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06 juin 2013

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage…» (2)

Les polémiques relatives à la place de hauts grades ne sont pas récentes. Elles se sont historiquement ordonnées autour de deux types de critiques, du reste assez différentes.

En Angleterre, elles ont généralement reflété des divergences de caractère purement circonstanciel, traduisant l’hostilité à une puissance maçonnque adverse, et exprimant cette opposition par une contestation touchant à l’organisation des grades. On peut en donner deux exemples.

Le premier concerne précisément l’apparition du grade de Maître. Dès 1724, dans unPamphlet Briscoe.png texte très agressif dirigé contre les autorités de la jeune Grande Loge et nommément contre ses « savants Docteurs » – expression transparente pour désigner Désaguliers et sans doute aussi Anderson –, le Pamphlet Briscoe conteste la légitimité de ce nouveau grade, discute son authenticité et, au passage, montre bien que celui-ci était bien perçu comme une innovation radicale. Cela ne l’empêchera nullement de prospérer et de finalement s’imposer au point que, quelques décennies plus tard, on avait déjà oublié qu’il ne faisait nullement partie du patrimoine opératif…

Le second exemple date de la fondation de la deuxième Grande Loge anglaise, celle des Anciens, en 1751. L’un des points de divergence était le rôle et le sens du grade l’Arc Royal (Royal Arch), considéré par les Anciens comme « le cœur, la racine et la moelle » de la franc-maçonnerie, alors que son authenticité était tout simplement niée par les Modernes. Là encore, ce débat apparemment axé sur le contenu de la tradition maçonnique était en réalité politique. Les Modernes eux-mêmes se mirent  à pratiquer l’Arc Royal au point de fonder officieusement un Grand Chapitre chargé de le régir dès le courant des années 1760. L’union des deux Grandes Loges aboutira, en 1813,  dans les fameux Articles de l'Union, à la rédaction équivoque déjà citée dans mon post précédent, dernier témoignage d’une querelle ancienne. Une fois encore, il ne faut pourtant pas interpréter les Articles comme une condamnation des hauts grades puisque le texte se poursuit par un commentaire tout à fait explicite à cet égard, précisant  qu'il ne s'agit nullement « d’empêcher toute Loge ou tout Chapitre de tenir des réunions à l’un quelconque des grades des Ordres de Chevalerie, conformément à la Constitution de ces Ordres. ». Ce que la franc-maçonneire anglaise n'a pas manqué, larga manu, depuis lors...


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Officiers d'un Chapitre de l'Arc Royal en Angleterre


En France, où les hauts grades apparurent précocement et se multiplièrent rapidement dès les années  1740, des remous de même nature furent observés au XVIIIème siècle : il ne s’agissait pas vraiment de contester les hauts grades – puisque, au contraire, ce sont alors les grades bleus que l’on considérait comme étant de peu d’intérêt – mais plutôt de chercher à savoir lesquels était  les « bons », c’est-à-dire, pour parler plus clairement, quelle puissance maçonnique devait s’imposer aux autres [1]

En revanche, au XIXème siècle, en France après 1850 notamment, les choses vont un peu changer. Un courant d’opinion va se développer au sein de la maçonnerie, contestant la notion même de « hauts grades », à la fois parce que les organismes qui les régissaient était vus comme des pouvoirs autocratiques incompatibles avec l’esprit de la maçonnerie c'était notamment (déjà) vrai du Suprême Conseil de France, qui dirigeait alors directement les loges bleues "écossaises" – et aussi parce que l’on souhaitait s’en tenir aux enseignements réputés plus simples et compréhensibles des trois premiers grades. Oswald Wirth, issu de la Grande Loge Symbolique Ecosaise qui, dès 1880, avait brandi l'étendard de la révolte contre le Suprême Conseil et les hauts grades, persistera tout au long de sa vie dans cette méfiance à leur égard - même après qu'on l'y aura admis, presque contre son gré...

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Oswald Wirth (1860-1943)

Le "pur maçonnisme" des grades bleus...


Cette mouvance maçonnique, qui demeura le plus souvent minoritaire mais connut aussi quelques échos, était surtout liée à l’évolution politique, progressiste voire libertaire, d’une bonne partie de la franc-maçonnerie française sous le Second Empire, aboutissant à faire d’elle un courant politique républicain et anticlérical, luttant contre tous les pouvoirs – y compris maçonniques – et prônant une maçonnerie intellectuellement plus accessible à un « peuple maçon » désormais plus modeste socialement, peut-être moins instruit et moins passionné par les mystères parfois échevelés de certains hauts grades, ou même rebuté par leur tonalité trop expressément religieuse (par exemple avec le grade de Chevalier Rose-Croix).

Enfin, une sensibilité ouvriériste, attisée par l’orientation politique volontiers socialiste des loges dans le dernier quart du siècle, privilégiait aussi une référence exclusive aux trois grades « ouvriers », en oubliant d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut, que le troisième n’avait jamais été un grade en tant que tel dans la pratique opérative où il qualifiait en réalité le statut de l’employeur – c’est-à-dire du « patron » !

C’est aussi de cette époque que date la formule, souvent ressassée depuis lors dans certains milieux maçonniques, sur « l’éternel apprenti » [2] : l’idéal maçonnique est alors formulé, dans son extrême simplicité – ne faudrait-il pas dire « simplisme » ? –, comme entièrement contenu dans le premier de tous les grades, qui aurait donc pu – ou dû – être le seul de tous…

De ces antécédents historiques il est résulté, en France au XXème siècle, une pratique ambiguë des hauts grades maçonniques. Ceux-ci se sont finalement établis dans la vie maçonnique, malgré quelques réserves encore exprimées, ici ou là, par quelques maçons réfractaires dont influence demeure marginale. Cependant, il arrive encore que la possession de ces hauts grades soit vécue avec une certaine mauvaise conscience par leurs titulaires, alors même que la règle qui s’est peu à peu imposée est de séparer nettement les Grandes Loges (ou Grands Orients), gérant les trois premiers grades, des puissances ou juridictions de hauts grades dont l’existence est connue mais dont l’expression publique est réduite à presque rien.

Alors qu’en Angleterre, par exemple, les convocations de loges bleues rappellent souvent que les Maîtres maçons sont éligibles à l’Arc Royal après un mois d’ancienneté dans leur grade et qu’ils doivent en faire la demande (!), l’accès aux grades supérieurs – que l’on répugne même parfois à nommer ainsi, préférant parler de « grades de sagesse », par exemple – s’effectue en France dans une certaines clandestinité somme toute assez ridicule.

Le choix de la Loge Nationale Française (LNF) où je maçonne depuis près de 30 ans, sur cette question, est celui de la simplicité et de la clarté : les hauts grades existent bien – leurs titulaires en portent même les marques ostensibles en loge bleue et sont expressément invités à le faire [3] –, leur possession ne confère pour autant aucun pouvoir ni aucune autorité particulière mais doit témoigner d’un engagement maçonnique plus profond à citer en exemple, et tous les Frères doivent les considérer comme le terme normal, désirable et normalement accessible, de leur progression maçonnique.

Finalement, l’initiation maçonnique est-elle donc toute entière renfermée dans le premier grade ? Oui, d’une certaine manière. Mais dire cela n’est à peu près rien dire. De même qu’on a pu affirmer que toute l’histoire de la philosophie occidentale ne consiste qu’en des notes de bas page sur l’œuvre de Platon –  ce qui ne dispense pourtant nullement de lire et de méditer tous les autres philosophes –  de même, la multiplicité des grades maçonniques permet, sous des jours indéfiniment renouvelés, de poser encore et toujours les mêmes questions fondamentales et, par mille chemins, de tenter de leur trouver des éléments de réponse.

Si le génie historique de la maçonnerie – un génie parfois un peu fantasque, il est vrai – a défriché d’innombrables voies pour inviter au voyage, il serait déraisonnable de ne pas chercher à les emprunter pour découvrir, au détour insoupçonné de l’une ou l’autre d’entre elles, le paysage inattendu qui nous révélera à nous-mêmes…



[1] On peut évoquer ici, dès les années 1750-1760, la querelle entre les « Chevaliers d’Orient » et les « Empereurs d’Orient et d’Occident ». Mais il y en eut bien d’autres…

[2] On ira même, au XIXème siècle, jusqu’à broder ces mots sur des tabliers d’Apprentis portés fièrement par des Maîtres…(Cf. illustration dans un post précédent.

[3] Ce qui est généralement prohibé dans à peu près toutes les autres obédiences, et ce en contradiction avec la pratique constante du XVIIIème siècle et les stipulations explicites de certains Rites, comme le RER, par exemple, qui exige le port en loge bleue des insignes du grade de Maître Ecossais de Saint-André.

03 juin 2013

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage…» (1)

La question du nombre des « vrais » grades maçonniques est une question presque aussi ancienne que la franc-maçonnerie spéculative elle-même et c’est une question probablement  sans pertinence aucune car le mouvement irrésistible de l’histoire maçonnique a tranché le débat depuis bien longtemps : qu’on le veuille ou non, les grades maçonniques sont innombrables !

On cite volontiers comme exemple des acrobaties intellectuelles auxquelles le sujet a pu donner lieu, ces lignes contenues dans les Articles de l’Union, c’est-à-dire dans le texte qui, en 1813, permit l’union des deux Grandes Loges rivales qui se querellaient depuis alors une soixantaine d’années en Angleterre, notamment sur la question des grades :

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage, à savoir ceux d’Apprenti entré, de Compagnon du métier et de Maître maçon, y compris l’Ordre suprême du Saint Arc Royal de Jérusalem ».

On a souvent admiré, à juste titre, la subtile rhétorique de cette « motion de synthèse » qui explique qu’on ne peut considérer comme « authentiques » que les trois premiers grades…y compris le quatrième !

1813_ARTICLES_OF_UNION_01.jpg

Les Articles de l'Union - 27 décembre 1813


Au fond, on ne saurait mieux dire : en Angleterre comme ailleurs, la distinction entre la maçonnerie symbolique ou « bleue » et celle des hauts grades – parfois dénommés « side degrees » dans la tradition anglo-saxonne – est pratiquement sans aucune substance.

Quelques rappels s’imposent ici sur l’origine de ces dénominations et sur leur contenu.

Pendant la période opérative documentée (XIIème-XVème siècle) en Angleterre, on sait que l’Apprenti (Apprentice) est un jeune homme en formation, pratiquement sans aucun droit. Les formalités de son admission « symbolique » sur le chantier étaient selon toute apparence très réduites : une lecture des Anciens Devoirs et sans doute un serment sur la Bible – ou du moins l’Evangile. Le Compagnon (Fellow) est en revanche un ouvrier accompli, libre de chercher de l’emploi mais qui ne peut lui-même s’établir comme maître – c’est-à-dire comme employeur ou, sur un grand chantier ecclésiastique ou princier, comme « chef de chantier ». Rien ne dit que le Compagnon, à cette époque en Angleterre, ait dû prendre part à un cérémonial spécifique pour être reconnu comme tel, et même tout laisse à penser le contraire. La qualité de Maître n’était, quant à elle, qu’un statut civil.

En Ecosse, à la même époque – ce qui durera en ce pays jusqu’au XVIIIème siècle –, le schéma est un peu différent : l’Apprenti est d’abord simplement « enregistré » (booked ou registered) par son Maître avant d’être officiellement et rituellement présenté à la loge de son ressort, quelques années plus tard. Il devient alors, après une cérémonie dont nous connaissons, à la fin du XVIIème siècle en tout cas, les traits essentiels [1], un Apprenti entré (Entered Apprentice). Pour beaucoup d’ouvriers, la carrière s’arrêtait à ce stade. Devenus des Journeymen, hommes payés à la tâche, ils exerçaient leurs métier leur vie durant comme « éternels apprentis »…

Pour d’autres, une seconde étape rituelle les attendait : celle du Fellowcraft ou Craftman (Compagnon ou Homme du métier), qualité également acquise lors d’une réception rituelle dans la loge. Là encore, nous en connaissons les éléments principaux. En fait, cette progression n’avait de sens que si l’on envisageait, non plus dans le cadre privé de la loge mais dans celui, public et civil, de l’Incorporation (la guilde municipale des Maîtres bourgeois) le parcours pour devenir Maître à son tour : par succession familiale, mariage ou achat. Le statut de Maître, là encore, n’était qu’une qualification dans la cité et ne comportait aucun aspect rituel.

C’est à peu près ce dernier système qui était pratiqué à Londres, en 1723, lorsque la première Grande Loge publia son Livre des Constitutions, compilé par le Révérend James Anderson, Ecossais de souche dont le père avait lui-même appartenu à la loge d’Aberdeen.

Constitutions 1723.jpg

 

Vers 1725, une nouveauté apparaît à Londres : le « Maître » devient à son tour un grade qui s’acquiert en loge au cours d’une cérémonie spécifique – et donc nouvelle. L’apport majeur est celui de légende d’Hiram qui structure ce nouveau grade. En 1730, la très fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, va consacrer cette division en trois grades qui s’imposera – mais en quelques décennies seulement – comme le standard de la maçonnerie dite « symbolique ».

Entre 1733 et 1735, alors même que le grade de Maître n’est pas encore universellement adopté – loin s’en faut – en Angleterre, apparaissent déjà de nouvelles dénominations et notamment celle de « Scots master ». Même si on ignore la nature exacte de ce grade (?) et donc son contenu, il est certain que vers 1740-1745, il se pratiquait, au moins en Irlande, un grade de l’Arc Royal considéré comme l’achèvement de la maçonnerie symbolique et qu’à Paris on connaissait alors au moins quatre ou cinq grades après le grade de Maître (notamment ceux de Maître Parfait, de Maître Irlandais, d’Elu et d’Ecossais, et très bientôt le grade prestigieux de Chevalier de l’Orient ou de l’Epée). A partir de 1745 et pendant au moins une vingtaine d’années, l’inflation du nombre des hauts grades va être impressionnante : on en compte environ une trentaine vers 1760 et plusieurs dizaines avant la fin du XVIIIème siècle…

masonry_dissected.jpg

Masonry Dissected (1730) - Première divulgation du grade de Maître

On voit donc qu’opposer une maçonnerie de type « opératif » en trois grades, à une maçonnerie d’origine exclusivement « spéculative » en un nombre indéfini de grades, est à la fois erroné et sans objet. En premier lieu parce que dans la période opérative il n’y eut sans doute qu’un seul grade et en Ecosse parfois deux, mais jamais trois au sens strict du terme. Ensuite parce que la transformation spéculative a d’abord et avant tout affecté les « grades du métier » eux-mêmes et que l’évolution du système des grades s’est faite insensiblement et sans heurt à cette époque fondatrice – même si certains protestèrent contre le grade de Maître à Londres vers 1730, mais sur des arguments très différents. Enfin parce que la trame légendaire qui définit et caractérise ces grades établit entre eux une indéniable continuité : ce n’est, tout au long, que le développement de virtualités symboliques contenues dans les premiers grades.

Faut-il donc rayer d’un trait de plume toute l’évolution qui s’est accomplie et, au nom d’une prétendue « pureté opérative » en réalité parfaitement illusoire, ne s’en tenir qu’aux grades « purs et anciens », c’est-à-dire aux trois premiers ? A suivre cette logique, on pourrait en arriver à la position extrême qui verrait dans le seul grade d’Apprenti toute l’essence de la maçonnerie, renonçant à poursuivre au-delà – et du reste, certains l’ont fait ! Or, que peut-on penser d’une telle position ?

D’abord, qu’elle aboutit inconsidérément à tenir pour rien tout le patrimoine légendaire, rituel et philosophique que les hauts grades ont mis devant nos yeux et qui a fait, en trois siècles, toute la richesse de la franc-maçonnerie, ce qui est difficilement soutenable. Ensuite, qu’elle pèche aussi gravement en oubliant que le grade de Maître, présenté par certains comme l’accomplissement suprême des grades de la tradition opérative, n’est pourtant lui-même qu’une création tardive, opérée dans le premiers tiers du XVIIIème siècle, au sein d’une franc-maçonnerie déjà devenue entièrement non-opérative. Enfin, elle consiste à ne pas voir que ce grade de Maître est surtout, par sa structure même, le premier des hauts grades et fut sans doute le modèle d’un grand nombre de ceux qui le suivirent immédiatement.

S’il paraît donc insoutenable de contester par principe la légitimité historique et traditionnelle des hauts grades et absurde de prôner une régression qui viserait à les abolir, l’existence même d’un courant d’opinion hostile à ces grades au sein de la franc-maçonnerie, depuis longtemps déjà et à toutes les époques de son histoire, doit pourtant nous conduire à examiner la nature de ces grades et à en préciser l’intérêt. (à suivre)



[1] Cf. les manuscrits du groupe Haughfoot (1696-c.1715).

28 mai 2013

ICHF 2013 : l'enregistrement audio !

Pour répondre à la demande de plusieurs d'entre vous, je vous livre ici l'enregistrement audio de la conférence que j'ai présentée samedi dernier à Edimbourg.

L'ICHF 2013 comme si vous y étiez...

https://soundcloud.com/logenationalefrancaise/ichf-2013-r...

Sur le site de la LNF, vous pouvez retrouver ce lien et celui qui conduit à la très belle conférence de Dominique Sappia.