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10 novembre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons : les sources d'une rencontre (3)

5. La constitution de la légende templière . - Au terme d’une assez longue évolution de la franc-maçonnerie spéculative depuis la fin du XVIIème siècle, en Angleterre et en Ecosse, plus de 30 ans après la création de la première Grande Loge à Londres, 25 ans environ après l’introduction de la franc-maçonnerie en France et une douzaine d’années après le Discours de Ramsay apparait enfin le plus ancien rituel maçonnique faisant état d’une origine exclusivement templière de la franc-maçonnerie. (1, 2)

C’est dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Rituel de Quimper, découvert en  1997, que nous est révélé le grade de Chevalier Elu. [1]

rt151-152.jpgCe grade dont nous ignorons la date exacte de composition – mais sans doute vers la fin des années 1740 – est pour l’essentiel une variante du grade d’Élu des Neuf, un classique grade de vengeance de la mort d’Hiram, l’un des plus anciens hauts grades, du reste. Mais au terme de ce rituel une instruction très détaillée révèle au candidat des secrets inédits. On lui enseigne trois choses : la première est que les Chevaliers Élus – et donc les maçons dont ils forment l’élite – descendent des Templiers ; la seconde est que ces derniers ne faisaient que poursuivre une longue lignée d’initiés remontant notamment aux Esséniens (« Esséens) ; la troisième est que la jonction entre la maçonnerie et les Templiers s’était faite en Écosse où ces derniers auraient trouvé refuge après la destruction de l’Ordre.

Ce tableau est saisissant car on voit que, dès cette époque, tous les éléments de la légende templière de la maçonnerie sont posés. Les grades d’inspiration templière qui apparaitront  ensuite ne feront que broder sur ce thème, arranger les détails, lier l’ensemble.

On voit au passage que le thème, déjà classique en 1750, de la vengeance de la mort d’Hiram – du reste déjà polémique car les grades vengeance, dits « à poignard », suscitèrent de nombreuses controverses tout au long du XVIIIème siècle – est ici simplement transposé au cas de Jacques de Molay – un autre « juste » persécuté. En outre, en « récupérant » l’Ordre du Temple, la maçonnerie, déjà convertie à l’idéal chevaleresque depuis quelques années, adoptait ou prétendait faire revivre un ordre à la fois glorieux et disparu – n’appartenant donc plus en propre à qui que ce soit, ce qui n’était évidemment pas le cas de l’Ordre des Hospitaliers mis en avant par Ramsay.

L’idée que les Templiers s’inscrivaient dans une longue chaine fut, quant à elle, Elu.jpgpeut-être inspirée par les légendes relatives aux « Neuf Preux », classiques depuis le Moyen Age, et qui faisaient même de certains héros de la Bible des « chevaliers » : notamment David – celui qui avait reçu de Dieu les plans du Temple de Jérusalem. Son bénéfice immédiat est évident : elle établit une ingénieuse et opportune liaison entre la Palestine antique et celle des croisades !

Enfin, troisième jonction, troisième transposition : celle qui passe des « Écossais » – on nommait ainsi depuis le milieu des années 1730, en France comme en Angleterre, les plus anciens maçons de hauts grades – à l’Écosse elle-même, devenue le refuge des Templiers.

Le plus extraordinaire est que cette synthèse « templaro-écossaise » présente deux particularités, comme l’a brillamment montré l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire maçonnique écossaise [2] : tout d’abord, la légende prête aux Templiers un rôle qu’ils n’ont jamais joué en Écosse, ensuite et surtout cette légende elle-même ne fut connue des Écossais qu’à l’extrême fin du XVIIIème siècle et surtout au début du XIXème, et adoptée tardivement dans leur pays lors de l’arrivée de certains hauts grades exploitant ce thème. En d’autres termes, les maçons d’Écosse ne découvrirent que cinq siècles environ après les faits présumés, et par des « informations » venues du Continent, leur long compagnonnage supposé avec l’Ordre du Temple, sur lequel reposait toute l’histoire ! Il va de soi qu’aucun historien écossais ne lui accorde aujourd’hui le moindre crédit.

Mais l’essentiel, en la matière, n’est pas la vérité de l’histoire, mais la vérité d’un désir de rattachement à une origine mythique, à la fois prestigieuse et secrète.

6. La fortune d’une légende.- Le lieu n’est pas ici de retracer l’histoire de tous les grades templiers de l’histoire maçonnique.  Il suffira de mentionner au moins les trois grandes familles qui dérivent du modèle fondamental introduit au plus tard en 1750.

La première est la Stricte Observance Templière (SOT) dont les premières manifestations remontent  à 1753 environ. Selon son fondateur, von Hund (1722-1776), celui-ci avait reçu à Paris, vers 1743, un grade templier de Charles-Édouard Stuart, celui-ci s’étant présenté sous le nom de l’Eques a penna rubra (« au plumet rouge ») et ayant aussitôt conféré à von Hund le titre de Maître de la VIIème Province (en Allemagne) de la maçonnerie templière !

On note donc ici la rencontre étonnante de deux grandes légendes maçonniques du XVIIIème siècle : la légende templière, d’une part, et d’autre part, la légende stuartiste. Sans entrer dans le détail de cette dernière, l’on sait que dans les années 1720, quand les émigrés britanniques instituèrent une première loge à Paris, les jacobites étaient évidemment nombreux parmi eux.


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Baron von Hund (1722-1776)


Le récit de von Hund – en dehors, évidemment, de la crédibilité même d’une origine templière – a été mis en doute  dès son époque et plus tard par de nombreux historiens. Rien ne permet à ce jour de trancher – hormis le fait que l’invraisemblance d’une rencontre « mystérieuse » avec le Prétendant est très grande, et sans compter que ce dernier affirma clairement n’avoir jamais été franc-maçon. Il reste qu’après la découverte de Quimper, le problème se pose en des termes un peu différents.  Il apparait vraisemblable que le thème templier était déjà présent dans certains cercles maçonniques français dès le début des années 1750. Si le scénario de Hund est peut-être en partie inventé, une transmission d’origine française n’est plus à exclure. Développée en Allemagne, la SOT y connaîtra un  relatif succès et reviendra en France dès 1773 pour donner naissance au Régime Ecossais Rectifié (RER) qui subsiste de nos jours. Toutefois, de nouveau transplanté en terre française, la SOT allemande qui n’hésitait pas à prévoir la récupération des biens matériels du Temple (!) sera plus difficile à soutenir : Willermoz et les siens devront à leur tour détricoter le système et le Convent de Wilhelmsbad, en 1782, s’achèvera par un « Acte de renonciation » délaissant la filiation templière directe au profit d’un héritage de nature plus spirituelle.

La deuxième famille aboutit au Chevalier Kadosh proprement dit. Cette fois, l’origine allemande est bien plus probable pour ce grade qui apparait vers 1760  du côté de Metz. Bien que se situant dans le sillage du précédent – un « archéo-Kadosh » en quelque sorte – il présente des liens étroits avec le grade de Chevalier de Dieu et de son Temple que cultivait le Chapitre de Clermont, établi à Berlin vers 1759 (à partir d’une source française).  Parmi les enrichissements les plus notables, au moins dans certaines versions, on relève le thème alchimique qui se joint à celui des Templiers : telle aurait donc été la clé de l’immense richesse des Templiers – et la source de légendes complémentaires (et de nombre d’escroqueries) qui ont jeté jusqu’à nos jours quelques esprits légers dans une course sans espoir pour retrouver le « trésor » du Temple. Le Kadosh a finalement prospéré jusqu’à nos comme le 30ème grade du Rire Écossais Ancien  et Accepté (REAA), l’un des plus importants systèmes de hauts grades au monde.


Kadosh 3.png


Enfin, il faut rappeler, à la limite de franc-maçonnerie et de la néo-chevalerie, l’extraordinaire destin de l’Ordre du « néo-Temple » de Fabré-Palaprat qui, sous l’Empire, connaîtra de beaux jours et organisera même de fastueuses cérémonies à Paris ! La légende de l’Ordre, qui recruta essentiellement dans les milieux maçonniques, reposait cette fois sur une « preuve documentaire » : la Charte de transmission de Larmenius, en l’occurrence un faux grossier élaboré au début du XVIIIème siècle. Quelques Ordres pseudo-templiers contemporains possèdent encore un lien de filiation avec l’Ordre de Fabré-Palaprat – à défaut d’en avoir avec l’Ordre du Temple lui-même !

A en juger par l’invraisemblable succès mondial d’une littérature récente, la légende templière en ses multiples avatars a encore de beaux jours devant elle…

 



[1] R. Kervella et Ph. Lestienne, Un haut grade templier dans les milieux jacobites en 1750, l’Ordre Sublime des Chevaliers Elus, aux sources de la Stricte Observance, Renaissance Traditionnelle, n°112, Clichy, 1997, 229-266.

[2] R. Cooper, The Knights Templar in Scotland, the creation of a myth, Ars Quatuor Coronatorum, 115 [2002], 94-152.

04 novembre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons: les sources d'une rencontre (2)

4. L’irruption du thème chevaleresque dans l’imaginaire maçonnique. - Nous l'avons vu, la chevalerie, exhumée de l'histoire, était de nouveau "à la mode" au début du XVIIIème siècle. Une question se pose alors :  Quand l’idée selon laquelle il existait un lien entre la franc-maçonnerie et la chevalerie fit-elle son apparition ?

Il est difficile de répondre précisément à cette question, mais quelques indices apparaissent avant 1730 et se multiplient après cette date. En effet, dès 1723, dans les Constitutions publiées par James Anderson pour le compte de la Grande Loge de Londres, il est indiqué,  dans une mention furtive :

« […] on pourrait montrer que les Sociétés ou Ordres de Chevalerie, militaires aussi bien que religieux, ont au cours des temps emprunté à cette ancienne Fraternité [des francs-maçons], un grand nombre d’usages solennels […] »

andersonfront.jpgAffirmation au demeurant assez osée, puisque selon toute apparence c’est exactement l’inverse qui s’est produit, et cela sensiblement après qu’Anderson eut écrit ces lignes ! Mais le rapprochement est significatif, non tant d’une thèse historique que le texte souhaiterait défendre – l’histoire, selon Anderson, est de toute façon très hautement fantaisiste – mais du statut que, dès cette époque, on souhaite donner à la franc-maçonnerie. N’oublions qu’après avoir affirmé, dans le même texte, qu’au Moyen Age déjà, à l’époque du Prince Edwin, « la plupart des grands hommes étaient Maçons »  – ce qui, historiquement, n’a proprement aucun sens, cela va de soi –, il rappelle plus loin que désormais – soit dans les années 1720 – « plusieurs nobles et gentlemen du meilleur rang »  s’y sont franchement ralliés, et cette fois c’était parfaitement vrai : depuis deux ans le Grand Maître, le Duc de Montagu,  était noble, premier d’une longue lignée – par surcroit Chevalier de Jarretière, le plus prestigieux Ordre de la Couronne – et la composition sociologique de la maçonnerie londonienne évoluait alors à vive allure.

Mais c’est en France, vers le milieu de la décennie 1730, que les choses semblent se préciser. L’homme qui va le premier établir dans un texte promis à un destin sans égal, un lien de génération entre la chevalerie et la franc-maçonnerie est un Écossais de naissance qui fit toute sa carrière – et notamment sa carrière maçonnique – en France : André Michel « de » Ramsay, dont la noblesse écossaise présumée fut reconnue en France pour l’admettre lui-même dans l’Ordre de Saint-Lazare en 1723, et qui, après avoir été le disciple de Fénelon, devint à la fin de 1736, l’Orateur de la Grande Loge – c’est-à-dire du petit cénacle d’aristocrates placés autour de celui qui faisait office de Grand Maître, Lord Derwenwater, jacobite qui mourut pour cette raison sur l’échafaud à Londres en 1746.


ramsay_a.jpg

 

Ramsay, "inventeur" de la légende templière ?...


Fréquentant un milieu ou abondaient les stuartistes – ceux-là mêmes qui dès le XVIIème siècle se nommaient les « Cavaliers » – ,  converti au catholicisme, mais ayant reçu la lumière maçonnique en 1730 dans loge Horn,  à Londres – loge aristocratique à laquelle appartenaient à la fois Anderson et Désaguliers – , Ramsay composa à la fin de l’année de 1736 un discours qu’il prononça certainement une fois à Paris et qu’il prévoyait de lire à nouveau lors d’une assemblée de Grande Loge en mars de l’année suivante, ce dont Fleury, son protecteur qui gouvernait alors la France, lui fit interdiction. Il importe peu ici que Ramsay soit alors officiellement sorti de l’histoire maçonnique – tout en maintenant discrètement, on le sait aujourd’hui, ses contacts maçonniques et donc aussi son influence. Le Discours qui porte son nom fut largement connu, très diffusé, lu et relu, au point qu’il fut un peu comme la déclaration de principes et le programme intellectuel d’une très grande partie de la maçonnerie française au XVIIIème siècle.

Or, dans ce texte, Ramsay avance les affirmations suivantes :

« Du temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs Princes, Seigneurs et Citoyens entrèrent en Société, firent vœu de rétablir les temples des Chrétiens dans la Terre Sainte, et s'engagèrent par serment à employer leurs talents et leurs biens pour ramener l'Architecture à primitive institution. Ils convinrent de plusieurs signes anciens, de mots symboliques tirés du fond de la religion, pour se distinguer des Infidèles, et se reconnaître d'avec les Sarrasins. On ne communiquait ces signes et ces paroles qu'à ceux qui promettaient solennellement et souvent même au pied des Autels de ne jamais les révéler. Cette promesse n'était donc plus un serment exécrable, comme on le débite, mais un lien respectable pour unir les hommes de toutes les Nations dans une même confraternité. Quelques temps après, notre Ordre s'unit intimement avec les Chevaliers de S. Jean de Jérusalem. Dès lors et depuis nos Loges portèrent le nom de Loges de S. Jean dans tous les pays. Cette union se fit en imitation des Israélites, lorsqu'ils rebâtirent le second Temple, pendant qu'ils maniaient d'une main la truelle et le mortier, ils portaient de l'autre l'Epée et le Bouclier. »

On mesure sans peine la nouveauté extraordinaire de ce récit.

En premier lieu, il récuse clairement toute origine ouvrière et corporative de la franc-maçonnerie. Du reste, un peu plus haut, dans le même texte, Ramsay avait déjà suggéré un parallèle évocateur :

« Les ordres Religieux furent établis pour rendre les hommes chrétiens parfaits; les ordres militaires, pour inspirer l'amour de la belle gloire; l'Ordre des Free-Maçons fut institué pour former des hommes et des hommes aimables, des bons citoyens et des bons sujets, inviolables dans leurs promesses, fidèles adorateurs du Dieu de l'Amitié, plus amateurs de la vertu que des récompenses. »

Toute idée d’une origine « opérative » de la franc-maçonnerie paraissait donc inenvisageable pour Ramsay et ses amis et il y a fort à parier que nombre de francs-maçons de leur époque partageaient ce sentiment.


Discours-de-Ramsay-1736-266x300.jpg


En deuxième lieu, il renonce à toute mythologie biblique. Il renvoie même explicitement, pour donner à la maçonnerie des antécédent historiques, aux « fameuses fêtes de Cérès à Eleusis dont parle Horace aussi bien qu’ [à] celles d'Isis en Egypte, de Minerve à Athènes, d'Uranie chez les Phéniciens, et de Diane en Scythie ». Mais si la franc-maçonnerie, dans sa forme présente, possède un lien d’origine avec la Palestine, c’est dans un contexte chrétien qu’il se situe, selon Ramsay, précisément au moment des croisades.

Enfin, il est dit très clairement que la franc-maçonnerie est le résultat de « l’union » avec un Ordre de chevalerie, en l’occurrence celui de Saint-Jean de Jérusalem, c’est-à-dire celui des Hospitaliers ! Contrairement à une légende tenace, ce n’est pas Ramsay qui a introduit les Templiers dans la franc-maçonnerie : il ne souffle pas même un seul mot à leur sujet…

En revanche, les conséquences de ce Discours, et de la thèse qu’il propose pour la première fois, s’imposent immédiatement par l’évocation des fondateurs qui « pendant qu'ils maniaient d'une main la truelle et le mortier, portaient de l'autre l'Epée et le Bouclier. » Cette image, clairement empruntée à Néhémie, 4, 11-12, formera précisément la trame du premier grade chevaleresque de l’histoire maçonnique, celui de Chevalier de l’Orient ou de l’Epée, très vraisemblablement apparu au début des années 1740, peut-être même un peu plus tôt. Le thème en est la reconstruction du Temple de Jérusalem détruit par Nabuchodonosor, grâce au décret de Cyrus libérant les Juifs et autorisant leur retour en Palestine. Ce grade restera, notamment à Paris, le grade maçonnique majeur, le nec plus ultra de son temps, jusqu’au début des années 1750. On a vu qu’une longue préparation du public, par toute une littérature consacrée à la chevalerie, rendait cette évolution naturelle et aisée. Le thème de la chevalerie était dans l’air du temps avant de pénétrer dans celui des loges.

Cela ne se fit pas du reste, sans quelques contestations – ce qui démontre bien son caractère de nouveauté. Ainsi, en 1737, on s’émeut dans une loge parisienne, des « innovations qui sont faites dans la loge du Grand Maître (Derwenwater) comme de tenir l’épée à la main lors des réceptions […] et les frères ont ajouté que l’ordre n’était pas un ordre de chevalerie. »

Ce n’est qu’une fois ce premier pas franchi qu’apparaitra une nouvelle version de la chevalerie maçonnique, destinée à supplanter toutes les autres : celle qui met en scène le retour des chevaliers du Temple. (à suivre)

28 octobre 2013

Chevaliers, Templiers et francs-maçons : les sources d'une rencontre (1)

Parmi les origines supposées de la franc-maçonnerie, l’Ordre du Temple joue, depuis quelques années, un rôle renouvelé par toute une littérature approximative et fantaisiste, mêlant sans vergogne histoire et constructions fictives.

Déjà ancienne, bien que tardivement constituée dans l’imaginaire maçonnique, l’origine templière prétendue, en dépit de son caractère illusoire, est riche d’enseignement sur le statut que s’est attribuée, très tôt, la franc-maçonnerie et sur les références historiques dans lesquelles elle a voulu voir sa propre préfiguration et où elle a projeté le portrait idéal qu’elle se faisait d’elle-même.

Erreur historique mais vérité psychologique, la légende templière de la franc-maçonnerie est ainsi l’un des chapitres les plus curieux de son histoire intellectuelle.

1. L’insaisissable source des légendes [1]. - De l’ensemble des faits qui se sont déroulés entre 1307 – date de la première enquête de l’Inquisition –  et 1314 – année de la dissolution de l’Ordre du Temple –, on peut retenir, considérant les éléments principaux de la légende des origines templières de la franc-maçonnerie, deux points importants.

Le premier concerne une éventuelle survivance de l’Ordre. Aucun historien du Temple ne soutient une telle thèse – que personne, avant le milieu du XVIIIème siècle, ne défendit jamais, du reste. Aucun fondement documentaire sérieux ne peut lui être apporté. Bien au contraire, si la dévolution des biens du Temple, on l’a vu, fut parfaitement claire, le destin des membres de l’Ordre le fut tout autant. Si un nombre certain de Templiers furent emprisonnés ou mis à mort,  surtout en France, beaucoup d’entre eux ne furent guère inquiétés et, devenus pour la plupart membres de l’Ordre des Hospitaliers, ils achevèrent dans leurs anciennes commanderies une vie plutôt paisible. En dehors de la France, leur sort fut le plus souvent encore plus favorable. Une survivance plus institutionnelle, comportant la création d’un nouvel ordre de chevalerie en succession de celui du Temple, peut ainsi être alléguée, par exemple, avec l’Ordre du Christ au Portugal. Dans ce pays, du reste, l’ancien Maître du Temple devint le deuxième dignitaire de cet Ordre qui adopta la croix templière, légèrement modifiée. Mais, précisément, cet Ordre, plus tard totalement sécularisé, a connu une existence continue jusqu’à nos jours où il compte parmi les trois grands Ordres nationaux de la république portugaise, dont le président est le Grand Maître de droit. Il n’a jamais eu, ni de près, ni de loin, le moindre rapport avec la franc-maçonnerie, cela va sans dire.

Le second point porte, évidemment, sur une supposée « doctrine secrète du Temple ». On sait le rôle qu’elle jouera dans la vision « ésotérique » du templarisme maçonnique. Or, là encore, le dossier est entièrement vide.

On admet aujourd’hui que les accusations portées contre les Templiers furent souvent justifiées : le reniement du Christ, les baisers impudiques, peut-être le fameux « Baphomet ». Toutefois ces rites étonnants s’inscrivaient dans un climat très particulier, celui d’une fraternité d’armes très rude qui demandait aux chevaliers un don entier d’eux-mêmes et, en prévision des combats féroces qui les attendaient,  leur préparation aux plus terribles épreuves de l’âme et du corps. Du reste, on sait par les multiples témoignages qui nous sont parvenus que ces tentations – on pourrait dire « ces provocations » –  n’allaient souvent pas à leur terme et que, lorsque le nouveau chevalier, impressionné et quelque peu déstabilisé par la demande impérieuse qui lui en était faite, consentait à des gestes difficiles, on lui recommandait ensuite d’aller s’en confesser pour en être absous et on lui expliquait parfois la nature symbolique de cette épreuve extrême.



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La mythologie toujours efficace des Ordres militaires religieux...


Il reste que, dans une procédure pourtant entièrement à charge et riche en révélations obtenues sous la torture, aucun témoignage ni document d’aucune sorte, versé au procès, n’a jamais trahi l’existence d’une quelconque doctrine secrète dont les Templiers auraient été les dépositaires et qu’ils auraient enseignée à leurs membres, ni même simplement suggéré qu’il ait pu y en avoir une. C’est d’ailleurs précisément sur ce fondement que le pape les avait absous.

2. Templiers et bâtisseurs : une fausse piste.- Une autre proximité possible entre les Templiers et une source évidente de la franc-maçonnerie a été soulevée et laborieusement documentée, par Paul Naudon notamment [2]. Cet auteur, très attaché aux origines templières, soulignait que les Templiers, à Paris, dans l’enceinte du Temple, avaient sous leur coupe tout un peuple d’artisans, d’ouvriers mais aussi de bâtisseurs, maçons et charpentiers, pour édifier ou réparer leurs édifices – du reste, on l’a vu, leur patrimoine immobilier était considérable.

Usant d’une argumentation très floue, qui méconnait les règles de fonctionnement des métiers au XIIIème siècle, notamment dans la capitale, et fait une interprétation parfaitement abusive de la notion de « franc mestier», Naudon tient absolument à démontrer que des « corporations » de maçons entretinrent des liens privilégiés avec le Temple et que ces liens subsistèrent…après la disparition de l’Ordre ! Mais de quoi s’agissait-il au juste ? Naudon ne le dit guère. Parmi les preuves (?) de cette parenté à l’épreuve du temps, il allègue par exemple qu’en 1787 les francs-maçons parisiens,  désirant faire célébrer une messe et n’ayant pu l’obtenir de l’archevêque de Paris, allèrent au Temple [3] où cela leur fut accordé.  Que conclure de tels faits, sans aucun rapport avec le sujet ?

Qu’il y ait eu persistance de métiers à Paris, après l’abolition du Temple, on l’accordera sans peine. Il y eut en effet, jusqu’à la Révolution, des corporations ouvrières à Paris, notamment dans l’enceinte de l’ancienne censive du Temple dont, naturellement, tous les privilèges antérieurs avaient été transférés au profit des Hospitaliers qui occupaient désormais les lieux, mais quel rapport peut-il y avoir entre ces faits – banals et connus – et la transformation spéculative de la maçonnerie qui s’est opérée au cours du XVIIème siècle, entre l’Ecosse et l’Angleterre ? A vrai dire, aucun : Naudon se trompe tout simplement de dossier, d’époque, de pays.

3. La vision de la chevalerie à l’aube du XVIIIème siècle. - On doit surtout  retenir un fait très simple : entre le XIVème et le XVIIème siècle, il ne fut pratiquement plus jamais question de l’Ordre du Temple en Europe. Nul ne soutint jamais l’idée qu’il aurait subsisté en secret et, hormis les « crimes » dont on l’avait accusé – et qui recouvrent certaines pratiques  sans doute coupables et effectivement attestées –, on ne connait pas la moindre mention, chez aucun auteur, dans aucune source, d’une tradition secrète qu’il aurait perpétué par des voies détournées ou obscures. On ne peut que citer l’une des rares allusions  qu’on trouve dans la littérature ésotérique ou magique, celle qui figure, en  1533, dans la Philosophie Occulte ou Magie de Henri Corneille Agrippa : évoquant le crime de sodomie et le « culte de Priape », ce dernier écrit de façon à la fois prudente et évasive, « qu’il  n’y a point de différence, si c’est quelque chose de vrai et que ce ne soit pas une fable, que ce qu’on raconte de l’horrible secte ou hérésie des Templiers ».  On voit bien ici que l’un des fondateurs de la tradition littéraire de l’ésotérisme occidental à la Renaissance, loin d’enrôler les Templiers dans la cohorte des « Grands Initiés », s’en démarque ostensiblement, tout en admettant, ce qui était un sentiment assez généralement partagé, que leur condamnation avait sans doute été en partie injuste et que, sur quelques points, on avait pu les accuser indûment.

Il faut souligner à nouveau que si une certaine hagiographie tardive, dont la véracité reste problématique, rapporte l’émotion des Parisiens lors du supplice de Jacques de Molay, les Templiers ne furent généralement pas regrettés : les expressions populaires telles que « jurer comme un Templier », « saoul comme un Templier », qu’elles fussent méritées  ou non, en disent long sur l’image très dégradée qu’ils avaient aux yeux du public dans leurs derniers temps…

En réalité, ce ne sont pas les Templiers eux-mêmes qui firent d’abord leur entrée dans la tradition maçonnique, mais les chevaliers – on devrait dire : l’idéal chevaleresque. Et cet intérêt que les francs-maçons vont en effet manifester vers le milieu du XVIIIème siècle – et sans doute avant, nous allons le voir – pour les anciens chevaliers, ne faisait lui-même que prolonger et relayer un intérêt plus général du public pour les anciens ordres militaires et religieux. Le succès de toute une littérature, dès le début du XVIIème siècle, en porte témoignage.

A la fin du XVème siècle, le temps des croisades une fois révolu, la Guerre de Cent ans – plusieurs fois désastreuse pour la vision « chevaleresque » du combat [4] – étant achevée, avec l’affermissement du pouvoir royal contre les féodaux et la recomposition politique de l’Europe, mais aussi l’évolution des techniques de guerre avec la montée en puissance de l’archerie et de l’artillerie de siège, aux preux chevaliers levant leurs troupes lors de l’appel du ban, se substituèrent des armées professionnelles et permanentes placées sous le contrôle direct du roi. La chevalerie devint peu à peu purement honorifique, et il y eut paradoxalement davantage « d’Ordres des chevalerie » à partir de la Renaissance qu’il n’y en avait au Moyen Age, quand la « vraie » chevalerie connaissait ses plus grandes heures [5]. La chevalerie, peu à peu, passa de la réalité à la fiction et bientôt à la légende.

Il ne faut pas interpréter autrement la vogue persistante des romans de chevalerie jusqu’au début du XVIIIème siècle : bien que décrié par divers auteurs depuis la Renaissance, le roman de chevalerie occupe encore plus d’une cinquantaine de pages dans une « bibliothèque idéale » proposée aux lecteurs en 1734.[6]

Mais l’indice le plus sensible et sans doute le plus significatif de l’intérêt éprouvé par le public de cette époque pour les institutions de l’ancienne chevalerie se trouve certainement dans la profusion des ouvrages savants – selon les critères du temps – relatifs à l’histoire des Ordres militaires et religieux.

Thheatre d'honneur.jpgDès le début du XVIIème les premiers livres à succès sur ce thème font leur apparition : notamment en 1620, Le théâtre d’honneur et de chevalerie ou l’histoire des ordres militaires de  Favyn, une somme de plus de 2000 pages qui comptera de nombreuses rééditions. Mais c’est surtout dans le dernier quart du XVIIème que les publications se multiplient et dans le premiers tiers du XVIIIème siècle – soit, très exactement, au moment où la franc-maçonnerie spéculative organisée apparaît elle-même. Il faut mentionner ici, parmi quantité d’autres titres, l’Histoire des religions [7] ou ordres militaires de l’Eglise et des Ordre de chevalerie, que publie Hermant en 1698, ou les huit volumes de l’Histoire des ordres monastiques, religieux et militaires du père Hélyot, édités entre 1714 et 1719, réimprimés dès 1721.

Ces ouvrages décrivent par le menu les Ordres de chevalerie – dont beaucoup sont Bullot_et_Hélyot_Histoire_des_Ordres_Tome_8.pngapocryphes et légendaires, comme le reconnaissent du reste volontiers les auteurs, sans pour autant renoncer au plaisir de les décrire minutieusement ! – et proposent surtout de copieuses illustrations sur les costumes, les uniformes, les croix et les décorations attachés la tradition chevaleresque. Le texte rapporte non seulement l’histoire  de ces ordres, une histoire qui prend souvent racine dans un  lointain passé de légende – déjà ! – mais également le rituel de réception et d’armement des chevaliers, rendu en quelque sorte actuel par un récit vivant.

On ne peut donc méconnaître l’impact de cette littérature sur le public ; on ne peut douter qu’elle ait fortement influencé, encouragé et sans doute suscité l’introduction du thème chevaleresque dans l’imaginaire maçonnique qui se structure à la même époque et dont elle fut ainsi l’une des sources. Sur ce point comme sur d’autres, la franc-maçonnerie a emprunté : de même qu’il y eut une maçonnerie spéculative par opposition à la maçonnerie opérative – ou comme son contretype –, de même il y eut aussi, sans doute dès les années 1730, une chevalerie spéculative s’inspirant de l’idéal présumé de l’ancienne chevalerie « opérative » désormais en déshérence, idéal restitué dans des ouvrages qui étaient alors entre toutes les mains et ne nécessitait aucune transmission « secrète ». Il est du reste établi que le rituel, la vêture et les décors de certains grades maçonniques et chevaleresques, qui verront le jour dans les décennies suivantes, furent directement copiés sur les documents publiés dans les ouvrages mentionnés plus haut, y compris dans ce que leurs essais de restitution pouvaient avoir d’entièrement erroné… (à suivre)

 



[1] On consultera, parmi une littérature aussi abondante que médiocre – voire délirante – sur le sujet, la très intéressante et sérieuse étude de P. Partner, Templiers, francs-maçons et sociétés secrètes (trad. fr.), Paris 1992.

[2] Notamment dans Les origines de la franc-maçonnerie, Paris, 1991, dernière version d’un travail commencé par l’auteur en 1953, et dont à peu près toutes les thèses sont contestables ou controuvées.

[3] L’église de l’enclos du Temple, où les Hospitaliers avaient établi leur Grand Prieuré de France, était aussi l’église paroissiale des habitants de l’enclos.

[4] Comme lors de la débâcle d’Azincourt, en 1415, où certains voient déjà le crépuscule sinon la fin de la chevalerie française.

[5] Ce sont les « distinctions honorifiques » conservées par nos modernes républiques : tous Ordres confondus, la France compte aujourd’hui des centaines de milliers de chevaliers…

[6] Gordon de Percel, De l’usage des Romans, où l’on fait voir leur utilité et leurs diffèrens caractères, Paris, 1734, T. II, 172-226.

[7] Le mot « religion » désigne  ici, selon l’usage du temps, un ordre militaire et religieux quelconque.