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03 juin 2013

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage…» (1)

La question du nombre des « vrais » grades maçonniques est une question presque aussi ancienne que la franc-maçonnerie spéculative elle-même et c’est une question probablement  sans pertinence aucune car le mouvement irrésistible de l’histoire maçonnique a tranché le débat depuis bien longtemps : qu’on le veuille ou non, les grades maçonniques sont innombrables !

On cite volontiers comme exemple des acrobaties intellectuelles auxquelles le sujet a pu donner lieu, ces lignes contenues dans les Articles de l’Union, c’est-à-dire dans le texte qui, en 1813, permit l’union des deux Grandes Loges rivales qui se querellaient depuis alors une soixantaine d’années en Angleterre, notamment sur la question des grades :

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage, à savoir ceux d’Apprenti entré, de Compagnon du métier et de Maître maçon, y compris l’Ordre suprême du Saint Arc Royal de Jérusalem ».

On a souvent admiré, à juste titre, la subtile rhétorique de cette « motion de synthèse » qui explique qu’on ne peut considérer comme « authentiques » que les trois premiers grades…y compris le quatrième !

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Les Articles de l'Union - 27 décembre 1813


Au fond, on ne saurait mieux dire : en Angleterre comme ailleurs, la distinction entre la maçonnerie symbolique ou « bleue » et celle des hauts grades – parfois dénommés « side degrees » dans la tradition anglo-saxonne – est pratiquement sans aucune substance.

Quelques rappels s’imposent ici sur l’origine de ces dénominations et sur leur contenu.

Pendant la période opérative documentée (XIIème-XVème siècle) en Angleterre, on sait que l’Apprenti (Apprentice) est un jeune homme en formation, pratiquement sans aucun droit. Les formalités de son admission « symbolique » sur le chantier étaient selon toute apparence très réduites : une lecture des Anciens Devoirs et sans doute un serment sur la Bible – ou du moins l’Evangile. Le Compagnon (Fellow) est en revanche un ouvrier accompli, libre de chercher de l’emploi mais qui ne peut lui-même s’établir comme maître – c’est-à-dire comme employeur ou, sur un grand chantier ecclésiastique ou princier, comme « chef de chantier ». Rien ne dit que le Compagnon, à cette époque en Angleterre, ait dû prendre part à un cérémonial spécifique pour être reconnu comme tel, et même tout laisse à penser le contraire. La qualité de Maître n’était, quant à elle, qu’un statut civil.

En Ecosse, à la même époque – ce qui durera en ce pays jusqu’au XVIIIème siècle –, le schéma est un peu différent : l’Apprenti est d’abord simplement « enregistré » (booked ou registered) par son Maître avant d’être officiellement et rituellement présenté à la loge de son ressort, quelques années plus tard. Il devient alors, après une cérémonie dont nous connaissons, à la fin du XVIIème siècle en tout cas, les traits essentiels [1], un Apprenti entré (Entered Apprentice). Pour beaucoup d’ouvriers, la carrière s’arrêtait à ce stade. Devenus des Journeymen, hommes payés à la tâche, ils exerçaient leurs métier leur vie durant comme « éternels apprentis »…

Pour d’autres, une seconde étape rituelle les attendait : celle du Fellowcraft ou Craftman (Compagnon ou Homme du métier), qualité également acquise lors d’une réception rituelle dans la loge. Là encore, nous en connaissons les éléments principaux. En fait, cette progression n’avait de sens que si l’on envisageait, non plus dans le cadre privé de la loge mais dans celui, public et civil, de l’Incorporation (la guilde municipale des Maîtres bourgeois) le parcours pour devenir Maître à son tour : par succession familiale, mariage ou achat. Le statut de Maître, là encore, n’était qu’une qualification dans la cité et ne comportait aucun aspect rituel.

C’est à peu près ce dernier système qui était pratiqué à Londres, en 1723, lorsque la première Grande Loge publia son Livre des Constitutions, compilé par le Révérend James Anderson, Ecossais de souche dont le père avait lui-même appartenu à la loge d’Aberdeen.

Constitutions 1723.jpg

 

Vers 1725, une nouveauté apparaît à Londres : le « Maître » devient à son tour un grade qui s’acquiert en loge au cours d’une cérémonie spécifique – et donc nouvelle. L’apport majeur est celui de légende d’Hiram qui structure ce nouveau grade. En 1730, la très fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, va consacrer cette division en trois grades qui s’imposera – mais en quelques décennies seulement – comme le standard de la maçonnerie dite « symbolique ».

Entre 1733 et 1735, alors même que le grade de Maître n’est pas encore universellement adopté – loin s’en faut – en Angleterre, apparaissent déjà de nouvelles dénominations et notamment celle de « Scots master ». Même si on ignore la nature exacte de ce grade (?) et donc son contenu, il est certain que vers 1740-1745, il se pratiquait, au moins en Irlande, un grade de l’Arc Royal considéré comme l’achèvement de la maçonnerie symbolique et qu’à Paris on connaissait alors au moins quatre ou cinq grades après le grade de Maître (notamment ceux de Maître Parfait, de Maître Irlandais, d’Elu et d’Ecossais, et très bientôt le grade prestigieux de Chevalier de l’Orient ou de l’Epée). A partir de 1745 et pendant au moins une vingtaine d’années, l’inflation du nombre des hauts grades va être impressionnante : on en compte environ une trentaine vers 1760 et plusieurs dizaines avant la fin du XVIIIème siècle…

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Masonry Dissected (1730) - Première divulgation du grade de Maître

On voit donc qu’opposer une maçonnerie de type « opératif » en trois grades, à une maçonnerie d’origine exclusivement « spéculative » en un nombre indéfini de grades, est à la fois erroné et sans objet. En premier lieu parce que dans la période opérative il n’y eut sans doute qu’un seul grade et en Ecosse parfois deux, mais jamais trois au sens strict du terme. Ensuite parce que la transformation spéculative a d’abord et avant tout affecté les « grades du métier » eux-mêmes et que l’évolution du système des grades s’est faite insensiblement et sans heurt à cette époque fondatrice – même si certains protestèrent contre le grade de Maître à Londres vers 1730, mais sur des arguments très différents. Enfin parce que la trame légendaire qui définit et caractérise ces grades établit entre eux une indéniable continuité : ce n’est, tout au long, que le développement de virtualités symboliques contenues dans les premiers grades.

Faut-il donc rayer d’un trait de plume toute l’évolution qui s’est accomplie et, au nom d’une prétendue « pureté opérative » en réalité parfaitement illusoire, ne s’en tenir qu’aux grades « purs et anciens », c’est-à-dire aux trois premiers ? A suivre cette logique, on pourrait en arriver à la position extrême qui verrait dans le seul grade d’Apprenti toute l’essence de la maçonnerie, renonçant à poursuivre au-delà – et du reste, certains l’ont fait ! Or, que peut-on penser d’une telle position ?

D’abord, qu’elle aboutit inconsidérément à tenir pour rien tout le patrimoine légendaire, rituel et philosophique que les hauts grades ont mis devant nos yeux et qui a fait, en trois siècles, toute la richesse de la franc-maçonnerie, ce qui est difficilement soutenable. Ensuite, qu’elle pèche aussi gravement en oubliant que le grade de Maître, présenté par certains comme l’accomplissement suprême des grades de la tradition opérative, n’est pourtant lui-même qu’une création tardive, opérée dans le premiers tiers du XVIIIème siècle, au sein d’une franc-maçonnerie déjà devenue entièrement non-opérative. Enfin, elle consiste à ne pas voir que ce grade de Maître est surtout, par sa structure même, le premier des hauts grades et fut sans doute le modèle d’un grand nombre de ceux qui le suivirent immédiatement.

S’il paraît donc insoutenable de contester par principe la légitimité historique et traditionnelle des hauts grades et absurde de prôner une régression qui viserait à les abolir, l’existence même d’un courant d’opinion hostile à ces grades au sein de la franc-maçonnerie, depuis longtemps déjà et à toutes les époques de son histoire, doit pourtant nous conduire à examiner la nature de ces grades et à en préciser l’intérêt. (à suivre)



[1] Cf. les manuscrits du groupe Haughfoot (1696-c.1715).

28 mai 2013

ICHF 2013 : l'enregistrement audio !

Pour répondre à la demande de plusieurs d'entre vous, je vous livre ici l'enregistrement audio de la conférence que j'ai présentée samedi dernier à Edimbourg.

L'ICHF 2013 comme si vous y étiez...

https://soundcloud.com/logenationalefrancaise/ichf-2013-r...

Sur le site de la LNF, vous pouvez retrouver ce lien et celui qui conduit à la très belle conférence de Dominique Sappia.

26 mai 2013

ICHF 2013 - 4ème Conférence Internationale d'Histoire de la Franc-maçonnerie : j'y étais...

Depuis 2007, tous les deux ans une importante réunion d’historiens de la maçonnerie et de maçonnologues se tient à Edimbourg, au siège de la Grande Loge d’Ecosse. Rassemblant les meilleurs spécialistes du monde, à l’invitation d’un Comité d’organisation très sélectif, c’est le rendez-vous désormais obligé de tous les experts dans ces domaines. L’édition 2013 vient d’avoir lieu : j’en reviens…

Cette année, on comptait près de 200 délégués, essentiellement venus du Royaume-Uni et des USA – avec de rares européens et quelques sud-américains. En tout, cinq français (!), mais trois d’entre eux avaient été invités par le Comité international d’organisation à prendre la parole pour une communication ou une conférence : Cécile Révauger (Professeure à l’Université de Bordeaux III – Grand Orient de France), Dominique Sappia (Institut Maçonnique de France-Section Provence, Comité de rédaction de Renaissance Traditionnelle, Loge Nationale Française) et votre serviteur. Etait également présent mon vieil ami François Rognon, bibliothécaire de la Grande Loge de France, qui assistait avec intérêt aux diverses communications, et avec qui j’ai longuement conversé. Je n'ai pas eu le plaisir de croiser Jean-Jacques Zambrowski, Grand Chancelier de la Grande Loge de France, car nous n'étions pas présents sur les lieux en même temps.ICHF 2013.jpg

Dominique et moi avons animé samedi matin une session entièrement française par ses thématiques – mais en langue anglaise ! J’ai présenté une communication intitulée : Early French Masonic Exposures (1737-1751) – A reappraisal and some methodological reflections. Il s’agissait de revisiter le sens et la nature des divulgations maçonniques françaises des années 1740, un sujet sur lequel je travaille depuis longtemps, afin de souligner leur extrême proximité de contenu par rapport aux divulgations maçonniques anglaises qui ont culminé en 1730, avec la publication du fameux Masonry Dissected de l’énigmatique Samuel Prichard, et de rappeler que jusque vers 1750 environ, on devait considérer l’ensemble franco-britannique comme formant une seule et même franc-maçonnerie. Dominique Sappia a présenté avec talent les sources historiques du système symbolique du Régime Ecossais Rectifié (RER) : From Martines de Pasqually’s concept of matter to the Cosmological Significance of Lights in the Scottish Rectified Rite – A French view of Masonic Symbolism. Ce qui, devant un public essentiellement anglo-saxon, très peu habitué aux subtilités du « symbolisme maçonnique », était pour le moins exotique ! La session fut efficacement modérée par mon ami Jan Snoek, maçonnologue de renom qui travaille à l’Université de Heidelberg (et à qui on doit récemment un remarquable ouvrage sur le Rite d’adpotion et l’initiation des femmes en franc-maçonnerie des Lumières à nos jours – Dervy, 2012). De nombreuses questions ont suivi – la session a fini en retard ! – et je pense que nous avons pu, devant un parterre international de connaisseurs, illustrer les mérites de la recherche maçonnique française.

Cécile Révauger, membre du Comité d’organisation, a aussi présenté, en « première mondiale »,  le  fabuleux travail accompli depuis près de dix ans sous sa direction et celle de notre regretté Frère Charles Porset, pour aboutir à la publication imminente du Monde maçonnique des Lumières : un dictionnaire prosopographique qui a rassemblé près de 150 spécialistes européens et américains triés sur le volet pour environ 1000 contributions - j’en ai rédigé une dizaine. Ce sera, pour de nombreuses années, un instrument de travail et de référence pour tous les chercheurs en histoire maçonnique. Un exemplaire de démonstration (trois forts volumes de 1000 pages chacun) a pu circuler. Je reviendrai bien sûr dans le détail sur ce précieux ouvrage dès qu’il aura paru – la souscription est d’ores et déjà ouverte jusqu’au 15 juin : www.slatkine.com

Une belle manifestation, à la fois savante et joyeuse dans les locaux si attachants du Freemasons’ Hall d’Edimbourg où, comme de coutume, les échanges dans les couloirs ont compté au moins autant que les communications elles-mêmes. J’ai eu le bonheur de converser avec quelques chers amis anglais comme John Acaster (Président du Cercle de correspondance des Quatuor Coronati de Londres), John Wade (Passé-Maître des QC), ou encore John Belton qui vient de publier un livre très intéressant sur l’Union de 1813 qui vit naître la Grande Loge Unie d’Angeterre. Et bien sûr, notre vieux compère, à Dominique et à moi, je veux parler de l’incontournable Bob Cooper, le savant et si chaleureux bibliothécaire et conservateur de la Grande Loge de d’Ecosse  –  le spécialiste mondial de Rosslyn, déconstructeur de ses prétendus mystères et pourfendeur convaincant du mythe maçonnique des templiers d’Ecosse. Il sera d’ailleurs notre invité d’honneur à Marseille, à la fin du mois de juin, pour les rencontres maçonniques franco-écossaises que nous organisons dans le cadre de l’IMF-Provence, avec d’autres éminents chercheurs comme Alain Bernheim et l’ami Louis Trébuchet (www.i-m-f-provence.fr)

Comme vous le montrera la photo ci-dessous, prise "sur le vif", les discussions ont été parfois pittoresques dans la belle salle du Grand Committee de la Grande Loge d'Ecosse !

 

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Conversation avec un autochtone...

 

Un seul regret en revenant d’Edimbourg : la quasi-absence des français, je l’ai dit, sur le front de la recherche maçonnologique mondiale. Il y a à cela au moins deux raisons assez navrantes.

La première est la barrière de la langue. Les français ne parlent que trop rarement l’anglais or cette langue, que cela nous plaise ou non, est la langue de référence des conférences savantes à l’échelon international. La seconde raison est plus profonde et sans doute plus grave. La recherche maçonnique est une notion pratiquement incomprise en France : l’approche historique des problèmes maçonniques est largement étrangère à la mentalité des francs-maçons français qui préfèrent volontiers les poisons et les délices du « délire symbolico-maniaque » – lequel ne requiert que du bagoût mais n’exige aucune référence rigoureuse.

Il faut ajouter l’incompatibilité absolue entre la recherche de type académique, idéologiquement distanciée, fondée sur la seule méthode critique, et la « politique maçonnique » qui veut systématiquement instrumentaliser l’histoire au profit d’intérêts obédientiels assez dérisoires. A Edimbourg, on pouvait mesurer à quel point cet état d’esprit consternant est largement étranger à la recherche maçonnique internationale. C’est cependant une maladie chronique qui domine encore, semble-t-il, le cerveau d’un certain nombre de dignitaires maçonniques français – l’actualité récente l’a montré. On ne peut à cet égard, dans l’intérêt de la franc-maçonnerie en général et de la vérité historique en particulier, que leur souhaiter un prompt rétablissement…