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18 décembre 2013

Pendeloques et taus sur les tabliers...

La France connait une particularité : la diversité des Rites de loges symboliques et, du même coup, la grande variété des décors (cordons, sautoirs, colliers et surtout tabliers) qui correspondent à chacun de ces Rites.

Je voudrais ici évoquer – sans aucune exhaustivité, cela va sans dire ! – quelques erreurs que l’on commet parfois à ce sujet et quelques « légendes de parvis » qui courent à ce propos.

1.       Les « sept pendeloques » des tabliers Emulation

On sait que dans les loges Emulation, les tabliers de Maître sont bleus et présentent deux particularités : des rosettes en lieu et place des lettres « M. B. » si communes dans la tradition française (au Rite Français comme au REAA) et deux larges rubans, disposés de chaque côté de la bavette, auxquels sont appendus des chainettes (diversement qualifiées par les marchands de décors en France, de « pendeloques » ou de « pendrions » –  en anglais = tassels, c’est-à-dire « houppes ») portant une petite boule métallique à leur extrémité. En Angleterre, les chainettes sont d’argent pour les loges « ordinaires » – on dit là-bas « subordinate » – et d’or seulement pour les dignitaires, avec de rares exceptions pour certaines loges historiques. C’est la règle qui a souvent été reprise en France par la GLNF puis la GLTSO – mais qui n’y est qu’approximativement appliquée du reste. Au sein de la LNF, toutes les loges « portent d’or »…

 

 








Tabliers anglais : Maître Maçon et Grand Officier


La question sur laquelle je veux me concentrer ici est celle de l’origine et de la signification de ces deux ornements du tablier Emulation.

J’ai souvent entendu dire que les sept chainettes dénotent une signification symbolique sur laquelle les commentaires vont bon train, on s’en doute. Que les fabricants, obligés de fixer un « standard », aient choisi le nombre sept pour un tablier de Maître n’a pas de quoi surprendre, mais cela n’est spécifié dans aucun rituel et ne fait l’objet d’aucune prescription de la GLUA notamment. C’est donc parfaitement gratuit et aucun symbolisme ne s’y attache particulièrement. La raison en est que, à l’origine, il y avait bien plus que sept chainettes, mais en fait un grand nombre de fils argentés ou dorés dont l’assemblage formait une houppe ou un gland de passementerie.

Les tabliers de Maître présentaient une très grande diversité d’ornementation, en Angleterre comme en France, à la fin du XVIIIème siècle. C’est au moment de l’Union de 1813, qui donna naissance à l’actuelle GLUA, que tous ces détails furent standardisés. C’est à cette occasion que naquirent les « pendeloques ».

Il était courant, à cette époque, de ceindre un tablier à l’aide d’un cordon de tissu dont les extrémités étaient décorées de houppes ou de glands de fils éventuellement dorés ou argentés. On nouait les deux extrémités par le devant, sous la bavette, et on laissait ainsi naturellement retomber de chaque côté les deux houppes. Les musées maçonniques exposent de nombreux exemples de ces tabliers anciens.

Il fut peut-être jugé plus digne d’éviter tout aspect négligé en « simulant » cette disposition : la ceinture fut désormais attachée dans le dos ou sur le côté par une agrafe métallique mais deux bandes de tissu ornées de houppes « symboliques » – entendons par-là : « stylisées » – furent ajoutées par application directe et purement décorative sur le tablier. Les « pendeloques » étaient nées. Il fallut d’ailleurs un peu de temps fixer leur dimension exacte.

 Il faut noter que cette coutume anglaise – fixée lors de l’Union de 1813 et qui a ensuite « contaminé » les autres Grades Loges des Iles britanniques (Ecosse et Irlande) – ne concernait initialement que les décors Emulation (entendons par là, une fois encore, et pour dire les choses simplement, les loges de Rite « anglais » travaillant en France depuis 1913). La GLNF, très vite, a introduit des détails qui lui étaient propres, comme une cocarde tricolore (à ne pas confondre avec celle de la RAF – l’ordre des couleurs n’est pas le même) en lieu et place de la cocarde simplement bleue des anglais, sur le collier des Vénérable et sur les tabliers de Maître. Mais surtout, après-guerre, ayant de nouveau activé le RER qui avait plutôt déserté la GLNF, et surtout intégré après 1965 le REAA, elle a peu à peu étendu ces particularités aux tabliers des autres Rites : c’est ainsi que des tabliers du RER ont adopté les « pendeloques » – ce que la tradition française d’origine de ce Rite ne connait absolument pas – et que le REAA a suivi, sans doute dans le but de distinguer, dans les années qui ont suivi la douloureuse rupture de 1965, le REAA « irrégulier » dont les tabliers étaient identiques à ceux du Rite Français du GODF, hormis leur couleur, et le REAA « régulier » [1]

 

 Tablier REAA - sans les lettres MB, avec rosettes et pendeloques

 

Chacun demeure évidemment libre d’agir à sa guise et le XVIIIème offrait du reste à tout maçon une liberté presque sans limite pour l’ornementation des tabliers, je me borne donc à un simple rappel : la description des tabliers du RER et du REAA, dans les textes fondamentaux ou les plus anciens documents de référence de ces Rites pour les grades bleus (Code maçonnique des loges réunies et rectifiées, 1778, pour le RER ; Tuileur de Delaunaye, 1821 et de Vuillaume, 1830, pour le REAA) sont parfaitement clairs : pas de pendeloques sur les tabliers dans les deux cas…et surtout, quel que soit le Rite, pas de « symbolisme » particulier à cette ornementation plaisante mais sans autre finalité que d’améliorer l’aspect de nos précieux décors, tout en rappelant un usage ancien !

2.       Les « Taus renversé » sur les tabliers de Maitres Installés – ou Passés-Maîtres

Une autre coutume est née au début du XIXème siècle, en Angleterre, là encore : faire apparaitre sur le tablier de Maîtres installés, ou Passés-Maîtres, en lieu et place des rosettes du tablier de Maître, des « taus renversés ». Le sujet est d’autant plus intéressant que les auteurs maçonniques anglais eux-mêmes ne savent trop quelle origine attribuer à cet usage…

Soulignons qu’il s’agit bien ici des Installed Masters, et non des anciens Vénérables ou des « Vénérables d’honneur » comme on en connait en France : cela ne concerne donc que ceux qui sont réellement passés par la cérémonie dite « secrète » (et pas simplement « administrative ») d’Installation du Maître de loge, en présence des seuls Passés-Maîtres, cérémonie qui confère à son bénéficiaire des signes, mots et attouchements spécifiques, lui révèle une légende nouvelle et surtout lui fait prendre un engagement d’une importance et d’une solennité toutes particulières.[2] En Angleterre, et dans les Grandes Loges qui ont, de par le monde, adopté cet ancien usage, la qualité de Passé-Maître (Past Master) est inaliénable et son titulaire est invité à en porter les insignes (médaille de poitrine, collier portant un bijou spécifique – sur lequel je ferai un post à part –  et présence de « taus renversés » sur le tablier) jusqu’à la fin de ses jours, en toutes circonstances en loge bleue. Il faut également préciser, car c’est également une erreur habituelle, que seuls les taus sont la marque du Passé-Maître sur son tablier, et non les pendeloques qui, on l’a vu, sont communes à tous les Maîtres Maçons.

 

 

Tablier de Maître Installé anglais


Le point qui demeure aujourd’hui on résolu est celui de l‘origine de ce curieux symbole du « tau renversé » : aucun texte maçonnique anglais ne nous en donne la clé !

Les anglais appellent cette figure « level » ou « double square » – niveau ou double équerre – ce qui est simplement descriptif mais n’est guère plus éclairant ! On ne peut donc que formuler quelques hypothèses.

Dans son si précieux Freemasons’ Guide and Compendium, Bernard Jones évoque notamment trois d’entre elles, sans trancher car aucune n’emporte la conviction : par exemple le fait qu’il existe une référence biblique au signe du « Tau » comme un signe « d’élection » dans Ezechiel, 9, 3-4 :

« Alors la gloire du Dieu d'Israël s'éleva de dessus le chérubin sur lequel elle était, et se dirigea vers le seuil de la maison ; elle appela l'homme vêtu de lin, qui portait une écritoire à sa ceinture.

Et l'Éternel lui dit : Traverse la ville, Jérusalem, et fais une marque [d’un Tau] sur le front des hommes qui gémissent et qui soupirent à cause de toutes les abominations qui se commettent dans son sein. »

Cette marque permet donc d’identifier ceux qui sont restés fidèles à Dieu : cela suffit-il à expliquer leur présence sur les tabliers des Maîtres Installés ? Et s'il s'agit bien de taus qui figurent sur le tablier, pourquoi avoir renversé la lettre ?

Je crois que l’on peut formuler une autre hypothèse. Je la résume ici.

On sait que l’Installation secrète, dont les premières mentions certaines remontent aux années 1740 en Irlande, et la première description rituelle documentée à 1760 en Angleterre, était aux yeux des « Antients » (membres de la Grande Loge dite des Anciens, fondée 1751) une tradition majeure car elle permettait l’accès  à ce qu’ils considéraient comme le sommet de la maçonnerie symbolique : l’Arc Royal. Au moment de l’Union de 1813, le statut de l’Arc Royal se régla par un compromis et l’on « oublia » provisoirement l’Installation secrète mais elle continua d’être pratiquée avant d’être à son tour réglementée officiellement à partir de 1827. Retenons simplement que l’Installation secrète, la qualité de Maître Install était alors un pré-requis indispensable pour devenir Compagnon de l’Arc Royal. Cette exigence fut d’ailleurs abandonnée par les anglais dès 1823 (mais subsiste toujours en Ecosse et en Irlande).

Or, le symbole fondamental de l’Arc Royal, qui est lui-même une stylisation du monogramme de Templum Hierosolyma, se décompose très simplement en… trois taus !

 

 Le symbole fondamental de l’Arc Royal...




...et sa déconstruction...


Mon hypothèse est donc la suivante : la mention de trois taus sur le tablier d’un Maître installé n’était-elle pas l’annonce qu’en assemblant ces trois éléments, on pouvait composer le monogramme de l’Arc Royal – et que le Maître installé était donc « virtuellement » en possession des secrets de cet « Ordre suprême » ?

Je laisse chacun à ses réflexions…

Un dernier point : comme les pendeloques, qui ont « envahi » les décors de plusieurs Rites en France, les taus ont fait leur apparition sur les tabliers du RER et même du Rite Français (surtout Rite Français Traditionnel – RFT)  mais aussi du REAA, dans les Obédiences qui pratiquent officiellement l’Installation secrète.


Tablier de Passé-Maître "RER" - ici sans pendeloques !


Tablier de Passé-Maître "REAA" - on a tout mis cette fois...


Tablier de Passé-Maitre "RFT" - le placage de l'anglais sur le français...

 

On peut faire ici la même remarque que pour les pendeloques : libre à chacun de faire comme il l’entend – à condition, au moins, de comprendre ce que l’on fait ! – mais il faut rappeler que le RER, comme tous les Rites de tradition française issus du XVIIIème siècle (avec le Rite Français), ignore la qualité de Maître Installé – même si de nombreuses loges RER se sont mises à en pratiquer la cérémonie – et donc aussi la présence des taus sur les tabliers. [3] Pour le REAA, la chose est en revanche plus discutable car le grade de Past Master y est clairement décrit dans le Tuileur de Vuillaume, et il fut pratiqué par les Frères du REAA au début du XIXème siècle mais la pratique s’en est perdue assez tôt en France. Sa redécouverte par les Frères du REAA qui rejoignirent la GLNF en 1965 était donc, en quelque sorte, un retour aux sources. Les usages sont toujours les mêmes pour les Frères de ce Rite au sein de la GL-AMF. Il y a une vingtaine d’années, j’ai été le témoin et également l’acteur d’un débat qui s’est élevé au sein de la GLDF – et du SCDF dont le Grand Commandeur avait eu, à cette époque bien différente de celle que nous vivons, la courtoisie de me consulter à titre « d’expert » – sur l’opportunité éventuelle d’y rétablir cet usage. L’issue du débat, que j’avais alors fortement contribué à documenter, fut négative pour des raisons sans grand rapport avec la tradition maçonnique, je le crains. Cela n’a pas empêché l’Installation secrète – et donc les taus – de se répandre officieusement, depuis quelques décennies, dans un certain nombre de loges de la GLDF et sur pas mal de tabliers…

 



[1] Dans le même esprit, sans doute, les lettres « M. B. » furent remplacées par des rosettes, à la manière anglaise. Il faut toutefois observer que les tabliers des Grands Officiers de la GLDF présentent depuis longtemps déjà des pendeloques.

[2] Cf. les posts en cours de publication à ce sujet sur ce blog.

[3] Rappelons qu’en revanche la possession préalable d’un grade est nécessaire pour devenir Vénérable d’une loge du RER : le grade de Maître Ecossais de St André.

15 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard

3. “L’erreur opérative” de René Guénon

Lorsqu’on parcourt l’inventaire des revues maçonniques figurant dans la bibliothèque de Guénon, on peut aisément distinguer deux principaux groupes : d’une part des revues très anciennes, se rapportant aux premières années de sa carrière initiatique, comme La Lumière maçonnique, de 1911 à 1914, ou la Revue antimaçonnique [1] pour la même période ; d’autre part des revues françaises plus récentes dont Guénon a parfois rendu compte, comme le Bulletin du Grand Collège des Rites (Grand Orient de France) de 1933 à1935, ou les Cahiers de la Grande Loge de France de 1947 à 1950.

On note aussi des revues anglophones, comme Masonic Light, de 1947 à 1950 également, ou Grand Lodge Bulletin de l’Etat d’Iowa dont Guénon rendra régulièrement compte et dont tous les numéros figurent de 1929 à 1940.

Il est cependant une autre revue dont l’importance tranche nettement par le nombre d’exemplaires qu’en possédait Guénon : The Speculative Mason, dont la collection est apparemment complète dans sa bibliothèque de 1932 à 1950, soit plus de cinquante livraisons. Guénon lui accordait une attention extrême et en parlait toujours élogieusement, quoique de façon souvent allusive. Elle figure parmi les quatre revues les plus régulièrement recensées et les plus fréquemment citées dans ses comptes rendus à partir de 1932. [2]

The Speculative Mason était en fait la continuation, sous un titre nouveau, de la revue The Co-Mason, initialement l’organe de la branche anglaise de l’Ordre Maçonnique Mixte International Le Droit Humain , revue éditée à partir de 1909 sous la direction d’Aimée Bothwell-Gosse. La maçonnerie mixte anglaise, demeurée très marginale, connut des mésaventures diverses mais Aimée Bothwell-Gosse put demeurer à la tête de la revue désormais intitulée The Speculative Mason. A partir de 1945 elle s’adjoignit cependant les talents de Marjorie Debenham qui devait en assurer seule les destinées après le décès de son illustre aînée en 1954.

Miss Bothwell-Gosse fut en quelque sorte le chaînon manquant entre la “Maçonnerie Opérative” – nous verrons bientôt ce qu’il faut entendre sous cette dénomination – et René Guénon avec qui elle entretint du reste une fructueuse correspondance. Toutes les informations dont Guénon fait état sur la survivance et les pratiques des “loges opératives”, se réfèrent en réalité à cette unique source, laquelle renvoie à l’une des aventures maçonniques les plus curieuses du début du XXe siècle : le  système de Stretton.

Ce n'est pas ici le lieu de retracer en détail les origines et le déroulement de cette affaire qui a fait couler beaucoup d’encre, notamment dans les milieux guénoniens, et surtout suscité beaucoup de fantasmes. On dispose désormais, pour s’en former une idée exacte, d’un travail remarquable, magnifiquement documenté, très minutieusement argumenté, et qui fera référence pour longtemps sur ce sujet. Je ne peux donc que renvoyer à la communication de Bernard Dat, présentée en 1999 lors du IIIème Colloque du Cercle Renaissance Traditionnelle.  Rappelons-en toutefois les points essentiels.

Entre 1907 et 1918, plusieurs articles publiés notamment dans la presse maçonnique anglaise, en particulier Co-Mason, ainsi que quelques brochures et livres, “révélèrent” l’existence d’une maçonnerie opérative, ignorée jusque-là, ayant échappé à la transformation spéculative et surtout au pouvoir de la Grande Loge créée à Londres en 1717. Le maître d’œuvre de cette révélation éclatante était un certain Clément Stretton, un ingénieur travaillant pour les Chemins de Fer britanniques. Initié en 1871dans la loge St-John’s n° 279 de la très spéculative Grande Loge Unie d’Angleterre, il avait au fil des années accompli une carrière maçonnique assez classique mais très active, accumulant les grades et les dignités.

Dans un récit qu’il fit en 1909 devant la Loge de recherche de Leicester, il rapporta avoir été admis en 1867 – soit quatre ans avant son initiation dans la maçonnerie spéculative – au sein de la Worshipful Society of Freemasons, Rough Masons, Wallers, Slaters, Paviors, Plasterers et Bricklayers [3] par les membres de cette maçonnerie opérative réputée secrète et cependant toujours vivante selon lui.

Pendant quelques années, il distilla d’assez nombreuses informations sur ce système dont il était devenu, à l’en croire,  l’un des plus hauts dignitaires, et l’essentiel en fut publié dans The Co-Mason, en raison d’un lien personnel entre Stretton et  Miss Bothwell-Gosse qui avait elle-même souhaité être à son tour admise dans cette étrange maçonnerie. En 1911 un ouvrage publié aux Etats-Unis par Thomas Carr fut entièrement consacré à cette “résurgence ”, et enfin en 1918, toujours aux Etats-Unis, Charles Hope Merz publia sur le même sujet une somme de près de 500 pages.






 

Entre 1909 et 1915, deux loges “opératives” furent créées à Leicester – lieu de résidence de Stretton –, rassemblant au total une vingtaine de membres et portant curieusement les numéros 91 et 110 !

La mort de Stretton en février 1915 mit un terme à la première phase de cette singulière aventure et, pendant de longues années, aucune autre information ne fut publiée à ce propos.

Tous ces faits se déroulèrent en un temps où le jeune Guénon, dans l’entourage de Papus, était l’un des espoirs de “l’école spiritualiste” et avait déjà acquis les plus hauts grades de la maçonnerie très marginale et très atypique de Memphis et de Misraïm. Il est à peu près certain qu’à cette époque il n’eut jamais connaissance de la réapparition des “Opératifs”. On peut du reste se demander s’il s’y fût intéressé, le cas échéant : sa préoccupation était alors surtout de se faire admettre dans la maçonnerie spéculative “officielle”, en particulier à la Grande Loge de France, ce qui lui procura d’ailleurs de nombreuses difficultés.

Dans la bibliothèque de Guénon, celle de ses dernières années, on ne trouve pas non plus la moindre trace des ouvrages de Thomas Carr ou de Charles Merz, pas plus que les travaux de Loge de recherche de Leicester, et il n’y fait lui-même aucune allusion dans ses comptes rendus. Il est donc parfaitement vraisemblable qu’il les a ignorés lors de leur publication et qu’il n’a jamais pu les consulter même si, bien plus tard, il a pu avoir connaissance de leur existence.

A partir de 1932, cependant, un fait nouveau va se produire. Guénon rendra désormais  compte très régulièrement  des livraisons de la revue The Speculative Mason. Or, en octobre 1931, une tentative de refondation du système de Stretton avait eu lieu avec la constitution à Londres du Channel Row Assemblage, un groupe “opératif” de 21 membres, en Grand Assemblage of Operative Free Masons.[4] Pendant quelques années, un regain d’intérêt pour le système de Stretton semble s’être  manifesté dans quelques milieux maçonniques anglais. The Speculative Mason, toujours dirigé par Miss Bothwell-Gosse, elle-même très liée à  Stretton vingt ans plus tôt, s’en fit l’écho et publia des notes, des extraits de rituels et des études relatives à la “maçonnerie opérative”.


Dès le mois de juillet 1932, Guénon y signale ainsi un article « sur les changements apportés au rituel par la maçonnerie moderne », tandis qu’en décembre de la même année, il relève qu’un autre article de la même revue « envisage les rapports de la maçonnerie opérative et de la maçonnerie spéculative d’une façon en quelque sorte inverse de l’opinion courante. » Jusqu’en 1950, les citations et les commentaires d’articles publiés dans The Speculative Mason vont se succéder sans trêve sous la plume de Guénon.

Dans ces comptes rendus apparaissent tous les thèmes, toutes les affirmations, toutes les légendes, toutes les caractéristiques rituelles du système de Stretton. Guénon, au demeurant, cite à peine le nom de Stretton. Il ne parle que de la « maçonnerie opérative », comme s’il avait purement et simplement admis le récit de Stretton sans l’ombre d’une nuance, comme si la Worshipful Society était à ses yeux l’héritière incontestable de la maçonnerie médiévale, comme si ses rituels nous donnaient effectivement un fidèle témoignage de ceux dont faisaient usage, en leur temps, les  bâtisseurs de cathédrales !

 L’esprit critique de Guénon, si souvent en alerte et volontiers si caustique, semble avoir été ici annihilé. Seul un scrupule semble l’effleurer dans l’un de ses premiers comptes rendus relatifs à la revue de Miss Bothwell-Gosse, qu’il semble alors découvrir, en décembre 1932 : « Pourquoi, notamment, s’inquiète-t-il, prendre au sérieux les fantaisies “égyptologiques” du Dr Churchward ? ». Hélas, cette intuition fugitive était la bonne, et le patronage jadis accordé au système de Stretton par le très pittoresque John Yarker – en fait le véritable auteur des rituels “opératifs” –  ne valait guère mieux que celui de Churchward et aurait dû renforcer sa suspicion. Il n’en fut rien, sans doute parce que Guénon avait découvert dans cette incroyable affaire une vérité qui s’accordait trop bien à ses propres conceptions. [5]

Le travail de Bernard Dat, cité plus haut, est cependant sans réplique. Le système maçonnique propagé – sans grand succès, du reste –   par Clément Stretton était manifestement une pure invention de sa part, avec le large et généreux concours de John Yarker dont l’ingéniosité et l’imagination, en ce domaine, étaient sans borne.

Les conclusions de Dat sont accablantes : tout ce que nous connaissons du système de Stretton n’a pour source que ses propres déclarations, il n’y a aucune preuve documentaire, il n’y aucun lien direct établi avec les diverses sociétés opératives qui ont effectivement existé bien avant le XVIIème siècle et qui existent encore, l’exemple le plus connu étant celui des Livery Companies de Londres ; tous les documents cités par Stretton pour confirmer sa thèse, en particulier les Old Charges, n’ont aucun rapport historique direct avec celle-ci ; aucune preuve, aucun nom vérifiable de participants ne sont donnés quant aux réceptions de  Stretton lui-même dans les différents degrés de son système; enfin, le système de Stretton comporte des incohérences internes criantes et des anachronismes graves qui lui interdisent absolument de revendiquer une origine antérieure au XIXème siècle : c'est du reste ce qu'affirment sans ambiguïté les responsables actuels des Operatives, toujours en activité en Angleterre, lesquels rappellent qu'ils ne revendiquent aucune filiation directe et "ininterrompue" avec les maçons opératifs et ne forment qu'une société "commémorative"…

Pourtant, lorsqu’en 1938 Guénon affirmait comme « un fait » qu’il avait existé des loges opératives « avant et même après 1717 », ou quand il laissait entendre contre Lantoine, en 1947, « qu’il y a bien des raisons de douter » que dès la fin XVIIe siècle la maçonnerie opérative était réduite à presque rien en Angleterre, il est absolument certain que c’est sur les écrits de Stretton, parvenus jusqu’à lui grâce au Speculative Mason, qu’il se fondait.

Force nous est d’admettre que la seule fois où Guénon s’est écarté des thèses de l’historiographie maçonnique “universitaire” de son époque, dont il partageait finalement les conclusions, ce fut pour solliciter une source fallacieuse : ce fut son “erreur opérative”.

4. Ambiguïtés et limites de la vision guénonienne

J'ai simplement voulu suggérer ici et tenter de montrer ici que le regard de René Guénon sur les origines de la franc-maçonnerie, à travers une œuvre vaste, complexe et souvent provocatrice, comporte des limites qu’il n’est guère possible d’ignorer. 

La première est le ton volontiers péremptoire dont il fait usage et qui le conduit parfois à porter des jugements téméraires dans des domaines où la vérification des données a conduit à contredire de façon convaincante, nous semble-t-il, certaine de ses thèses. On pourrait faire observer, du reste, qu’il s’agit en l’occurrence d’une caractéristique assez générale – et pas la plus avenante – du discours guénonien, quel que soit le sujet abordé. Je l'accorde sans difficulté, mais quand il s’agit de développer une théorie générale de l’initiation et d’en approcher, sans référence à l’histoire, les invariants anthropologiques, c’est tout au plus une question de style. En revanche, lorsqu’on aborde un champ d’études où la documentation peut confirmer ou au contraire infirmer les hypothèses, la modestie initiale de ces dernières, si elles se révèlent finalement intenables, laisse au moins à leur auteur le bénéfice d’un apport heuristique dont on pourra lui être reconnaissant. L’énormité de certaines de ses affirmations, manifestement infondées, porte ainsi à Guénon un rude coup quant à sa crédibilité générale sur la question des origines de la franc-maçonnerie.

La deuxième limite, qui n’est peut-être que le développement de la précédente, est une certaine ambiguïté, pour ne pas dire une réelle équivoque. Nous l’avons vu, la rhétorique guénonienne sur la vanité des “méthodes universitaires” ne résiste pas à l’examen. Sur la filiation opérative de la franc-maçonnerie, l’essentiel de ce qu’il a pu affirmer ne faisait l’objet de pratiquement aucun débat dans les milieux “rationalistes et  universitaires” de son temps, et reposait sur une documentation classique et vérifiée dont il n’avait aucunement l’exclusivité et qui ne lui devait rien : l’inventaire de sa bibliothèque en fournit la preuve. Guénon, en l’espèce, s’est donc rangé à l’opinion courante, rien de plus.

Mais trop souvent, on ne sait plus très bien dans quel registre il se situe. En maints endroits, et sur des sujets forts divers, il a d’ailleurs indiqué ne pas avoir à se justifier ni à citer ses sources ou ses références, en un mot à établir l’autorité en vertu de laquelle il se prononçait. Cet air de mystère que Guénon aimait parfois se donner, laissant supposer qu’il avait connu des expériences rares et bénéficié de correspondants ou d’informateurs hors du commun, est sans doute pour beaucoup dans la fascination qu’il ne cesse d’exercer, de nos jours encore, sur nombre de ses lecteurs.

Sur la question des “ opératifs ” il est pourtant allé encore plus loin, en n’évoquant même pas ce problème, en n’indiquant jamais la provenance d’informations aussi extraordinaires que des extraits de rituel par exemple, alors qu’il empruntait, on le sait à présent, à une source unique, nullement secrète, parfaitement identifiée et malheureusement très douteuse.

Jadis, Robert Amadou puis Jean-Pierre Laurant ont évoqué  “l’erreur spirite” de René Guénon. Il y eut donc aussi une  “erreur opérative” de René Guénon, dont il n’eut sans doute jamais conscience, à laquelle il s’adonna sans réserve, mais qui eut surtout des conséquences bien plus considérables que sa première erreur, qui n’était qu’une erreur de jeunesse. Son erreur opérative est en revanche une erreur de la maturité et l’une des positions les plus fortes de la vision guénonienne de la tradition maçonnique, du développement historique de la franc-maçonnerie, de ses valeurs fondamentales, du sens qu’elle peut encore revêtir aujourd’hui et la justification, enfin, de la déchéance qu’il déplorait en elle.

Il est fort à craindre que cette erreur ne l’ait conduit – et nombre de ses lecteurs avec lui – à une impasse.

Pourtant, ce que j'appelle la “métaphore opérative” de la franc-maçonnerie, continue d’être l’un des ressorts les plus puissants et les plus féconds de cette institution, notamment grâce à Guénon.

On n’ose rêver de ce qu’il aurait pu en tirer s’il avait considéré la question sous cet angle…



[1] On sait que le jeune René Guénon collabora, entre 1913 et 1914, à cette revue dirigée par Abel Clarin de la Rive.

[2] Les autres étant, outre Grand Lodge Bulletin d’Iowa, Le Symbolisme, revue d’Oswald Wirth, et la Revue internationale des Sociétés secrète (RISS) de Mgr Jouin,  jusqu’à sa disparition en 1939.

[3] Dans les milieux maçonniques anglais on la désigne plus souvent par l’expression abrégée Worshipful Society, ou plus simplement encore The Operatives.   

[4] Durablement reconstituée après la dernière guerre, la Worshipful Society compte aujourd’hui une quarantaine de groupes actifs ou Assemblages, et fonctionne désormais de manière tout à fait officielle comme un système de “grades complémentaires” (side degrees) en lien avec la Grande Loge Unie d’Angleterre. Elle n’est ouverte qu’aux Maîtres Maçons “réguliers” ayant également reçu au préalable le grade de Compagnon de l’Arc Royal et celui de Maître Maçon de la Marque. Les rituels originels de Stretton-Yarker, aux caractéristiques parfois singulières et déroutantes, ont en outre été revus.

[5] De même, bien plus tard, dans un texte consacré à « La lettre G et le swastika » initialement publié dans les Etudes traditionnelles en 1950, René Guénon s’interrogera sur le crédit à accorder à Stretton à propos des développements donnés dans son système à l’emploi du swastika. Mais il conclut pourtant en faveur de l’authenticité opérative car, dit-il, « il s’agit précisément de quelque chose dont on ne trouve aucune trace dans la Maçonnerie spéculative ». L’argument, on en conviendra, était tragiquement faible mais aussi très révélateur d’un certain état d’esprit.

08 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard (2)

 

2. Les sources historiques de René Guénon

D’où René Guénon tenait-il ses informations sur les destinées de la maçonnerie opérative et les circonstances d’apparition de la franc-maçonnerie spéculative ? Reclus en Égypte depuis le début des années trente, éloigné des grandes bibliothèques publiques européennes et plus encore des grands fonds d’archives maçonniques – qui, du reste, intéressaient alors peu de chercheurs –, il ne pouvait manifestement s’en remettre qu’à des sources imprimées assez classiques. Mais lesquelles ? Il est aujourd’hui possible de répondre en grande partie à cette question importante.

Tout d’abord, René Guénon lui-même, dans les nombreuses notes de lecture d’articles et de livres qu’il publia pendant plus de vingt ans, a levé un coin du voile.

C’est ainsi qu’en 1936 il rend compte du tome II de l’Histoire de la franc-maçonnerie française d’Albert Lantoine qui porte, il est vrai, essentiellement sur le XVIIIème siècle.  En revanche, c’est à une période plus ancienne et même déterminante pour les origines de la maçonnerie spéculative qu’il s’intéresse en analysant, en 1938, l’ouvrage d’Alfred Dodd, Shakespeare, creator of freemasonry. Si Guénon, à juste titre, estime peu fondée la thèse de l’auteur, il accompagne cette réfutation de quelques affirmations qui en disent déjà long sur sa vision des choses. Par exemple :

 

Si Shakespeare, note-t-il, fut Maçon, il dut être forcément un maçon opératif, (ce qui ne veut nullement dire un ouvrier) car la fondation de la Grande Loge d’Angleterre marque bien le début, non point de la maçonnerie sans épithète, mais de cet « amoindrissement » si l’on peut dire qu’est la maçonnerie spéculative moderne.

           

Le thème de la “dégénérescence spéculative” sera repris en maints endroits mais ce que je relève ici c’est l’idée selon laquelle, au temps de Shakespeare, il n’y aurait eu de “maçons” que les opératifs. Un peu plus loin Guénon surenchérit d’ailleurs, en ajoutant que « c’est un fait que des loges opératives ont existé avant et même après 1717. » Je reviendrai sur la signification profonde de cette dernière affirmation, mais il est remarquable que Guénon se prononce ici sans nuance (« c’est un fait », dit-il) sur l’existence de structures dont la recherche documentaire n’a pourtant jamais pu retrouver la moindre trace en Angleterre à l’époque qu’il mentionne. C’est incontestablement, du point de vue l’historien, une affirmation parfaitement gratuite et surtout infiniment peu vraisemblable. Sur quelles informations précises la faisait-il reposer ? Son article ne le précise pas.

Il montre néanmoins la même témérité lorsqu’en 1947 il publie le compte rendu d’un autre texte d’Albert Lantoine, une sorte de panorama historique simplement intitulé La franc-maçonnerie, dans l’Histoire générale des Religions éditée par Aristide Quillet. Relativement modéré dans sa critique, Guénon reproche cependant à Lantoine un passage où ce dernier « estime que, dès le XVIIe siècle, [l’ancienne Maçonnerie opérative] était déjà réduite à presque rien et tombée entre les mains  d’une majorité d’acceptés. »  Évidemment sceptique, Guénon poursuit sur un ton quelque peu énigmatique : « Il y a bien des raisons de douter de telles suppositions. »  Soit, mais lesquelles ? Encore une fois, Guénon demeure muet.



Plus caractéristique encore, son jugement sur un livre utile et sérieux publié en 1950 par Henri-Félix Marcy, Essai sur l’origine de la Franc-Maçonnerie et l’histoire du Grand Orient de France. Tout en estimant ce travail « fort consciencieusement fait », il met en garde le lecteur contre la tournure d’esprit « évidemment très rationaliste » de Marcy et les préventions qu’induit nécessairement chez lui « son éducation universitaire. » C’est là, on le sait, une autre antienne de la rhétorique guénonienne.  « Aussi, ajoute-t-il, bien des choses lui échappent-elles. » Il en veut pour preuve le fait que Marcy juge « très lâche » le lien qui unit la Maçonnerie opérative à la Maçonnerie spéculative. « Du moins, concède Guénon, n’est-il pas de ceux qui nient contre toute évidence l’existence d’une filiation directe de l’une à l’autre. » C’est en effet cette « évidence » qui fait problème ici, puisque trente ans plus tard l’érudition maçonnique anglaise en aura pratiquement fait justice. Marcy, historien probe et rigoureux, alors très au fait des tendances les plus récentes de l’historiographie maçonnique, l’avait sans doute pressenti. Guénon, sans examiner plus avant, ne pouvait l’admettre : il s’en tenait à « l’évidence ».  Mais où l’avait-il acquise ?

Grâce à un travail auquel a pris part Jean-Pierre Laurant, nous disposons désormais d’un document précieux pour tenter de répondre à cette dernière question : l’inventaire de la bibliothèque de René Guénon, établi dès 1953, soit peu de temps après sa mort. (Accart X., "La bibliothèque "ésotérique" de René Guénon",  RT n°121, 2000).

La section maçonnique de ce vénérable ensemble renferme plus de 200 titres. Les informations que nous livre leur examen, sur les sources de Guénon en matière d’histoire maçonnique, sont à la fois rassurantes et sans surprise.

Rassurantes, car Guénon avait bien lu la plupart des auteurs classiques, y compris les Anglo-saxons, ce qui n’était pas forcément la règle chez beaucoup de maçonnologues français il y a cinquante  ans.



Certes, quelques lacunes sont frappantes et assez regrettables. C’est ainsi qu’on  cherche en vain l’ouvrage majeur de Robert F. Gould, History of Freemasonry (1882-1887), véritable somme fondatrice de “l’Ecole authentique”[1] anglaise de l’historiographie maçonnique, dont Guénon ne pouvait cependant ignorer ni l’existence ni l’importance. De même, parmi les nombreuses revues en langue anglaise, ne figure aucun numéro des Ars Quatuor Coronatorum (AQC), véritable thesaurus de l’érudition maçonnique dans le domaine britannique depuis la fin du XIXème siècle, mais il est vrai qu’à la fin des années 1940 il n’était guère facile de se les procurer en dehors de l’Angleterre.


En revanche certains ouvrages directement inspirés par l’Ecole authentique sont bien présents, notamment les deux excellents livres de Douglas Knoop : The Medieval Mason (1933), en son temps pratiquement le seul travail sérieusement documenté sur le sujet, et le non moins estimable volume écrit en collaboration avec G. P. Jones et intitulé Genesis of Freemasonry (1947). On relève aussi le très copieux Freemason’s Guide and Compendium de Bernard E. Jones (1950), véritable encyclopédie de la maçonnerie anglo-saxonne où l’on peut trouver d’intéressants renseignements historiques.

Plus remarquable encore, on trouve les deux précieux recueils de divulgations, rituels et documents maçonniques divers du XVIIIe siècle britannique, Early Masonic Catechisms (1943) et Early Masonic Pamphlets (1945). Vers 1950, deux ou trois exemplaires seulement du premier titre existaient en France dont l’un, ayant appartenu à Marius Lepage, avait fait l’objet d’itératives photocopies…[2]

Cette vérification est également sans surprise, car les sources de René Guénon – auxquelles, notons-le, il n’a accédé que dans les toutes dernières années de sa vie – sont en parfaite harmonie avec sa conception des origines opératives de la franc-maçonnerie : c’était tout simplement la thèse développée, argumentée et surtout documentée par tous les auteurs anglais depuis Gould. Poursuivie et légèrement enrichie par d’autres chercheurs, elle survivra presque intacte et toujours aussi respectée dans les milieux de l’érudition maçonnique anglaise sous l’appellation de “théorie de la transition“, magistralement exposée encore à la fin  des années 1960 par Harry Carr, dans des termes que n’eût certainement pas désavoués René Guénon.



En somme, nonobstant ses fréquentes philippiques, Guénon était en plein accord avec les conclusions des historiens britanniques “rationalistes” et attachés à la preuve documentaire, usant sans retenue des méthodes et des instruments de la “recherche universitaire” et de l’érudition classique ! Il s’était donc conformé à la doctrine alors généralement admise. Pour autant, l’eût-il volontiers abandonnée s’il avait connu le revirement profond opéré trente ans plus tard sur le même sujet, en utilisant les mêmes références et les mêmes méthodes ? On peut certainement en douter.

Nous touchons ici au point le plus faible de la théorie guénonienne sur les origines de la franc-maçonnerie. En effet, la différence majeure entre l’exposé, du reste très elliptique, qu’il en fit en maints endroits et celui, infiniment plus détaillé et informatif, des auteurs anglais, réside surtout dans le fait que pour ces derniers la “transition” désigne un moment de l’histoire maçonnique. Ce passage une fois effectué, et traduisant bien pour eux une réelle continuité avec la maçonnerie opérative, la franc-maçonnerie spéculative lui avait succédé et avait poursuivi son histoire avec la même légitimité.

Pour Guénon, nous l’avons vu, ce passage fut une dégénérescence, mais il affirmait aussitôt que les loges opératives n’avaient en fait pas totalement disparu et mieux encore, ou plus surprenant, il fera assez souvent allusion à des détails précis des “ rituels opératifs”. Or, cette fois, nulle trace d’informations comparables ne se trouve dans les ouvrages qu’on vient de mentionner.

Nous parvenons ainsi à ce qui, aux yeux de Guénon, constituait probablement sa source majeure et surtout la plus précieuse. C’est également le fondement de ce que je nommerai, pour ma part, “l’erreur opérative” de René Guenon. (à suivre)



[1] Très liée, jusqu’à nos jours, à la Loge de recherche Quatuor Coronati 2076, établie à Londres en 1886, cette École historique a introduit à la fin du XIXe siècle, dans le domaine de l’historiographie maçonnique, les mêmes exigences méthodologiques qui, dans le sillage de Fustel de Coulanges, s’imposaient alors en Europe dans toutes le recherches historiques. L’une de ses plus hautes figures, lors de sa fondation, fut Robert F. Gould. C’est dans la revue des AQC que, depuis plus d’un siècle, l’essentiel de ses travaux a été publié.

[2] L’auteur de ces lignes a du reste le privilège de posséder un jeu de ces vénérables – mais répréhensibles –reproductions.