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07 août 2013

Le Monde maçonnique des Lumières : dans les librairies !...

Qu’on ne sourie pas de mon propos : le plaisir de la recherche, son accomplissement dirais-je, qu’elle soit scientifique – c’est un des aspects de ma vie – ou simplement philosophique ou spirituelle – et donc aussi initiatique –, c’est de voir que cette recherche a enfanté, a donné la vie ! Cela vient de m’arriver, avec quelques autres…

Le dictionnaire prosopographique dirigé par notre très regretté Charles Porset et par Cécile Révauger qui, avec lui puis après lui, a porté l’ouvrage jusqu’au jour, un ouvrage de trois forts volumes de plus de 900 pages chacun, rassemblant plus de 1000 notices avec près de 120 collaborateurs triés sur le volet dans le monde entier, est enfin paru. Il s’intitule Le Monde maçonnique des Lumières – Europe-Amériques & Colonies et tente – entreprise un peu folle quand on y songe de proposer des notices exhaustives, exactes, minutieuses, sur des centaines de personnages – hommes et femmes ! – qui ont « fait » la franc-maçonnerie en son siècle d’or, le XVIIIème.

 

 

Un dictionnaire fondamental sur la vie maçonnique au XVIIIème siècle

 

J’aurai toujours une dette de reconnaissance envers Charles pour m’avoir associé à ce travail sans précédent, si passionnant bien que très exigeant, on l’imagine sans peine. Tant d’à peu près ont encore cours sur ces francs-maçons parfois illustres au sujet desquels on raconte tant de fables ! Il en va de l’histoire individuelle – c’est cela qu’explore cette discipline « ésotérique » qu’est la prosopographie – comme de l’histoire générale : en franc-maçonnerie, elle est trop souvent le lieu d’expression  des fantasmes et des stratégies politiques, quand ce n’est pas celui des falsifications délibérées, hélas ! Et pourtant…

Je ne méconnais pas la difficulté d’aborder de tels ouvrages dont l’appareil scientifique, le format très normé, les pages denses peuvent en effrayer plus d'un. Et puis, se dit-on volontiers, à quoi bon se plonger dans la vie d’un personnage dont j’ignorais  simplement l’existence et le nom hier encore ? Un petit effort de plus et, l’anti-intellectualisme ordinaire de nombre de milieux maçonniques aidant, on en viendra bientôt à ressasser les formules habituelles : « L’initiation ne s’apprend pas, n’a rien à voir avec le savoir académique, cela s’éprouve, cela se vit ! ». Fort bien…

Or, justement, tout est là. La maçonnerie, du moins le proclame-t-elle volontiers, est une chaine d’initiés, une tradition humaine, une filière vivante constituée de milliers d’individus qui se sont succédé pour transmettre, adroitement ou non, sérieusement ou non – « qui leur jettera la pierre ? », oserai-je dire -, ce viatique intellectuel, moral et spirituel en quoi consiste « l’Art Royal ». Alors, retrouver leur vie, c’est s’immerger dans la mer vive d’une tradition qui vit depuis au moins trois siècles sous la forme que nous lui connaissons. Je vous en assure : le voyage vaut le détour.

Il ne faut pas se cacher que l’acquisition d’un tel pavé représente aussi un effort financier (de l’ordre de 500 euros) mais cela vaut mieux que nombre de fascicules de la « presse maçonnique » et que nombre d’ouvrages de « symbolisme », pour ne pas parler des livres à prétention historique qui ne font que colporter des fariboles. On est ici dans la « réalité maçonnique », pour reprendre une expression chère à Jean Verdun.

Je ne sais si j’aurai pu vous convaincre de l’importance de ce travail et surtout de l’intérêt qu’il présente pour tous les francs-maçons. Il ne s’agit pas ici que de pure érudition – même si l’érudition éclate à chaque page – mais de restitution de la simple vérité de la franc-maçonnerie à travers ceux qui l’ont faite – y compris les « petits, les obscurs, les sans grades »…

Qu’on me pardonne un instant de vanité d’auteur : j’ai pris tant de plaisir à y travailler que je ne résiste pas à celui de vous donner la liste des entrées dont j’ai été chargé. Une noble cohorte dont la fréquentation, depuis déjà des années pour certains d’entre eux, et assidûment pendant de longues semaines pour rédiger les notices les concernant tous, m’a rempli de bonheur. Mes Compagnons, mes Frères...


Beyerlé

Grasse-Tilly

Haugwitz

Le Boucher de Lenoncourt

Martinès de Pasqually

Millanois

Morin

Périsse-Duluc

Waechter

Willermoz

 

31 juillet 2013

Les origines du ternaire Sagesse, Force, Beauté

C'est vers 1727, dans le Wilkinson MS - où l'on trouve aussi la première allusion à HIram en rapport possible avec le grade de Maître - que le ternaire Sagesse, Force et Beauté fait son apparition dans la tradition textuelle de la franc-maçonnerie spéculative. A partir de cette date, il ne variera plus. Mais quelle peut en être la source ? A-t-il des origines plus lointaines ?

Toute une littérature "d'exégèse", maçonnique surtout au XXème siècle, n'a pas hésité à solliciter laborieusement l'alchimie et à torturer la kabbale - notamment  par des contorsions relatives à la traduction du nom hébreu des séphiroth ! - pour tenter, mais en vain, de répondre à ces questions. La profonde inculture historique et religieuse de la plupart des auteurs maçonniques français "classiques" a fait le reste...

La solution parait pourtant assez naturelle : il suffit d'aller à la recherche des textes maçonniques les plus anciens et des les replacer dans leur contexte. Alors, tout s'éclaire.

Le manuscrit Grand Lodge n°1 MS (1583) (un des quatre plus anciens manuscrits des Old Charges, ou Anciens Devoirs) commence ainsi :

"Que par la Puissance (« might ») du Père du Ciel et la Sagesse (« wisdom ») du Fils Glorieux, la Grâce et la bonté (« grace and goodness ») de l'Esprit Saint, trois personnes en un seul Dieu, soient avec nous à notre commencement […]"

On relève également ce même membre de phrase, « La Sagesse du Fils Glorieux », dans le Dauntesey MS (vers 1690), dans le Robert's Print (1722), dans le Bolt Coleraine MS (1728). C'est donc un lieu commun des plus ancien textes maçonniques. Le Dumfries n°4 MS (vers 1710) qui n'appartient pas à proprement parler à la famille des Old Charges mais s’en inspire manifestement, use d'une formule légèrement différente mais équivalente : « La Sagesse du Glorieux Jésus ».

Les premières lignes du Ms Grand Lodge (1583)

Cette attribution du terme Sagesse à la deuxième personne de la Trinité chrétienne est-elle donc propre aux Old Charges et aux textes qui appartiennent à la même tradition ? Nullement, et ce n’est pas la moindre nos surprises, mais cette découverte est passionnante. Il s’agit en fait d’une longue tradition théologique, en Occident notamment. On en trouve un premier exposé clair dans les très célèbres Sentences de Pierre Lombard (c.1100-1160), l'un des pères de la pensée théologique médiévale, interminablement recopié et commenté tout au long du Moyen Age. Dans le Livre I, Distinction XXXIV de son grand ouvrage, le chapitre IV s’intitule en effet :

Pour quelle raison la puissance (potentia) est attribuée au Père, la sagesse (sapientia) au Fils et la bonté (bonitas) au Saint Esprit, car il n’existe qu’une puissance, une sagesse et une bonté pour les Trois.

Suit un commentaire expliquant en quoi cette triple attribution n’efface pas l’unité essentielle des trois personnes de la Trinité. Ce texte fondamental appelle plusieurs commentaires.

Le premier est qu’il s’agit de la source évidente, sans discussion possible, de notre ternaire, Sagesse, Force et Beauté, à un terme près : la "bonté" est ici en lieu et place de la "beauté". Je reviendrai plus loin sur ce point.

Le deuxième point est de savoir si ces attributions, qui vont devenir un lieu commun de la théologie médiévale, reprises par Duns Scot et Thomas d’Aquin notamment, connurent une diffusion plus large, dans la piété populaire, et sous quelle forme. C’est là, en effet, une question essentielle si l’on veut assurer le lien entre l’invocation initiale figurant dans le texte des Old Charges et ces considérations théologiques savantes, sans doute réservées à une petite élite ecclésiastique. Or, une réponse est en effet possible. Il s’agit d’une prière à la Sainte Trinité, proposée à la dévotion commune et remontant au XVe siècle – époque à laquelle, notons-le au passage, furent rédigés les premiers Old Charges.

Cette prière se conclut par ces mots :

Defendat me immensa trinitas,

Dirigat me inaestimabilis bonitas.

Regat me potentia patris,

Vivificet me sapientia filii,

Illuminet me gratia et virtus spiritus sancti.[1]

Soit :

Défends-moi immense Trinité,

Dirige-moi inestimable bonté,

Gouverne-moi force du Père,

Vivifie-moi sagesse du Fils,

Illumine moi, grâce et vertu de l’Esprit Saint.

La démonstration est claire : l’invocation des Anciens Devoirs, dont provient notre ternaire, est empruntée à des prières médiévales en l’honneur de la Trinité, attestées dès le XVe siècle, et qui illustraient elles-mêmes une élaboration théologique bien plus ancienne encore (XIe-XIIIe siècle). On observe que dans cette prière populaire, par différence avec les formules des théologiens, la bonté est ici sans attribution spécifique – elle parait s’appliquer à la Trinité dans son ensemble – tandis que l’Esprit Saint y est plus spécifiquement lié à la grâce.

Pierre Lombard - le père du ternaire maçonnique ?

Or, il faut s’interroger sur le passage de « bonté » à « beauté » dans le vocabulaire maçonnique. On note que cette transformation ne se trouve pas dans les Anciens Devoirs et nous ignorons quand et pourquoi elle fut opérée, mais nous venons précisément de voir que la piété populaire reformulait parfois les conclusions de la théologie savante.

On peut ici risquer une hypothèse raisonnable et assez simple. On a noté que le texte des Old Charges suggère déjà une alternative au mot « bonté » (« goodness ») puisqu’il utilise justement deux mots pour qualifier l’Esprit Saint : « grace and goodness ». Or, le très respectable Oxford English Dictionary, définissant le mot anglais « grace », s’il mentionne évidemment le sens religieux de la « grâce divine » – souligné, on l'a vu, dans une prière populaire –, signale aussi que l’une des valeurs de ce mot est tout simplement : « quelque chose qui transmet de la beauté (« beauty ») » - c'est du reste également vrai en français. On voit donc que du ternaire « élargi » des Old Charges, inspiré de prières traditionnelles, au ternaire maçonnique proprement dit, la transition est finalement aisée et passe par le peuple chrétien lui-même.

D’autre part, il se pourrait bien, comme le suggère une citation de Saint Thomas d'Aquin  dans son Commentaire des sentences de Pierre Lombard, que la source primaire soit la Bible elle-même, en l’occurrence le Livre de la Sagesse, Chapitre 8, verset 1 qui, dans la Vulgate, porte : « [sapientia] attingit a fine usque ad finem fortiter et disponit omnia suaviter », texte qui dans la traduction de la TOB, par exemple, donne : « La sagesse s'étend avec force d'une extrémité du monde à l'autre, elle gouverne l'univers avec bonté ».

Or, ceci nous conduit précisément à découvrir le sens véritable de l'expression, assez faible en français, de « Sagesse pour inventer [2] », commune à presque tous les catéchismes maçonniques depuis le XVIIIe siècle. En anglais, la phrase est : « Wisdom to contrive ». Or dans Masonry dissected de Samuel Prichard (1730), divulgation fondamentale dans l'histoire maçonnique anglaise, et dont l'influence fut considérable, nous lisons cette formule qui nous donne le vrai sens du verbe anglais « to contrive » : « The Grand Architect and Contriver of the Universe » (« Le Grand Architecte et Créateur de l'Univers »). « To contrive » a donc dans l'expression « Wisdom to contrive » le sens très fort de créer, que le verbe français « inventer » ne rend qu'imparfaitement. « Sagesse pour inventer » s'applique donc, si l’on suit la source maçonnique anglaise, à la Parole créatrice initiale. C’est du reste ce qui dit le Livre des Proverbes (3,19) : « C'est par la sagesse que l'Éternel a fondé la terre. »

 

http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/71/God-Architect.jpg

Bible moralisée, XIIIème siècle

Observons encore que l'accord avec l'Evangile de Jean, livre qui a joué un rôle très important dans le Rite des Modernes depuis 1717 et jusqu’a la fin du XVIIIe siècle, est ici complet. Son Prologue dit en effet de la Parole (« Verbum »), identifiée au Fils :

Par elle tout a été fait,

Et  sans elle, rien n’a été fait

De ce qui est fait.

 Enfin, comme pour conclure ce dialogue entre les Ecritures Saintes et les textes maçonniques, il nous faut citer, cette fois jusqu'au bout, le passage de Masonry Dissected évoqué plus haut et donnant la signification de la lettre G : « Le Grand Architecte et Créateur de l’Univers, ou Celui qui fut élevé jusqu’au sommet du pinacle du Saint Temple ».

On sait en effet que ce dernier n’est autre que Jésus, lors de la tentation au désert (Matthieu, 4, 5)...

La cause, pourrais-je dire, est entendue...http://pmcdn.priceminister.com/photo/les-trois-grands-piliers-de-la-franc-maconnerie-colonnes-et-chandeliers-dans-la-tradition-maconnique-de-rene-desaguliers-livre-896805182_ML.jpg

 

 

Remarque : Sur tous ces points, et bien d'autres encore, voir l'ouvrage de mon maître René Désaguliers, longtemps épuisé, et dont j'ai proposé une nouvelle édition profondément remaniée : Les trois grands piliers de la franc-maçonnerie, Véga, 2011


[1] ANALECTA HYMNICA MEDII AEVI. Herausgegeben von Clemens Blume und Guido M. Dreves. XXXI. PIA DICTAMINA, Reimgebeute und Leselieder des Mittelalters, Vierte Folge, Leipzig, 0. R. Reislansd, 1898, p.14.

[2] On trouve aussi : « Sagesse pour concevoir ».

02 juillet 2013

Les Rencontres maçonniques franco-écossaises - Marseille 2013

Samedi 29 juin dernier, près de 300 personnes assistaient, pendant toute une journée, aux débats, conférences et tables-rondes qui ont ponctué cet événement, organisé par l'Institut maçonnique de France, Section Provence.

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Il faut ici remercier son président, Robert Guinot et Dominique Sappia qui en fut la cheville ouvrière, avec toute l'équipe qu'ils ont su réunir autour d'eux.

Bob Cooper, Bibliothécaire et Curateur de la Grande Loge d'Ecosse a parlé avec limpidité des fantasmes de Rosslyn et Alain Bernheim, avec la sagese que lui confèrent désormais de longues années de travail, a rappelé les fondamentaux de la recherche maçonnologique - de la rigueur méthodologique et pas de mélange des genres : toute vérité historique, même dérangeante, est bonne à dire.Rencontres-programme-à-imprimer.jpeg

Avec Louis Trébuchet, nous avons improvisé une disputatio dans le goût médiéval : lui défendant le caractère substantiel de l'origine écossaise - au sens de l'Ecosse - de la maçonnerie qui porte ce qualificatif dès le milieu du XVIIIème siècle, moi soutenant l'idée qu'il s'est agit presque exclusivement, tout au long des décennies, d'une expression métaphorique. Mon vieil ami Pierre Mollier et Alain Bernheim se sont ensuite joints à la discussion. Le débat, serré et amical - c'est donc possible ! - n'est pas clos, pour notre grand bonheur !

Des interviews des intervenants ont été réalisées "à chaud" pendant l'événement. Pour en profiter, "comme si vous y étiez", rendez-vous sur le lien suivant: http://vimeo.com/channels/entrevuesimfprovence

 

En attendant le numéro spécial de Renaissance Traditionnelle qui reprendra toutes les communications, les débats et produira des documents à l'appui...dans quelques mois !