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15 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard

3. “L’erreur opérative” de René Guénon

Lorsqu’on parcourt l’inventaire des revues maçonniques figurant dans la bibliothèque de Guénon, on peut aisément distinguer deux principaux groupes : d’une part des revues très anciennes, se rapportant aux premières années de sa carrière initiatique, comme La Lumière maçonnique, de 1911 à 1914, ou la Revue antimaçonnique [1] pour la même période ; d’autre part des revues françaises plus récentes dont Guénon a parfois rendu compte, comme le Bulletin du Grand Collège des Rites (Grand Orient de France) de 1933 à1935, ou les Cahiers de la Grande Loge de France de 1947 à 1950.

On note aussi des revues anglophones, comme Masonic Light, de 1947 à 1950 également, ou Grand Lodge Bulletin de l’Etat d’Iowa dont Guénon rendra régulièrement compte et dont tous les numéros figurent de 1929 à 1940.

Il est cependant une autre revue dont l’importance tranche nettement par le nombre d’exemplaires qu’en possédait Guénon : The Speculative Mason, dont la collection est apparemment complète dans sa bibliothèque de 1932 à 1950, soit plus de cinquante livraisons. Guénon lui accordait une attention extrême et en parlait toujours élogieusement, quoique de façon souvent allusive. Elle figure parmi les quatre revues les plus régulièrement recensées et les plus fréquemment citées dans ses comptes rendus à partir de 1932. [2]

The Speculative Mason était en fait la continuation, sous un titre nouveau, de la revue The Co-Mason, initialement l’organe de la branche anglaise de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain , revue éditée à partir de 1909 sous la direction d’Aimée Bothwell-Gosse. La maçonnerie mixte anglaise, demeurée très marginale, connut des mésaventures diverses mais Aimée Bothwell-Gosse put demeurer à la tête de la revue désormais intitulée The Speculative Mason. A partir de 1945 elle s’adjoignit cependant les talents de Marjorie Debenham qui devait en assurer seule les destinées après le décès de son illustre aînée en 1954.

Miss Bothwell-Gosse fut en quelque sorte le chaînon manquant entre la “Maçonnerie Opérative” – nous verrons bientôt ce qu’il faut entendre sous cette dénomination – et René Guénon avec qui elle entretint du reste une fructueuse correspondance. Toutes les informations dont Guénon fait état sur la survivance et les pratiques des “loges opératives”, se réfèrent en réalité à cette unique source, laquelle renvoie à l’une des aventures maçonniques les plus curieuses du début du XXe siècle : le  système de Stretton.

Ce n'est pas ici le lieu de retracer en détail les origines et le déroulement de cette affaire qui a fait couler beaucoup d’encre, notamment dans les milieux guénoniens, et surtout suscité beaucoup de fantasmes. On dispose désormais, pour s’en former une idée exacte, d’un travail remarquable, magnifiquement documenté, très minutieusement argumenté, et qui fera référence pour longtemps sur ce sujet. Je ne peux donc que renvoyer à la communication de Bernard Dat, présentée en 1999 lors du IIIème Colloque du Cercle Renaissance Traditionnelle.  Rappelons-en toutefois les points essentiels.

Entre 1907 et 1918, plusieurs articles publiés notamment dans la presse maçonnique anglaise, en particulier Co-Mason, ainsi que quelques brochures et livres, “révélèrent” l’existence d’une maçonnerie opérative, ignorée jusque-là, ayant échappé à la transformation spéculative et surtout au pouvoir de la Grande Loge créée à Londres en 1717. Le maître d’œuvre de cette révélation éclatante était un certain Clément Stretton, un ingénieur travaillant pour les Chemins de Fer britanniques. Initié en 1871dans la loge St-John’s n° 279 de la très spéculative Grande Loge Unie d’Angleterre, il avait au fil des années accompli une carrière maçonnique assez classique mais très active, accumulant les grades et les dignités.

Dans un récit qu’il fit en 1909 devant la Loge de recherche de Leicester, il rapporta avoir été admis en 1867 – soit quatre ans avant son initiation dans la maçonnerie spéculative – au sein de la Worshipful Society of Freemasons, Rough Masons, Wallers, Slaters, Paviors, Plasterers et Bricklayers [3] par les membres de cette maçonnerie opérative réputée secrète et cependant toujours vivante selon lui.

Pendant quelques années, il distilla d’assez nombreuses informations sur ce système dont il était devenu, à l’en croire,  l’un des plus hauts dignitaires, et l’essentiel en fut publié dans The Co-Mason, en raison d’un lien personnel entre Stretton et  Miss Bothwell-Gosse qui avait elle-même souhaité être à son tour admise dans cette étrange maçonnerie. En 1911 un ouvrage publié aux Etats-Unis par Thomas Carr fut entièrement consacré à cette “résurgence ”, et enfin en 1918, toujours aux Etats-Unis, Charles Hope Merz publia sur le même sujet une somme de près de 500 pages.






 

Entre 1909 et 1915, deux loges “opératives” furent créées à Leicester – lieu de résidence de Stretton –, rassemblant au total une vingtaine de membres et portant curieusement les numéros 91 et 110 !

La mort de Stretton en février 1915 mit un terme à la première phase de cette singulière aventure et, pendant de longues années, aucune autre information ne fut publiée à ce propos.

Tous ces faits se déroulèrent en un temps où le jeune Guénon, dans l’entourage de Papus, était l’un des espoirs de “l’école spiritualiste” et avait déjà acquis les plus hauts grades de la maçonnerie très marginale et très atypique de Memphis et de Misraïm. Il est à peu près certain qu’à cette époque il n’eut jamais connaissance de la réapparition des “Opératifs”. On peut du reste se demander s’il s’y fût intéressé, le cas échéant : sa préoccupation était alors surtout de se faire admettre dans la maçonnerie spéculative “officielle”, en particulier à la Grande Loge de France, ce qui lui procura d’ailleurs de nombreuses difficultés.

Dans la bibliothèque de Guénon, celle de ses dernières années, on ne trouve pas non plus la moindre trace des ouvrages de Thomas Carr ou de Charles Merz, pas plus que les travaux de Loge de recherche de Leicester, et il n’y fait lui-même aucune allusion dans ses comptes rendus. Il est donc parfaitement vraisemblable qu’il les a ignorés lors de leur publication et qu’il n’a jamais pu les consulter même si, bien plus tard, il a pu avoir connaissance de leur existence.

A partir de 1932, cependant, un fait nouveau va se produire. Guénon rendra désormais  compte très régulièrement  des livraisons de la revue The Speculative Mason. Or, en octobre 1931, une tentative de refondation du système de Stretton avait eu lieu avec la constitution à Londres du Channel Row Assemblage, un groupe “opératif” de 21 membres, en Grand Assemblage of Operative Free Masons.[4] Pendant quelques années, un regain d’intérêt pour le système de Stretton semble s’être  manifesté dans quelques milieux maçonniques anglais. The Speculative Mason, toujours dirigé par Miss Bothwell-Gosse, elle-même très liée à  Stretton vingt ans plus tôt, s’en fit l’écho et publia des notes, des extraits de rituels et des études relatives à la “maçonnerie opérative”.


Dès le mois de juillet 1932, Guénon y signale ainsi un article « sur les changements apportés au rituel par la maçonnerie moderne », tandis qu’en décembre de la même année, il relève qu’un autre article de la même revue « envisage les rapports de la maçonnerie opérative et de la maçonnerie spéculative d’une façon en quelque sorte inverse de l’opinion courante. » Jusqu’en 1950, les citations et les commentaires d’articles publiés dans The Speculative Mason vont se succéder sans trêve sous la plume de Guénon.

Dans ces comptes rendus apparaissent tous les thèmes, toutes les affirmations, toutes les légendes, toutes les caractéristiques rituelles du système de Stretton. Guénon, au demeurant, cite à peine le nom de Stretton. Il ne parle que de la « maçonnerie opérative », comme s’il avait purement et simplement admis le récit de Stretton sans l’ombre d’une nuance, comme si la Worshipful Society était à ses yeux l’héritière incontestable de la maçonnerie médiévale, comme si ses rituels nous donnaient effectivement un fidèle témoignage de ceux dont faisaient usage, en leur temps, les  bâtisseurs de cathédrales !

 L’esprit critique de Guénon, si souvent en alerte et volontiers si caustique, semble avoir été ici annihilé. Seul un scrupule semble l’effleurer dans l’un de ses premiers comptes rendus relatifs à la revue de Miss Bothwell-Gosse, qu’il semble alors découvrir, en décembre 1932 : « Pourquoi, notamment, s’inquiète-t-il, prendre au sérieux les fantaisies “égyptologiques” du Dr Churchward ? ». Hélas, cette intuition fugitive était la bonne, et le patronage jadis accordé au système de Stretton par le très pittoresque John Yarker – en fait le véritable auteur des rituels “opératifs” –  ne valait guère mieux que celui de Churchward et aurait dû renforcer sa suspicion. Il n’en fut rien, sans doute parce que Guénon avait découvert dans cette incroyable affaire une vérité qui s’accordait trop bien à ses propres conceptions. [5]

Le travail de Bernard Dat, cité plus haut, est cependant sans réplique. Le système maçonnique propagé – sans grand succès, du reste –   par Clément Stretton était manifestement une pure invention de sa part, avec le large et généreux concours de John Yarker dont l’ingéniosité et l’imagination, en ce domaine, étaient sans borne.

Les conclusions de Dat sont accablantes : tout ce que nous connaissons du système de Stretton n’a pour source que ses propres déclarations, il n’y a aucune preuve documentaire, il n’y aucun lien direct établi avec les diverses sociétés opératives qui ont effectivement existé bien avant le XVIIème siècle et qui existent encore, l’exemple le plus connu étant celui des Livery Companies de Londres ; tous les documents cités par Stretton pour confirmer sa thèse, en particulier les Old Charges, n’ont aucun rapport historique direct avec celle-ci ; aucune preuve, aucun nom vérifiable de participants ne sont donnés quant aux réceptions de  Stretton lui-même dans les différents degrés de son système; enfin, le système de Stretton comporte des incohérences internes criantes et des anachronismes graves qui lui interdisent absolument de revendiquer une origine antérieure au XIXème siècle : c'est du reste ce qu'affirment sans ambiguïté les responsables actuels des Operatives, toujours en activité en Angleterre, lesquels rappellent qu'ils ne revendiquent aucune filiation directe et "ininterrompue" avec les maçons opératifs et ne forment qu'une société "commémorative"…

Pourtant, lorsqu’en 1938 Guénon affirmait comme « un fait » qu’il avait existé des loges opératives « avant et même après 1717 », ou quand il laissait entendre contre Lantoine, en 1947, « qu’il y a bien des raisons de douter » que dès la fin XVIIe siècle la maçonnerie opérative était réduite à presque rien en Angleterre, il est absolument certain que c’est sur les écrits de Stretton, parvenus jusqu’à lui grâce au Speculative Mason, qu’il se fondait.

Force nous est d’admettre que la seule fois où Guénon s’est écarté des thèses de l’historiographie maçonnique “universitaire” de son époque, dont il partageait finalement les conclusions, ce fut pour solliciter une source fallacieuse : ce fut son “erreur opérative”.

4. Ambiguïtés et limites de la vision guénonienne

J'ai simplement voulu suggérer ici et tenter de montrer ici que le regard de René Guénon sur les origines de la franc-maçonnerie, à travers une œuvre vaste, complexe et souvent provocatrice, comporte des limites qu’il n’est guère possible d’ignorer. 

La première est le ton volontiers péremptoire dont il fait usage et qui le conduit parfois à porter des jugements téméraires dans des domaines où la vérification des données a conduit à contredire de façon convaincante, nous semble-t-il, certaine de ses thèses. On pourrait faire observer, du reste, qu’il s’agit en l’occurrence d’une caractéristique assez générale – et pas la plus avenante – du discours guénonien, quel que soit le sujet abordé. Je l'accorde sans difficulté, mais quand il s’agit de développer une théorie générale de l’initiation et d’en approcher, sans référence à l’histoire, les invariants anthropologiques, c’est tout au plus une question de style. En revanche, lorsqu’on aborde un champ d’études où la documentation peut confirmer ou au contraire infirmer les hypothèses, la modestie initiale de ces dernières, si elles se révèlent finalement intenables, laisse au moins à leur auteur le bénéfice d’un apport heuristique dont on pourra lui être reconnaissant. L’énormité de certaines de ses affirmations, manifestement infondées, porte ainsi à Guénon un rude coup quant à sa crédibilité générale sur la question des origines de la franc-maçonnerie.

La deuxième limite, qui n’est peut-être que le développement de la précédente, est une certaine ambiguïté, pour ne pas dire une réelle équivoque. Nous l’avons vu, la rhétorique guénonienne sur la vanité des “méthodes universitaires” ne résiste pas à l’examen. Sur la filiation opérative de la franc-maçonnerie, l’essentiel de ce qu’il a pu affirmer ne faisait l’objet de pratiquement aucun débat dans les milieux “rationalistes et  universitaires” de son temps, et reposait sur une documentation classique et vérifiée dont il n’avait aucunement l’exclusivité et qui ne lui devait rien : l’inventaire de sa bibliothèque en fournit la preuve. Guénon, en l’espèce, s’est donc rangé à l’opinion courante, rien de plus.

Mais trop souvent, on ne sait plus très bien dans quel registre il se situe. En maints endroits, et sur des sujets forts divers, il a d’ailleurs indiqué ne pas avoir à se justifier ni à citer ses sources ou ses références, en un mot à établir l’autorité en vertu de laquelle il se prononçait. Cet air de mystère que Guénon aimait parfois se donner, laissant supposer qu’il avait connu des expériences rares et bénéficié de correspondants ou d’informateurs hors du commun, est sans doute pour beaucoup dans la fascination qu’il ne cesse d’exercer, de nos jours encore, sur nombre de ses lecteurs.

Sur la question des “ opératifs ” il est pourtant allé encore plus loin, en n’évoquant même pas ce problème, en n’indiquant jamais la provenance d’informations aussi extraordinaires que des extraits de rituel par exemple, alors qu’il empruntait, on le sait à présent, à une source unique, nullement secrète, parfaitement identifiée et malheureusement très douteuse.

Jadis, Robert Amadou puis Jean-Pierre Laurant ont évoqué  “l’erreur spirite” de René Guénon. Il y eut donc aussi une  “erreur opérative” de René Guénon, dont il n’eut sans doute jamais conscience, à laquelle il s’adonna sans réserve, mais qui eut surtout des conséquences bien plus considérables que sa première erreur, qui n’était qu’une erreur de jeunesse. Son erreur opérative est en revanche une erreur de la maturité et l’une des positions les plus fortes de la vision guénonienne de la tradition maçonnique, du développement historique de la franc-maçonnerie, de ses valeurs fondamentales, du sens qu’elle peut encore revêtir aujourd’hui et la justification, enfin, de la déchéance qu’il déplorait en elle.

Il est fort à craindre que cette erreur ne l’ait conduit – et nombre de ses lecteurs avec lui – à une impasse.

Pourtant, ce que j'appelle la “métaphore opérative” de la franc-maçonnerie, continue d’être l’un des ressorts les plus puissants et les plus féconds de cette institution, notamment grâce à Guénon.

On n’ose rêver de ce qu’il aurait pu en tirer s’il avait considéré la question sous cet angle…



[1] On sait que le jeune René Guénon collabora, entre 1913 et 1914, à cette revue dirigée par Abel Clarin de la Rive.

[2] Les autres étant, outre Grand Lodge Bulletin d’Iowa, Le Symbolisme, revue d’Oswald Wirth, et la Revue internationale des Sociétés secrète (RISS) de Mgr Jouin,  jusqu’à sa disparition en 1939.

[3] Dans les milieux maçonniques anglais on la désigne plus souvent par l’expression abrégée Worshipful Society, ou plus simplement encore The Operatives.   

[4] Durablement reconstituée après la dernière guerre, la Worshipful Society compte aujourd’hui une quarantaine de groupes actifs ou Assemblages, et fonctionne désormais de manière tout à fait officielle comme un système de “grades complémentaires” (side degrees) en lien avec la Grande Loge Unie d’Angleterre. Elle n’est ouverte qu’aux Maîtres Maçons “réguliers” ayant également reçu au préalable le grade de Compagnon de l’Arc Royal et celui de Maître Maçon de la Marque. Les rituels originels de Stretton-Yarker, aux caractéristiques parfois singulières et déroutantes, ont en outre été revus.

[5] De même, bien plus tard, dans un texte consacré à « La lettre G et le swastika » initialement publié dans les Etudes traditionnelles en 1950, René Guénon s’interrogera sur le crédit à accorder à Stretton à propos des développements donnés dans son système à l’emploi du swastika. Mais il conclut pourtant en faveur de l’authenticité opérative car, dit-il, « il s’agit précisément de quelque chose dont on ne trouve aucune trace dans la Maçonnerie spéculative ». L’argument, on en conviendra, était tragiquement faible mais aussi très révélateur d’un certain état d’esprit.

08 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard (2)

 

2. Les sources historiques de René Guénon

D’où René Guénon tenait-il ses informations sur les destinées de la maçonnerie opérative et les circonstances d’apparition de la franc-maçonnerie spéculative ? Reclus en Égypte depuis le début des années trente, éloigné des grandes bibliothèques publiques européennes et plus encore des grands fonds d’archives maçonniques – qui, du reste, intéressaient alors peu de chercheurs –, il ne pouvait manifestement s’en remettre qu’à des sources imprimées assez classiques. Mais lesquelles ? Il est aujourd’hui possible de répondre en grande partie à cette question importante.

Tout d’abord, René Guénon lui-même, dans les nombreuses notes de lecture d’articles et de livres qu’il publia pendant plus de vingt ans, a levé un coin du voile.

C’est ainsi qu’en 1936 il rend compte du tome II de l’Histoire de la franc-maçonnerie française d’Albert Lantoine qui porte, il est vrai, essentiellement sur le XVIIIème siècle.  En revanche, c’est à une période plus ancienne et même déterminante pour les origines de la maçonnerie spéculative qu’il s’intéresse en analysant, en 1938, l’ouvrage d’Alfred Dodd, Shakespeare, creator of freemasonry. Si Guénon, à juste titre, estime peu fondée la thèse de l’auteur, il accompagne cette réfutation de quelques affirmations qui en disent déjà long sur sa vision des choses. Par exemple :

 

Si Shakespeare, note-t-il, fut Maçon, il dut être forcément un maçon opératif, (ce qui ne veut nullement dire un ouvrier) car la fondation de la Grande Loge d’Angleterre marque bien le début, non point de la maçonnerie sans épithète, mais de cet « amoindrissement » si l’on peut dire qu’est la maçonnerie spéculative moderne.

           

Le thème de la “dégénérescence spéculative” sera repris en maints endroits mais ce que je relève ici c’est l’idée selon laquelle, au temps de Shakespeare, il n’y aurait eu de “maçons” que les opératifs. Un peu plus loin Guénon surenchérit d’ailleurs, en ajoutant que « c’est un fait que des loges opératives ont existé avant et même après 1717. » Je reviendrai sur la signification profonde de cette dernière affirmation, mais il est remarquable que Guénon se prononce ici sans nuance (« c’est un fait », dit-il) sur l’existence de structures dont la recherche documentaire n’a pourtant jamais pu retrouver la moindre trace en Angleterre à l’époque qu’il mentionne. C’est incontestablement, du point de vue l’historien, une affirmation parfaitement gratuite et surtout infiniment peu vraisemblable. Sur quelles informations précises la faisait-il reposer ? Son article ne le précise pas.

Il montre néanmoins la même témérité lorsqu’en 1947 il publie le compte rendu d’un autre texte d’Albert Lantoine, une sorte de panorama historique simplement intitulé La franc-maçonnerie, dans l’Histoire générale des Religions éditée par Aristide Quillet. Relativement modéré dans sa critique, Guénon reproche cependant à Lantoine un passage où ce dernier « estime que, dès le XVIIe siècle, [l’ancienne Maçonnerie opérative] était déjà réduite à presque rien et tombée entre les mains  d’une majorité d’acceptés. »  Évidemment sceptique, Guénon poursuit sur un ton quelque peu énigmatique : « Il y a bien des raisons de douter de telles suppositions. »  Soit, mais lesquelles ? Encore une fois, Guénon demeure muet.



Plus caractéristique encore, son jugement sur un livre utile et sérieux publié en 1950 par Henri-Félix Marcy, Essai sur l’origine de la Franc-Maçonnerie et l’histoire du Grand Orient de France. Tout en estimant ce travail « fort consciencieusement fait », il met en garde le lecteur contre la tournure d’esprit « évidemment très rationaliste » de Marcy et les préventions qu’induit nécessairement chez lui « son éducation universitaire. » C’est là, on le sait, une autre antienne de la rhétorique guénonienne.  « Aussi, ajoute-t-il, bien des choses lui échappent-elles. » Il en veut pour preuve le fait que Marcy juge « très lâche » le lien qui unit la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative. « Du moins, concède Guénon, n’est-il pas de ceux qui nient contre toute évidence l’existence d’une filiation directe de l’une à l’autre. » C’est en effet cette « évidence » qui fait problème ici, puisque trente ans plus tard l’érudition maçonnique anglaise en aura pratiquement fait justice. Marcy, historien probe et rigoureux, alors très au fait des tendances les plus récentes de l’historiographie maçonnique, l’avait sans doute pressenti. Guénon, sans examiner plus avant, ne pouvait l’admettre : il s’en tenait à « l’évidence ».  Mais où l’avait-il acquise ?

Grâce à un travail auquel a pris part Jean-Pierre Laurant, nous disposons désormais d’un document précieux pour tenter de répondre à cette dernière question : l’inventaire de la bibliothèque de René Guénon, établi dès 1953, soit peu de temps après sa mort. (Accart X., "La bibliothèque "ésotérique" de René Guénon",  RT n°121, 2000).

La section maçonnique de ce vénérable ensemble renferme plus de 200 titres. Les informations que nous livre leur examen, sur les sources de Guénon en matière d’histoire maçonnique, sont à la fois rassurantes et sans surprise.

Rassurantes, car Guénon avait bien lu la plupart des auteurs classiques, y compris les Anglo-saxons, ce qui n’était pas forcément la règle chez beaucoup de maçonnologues français il y a cinquante  ans.



Certes, quelques lacunes sont frappantes et assez regrettables. C’est ainsi qu’on  cherche en vain l’ouvrage majeur de Robert F. Gould, History of Freemasonry (1882-1887), véritable somme fondatrice de “l’Ecole authentique”[1] anglaise de l’historiographie maçonnique, dont Guénon ne pouvait cependant ignorer ni l’existence ni l’importance. De même, parmi les nombreuses revues en langue anglaise, ne figure aucun numéro des Ars Quatuor Coronatorum (AQC), véritable thesaurus de l’érudition maçonnique dans le domaine britannique depuis la fin du XIXème siècle, mais il est vrai qu’à la fin des années 1940 il n’était guère facile de se les procurer en dehors de l’Angleterre.


En revanche certains ouvrages directement inspirés par l’Ecole authentique sont bien présents, notamment les deux excellents livres de Douglas Knoop : The Medieval Mason (1933), en son temps pratiquement le seul travail sérieusement documenté sur le sujet, et le non moins estimable volume écrit en collaboration avec G. P. Jones et intitulé Genesis of Freemasonry (1947). On relève aussi le très copieux Freemason’s Guide and Compendium de Bernard E. Jones (1950), véritable encyclopédie de la maçonnerie anglo-saxonne où l’on peut trouver d’intéressants renseignements historiques.

Plus remarquable encore, on trouve les deux précieux recueils de divulgations, rituels et documents maçonniques divers du XVIIIe siècle britannique, Early Masonic Catechisms (1943) et Early Masonic Pamphlets (1945). Vers 1950, deux ou trois exemplaires seulement du premier titre existaient en France dont l’un, ayant appartenu à Marius Lepage, avait fait l’objet d’itératives photocopies…[2]

Cette vérification est également sans surprise, car les sources de René Guénon – auxquelles, notons-le, il n’a accédé que dans les toutes dernières années de sa vie – sont en parfaite harmonie avec sa conception des origines opératives de la franc-maçonnerie : c’était tout simplement la thèse développée, argumentée et surtout documentée par tous les auteurs anglais depuis Gould. Poursuivie et légèrement enrichie par d’autres chercheurs, elle survivra presque intacte et toujours aussi respectée dans les milieux de l’érudition maçonnique anglaise sous l’appellation de “théorie de la transition“, magistralement exposée encore à la fin  des années 1960 par Harry Carr, dans des termes que n’eût certainement pas désavoués René Guénon.



En somme, nonobstant ses fréquentes philippiques, Guénon était en plein accord avec les conclusions des historiens britanniques “rationalistes” et attachés à la preuve documentaire, usant sans retenue des méthodes et des instruments de la “recherche universitaire” et de l’érudition classique ! Il s’était donc conformé à la doctrine alors généralement admise. Pour autant, l’eût-il volontiers abandonnée s’il avait connu le revirement profond opéré trente ans plus tard sur le même sujet, en utilisant les mêmes références et les mêmes méthodes ? On peut certainement en douter.

Nous touchons ici au point le plus faible de la théorie guénonienne sur les origines de la franc-maçonnerie. En effet, la différence majeure entre l’exposé, du reste très elliptique, qu’il en fit en maints endroits et celui, infiniment plus détaillé et informatif, des auteurs anglais, réside surtout dans le fait que pour ces derniers la “transition” désigne un moment de l’histoire maçonnique. Ce passage une fois effectué, et traduisant bien pour eux une réelle continuité avec la maçonnerie opérative, la franc-maçonnerie spéculative lui avait succédé et avait poursuivi son histoire avec la même légitimité.

Pour Guénon, nous l’avons vu, ce passage fut une dégénérescence, mais il affirmait aussitôt que les loges opératives n’avaient en fait pas totalement disparu et mieux encore, ou plus surprenant, il fera assez souvent allusion à des détails précis des “ rituels opératifs”. Or, cette fois, nulle trace d’informations comparables ne se trouve dans les ouvrages qu’on vient de mentionner.

Nous parvenons ainsi à ce qui, aux yeux de Guénon, constituait probablement sa source majeure et surtout la plus précieuse. C’est également le fondement de ce que je nommerai, pour ma part, “l’erreur opérative” de René Guenon. (à suivre)



[1] Très liée, jusqu’à nos jours, à la Loge de recherche Quatuor Coronati 2076, établie à Londres en 1886, cette École historique a introduit à la fin du XIXe siècle, dans le domaine de l’historiographie maçonnique, les mêmes exigences méthodologiques qui, dans le sillage de Fustel de Coulanges, s’imposaient alors en Europe dans toutes le recherches historiques. L’une de ses plus hautes figures, lors de sa fondation, fut Robert F. Gould. C’est dans la revue des AQC que, depuis plus d’un siècle, l’essentiel de ses travaux a été publié.

[2] L’auteur de ces lignes a du reste le privilège de posséder un jeu de ces vénérables – mais répréhensibles –reproductions.

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (2)

2. Le problème des origines de la maçonnerie irlandaise et la Grande Loge des Anciens (c.1725-1751) – The Three Distinct Knocks (1760)

Le problème du contenu des grades, qui peut différer parfois considérablement malgré des appellations identiques, est particulièrement bien posé par la maçonnerie irlandaise à ses débuts. Cette question est d’autant plus intéressante que les irlandais ont joué un rôle majeur dans la diffusion de l’Installation secrète.

Dans le travail fondamental qu’il a consacré en 1928 à cette question, l’historien irlandais Ph. Crossle ("The Irish Rite", Transactions of the Lodge of Research CC, Dublin, 1928, 155-275 - trad. fr. dans RT, n°121 [2000], n°125 et n°126 [2001]) a suggéré, à partir d’arguments documentaires que je reprendrai pas ici, les points suivants : la Grande Loge d’Irlande, dont l’existence est attestée, en tant qu’institution établie, dès 1725 au moins, connaissait dès le début des années 1730 un système d’Installation dont l’aboutissement aurait été, dans les années 1740, le développement de l’Arc Royal, considéré en Irlande comme le couronnement de la maçonnerie symbolique. La qualité de Maître Installé y était en effet – et y demeure – requise pour être admis à ce grade suprême.

Cette thèse, il faut le reconnaitre, est cohérente avec ce que nous savons des fondateurs, tous irlandais, de la Grande Loge des Anciens, à Londres, en 1751 – elle ne prit le nom de « Grande Loge » qu’en 1753. Lawrence Dermott, son principal animateur, avait été reçu à l’Arc Royal en Irlande vers 1756, ce qui suppose qu’il possédait aussi la qualité de Maître Installé. Avec d’autres irlandais, en « exil » forcé, pour des raisons économiques, chez leurs ennemis anglais, et notamment à Londres, il visita des loges de la Grande Loge de 1717 – la seule qui existât alors. Il aurait constaté des différences jugées profondes avec la tradition reçue en Irlande. En 1751, ces Frères formèrent une Grande Loge « selon les Anciennes Instructions » qui devait engager avec la première Grande Loge une lutte plus ou moins vive pendant près de soixante ans.

Or, parmi les principaux griefs adressés aux Modernes – ainsi qualifiés, à partir de cette époque, par pure dérision -, figurait notamment celui d’avoir laissé « tomber en désuétude » la cérémonie d’Installation secrète du Vénérable Maître. Les Anciens accordaient à cette cérémonie une importance d’autant plus grande qu’ils considéraient aussi, en vrais maçons irlandais, que l’Arc Royale était le sommet de la maçonnerie, et qu’il exigeait justement la qualité de Maître Installé. Ils maintinrent donc soigneusement, du moins en théorie, la pratique de cette cérémonie.

Pour en témoigner, le document capital est la divulgation publiée en 1760, Les Trois Coups Distincts, qui dit très explicitement dévoiler le système Anciens. Une place y est faite à l’Installation – cette fois régulière et habituelle, semble-t-il – du Maître de la loge. La description est courte mais très claire.

Le Vénérable Maître Elu, la loge étant ouverte au grade Maître, s’agenouille et son prédécesseur lui fait prêter une Obligation spécifique, par laquelle il s’engage à ne jamais révéler « le Mot et l’Attouchement appartenant à la Chaire ».

Puis, le Maître Installateur relève le nouveau Maître et

« lui murmure à l’Oreille le Mot, qui CHIBBILUM, ou Excellent maçon ; alors, il glisse la Main de la Griffe de Maître jusqu’au Coude, et enfonce les ongles, comme vous le faites pour l’autre Griffe au Poignet. Ceci est le Mot et l’Attouchement appartenant à la Chaire. »

Il s’agit donc de la plus ancienne description connue, et de la forme la plus simple et la plus primitive, de l’Installation secrète en terre anglaise.

Quelques observations s’imposent ici :

1°) L’Installation se réduit à un attouchement et un mot, sans qu’il soit le moins du monde question d’une légende, avec Hiram ou Adonhiram. Cette légende et le personnage qui l’illustre sont d’apparition bien plus tardive (premier tiers du XIXème siècle) et donneront lieu à bien des variantes. Le « Mot » et « l’Attouchement », en revanche, sont fixés dès l’origine et ne varieront plus – malgré une corruption évidente du premier : ils représentent donc bien le nucleus historique fondamental de l’Installation secrète.

2°) Malgré l’importance que les Anciens paraissent avoir attaché à l’Installation – pour toutes les raisons évoquées plus haut – il n’est pas du tout certain que la pratique en ait été régulière dans leurs loges, au moins dans les premières années.

Il reste que l’on peut estimer sans erreur que dans le courant des années 1760-1770 (peut-être par le même effet de diffusion suscité par Les Trois Coups Distincts que, trente ans plus tôt, pour le grade de Maître grâce à la Maçonnerie disséquée de Prichard !) la pratique de l’Installation – semi-publique et non pas encore vraiment secrète, on l’a vu – s’est largement répandue, aussi bien chez les Anciens que chez les Modernes, au demeurant, sans doute en raison de l’attrait grandissant que ces  derniers ont éprouvé pour l’Arc Royal qui nécessitait, on l’a dit, la qualité de Maître Installé.

C’est en fait au moment de l’Union de 1813, soit donc au début du XIXème siècle et pas avant, que le sort de l’Installation secrète, comme un usage désormais essentiel de la maçonnerie anglaise, va se nouer. (à suivre)