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04 décembre 2013

René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie : les limites d'un regard (1)

 

  « L’œuvre guénonienne demeure essentielle à l’intelligence maçonnique du présent et de l’avenir. » C’est par cette affirmation sans nuance – et sans réplique – que Jean Baylot, dans une livraison spéciale de la fameuse revue Planète, en 1970, avait qualifié la place de René Guénon dans la franc-maçonnerie.


Le Maître du Caire (1886-1951)

Le florilège des citations de la même veine, empruntées aux auteurs guénoniens, pourrait du reste s’allonger indéfiniment. De Jean Tourniac à Jean Reyor ou Denys Roman, pour ne citer que les plus anciens – ses contemporains – et les plus prolifiques, tous ont illustré avec conviction et souvent avec talent l’apport de René Guénon à la connaissance de la franc-maçonnerie ou, plus précisément, à la compréhension que certains francs-maçons peuvent en avoir. Plus de soixante ans après la mort de Guénon, l’influence de sa pensée dans le monde maçonnique demeure réelle, du moins en France, et sa postérité intellectuelle dans les loges est loin d’être négligeable. 

L’apport de Guénon, en ce domaine, me semble-t-il, est double.

D’une part, il a contribué à donner aux études symboliques une certaine rigueur et surtout une assise intellectuelle incontestable, les faisant reposer sur une vaste érudition et illustrant avec une réelle maîtrise une méthode comparatiste, dans le sillage – mais l’aurait-il admis lui-même ? – de ce que James Frazer avait introduit en histoire des religions peu avant lui.

D’autre part, il s’est attaché à théoriser le phénomène initiatique et à montrer le rôle particulier dévolu, selon lui, à la franc-maçonnerie au sein du monde occidental moderne. Il a ainsi été conduit à se prononcer sur la nature spécifique de la tradition maçonnique mais aussi à en désigner les sources. C’est sur ce dernier aspect de son œuvre que je voudrais à nouveau proposer quelques remarques critiques. *

1. La conception guénonienne de l’initiation maçonnique

La thèse guénonienne sur les origines de la franc-maçonnerie n’est en fait pas séparable de sa vision globale des modalités mêmes de cette initiation, l’ensemble se décomposant en au moins trois parties distinctes et incomplètement solidaires. Il convient donc de les examiner séparément.

La première relève de l’un des fondements majeurs de la pensée guénonienne : sa théorie générale de l’initiation. Pour Guénon, comme il l’a maintes fois exposé, l’initiation suppose notamment, pour demeurer valide, une suite ininterrompue des transmissions effectuées de génération en génération d’initiés [1], la moindre faille, la moindre rupture, la moindre lacune compromettant de manière définitive et irréversible toute la succession initiatique. Or, cette vision, qui évoque irrésistiblement la silsilah musulmane que Guénon connaissait évidemment très bien, et dans une moindre mesure la succession apostolique au sein de la tradition chrétienne, soulève d’emblée une difficulté que Guénon a, semble-t-il, assez largement méconnue.

Lorsqu’une transmission initiatique se fait directement d’initié à initié, comme lorsque le guru initie son disciple ou quand le sheikh transmet la barakah, on voit qu’en dehors de la qualification propre de l’initiateur, que l’on suppose avérée et reconnue, l’exécution du rituel, quelles qu’en soient les modalités, est le lieu unique où la transmission peut éventuellement s’interrompre : quid, en effet, de l’initiateur qui manque au strict respect des formes rituelles prescrites ?

Le risque, si l’on peut s’exprimer ainsi, semble toutefois minime dans la mesure où ces transmissions sont généralement réduites à très peu d’actes et de mots, la très grande modestie des “moyens matériels de l’initiation”, si l’on me permet encore cette audacieuse formule, garantissant aussi, sans doute, leur relative stabilité dans le temps.

Or, si l’on étend ce schéma au cas des formes collectives de l’initiation, comme en maçonnerie précisément, la question se pose aussi mais elle acquiert une complexité bien plus redoutable. Où commence, en effet, l’erreur rituelle, et quel est le nucleus fondamental du rituel maçonnique à défaut duquel on passe, pour reprendre une distinction guénonienne, du “rite” à la “cérémonie”, c’est-à-dire de l’initiation au simulacre ?

Force est de reconnaître qu’aucun interprète autorisé de la tradition maçonnique – à commencer par Guénon lui-même – n’y a jamais répondu de façon exhaustive ni surtout consensuelle. C’est si vrai que quelques auteurs guénoniens ont senti la nécessité d’aborder à plusieurs reprises ce problème, sans toutefois parvenir, il faut le reconnaître, à une solution incontestable.



Sans doute objectera-t-on aussitôt que l’initiation maçonnique étant collective par nature, la “pseudo-initiation” d’un des membres d’une loge ne devrait pas compromettre la chaîne des transmissions. Jusqu’à quel point cependant ? Nombre de questions pourraient incidemment se poser, par exemple : Quelle proportion de pseudo-initiés la loge pourrait-elle admettre – ou tolérer –, tout au long de son histoire, pour demeurer authentique ? Les dommages seraient-ils les mêmes si le pseudo-initié demeure un membre parmi les autres où s’il vient un jour à exercer, par exemple, les fonctions de Vénérable ?

On me pardonnera d’avoir, un peu par jeu, poussé jusqu’à l’absurde la vision guénonienne de l’initiation maçonnique. Notons cependant que sa confrontation avec les données de l’histoire suscite déjà, sur ce premier point, d’importantes difficultés. Ne serait-ce, par exemple, que parce que les modalités et le contenu des rituels maçonniques, au moins depuis qu’ils ont laissé des traces documentaires, soit en Écosse dans le courant du XVIIème siècle, manifestaient dès cette époque une  grande diversité et ont constamment connu des mutations importantes, surtout si on les compare à ce que nous savons des pratiques des chantiers médiévaux anglais deux ou trois siècles plus tôt.

Observons par conséquent que cette question préjudicielle n’ayant jamais été explicitement traitée par Guénon, on doit conclure que sa théorie sur la continuité historique de l’initiation maçonnique suppose bien qu’à aucun moment, dans aucune loge, aussi loin que l’on remonte, la moindre erreur grave ne s’est jamais produite et que les modifications rituelles nombreuses et significatives qui se sont produites au fil des temps, bien avant l’ère des Grandes Loges spéculatives, se sont toujours faites dans l’ordre et selon un plan maîtrisé pour garantir en permanence une pratique infaillible. Le regard de l’historien, on le comprendra sans peine, ne peut ici qu’être marqué du plus grand scepticisme…

Malgré les difficultés, si on admet pourtant ce premier point acquis, un autre problème surgit, à propos de la loge dans son ensemble cette fois. C’est le deuxième niveau d’analyse de la théorie guénonienne de l’initiation maçonnique.

En effet, si la continuité initiatique réside dans la succession des loges, il faut alors s’interroger sur leur filiation sans interruption depuis les temps plus reculés. Outre que rien n’atteste que ces loges se soient ainsi “régulièrement” engendrées dans le monde profondément dispersé des chantiers médiévaux, il conviendrait aussi d’établir leur relation avec des organismes antérieurs de même nature. On mesure alors que le travail est pratiquement sans espoir. Les loges du XIIIème ou du XIVème siècle, dont nous avons des témoignages documentaires, répondaient à un état donné de l’organisation sociale de l’Europe et du Métier, sans aucun rapport avec qui pouvait s’observer cinq ou six siècles plus tôt, durant le Haut Moyen Age qui n’en a d’ailleurs laissé aucune trace. En particulier, les quelques tentatives de rattachement des loges médiévales aux anciens Collegia fabrorum de la fin de l’Empire romain n’ont jamais convaincu personne et sont purement fantasmatiques. Dans la même mouvance d’esprit, certains n’ont pas hésité, pourtant, à évoquer une filiation plus impressionnante encore avec les constructeurs des pyramides de l’Ancienne Égypte…

Il est révélateur – et plutôt rassurant – que Guénon lui-même ne se soit jamais risqué à un pareil exercice,  laissant à d’autres le soin  de régler ces détails qui ne l’intéressaient manifestement pas. Il n’a fait qu’affirmer la pérennité d’une tradition initiatique parcourant les siècles, les mers et les continents, et trouvant sa source première dans une “origine non humaine”. Jean-Baptiste Willermoz, 150 ans plus tôt, dans les Instructions de la Profession et de la Grande Profession, n’avait d'ailleurs pas dit autre chose en contant l’histoire secrète de la “Maçonnerie”, c’est-à-dire les destins de la tradition initiatique qu’il appelait encore “l’Ordre primitif, essentiel et fondamental”, depuis les Égyptiens jusqu’aux loges du Régime Écossais Rectifié, au cœur du XVIIIème siècle, en passant par l’Ordre du Temple…[2]

 

 

Fragment d'un manuscrit des Instructions de la Profession

 

En réalité, sur les deux premiers points que je viens d’évoquer, il faut bien mesurer que la vision guénonienne est plus que jamais anhistorique, ce qui ne signifie d’ailleurs nullement, selon moi, qu’elle puisse légitimement se soustraire au tribunal de l’histoire et refuser à bon droit la vérification de l’historien quand celle-ci est possible. On doit simplement comprendre que ces aspects de la doctrine guénonienne ont été élaborés en dehors de toute temporalité, comme une description dans l’absolu de ce que je nommerais volontiers “les formes a priori de l’initiation ”, le cas particulier de la maçonnerie devant s’y adapter dans toute la mesure du possible. Pour cette raison, sans doute, René Guénon n’a jamais cherché à leur désigner la moindre base historique, se bornant à invoquer une référence commode et habituelle à la tradition orale et à rappeler avec constance la disqualification de principe qu’il opposait aux “recherches universitaires” – un trait de son esprit qui invite finalement plus à sourire qu’à débattre.

Il en va tout différemment du troisième point, ou du troisième niveau, que l'on peut identifier dans notre inventaire : Guénon, en divers lieux de son œuvre, s’est en effet nettement prononcé sur la filiation existant entre la franc-maçonnerie moderne, spéculative, et la maçonnerie ancienne, médiévale et opérative [3]. Mieux encore, il a fait de cette continuité institutionnelle – ne fût-elle que subtilement décelable, nous le reverrons – la condition sine qua non de la légitimité traditionnelle et de la régularité initiatique de la maçonnerie.

Or, sur ce dernier point, il a clairement foulé le terrain de l’histoire et en a délibérément sollicité les sources. Il convient donc, en premier lieu, d’examiner les siennes. (à suivre)

 



* Ce post reprend  avec des modifications un article que j'ai publié il a quelques années dans Esotérisme, gnoses & imaginaire symbolique : Mélanges offerts à Antoine Faivre (coll.), Peeters, 2001.

[1] Que la transmission s’opère d’individu à individu, comme c’est généralement le cas en Orient et parfois en Occident, ou par l’intermédiaire d’un groupe détenteur du pouvoir d’initier, comme c’est le cas de la loge maçonnique.

[2] A ce propos, on consultera avec profit les aperçus très pertinents contenus dans J. Lhomme, E. Maisondieu et J. Tomaso, Ésotérisme et spiritualité maçonniques, 2002, 2002, : "Guénon et le Rectifié",  et plus récemment J.M. Vivenza, René Guénon et le Rite Ecossais Rectifié, 2007.

[3] Pour éviter toute équivoque, je précise que par “moderne” et “ancienne ”, je renvoie simplement au fait que la première remonte au début du XVIIIème et la seconde au Moyen Age : il ne s’agit donc nullement ici d’évoquer l’opposition qui existait en Angleterre, dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle, entre la Grande Loge des  Moderns  et celles des  Antients - opposition sur laquelle Guénon a d'ailleurs commis plusieurs contresens. .

01 décembre 2013

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (1)

Parmi les usages maçonniques qui suscitent le plus de confusions et parfois d’incompréhension pure et simple, en France, il faut mentionner l’Installation dite « secrète » (dite aussi parfois « ésotérique ») du Vénérable, formule consacrée par l’usage mais qui traduit imparfaitement l’expression anglaise « Inner Working » (littéralement : « travail de l’intérieur »…) car il s’agit d’une cérémonie à laquelle ne peuvent prendre part, en dehors du candidat – le Vénérable qu’on installe –, que ceux qui ont déjà reçu « les enseignements propres à la Chaire de Maitre ». D’origine anglaise, absolument inconnue sous cette forme en France pendant tout le XVIIIème siècle, très peu pratiquée mais néanmoins bien attestée dans notre pays au début du XIXème, nous le reverrons, cette cérémonie n’a fait durablement irruption en France que pendant le premier quart du XXème, dans un cercle alors assez restreint – celui de la Grande Loge Nationale Indépendante  et Régulière pour la France et les Colonies Françaises, ancêtre de la GLNF. Elle ne s’est finalement répandue plus largement qu’au début des années 1960 mais reste souvent largement incomprise.

Comme il s’agit pourtant bien d’un usage ancien et précieux de la tradition maçonnique, j’ai pensé utile de fournir à celles et ceux que le sujet peut intéresser quelques repères historiques pour mieux comprendre cette question passionnante mais complexe.[1]

 1.       Les origines de l’Installation secrète en Angleterre et en Irlande

L’Installation selon le Duc de Wharton (1723)

La plus ancienne cérémonie paraissant spécifiquement liée à l’Installation du nouveau Vénérable Maître dans la Chaire de Maître de Loge se trouve dans le texte même des Constitutions de 1723. On peut y lire, en effet, un Post-Script intitulé : «  Ici suit la manière de constituer une nouvelle Loge, telle qu’elle est pratiquée par sa Grâce le Duc de Wharton, l’actuel Très respectable Grand-Maître, selon les anciens usages des Maçons. »

Le texte décrit les différentes phases de l’Installation d’un nouveau Maître de Loge, laquelle se fait manifestement en loge ouverte, devant tous les frères réunis. Les seuls passages possiblement relatifs à une cérémonie spécifique sont extrêmement courts et du reste assez énigmatiques :

« […] Alors le GRAND-MAITRE, plaçant le candidat à sa main gauche, ayant demandé et obtenu le consentement unanime de tous les Frères, dure : Je constitue et forme ces bons Frères en une nouvelle Loge et je vous nomme son maître, ne doutant pas de votre capacité et de vois soins pour préserver le ciment de la LOGE, etc. avec quelques expressions appropriées et utilisées en cette occasion, mais qui ne doivent pas être écrites […]

« […] Et, après que le candidat aura donné sa cordiale soumission, le Grand-Maître, par des cérémonies précises et pleines de sens, conformes aux anciens usages, l’installera […] »[2]

 

Anderson Frontispice double.jpg

Il convient ici de faire au moins deux remarques :

1°- aucun détail ne nous est donné sur cette « installation » qui n’est pas secrète, et quel qu’ait pu être son contenu, nous ne pouvons actuellement affirmer qu’il était identique à ce que sera plus tard documenté comme étant l’Installation secrète en Angleterre :

2° - ce cérémonial ne semble avoir été pratiqué que lors de la constitution d’une nouvelle loge. On ne retrouve aucune trace, dans les archives des premières loges anglaises, dans les années 1720-1730, de la moindre allusion à quelque chose de semblable lors du renouvellement régulier – habituellement tous les six mois à Londres, à cette époque – du Maître de Loge.

On peut donc retenir qu’en dehors de ce passage des Constitutions de 1723, dont la signification même reste largement obscure, il n’existe aucun témoignage documentaire relatif à une Installation – secrète ou non – du Vénérable Maître dans les loges anglaises pour au moins la première moitié du XVIIIème siècle.



La question du Mot de Maître Installé

Que les Vénérables anglais n’aient pas été, semble-t-il, cérémoniellement ni, a fortiori, secrètement installés, dans les premières décennies de la Grande Loge de Londres et de Westminster (future Grande Loge dite des Modernes, à partir de 1751), ne signifie pas pour autant que ce qui devait plus tard former le contenu « ésotérique » de l’Installation (à savoir le Mot et l’Attouchement) n’ait pas existé dans les traditions maçonniques anglaise à cette même époque.

L’examen des plus anciens catéchismes maçonniques[3] le montre bien. C’est ainsi que dans deux textes des années 1720, on les trouve sans ambigüité :

 

-          The Grand Mystery of Free-Masons Discover’d (GMOFMD), 1724 :

« Q[estion]. Give me the Jerusalem Word. A[nswer]. Giblin.»

 

-          The Whole Institutions of Free-Masons Opened (WIOFO), 1725 :

« You 3rd Word is Gibboram […] and Grip at the Elbow. »

 

Le mot est ici clairement corrompu mais reconnaissable et son association, dans WIOFO, à un attouchement lié au coude est particulièrement remarquable.

On notera aussi, mais c’est un autre problème – sauf que, dans cette période fondatrice, tous les problèmes sont liés ! – c’est l’époque où se mit en place progressivement un système en trois grades (la Grande Loge de 1717 ne connaissait, au moins au début des années 1720, que deux grandes d’Apprenti-Entré et de Compagnon du Métier ou Maître – ce dernier n’étant qu’un seul grade portant indistinctement deux noms équivalents.

Or, il apparait que dans certains cas, dans les divulgations et les catéchismes de cette période, au-dessus des deux premiers grades en J. et B – que ces grades soient eux-mêmes déjà nettement distincts ou paraissent encore très liés – on ne trouve qu’un seul « troisième grade »  avec un mot en G. (c’est le cas dans GMOFD de 1724), et il n’existe alors pas de grade en M.B. ! Cela pourrait signifier que le grade en G. (avec attouchement au coude) a pu être, dans une forme primitive, une alternative au grade de Maître en M.B.[4]

Le choix final du grade « hiramique » vers 1725-130, avec un mot en M.B., aurait pu laisser au grade concurrent en G. la possibilité d’un autre destin (peut-être en jouant sur le fait que le mot Master est ambigu en anglais : Master désigne aussi bien le Maître Maçon (Master Mason) que le Maître de Loge (Master of the Lodge).

Dans WIOFO de 1725, il existe clairement une séquence J. et B., M.B., et G., avec les attouchements correspondants aux doigts, au poignet et au coude. On ne peut qu’en rapprocher la remarquable manuscrit Graham (1726), qui présente une importance considérable dans l’histoire de la légende d’Hiram dont il nous fournit les antécédents immédiats. Or, dans la légende de Noé rapportée par ce texte, prototype partiel de celle d’Hiram, on indique que lorsque les trois fils de ce grand prophète relevèrent son cadavre, afin de découvrir les « véritables secrets »,

« Ils parvinrent à la tombe et ne trouvèrent tien, sauf le cadavre presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha et ainsi, de jointure en jointure, jusqu’au poignet et au coude.[5] Alors ils relevèrent la corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et mains dans le dos, et s’écrièrent : « Aide-nous, O Père. »

Le contenu « ésotérique » de l’ensemble Apprenti-Compagnon, Maître et Maître « installé » – ou ce qui devrait être ainsi fixé et qualifié plus tard par la tradition maçonnique anglaise – est donc attesté dans équivoque dès cette époque.

C’est d’Irlande, une trentaine d’années plus tard, que de nouveaux éléments, cette fois décisifs, vont nous parvenir. (à suivre)



[1] Ce post, qui comprendra plusieurs parties, reprend en le remaniant un article que j’ai publié dans Renaissance Traditionnelle il y a déjà longtemps : « Les origines de l’Installation secrète, en Grande-Bretagne et en Irlande, et sa diffusion en France du XVIIIème siècle à nos jours, » RT n°100, 1994, pp. 225-241.

[2] Les passages soulignés l’ont été par moi mais ne le sont pas dans le texte original. La typographie du texte de 1723 a par ailleurs été respectée.

[3] Je traduis d’après Knoop, Jones & Hamer, Early Masonic Catechisms, Londres, 1943-1963

[4] Sur tous ces problèmes, et sur toutes les hypothèses qu’ils soulèvent, je ne peux ici que renvoyer à mon livre, Hiram et ses Frères – Essais sur les origines du grade de Maître, Véga, 2010.

[5] Ce passage est souligné par moi.

10 novembre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons : les sources d'une rencontre (3)

5. La constitution de la légende templière . - Au terme d’une assez longue évolution de la franc-maçonnerie spéculative depuis la fin du XVIIème siècle, en Angleterre et en Ecosse, plus de 30 ans après la création de la première Grande Loge à Londres, 25 ans environ après l’introduction de la franc-maçonnerie en France et une douzaine d’années après le Discours de Ramsay apparait enfin le plus ancien rituel maçonnique faisant état d’une origine exclusivement templière de la franc-maçonnerie. (1, 2)

C’est dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Rituel de Quimper, découvert en  1997, que nous est révélé le grade de Chevalier Elu. [1]

rt151-152.jpgCe grade dont nous ignorons la date exacte de composition – mais sans doute vers la fin des années 1740 – est pour l’essentiel une variante du grade d’Élu des Neuf, un classique grade de vengeance de la mort d’Hiram, l’un des plus anciens hauts grades, du reste. Mais au terme de ce rituel une instruction très détaillée révèle au candidat des secrets inédits. On lui enseigne trois choses : la première est que les Chevaliers Élus – et donc les maçons dont ils forment l’élite – descendent des Templiers ; la seconde est que ces derniers ne faisaient que poursuivre une longue lignée d’initiés remontant notamment aux Esséniens (« Esséens) ; la troisième est que la jonction entre la maçonnerie et les Templiers s’était faite en Écosse où ces derniers auraient trouvé refuge après la destruction de l’Ordre.

Ce tableau est saisissant car on voit que, dès cette époque, tous les éléments de la légende templière de la maçonnerie sont posés. Les grades d’inspiration templière qui apparaitront  ensuite ne feront que broder sur ce thème, arranger les détails, lier l’ensemble.

On voit au passage que le thème, déjà classique en 1750, de la vengeance de la mort d’Hiram – du reste déjà polémique car les grades vengeance, dits « à poignard », suscitèrent de nombreuses controverses tout au long du XVIIIème siècle – est ici simplement transposé au cas de Jacques de Molay – un autre « juste » persécuté. En outre, en « récupérant » l’Ordre du Temple, la maçonnerie, déjà convertie à l’idéal chevaleresque depuis quelques années, adoptait ou prétendait faire revivre un ordre à la fois glorieux et disparu – n’appartenant donc plus en propre à qui que ce soit, ce qui n’était évidemment pas le cas de l’Ordre des Hospitaliers mis en avant par Ramsay.

L’idée que les Templiers s’inscrivaient dans une longue chaine fut, quant à elle, Elu.jpgpeut-être inspirée par les légendes relatives aux « Neuf Preux », classiques depuis le Moyen Age, et qui faisaient même de certains héros de la Bible des « chevaliers » : notamment David – celui qui avait reçu de Dieu les plans du Temple de Jérusalem. Son bénéfice immédiat est évident : elle établit une ingénieuse et opportune liaison entre la Palestine antique et celle des croisades !

Enfin, troisième jonction, troisième transposition : celle qui passe des « Écossais » – on nommait ainsi depuis le milieu des années 1730, en France comme en Angleterre, les plus anciens maçons de hauts grades – à l’Écosse elle-même, devenue le refuge des Templiers.

Le plus extraordinaire est que cette synthèse « templaro-écossaise » présente deux particularités, comme l’a brillamment montré l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire maçonnique écossaise [2] : tout d’abord, la légende prête aux Templiers un rôle qu’ils n’ont jamais joué en Écosse, ensuite et surtout cette légende elle-même ne fut connue des Écossais qu’à l’extrême fin du XVIIIème siècle et surtout au début du XIXème, et adoptée tardivement dans leur pays lors de l’arrivée de certains hauts grades exploitant ce thème. En d’autres termes, les maçons d’Écosse ne découvrirent que cinq siècles environ après les faits présumés, et par des « informations » venues du Continent, leur long compagnonnage supposé avec l’Ordre du Temple, sur lequel reposait toute l’histoire ! Il va de soi qu’aucun historien écossais ne lui accorde aujourd’hui le moindre crédit.

Mais l’essentiel, en la matière, n’est pas la vérité de l’histoire, mais la vérité d’un désir de rattachement à une origine mythique, à la fois prestigieuse et secrète.

6. La fortune d’une légende.- Le lieu n’est pas ici de retracer l’histoire de tous les grades templiers de l’histoire maçonnique.  Il suffira de mentionner au moins les trois grandes familles qui dérivent du modèle fondamental introduit au plus tard en 1750.

La première est la Stricte Observance Templière (SOT) dont les premières manifestations remontent  à 1753 environ. Selon son fondateur, von Hund (1722-1776), celui-ci avait reçu à Paris, vers 1743, un grade templier de Charles-Édouard Stuart, celui-ci s’étant présenté sous le nom de l’Eques a penna rubra (« au plumet rouge ») et ayant aussitôt conféré à von Hund le titre de Maître de la VIIème Province (en Allemagne) de la maçonnerie templière !

On note donc ici la rencontre étonnante de deux grandes légendes maçonniques du XVIIIème siècle : la légende templière, d’une part, et d’autre part, la légende stuartiste. Sans entrer dans le détail de cette dernière, l’on sait que dans les années 1720, quand les émigrés britanniques instituèrent une première loge à Paris, les jacobites étaient évidemment nombreux parmi eux.


hund_k.jpg

Baron von Hund (1722-1776)


Le récit de von Hund – en dehors, évidemment, de la crédibilité même d’une origine templière – a été mis en doute  dès son époque et plus tard par de nombreux historiens. Rien ne permet à ce jour de trancher – hormis le fait que l’invraisemblance d’une rencontre « mystérieuse » avec le Prétendant est très grande, et sans compter que ce dernier affirma clairement n’avoir jamais été franc-maçon. Il reste qu’après la découverte de Quimper, le problème se pose en des termes un peu différents.  Il apparait vraisemblable que le thème templier était déjà présent dans certains cercles maçonniques français dès le début des années 1750. Si le scénario de Hund est peut-être en partie inventé, une transmission d’origine française n’est plus à exclure. Développée en Allemagne, la SOT y connaîtra un  relatif succès et reviendra en France dès 1773 pour donner naissance au Régime Ecossais Rectifié (RER) qui subsiste de nos jours. Toutefois, de nouveau transplanté en terre française, la SOT allemande qui n’hésitait pas à prévoir la récupération des biens matériels du Temple (!) sera plus difficile à soutenir : Willermoz et les siens devront à leur tour détricoter le système et le Convent de Wilhelmsbad, en 1782, s’achèvera par un « Acte de renonciation » délaissant la filiation templière directe au profit d’un héritage de nature plus spirituelle.

La deuxième famille aboutit au Chevalier Kadosh proprement dit. Cette fois, l’origine allemande est bien plus probable pour ce grade qui apparait vers 1760  du côté de Metz. Bien que se situant dans le sillage du précédent – un « archéo-Kadosh » en quelque sorte – il présente des liens étroits avec le grade de Chevalier de Dieu et de son Temple que cultivait le Chapitre de Clermont, établi à Berlin vers 1759 (à partir d’une source française).  Parmi les enrichissements les plus notables, au moins dans certaines versions, on relève le thème alchimique qui se joint à celui des Templiers : telle aurait donc été la clé de l’immense richesse des Templiers – et la source de légendes complémentaires (et de nombre d’escroqueries) qui ont jeté jusqu’à nos jours quelques esprits légers dans une course sans espoir pour retrouver le « trésor » du Temple. Le Kadosh a finalement prospéré jusqu’à nos comme le 30ème grade du Rire Écossais Ancien  et Accepté (REAA), l’un des plus importants systèmes de hauts grades au monde.


Kadosh 3.png


Enfin, il faut rappeler, à la limite de franc-maçonnerie et de la néo-chevalerie, l’extraordinaire destin de l’Ordre du « néo-Temple » de Fabré-Palaprat qui, sous l’Empire, connaîtra de beaux jours et organisera même de fastueuses cérémonies à Paris ! La légende de l’Ordre, qui recruta essentiellement dans les milieux maçonniques, reposait cette fois sur une « preuve documentaire » : la Charte de transmission de Larmenius, en l’occurrence un faux grossier élaboré au début du XVIIIème siècle. Quelques Ordres pseudo-templiers contemporains possèdent encore un lien de filiation avec l’Ordre de Fabré-Palaprat – à défaut d’en avoir avec l’Ordre du Temple lui-même !

A en juger par l’invraisemblable succès mondial d’une littérature récente, la légende templière en ses multiples avatars a encore de beaux jours devant elle…

 



[1] R. Kervella et Ph. Lestienne, Un haut grade templier dans les milieux jacobites en 1750, l’Ordre Sublime des Chevaliers Elus, aux sources de la Stricte Observance, Renaissance Traditionnelle, n°112, Clichy, 1997, 229-266.

[2] R. Cooper, The Knights Templar in Scotland, the creation of a myth, Ars Quatuor Coronatorum, 115 [2002], 94-152.