibré sur un sujet difficile) et Michaël Segall (remarquable mise au point sur "La franc-maçonnerie américaine inconnue ").

Ces auteurs sont estimés et fournissent ici de nouvelles preuves de leurs talents et de leur réelle maîtrise des sujets traités, en proposant des synthèses actualisées, très abouties, pertinentes et documentées - suffisamment distanciées aussi, car il ne s'agit évidemment pas d'un ouvrage de propagande, et la plupart des auteurs (mais pas tous !) semblent l'avoir bien compris...

On a eu l'excellente idée d'ajoindre de copieuses annexes où l'on trouvera de bonnes traductions de textes fondamentaux, tels que quelques versions des Anciens Devoirs, les Constitutions d'Anderson, mais aussi le Discours de Ramsay.

Enfin la bibliographie et les index, indispensables dans de tels ouvrages, sont bien faits.

Que demander de plus ? Sans doute que tous les chapitres soient du même niveau, ce qui n'est malheureusement pas le cas. Pour l'instant, je préfère réitérer mon jugement d'ensemble très favorable et recommander l'acquisition et la lecture de livre. Je dirai plus tard ce qui est moins agréable mais nécessaire, du moins si l'on veut défendre la vérité de l'histoire - or c'est l'une des passions (et donc l'un des risques) de ma vie !

En attendant, je vous livre la fin du chapitre de conclusion, consacré à "L'avenir de la franc-maçonnerie", que l'ami Maxence m'a chargé de rédiger...

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[...]

 

L’initiation maçonnique a-t-elle un avenir ?

Pour « ceux qui croient au ciel », il y avait – et il y a encore – les églises ; pour ceux qui n’y croient pas – ou n’en veulent plus – mais désirent pourtant conférer un sens à leur vie, il y aussi les partis politiques, l’action syndicale, l’engagement associatif – voire le divan du psychanalyste. Quelle est aujourd’hui – et quelle sera demain ! –, dans un pays comme la France singulièrement, la place de l’initiation maçonnique ?

On a vu que la courbe des effectifs, dans notre pays, n’a cessé de s’élever depuis une trentaine d’années. Faut-il donc la prolonger et prédire un envol numérique de la franc-maçonnerie ? Nul ne peut le dire mais on peut au moins envisager les facteurs qui pourraient modérer ou simplement moduler cet enthousiasme arithmétique.

D’abord parce que l’évolution économique et sociale contemporaine, qui rend les hommes moins disponibles et moins sereins, la mutation culturelle qui substitue le règne de l’éphémère et de l’image sans lendemain à la contemplation méditative de l’icône ou à la réflexion sur les textes que le temps avait consacrés, l’invraisemblable « bougisme » qui contraint les individus à une course folle et permanente, tous ces traits de la civilisation de l’incertitude, de l’apparence et du jeu sont a priori peu favorables à la prospérité d’une démarche mesurée, attentive et patiente comme celle que propose la franc-maçonnerie.

Ensuite parce que, l’actualité l’a tragiquement montré depuis quelques années, le besoin de retrouver des racines spirituelles ou traditionnelles trouve souvent son aboutissement dans les intégrismes religieux de toutes sortes qui, tout en s’opposant avec violence, s’accordent généralement sur un point : la franc-maçonnerie est un ennemi à abattre. Une autre impasse caricaturale est encore représentée par les sectes qui, elles, n’ont jamais tant proliféré.

Enfin parce que les références culturelles et philosophiques sur lesquelles repose le corpus symbolique et rituel de la franc-maçonnerie, empruntant aux sources essentielles de la tradition judéo-chrétienne, fût-ce au simple titre de mythe fondateur et d’allégorie suggestive, font aujourd'hui l’objet d’un discrédit inquiétant qu’alimentent surtout une ignorance et une inculture qui s’aggravent dans les générations les plus récentes.

Pourtant, si l’on veut bien y songer un instant, toutes ces causes d’un possible effacement de la perspective initiatique dans l’esprit de nos contemporains – notamment dans un pays aussi sécularisé que la France du XXIème siècle –, sont peut-être autant de chances à saisir, voire de défis à relever pour une franc-maçonnerie à nouveau confiante et consciente de ses potentialités. Observons simplement que, depuis la fin du XIXème siècle, les acquis de l’anthropologie culturelle ont montré l’impressionnante permanence du schéma initiatique dans à peu près toutes les sociétés et suggèrent qu’il constitue peut-être l’un des invariants les plus saisissants de la condition humaine. Dotée d’une structure étonnamment stable à travers les siècles et les continents, à peine variable dans son fond mais sous des masques et des représentations multiples, l’initiation a jalonné toutes les étapes de la civilisation. Pourquoi notre monde « postmoderne » en serait-il dépourvu ? Pourquoi n’y trouverait-elle plus sa place pour répondre à des questionnements eux aussi intemporels ?

Abandonnons ici résolument l’habit du devin que revêt toujours, plus ou moins consciemment, quiconque prétend trouver dans le présent une préfiguration de l’avenir. Gardons-nous aussi de prendre pour des réalités probables nos désirs comme nos angoisses. Restent alors l’éternelle énigme de la vie humaine et l’irrépressible interrogation sur les origines, le sens et la fin des choses qui, un jour ou l’autre, s’empare presque immanquablement de chaque être humain. Les efforts combinés, tantôt solidaires, tantôt contraires, de la philosophie et de la spiritualité n’ont pu en épuiser le secret en quelques dizaines de siècles de pensée humaine déchiffrable.

L’initiation peut donc encore proposer sa contribution : celle du premier et du dernier pas.