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04 mai 2013

Un blog (maçonnique) doit-il être commenté ?

Certains de mes lecteurs m'ont fait part de leur regret en constatant que ce blog était fermé aux commentaires. C'est en effet un choix délibéré dont l'explication est simple : trop de blogs donnent l'exemple consternant des commentaires vides de sens - dans les meilleurs cas - , à côté du sujet, ou surtout agressifs et polémiques, toutes choses qui n'ont jamais fait avancer le moindre problème - en maçonnerie comme ailleurs...

Cette constatation est déjà navrante quand on la fait à propos de blogs portant sur des sujets de société, des sensibilités politiques ou religieuses, mais elle est effrayante quand on voit le déchainement de violence écrite qui se manifeste sur certains blogs maçonniques où les règlements de compte "en ligne" côtoyent les insultes publiques. J'avoue être à la fois interloqué et profondément peiné par ces comportements. Pour ces raisons, instruit par l'expérience, j'ai pris la décision de fermer ce blog aux commentaires. Je sais bien que l'on peut "modérer" avant publication, mais je préfère passer mon temps à écrire pour proposer à mes lecteurs des documents, des études et des réflexions.
Il faut toutefois s'arrêter un instant sur ce que cela révèle. Les francs-maçons proclament volontiers - y compris à la face du monde - leurs "immortels principes": tolérance, fraternité, liberté de conscience, pensée critique, etc. Le malheur est que, trop souvent, ces proclamations faites, ils oublient de mettre en oeuvre les valeurs dont ils se gargarisent ! Et pourtant, quand on fréquente assidûment le monde maçonnique, comme je le fais depuis trente ans, on sait que les maçons et les maçonnes sont, dans l'ensemble, des gens sympathiques, attachants même, et que si les petits défauts de l'humanité ne les épargnent pas, ils forment un peuple plutôt joyeux et réellement fraternel, animé le plus souvent d'une vraie sincérité. Alors, pourquoi de tels écarts de comportement ?

Je ne vois d'autre réponse que celle-ci : le monde profane a contaminé les loges où se retrouvent regrettablement les us et coutumes de la vie quotidienne, l'esprit et les méthodes des confrontations qui tissent la vie publique et agitent le monde politique comme la sphère du travail...

A force d'entendre dire par leurs "dignitaires", que "notre Rite" est le meilleur, le plus authentique, le plus "traditionnel", que "notre Grande Loge " est la plus ancienne, la plus respectueuse des principes fondateurs - j'en passe, et de pires ! - on finit par faire des francs-maçons des militants, voire des fidèles - j'allais dire des paroissiens. En accordant aussi, dans les travaux maçonniques, une trop large part aux sujets "sociétaux " , c'est-à-dire à la politique qui ne dit pas son nom, on laisse s'y développer les mêmes travers et les mêmes dévoiements : parler à tort et à travers sur des sujets complexes qui nécessitent une approche rigoureuse et documentée sur le plan sociologique, historique, économique, etc.

apprenti de wirth.jpg

L'Apprenti de Wirth : que faire ?

Le fond du problème est peut-être encore plus grave : le débat maçonnique mal conduit accoutume sans doute nombre de maçons à l'idée que la franc-maçonnerie, à la différence d'à peu près tous les secteurs de la vie "profane", est un lieu où l'on peut sans risque dire à peu près n'importe quoi sur n'importe quel sujet...

Le constat paraîtra sans doute sévère, voire injuste, à certains de mes lecteurs, et je m'excuse par avance auprès d'eux si je les choque : tel n'est pas mon propos et, disons-le tout net,  je suis conscient de pouvoir dire et écrire des sottises, comme tout un chacun ! Je pense seulement que nous devons porter sur la franc-maçonnerie dans son ensemble un regard critique et sans complaisance. Sommes-nous toujours à la hauteur de notre projet - je n'ose encore dire " de notre "idéal" ?

Si nous décidons simplement que cette question n'a pas d'intérêt, ou pas d'objet, alors la franc-maçonnerie est morte...

 

PS En revanche, on peut grâce à la rubrique "Me contacter",  me faire part de toute réaction et de toute question : je répondrai toujours !

03 mai 2013

"5 minutes de symbolisme"...

Pour beaucoup de francs-maçons, le qualificatif « symbolique » renvoie en fait à ce que, pour d'autres, on entend par « spirituel » ou « traditionnel », voire « initiatique ». « Symbolique » est donc souvent, dans les milieux maçonniques français, un euphémisme pour ne pas prononcer certains mots. Il veut dire que l’on s’efforce de trouver dans la franc-maçonnerie une intention profonde qui s’adresse aux instances les plus élevées de l’être, et que le langage symbolique permet de l’exprimer.

Le lieu n’est pas ici de revenir sur le sens même de l’approche symbolique en franc-maçonnerie. On sait toutefois que, sous ce vocable, la pratique maçonnique française, depuis au moins quelques décennies, englobe tout un ensemble de considérations morales ou philosophiques énoncées à partir d’une libre réflexion sur un emblème, une figure, un objet ou un mot de l’univers maçonnique, provenant de ses rituels, de ses tableaux, du décor de ses loges. Du fait de l’absolue liberté qui doit, dit-on, présider à cette « recherche », on s’autorise tous les rapprochements, toutes les analogies, en vertu d’une sorte de principe implicite qui dirait simplement : « Tout est dans tout et réciproquement ». D’où une dérive possible – et malheureusement souvent constatée – vers ce que l’on nommera sans indulgence le « délire symbolico-maniaque ».Tableau de loge.jpg

Mais le plus grave n’est pas cet usage inconsidéré de tout un patrimoine de signes conventionnels et de hiéroglyphes, légués par la tradition mais détachés ici de leur contexte, isolés de leurs sources naturelles, envisagés en dehors de tout l’environnement culturel qui les a produits. Le plus navrant est la manière dont on met en œuvre cette conception déjà contestable dans son principe.

Les « 5 minutes »  de symbolisme que l’on trouve fréquemment en tête de l’ordre du jour des loges, en sont un exemple frappant. On sent bien, en ne faisant que lire cette formule, que « 5 mn » représentent, dans l’esprit de ceux qui les ont instaurées, un maximum tolérable à ne pas dépasser. Le moment de symbolisme – parfois témérairement poussé jusqu‘au « quart d’heure » – est une sorte de passage obligé, un pensum «  qui nous fera beaucoup de bien », souligne sans conviction tel Officier de la loge en dissimulant ses soupirs, rien qu’un moment – heureusement ! – au cours duquel un Frère modérément motivé ânonne, plus qu’il ne prononce, un bref discours le plus souvent inspiré – pour ne pas dire « décalqué » – des manuels de symbolisme si regrettablement en faveur parmi les francs-maçons. Il se peut aussi que la parole ait été donnée à celui qui, très souvent minoritaire mais affectueusement toléré par ses Frères (et Soeurs), est un fanatique de la chose et emporte pendant quelques minutes une loge entière dans un tourbillon de correspondances échevelées et de significations mystérieuses et cachées qui laissent sans voix une assemblée soucieuse de passer au point suivant…

On pardonnera cette charge un peu moqueuse mais nullement cynique : elle est dictée par l’expérience…

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Composition d'Oswald Wirth

William Preston (1742-1818), l’un des plus prestigieux ritualistes de la maçonnerie anglaise, auteur dès 1772 d’un classique, Illustrations of Masonry, réédité sans trêve depuis lors, proposa un jour cette simple définition de la franc-maçonnerie, que les francs-maçons britanniques ont faite leur et qu’ils enseignent constamment : « La franc-maçonnerie est un système particulier de morale, voilé par des allégories et illustré par des symboles ». Approfondir la maçonnerie n’est donc pas autre chose que lever ces voiles et déchiffrer ces symboles.

 Le programme de travail de la loge est nécessairement centré sur le symbolisme, à condition de bien s’entendre sur ce dont il s’agit. Loin de la logorrhée confuse qui laisse trop souvent libre cours à une imagination débridée – à la « folle du logis » pour reprendre la fameuse expression de Malebranche –, la compréhension des symboles maçonniques suppose un travail réel de rapprochement des sources, de confrontation des figures et des textes, et notamment une sorte de voyage à travers le temps pour s’imprégner de l’atmosphère culturelle qui a vu naître ces symboles et permet de les éclairer intelligemment. Il n’est pas de décryptage des symboles qui ne passe par un vrai travail intellectuel préparatoire que la loge permet précisément en mutualisant, pour le bien de tous, les compétences et les sensibilités de chacun.

C’est alors, et alors seulement, que peut s’ouvrir « l’intelligence du cœur », celle qui dépasse effectivement le simple savoir érudit et permet l’intégration de significations plus profondes. C’est à travers une réflexion conduite en commun sur les signes qui peuplent la loge, et singulièrement sur les Instructions traditionnelles, lues et commentées, que ce travail peut se construire.

Et après un tel effort on peut s’accorder « 5 mn »…de silence !



02 mai 2013

Petite histoire de la "triple devise"

 

Nombre de francs-maçons conçoivent naturellement la triple devise « Liberté-Egalité-Fraternité », qui ouvre et achève leurs travaux, comme faisant partie intégrante de la culture maçonnique depuis toujours. Nul doute en effet que l’aspiration dont elle témoigne et qu’elle s’efforce de traduire en quelques mots, ne soit au cœur de l’éthique du maçon. Son ancienneté dans l’Ordre n’est cependant pas aussi grande qu’on l’imagine, et son introduction ne s’est pas faite sans mal.

Pour en retracer la genèse, il faut se reporter au XVIIIème siècle, avant la Révolution. Les « idées nouvelles » faisaient leur chemin dans la société française, notamment dans les clubs, les cabinets de lecture, et aussi dans les loges, mais pas plus qu’ailleurs. Le désir d’une large part de l’opinion éclairée - l’aristocratie libérale et la bourgeoisie particulièrement -, de prendre part aux affaires s’exprime par les thèmes de « la douce égalité » et de la « tendre fraternité » qui fleurit dans tous les discours, notamment dans ceux des loges. Il n’en demeure pas moins que la formulation Liberté-Egalité-Fraternité n’est apparue dans le discours maçonnique qu’après avoir été consacrée par la République, et certainement pas avant, comme le prétend une légende vivace.

Si, dès 1789, le marquis de Girardin proclame que la Constitution aura pour base « l’Egalité, la Justice, l’Universelle Fraternité », la proposition alors faite par le Club des Cordeliers d’adopter la triple devise n’est d‘abord pas retenue, et il faut attendre 1793 que les documents officiels de la jeune République s’ornent désormais de la formule « Unité, Indivisibilité de la République – Liberté, Egalité, Fraternité, ou la Mort ». Tout un programme, on en conviendra !

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Toutefois, la maçonnerie ne l’adopte qu’ensuite, et on voit la devise apparaître sur la patente d’une loge qui en juin 1793 prend précisément comme titre distinctif « Liberté-Egalité-Fraternité ». Elle reste cependant peu usitée dans les milieux maçonniques, même si l’on peut encore citer une mention  dans le Livre d’architecture de la Très Respectable Grande Loge de France qui avait refusé en 1773 la fusion avec le Grand Orient, mais disparaîtra en le rejoignant finalement en 1799.

Jusqu’en 1848, plus jamais la triple devise n’est retrouvée dans un document maçonnique !

Le 24 février 1848, le gouvernement provisoire édicte : « Liberté, Egalité, Fraternité pour principes, le peuple pour devise et mot d’ordre ». La loi du 8 septembre officialisera enfin la devise comme celle de République. La maçonnerie qui,  à Paris, a  pris une part active à la Révolution, envoie le 6 mars une délégation à l’Hôtel de Ville.  Le Frère Bertrand déclare alors :

« Les francs-maçons ont porté de tous temps sur leur bannière les mots : Liberté, Egalité, Fraternité. En les retrouvant sur le drapeau de la France, ils saluent le triomphe de leurs principes et s’applaudissent de pouvoir dire que la patrie tout entière a reçu de vous la consécration maçonnique ». 

Singulière façon d’écrire l’histoire…

Il faut pourtant attendre le convent de 1849 pour que le Grand Orient de France modifie son article Ier en ajoutant cette dernière mention : « La devise [de la franc-maçonnerie] a été de tous temps (sic) : Liberté, Egalité, Fraternité ». Il est vrai que ans le même texte, la Grand Orient proclamait pour la première fois de son histoire que la maçonnerie avait aussi « pour base l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme »…

Ce n’est qu’en 1869 que la Grande Loge Centrale, fondée en 1822 par le Suprême Conseil de France, lui-même reconstitué l'année précédente, pour gérer ses loges bleues, demande l’introduction de la devise dans la pratique de  l’Ecossisme  - et la suppression du Grand Architecte de l’Univers. En 1873, le Suprême Conseil accède à la première de ces demandes. Le même esprit et la même devise seront repris par la Grande Loge Symbolique Ecossaise, d’esprit très libertaire, fondée en 1880 pour réagir contre l’autoritarisme allégué des hauts grades, puis par la Grande Loge de France, définitivement constituée dans sa forme actuelle entre 1894 et 1896.

La triple devise était ainsi universellement établie dans la maçonnerie française. Universelle, généreuse, mais non point maçonnique d’origine, elle demeure du reste une spécificité maçonnique en France seulement, ainsi que dans quelques pays latins où une certaine franc-maçonnerie « libérale et adogmatique » l’a adoptée. Elle n’est d’ailleurs usitée que dans le Rite Français et le Rite Ecossais Ancien et Accepté (et, même pour ces Rites, dans quelques obédiences mais pas dans toutes) et reste parfaitement inconnue des rituels du RER ou des loges Emulation...