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13 octobre 2013

"J'ai bien reçu mon salaire"...

Quand un maçon a été intéressé par les travaux auxquels il vient de prendre part, que la soirée s’est bien déroulée, que les débats lui ont plu, il se sent obligé de le témoigner en disant avec effusion : « J’ai bien reçu mon salaire ! ». C’est une coutume charmante. Elle appelle cependant quelques commentaires.

On chercherait vainement au XVIIIème siècle, et encore pendant une bonne partie du XIXème, la moindre allusion à des questions de salaire – de même qu’on ne disait comme aujourd’hui, pour désigner le passage d‘un grade à un autre, que l’on recevait à cette occasion « une augmentation de salaire ». La raison en est simple : les aristocrates puis surtout les bons bourgeois et les dignes notables qui composaient alors l’essentiel des loges, ignoraient absolument le salaire, rémunération réservées aux ouvriers du monde industriel, absents de la franc-maçonnerie jusqu’à une époque tardive dans le XIXème siècle.

Il faut s’y résoudre : ce vocabulaire, dont n ne trouve guère de trace avant le premiers tiers du XIXème siècle, de façon éparse, se généralisera bien plus tard et doit, pour l'essentiel, être considéré surtout comme un héritage récent de l’ouvriérisme qui, avec une orientation philosophiquement progressiste et politiquement socialisante, a peu a peu établi ses assises dans la franc-maçonnerie française à partir de la IIIème République.

On pourrait faire observer que cet usage est bien innocent, plutôt sympathique et ne porte tort à personne – d’autant que la plupart des francs-maçons contemporains sont eux-mêmes devenus des salariés. Certes. Toutefois, il ne faut pas méconnaître les messages subliminaux que convoient les mots les plus anodins. A force de parler de « chantier » – au lieu de « tenue » –, « d’atelier » – au lieu de « loge » – et « d’ouvrier touchant son salaire » pour désigner le franc-maçon spéculatif du XXIème siècle, on perpétue évidemment le mythe des origines, au-delà même de l’ouvriérisme du XIXème siècle, c’est-à-dire la conviction que la franc-maçonnerie ne tire sa légitimité que par sa référence fondatrice aux « oeuvriers des chantiers du Moyen Age ».

Or cette conviction, outre qu’elle est en grande partie historiquement infondée,[1] ne peut qu’alimenter une autre idée, bien plus pernicieuse : de même que ces ouvriers « ne savaient ni lire ni écrire », de même la « culture » en général ne serait pas essentielle à la démarche maçonnique : la rude franchise et le « bon cœur » naturel de l’ouvrier doivent suffire.  N’oublions pourtant jamais que ceux qui ont créé la franc-maçonnerie spéculative l’ont fait, soit pour mettre en place une structure et un réseau d’entraide et de solidarité humaine, soit pour s’emparer d’un corpus allégorique mis au service d’un projet intellectuel, et pour nulle autre raison.


Les "Opératifs" de Stretton : une forgerie pseudo-opérative

qui a totalement abusé René Guénon...


Dans cette référence lexicale au monde ouvrier, référence prise au pied de la lettre, il y a aussi l’idée, assez populaire dans les loges, que c’est précisément en retrouvant le message des opératifs, en travaillant au besoin de ses mains – réputées « intelligentes » – qu’on peut le mieux comprendre la maçonnerie. Ici se profile l’alliance imprévue et assez surprenante de l’ouvriérisme, déjà évoqué, et d’une influence guénonienne à travers le thème, cher au Maître du Caire, de la « dégénérescence spéculative » opposée à « l’authenticité opérative ». Cette opinion, qui soulève bien plus qu’il n’y paraît des problèmes fondamentaux quant à la compréhension même de ce qu’est la franc-maçonnerie, et repose sur de graves méprises, a fait l’objet de divers commentaires.[1] Pour aller à l’essentiel, outre qu’elle est très imparfaitement fondée dans l’histoire de la maçonnerie, je l'ai dit,  elle méconnaît simplement le fait que la transformation spéculative de la franc-maçonnerie – de quelque manière qu’elle se soit opérée – a en effet introduit une mutation d’une nature telle qu’elle rend illusoire et tout simplement dépourvue de sens toute tentative de retour à l’origine : le travail intellectuel sur des concepts n’est pas le travail matériel sur des pierres, et si un lien peut certainement se concevoir entre les deux, il est et ne peut être que d’ordre exclusivement métaphorique.

En d’autres termes, et pour évoquer une autre mode maçonnique contemporaine, si un stage de taille de pierre peut être intéressant, enrichissant et curieux, il faut dire simplement mais sans crainte qu’il n’est réellement d’aucune utilité pour structurer le travail maçonnique qui, de nos jours, est purement intellectuel et moral. Par conséquent, si nous parlons d’ouvriers et de salaire, ne soyons cependant pas dupes de ces coutumes verbales, récentes dans l’histoire de l’Ordre, et qui risquent de nous faire oublier son objet essentiel, lequel est aujourd’hui d’édifier des œuvres de l’esprit et de nous bâtir nous-mêmes en tant qu’êtres humains, et non de nous aider à construire notre maison de campagne...

 
N.B. Merci à Richard B. de ses judicieuses remarques.

[1] Cf. notamment : R. Dachez, « René Guénon et les origines de la franc-maçonnerie – Les limites d’un regard », in Etudes d'histoire de ésotérisme (dir. J.P. Brach et J. Rousse-Lacordaire), Paris, 2007, 183-200.

Franc-maçonnerie et Religion : quelques rappels historiques (2)

3. Laïcité et franc-maçonnerie : qu’est-ce à dire ? Les rapports étroits qui paraissent s’être noués, en France, entre la franc-maçonnerie – ou du moins une faction importante de l’institution maçonnique – et la doctrine laïque, sont cependant bien réels mais demandent à être précisés et éclairés, eux aussi, de leur contexte historique d’origine.

Il convient tout d’abord de lever une équivoque. Faire de James Anderson, en 1723, le précurseur de la laïcité à la française et voir dans le fameux Titre Ier « Concernant Dieu et la Religion » –  lequel évoque « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d’accord, laissant à chacun des propres opinons » –, le premier manifeste d’un agnosticisme maçonnique, serait commettre un flagrant anachronisme et cette interprétation ne peut en aucun cas être retenu. Si Désaguliers était certainement latitudinaire et n’a pas laissé d’œuvre théologique, il n’en fut pas moins un membre parfaitement respectueux de l’Eglise d’Angleterre. Quant à Anderson, pasteur presbytérien, il fut l’auteur de textes très virulents contre les « antitrinitaires ». Les supposer l’un et l’autre  sympathisants d’une cause « laïque », au sens que ce mot pourra revêtir en France à la fin du XIXème siècle,  n’aurait proprement aucun sens.

Rappelons enfin que le texte cité à l’instant mentionne explicitement « les confessions et dénominations qui aident à distinguer [les hommes] ». Or, ces mots ne sont pas quelconques et, par « confession » (angl. confession), il faut ici entendre précisément « croyances professées par un groupe religieux » [1], tandis que l’anglicisme « dénomination » (angl. denomination) ne réfère pas à une vague « manière de s’appeler » mais  ne peut en l’occurrence se traduire que par « église ou communauté religieuse à laquelle on appartient » [2]. En d’autres termes, il ne faut surtout pas oublier que si la plus grande liberté religieuse est ici clairement prônée, dans l’Angleterre du XVIIIème siècle – et dans une large mesure dans tout le monde anglo-saxon de nos jours encore – l’appartenance religieuse est envisagée comme l’une des composantes incontournables de l’identité sociale.

La notion de laïcité, qui va occuper jusqu’à nos jours, une place si grande dans le discours maçonnique français, est précisément liée à l’histoire politique et religieuse de la France au XIXème siècle, soit dans un tout autre monde que celui qu’on vient d’évoquer.

En régime de révocation jusqu’à la Révolution,  la France va connaître à partir de 1791 un conflit avec l’Église catholique (Constitution civile du clergé) qui ne s’éteindra pas malgré la conclusion du Concordat en 1801, et moins encore avec la Restauration. Dans le courant du XIXème siècle, l’Église catholique, arc-boutée sur une vision ultramontaine et politiquement réactionnaire, clairement « revancharde » à l’égard de la Révolution, va soutenir indéfectiblement, en France et en Europe en général, tous les gouvernements autoritaires pour peu qu’ils lui fassent allégeance. Ainsi, presque mécaniquement, tous les hommes qui, en France, aspireront à davantage de liberté politique, voyant dans les convulsions inabouties de 1830 ou de 1848 autant d’espoirs déçus d‘établir un régime démocratique sur le modèle en vigueur en Angleterre depuis alors presque 150 ans, trouveront aussi sur leur chemin l’Église catholique.

Les loges, initialement conformistes et peuplées depuis le Premier Empire de bourgeois pacifiques et partisans de l’ordre établi, vont apparaître peu à peu non seulement comme le refuge naturel des partisans du libéralisme politique, nous le reverrons plus loin, mais aussi comme celui des opposants aux prétentions de l’Église à régir l’ordre politique, en un mot contre ce qu’il sera désormais convenu de nommer le « cléricalisme ». Cette situation, typiquement française mais qui s’observera aussi en Italie, autre grande nation catholique, justifiera du reste, dès le milieu des années 1800, la reprise des condamnations du Vatican à l’égard de la franc-maçonnerie. Après un silence relatif depuis 1751 – bulle Providas, la dernière dirigée contre la franc-maçonnerie au XVIIIe siècle –, les condamnations vont alors tomber en rafales ...



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Une image impensable en Angleterre à la même époque !


Un tel conflit ne pouvait se conclure  l’avantage de l’Église. Dans le dernier quart du XIXème siècle, l’établissement de la liberté politique en France – c’est-à-dire de la République, véritable Graal de tous les libéraux – apparaîtra naturellement indissociable de la séparation de l’Église et de l’État ou, plus précisément, de la mise en tutelle de l’Église, désormais théoriquement privée de toute influence politique et de tout rôle dans l’État.

Ce conflit historique, aux méthodes parfois violentes et peu élégantes de part et d’autre [3], a fini par se résoudre pour mettre un terme à la « guerre des deux France » et établir un consensus autour de la laïcité à la française – aujourd’hui même officiellement louée par les autorités catholiques, du moins celles de l’Église de France [4].



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La réponse du "berger à la bergère"...


En résumé : la franc-maçonnerie, de souche protestante, a mis en œuvre la liberté religieuse en pays protestant - en Grande-Bretagne, elles s'est ainsi parfaitement intégrée à l'establishment politique et religieux. En pays catholique, c’est-à-dire en terre hostile, elle a en revanche contribué à introduire le concept de laïcité. On mesure sans peine la difficulté que l’on peut avoir à en saisir le sens profond ailleurs qu’en France – et c’est pourquoi cette notion même est peu partagée en Europe et le mot qui l’exprime pratiquement intraduisible, en anglais notamment !

On peut aussi comprendre que, de nos jours encore, dans notre pays, la franc-maçonnerie soit partagée entre ces deux orientations historiques, pourtant toutes deux liées à des valeurs indéniablement communes : l’esprit de libre examen et le respect de l’autonomie du sujet.  (à suivre)



[1] Dans la pure tradition protestante de la Confession d’Augsbourg ou de la Confession de la Rochelle, par exemple, qui ont chacune la valeur d’un credo et sont des déclarations de « vérités à croire ». Cf. Merriam-Webster Dictionary, par exemple: « Confession: […] 3: an organized religious body having a common creed. »

[2] Id. « Denomination: […] 4: a religious organization whose congregations are united in their adherence to its beliefs and practices. » La définition est sans équivoque…

[3] Il suffit pour s’en convaincre de consulter la presse catholique, d’une part, et la presse anticléricale de l’époque, d’autre part…

[4] Alors que la loi de séparation fut accueillie, en 1905, par une violente encyclique de rejet,  intitulée : « Vehementer nos ». Si l’Eglise catholique,  à son sommet, a aujourd’hui changé de ton, il n’est cependant pas certain, à lire certaines déclarations récentes, qu’elle ait pour autant changé de point de vue…

07 octobre 2013

Tracer le tableau de loge ?

On entend par « tableau de loge » ou « tapis de loge », le tracé symbolique qui, dans la plupart des Rites, est placé au centre de loge et change de composition selon le grade auquel la loge travaille. Cela, en anglais se dit « tracing board ». Cette dernière expression pourrait également se traduire par « planche tracée » mais aussi et surtout « planche à tracer » – ce qui, dans le cadre maçonnique français, renvoie à tout autre chose [1], et permet une fois de plus de souligner les pièges de la traduction de l’anglais maçonnique au français maçonnique…

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Tableau de la Loge d'Apprentif-Compagnon (1744)


Il reste que l’origine des tracing boards est complexe. Rien n’indique, bien sûr, que pendant la période opérative il y ait eu quoi que ce fût de comparable dans les ateliers de travail qu’étaient les loges de chantier. Dans beaucoup de cas, comme à York où la trace en demeure, la loge était adjacente à la chambre du trait (tracing house) sur le sol de laquelle on traçait les épures et les gabarits. Le souvenir de cet usage peut expliquer aussi que les tapis de loge reposent le plus souvent sur une sorte de damier de cases noires et blanches, le « pavé mosaïque » (mosaic pavement), dénomination elle-même énigmatique et dont la signification a donné lieu à des interprétations diverses. De même, en Ecosse, dont nous viennent les plus anciens rituels maçonniques connus à ce jour (1696-1715), il ne semble pas y avoir eu de tableau au centre de la loge. Ces dernier n’apparaît et ne nous est iconographiquement connu que vers la fin des années 1730 et le début des années 1740, en France comme en Angleterre. A partir ce cette date, la documentation est très abondante et sûre.

Il faut noter à ce propos que les Ancients, la Grande Loge rivale de celle de 1717 - dite des Moderns - ignoraient l'usage du tableau. Le centre de la loge répondait, chez les Anciens, à un agencement précis, mais le tableau n'y figurait pas, alors que les Modernes en faisaient un élément essentiel au centre de la loge. D'où le compromis curieux de l'Union de 1813 : on garda le tableau des Modernes, mais pas au centre la loge. Il fut déposé debout contre le plateau du 2ème Surveillant...

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Plan de la Loge des Anciens (1760)

A l’origine, on a de nombreux témoignages que, les loges se réunissant dans des locaux temporaires, le plus souvent des auberges, l’on traçait le tableau à même le sol, soit au charbon soit à la craie, et qu’on l’effaçait ensuite. Mais dès le début des années 1740, par commodité mais aussi pour assurer l’exécution d’une compostions graphique et symbolique toujours exacte, on prit l’habitude de les réaliser sur des supports de bois ou de toile que l’on disposait sur le sol pendant le temps des travaux. Très tôt dans le XVIIIème siècle, cette habitude s’est universellement imposée et il n’y a plus jamais été dérogé.

Dans les décennies récentes, un usage est apparu en France, dans certains milieux maçonniques – et dans quelques loges c’est même devenu une coutume établie – consistant à tracer le tableau avant chaque tenue, à la façon ancienne, et considérant que ce tracé symbolique « extemporané » est le seul qui puisse vraiment permettre d’ouvrir la loge.  Très clairement, c’est une manifestation sympathique mais assez dogmatique d’une forme d’extrémisme maçonnique.

Ce qui importe, c’est la composition du tracé figurant sur le tableau. Il est indifférent que ce tracé soit à chaque fois renouvelé où qu’il figure, préparé à l’avance et donc parfaitement réalisé, sur un support permanent. Affirmer que la tracé manuel de la loge est un acte presque sacré qui crée l’enceinte de la loge, comme on l’entend souvent dire, procède d’une vision presque magique de l’ouverture des travaux, sur fond de guénonisme à prétention opérative – notamment par le biais d’une référence en réalité peu pertinente à la pratique « compagnonnique » de « l’art du trait ». Cela ne porte tort à personne, bien sûr, mais ne doit pas être considéré comme une procédure plus authentique ni plus « traditionnelle » que celle qui consiste à recourir aux tableaux tout prêts.


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En revanche, l’étude des tableaux, leur commentaire et leur interprétation libre mais fondée sur des références cohérentes, sont des tâches essentielles à la compréhension du corpus symbolique de la franc-maçonnerie et des enseignements qu’il renferme. Plutôt que de passer du temps à tracer d’une main malhabile des tableaux souvent incomplets ou arbitraires, il est préférable de le consacrer à une pratique elle-même fort ancienne et regrettablement délaissée, mais remise en vigueur dans plusieurs loges de la Loge Nationale Française, notamment au Rite Français Traditionnel : la tenue autour de la « planche à tréteaux » (trestle board) dont nous avons de nombreux témoignages iconographiques au XVIIIème siècle. Les Frères, réunis au centre de la loge, sont autour d’une table dressée sur des tréteaux et sur laquelle repose le tableau lui-même – au lieu qu’il soit déposé sur le sol comme à l’ordinaire. Les Officiers sont placés autour de ce tableau et le travail se fait sous la direction du Vénérable Maître. On peut alors étudier et commenter les différents éléments du tableau qui sont sous les yeux des Frères et alterner ce travail avec la citation et le commentaire des Instructions qui s‘y rapportent dans les différents grades.

On mesure alors pourquoi, au XVIIIème siècle, pour désigner le tableau, on disait simplement "la loge"...

[1] Cela désigne, notamment, le compte rendu écrit des travaux que le Secrétaire doit faire approuver à la tenue suivante.  Quant  à la  « planche à tracer », elle qualifie ce sur quoi le Maître Maçon doit travailler.