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03 juin 2013

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage…» (1)

La question du nombre des « vrais » grades maçonniques est une question presque aussi ancienne que la franc-maçonnerie spéculative elle-même et c’est une question probablement  sans pertinence aucune car le mouvement irrésistible de l’histoire maçonnique a tranché le débat depuis bien longtemps : qu’on le veuille ou non, les grades maçonniques sont innombrables !

On cite volontiers comme exemple des acrobaties intellectuelles auxquelles le sujet a pu donner lieu, ces lignes contenues dans les Articles de l’Union, c’est-à-dire dans le texte qui, en 1813, permit l’union des deux Grandes Loges rivales qui se querellaient depuis alors une soixantaine d’années en Angleterre, notamment sur la question des grades :

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage, à savoir ceux d’Apprenti entré, de Compagnon du métier et de Maître maçon, y compris l’Ordre suprême du Saint Arc Royal de Jérusalem ».

On a souvent admiré, à juste titre, la subtile rhétorique de cette « motion de synthèse » qui explique qu’on ne peut considérer comme « authentiques » que les trois premiers grades…y compris le quatrième !

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Les Articles de l'Union - 27 décembre 1813


Au fond, on ne saurait mieux dire : en Angleterre comme ailleurs, la distinction entre la maçonnerie symbolique ou « bleue » et celle des hauts grades – parfois dénommés « side degrees » dans la tradition anglo-saxonne – est pratiquement sans aucune substance.

Quelques rappels s’imposent ici sur l’origine de ces dénominations et sur leur contenu.

Pendant la période opérative documentée (XIIème-XVème siècle) en Angleterre, on sait que l’Apprenti (Apprentice) est un jeune homme en formation, pratiquement sans aucun droit. Les formalités de son admission « symbolique » sur le chantier étaient selon toute apparence très réduites : une lecture des Anciens Devoirs et sans doute un serment sur la Bible – ou du moins l’Evangile. Le Compagnon (Fellow) est en revanche un ouvrier accompli, libre de chercher de l’emploi mais qui ne peut lui-même s’établir comme maître – c’est-à-dire comme employeur ou, sur un grand chantier ecclésiastique ou princier, comme « chef de chantier ». Rien ne dit que le Compagnon, à cette époque en Angleterre, ait dû prendre part à un cérémonial spécifique pour être reconnu comme tel, et même tout laisse à penser le contraire. La qualité de Maître n’était, quant à elle, qu’un statut civil.

En Ecosse, à la même époque – ce qui durera en ce pays jusqu’au XVIIIème siècle –, le schéma est un peu différent : l’Apprenti est d’abord simplement « enregistré » (booked ou registered) par son Maître avant d’être officiellement et rituellement présenté à la loge de son ressort, quelques années plus tard. Il devient alors, après une cérémonie dont nous connaissons, à la fin du XVIIème siècle en tout cas, les traits essentiels [1], un Apprenti entré (Entered Apprentice). Pour beaucoup d’ouvriers, la carrière s’arrêtait à ce stade. Devenus des Journeymen, hommes payés à la tâche, ils exerçaient leurs métier leur vie durant comme « éternels apprentis »…

Pour d’autres, une seconde étape rituelle les attendait : celle du Fellowcraft ou Craftman (Compagnon ou Homme du métier), qualité également acquise lors d’une réception rituelle dans la loge. Là encore, nous en connaissons les éléments principaux. En fait, cette progression n’avait de sens que si l’on envisageait, non plus dans le cadre privé de la loge mais dans celui, public et civil, de l’Incorporation (la guilde municipale des Maîtres bourgeois) le parcours pour devenir Maître à son tour : par succession familiale, mariage ou achat. Le statut de Maître, là encore, n’était qu’une qualification dans la cité et ne comportait aucun aspect rituel.

C’est à peu près ce dernier système qui était pratiqué à Londres, en 1723, lorsque la première Grande Loge publia son Livre des Constitutions, compilé par le Révérend James Anderson, Ecossais de souche dont le père avait lui-même appartenu à la loge d’Aberdeen.

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Vers 1725, une nouveauté apparaît à Londres : le « Maître » devient à son tour un grade qui s’acquiert en loge au cours d’une cérémonie spécifique – et donc nouvelle. L’apport majeur est celui de légende d’Hiram qui structure ce nouveau grade. En 1730, la très fameuse divulgation de Samuel Prichard, Masonry Dissected, va consacrer cette division en trois grades qui s’imposera – mais en quelques décennies seulement – comme le standard de la maçonnerie dite « symbolique ».

Entre 1733 et 1735, alors même que le grade de Maître n’est pas encore universellement adopté – loin s’en faut – en Angleterre, apparaissent déjà de nouvelles dénominations et notamment celle de « Scots master ». Même si on ignore la nature exacte de ce grade (?) et donc son contenu, il est certain que vers 1740-1745, il se pratiquait, au moins en Irlande, un grade de l’Arc Royal considéré comme l’achèvement de la maçonnerie symbolique et qu’à Paris on connaissait alors au moins quatre ou cinq grades après le grade de Maître (notamment ceux de Maître Parfait, de Maître Irlandais, d’Elu et d’Ecossais, et très bientôt le grade prestigieux de Chevalier de l’Orient ou de l’Epée). A partir de 1745 et pendant au moins une vingtaine d’années, l’inflation du nombre des hauts grades va être impressionnante : on en compte environ une trentaine vers 1760 et plusieurs dizaines avant la fin du XVIIIème siècle…

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Masonry Dissected (1730) - Première divulgation du grade de Maître

On voit donc qu’opposer une maçonnerie de type « opératif » en trois grades, à une maçonnerie d’origine exclusivement « spéculative » en un nombre indéfini de grades, est à la fois erroné et sans objet. En premier lieu parce que dans la période opérative il n’y eut sans doute qu’un seul grade et en Ecosse parfois deux, mais jamais trois au sens strict du terme. Ensuite parce que la transformation spéculative a d’abord et avant tout affecté les « grades du métier » eux-mêmes et que l’évolution du système des grades s’est faite insensiblement et sans heurt à cette époque fondatrice – même si certains protestèrent contre le grade de Maître à Londres vers 1730, mais sur des arguments très différents. Enfin parce que la trame légendaire qui définit et caractérise ces grades établit entre eux une indéniable continuité : ce n’est, tout au long, que le développement de virtualités symboliques contenues dans les premiers grades.

Faut-il donc rayer d’un trait de plume toute l’évolution qui s’est accomplie et, au nom d’une prétendue « pureté opérative » en réalité parfaitement illusoire, ne s’en tenir qu’aux grades « purs et anciens », c’est-à-dire aux trois premiers ? A suivre cette logique, on pourrait en arriver à la position extrême qui verrait dans le seul grade d’Apprenti toute l’essence de la maçonnerie, renonçant à poursuivre au-delà – et du reste, certains l’ont fait ! Or, que peut-on penser d’une telle position ?

D’abord, qu’elle aboutit inconsidérément à tenir pour rien tout le patrimoine légendaire, rituel et philosophique que les hauts grades ont mis devant nos yeux et qui a fait, en trois siècles, toute la richesse de la franc-maçonnerie, ce qui est difficilement soutenable. Ensuite, qu’elle pèche aussi gravement en oubliant que le grade de Maître, présenté par certains comme l’accomplissement suprême des grades de la tradition opérative, n’est pourtant lui-même qu’une création tardive, opérée dans le premiers tiers du XVIIIème siècle, au sein d’une franc-maçonnerie déjà devenue entièrement non-opérative. Enfin, elle consiste à ne pas voir que ce grade de Maître est surtout, par sa structure même, le premier des hauts grades et fut sans doute le modèle d’un grand nombre de ceux qui le suivirent immédiatement.

S’il paraît donc insoutenable de contester par principe la légitimité historique et traditionnelle des hauts grades et absurde de prôner une régression qui viserait à les abolir, l’existence même d’un courant d’opinion hostile à ces grades au sein de la franc-maçonnerie, depuis longtemps déjà et à toutes les époques de son histoire, doit pourtant nous conduire à examiner la nature de ces grades et à en préciser l’intérêt. (à suivre)



[1] Cf. les manuscrits du groupe Haughfoot (1696-c.1715).

21 mai 2013

Un maçon libre dans une loge libre

Cette expression a connu un succès prodigieux qui est dû à la publicité que lui a faite Oswald Wirth, bien qu’il n’en fût peut-être pas lui-même l’auteur. Elle se situe cependant dans un contexte intellectuel et historique qui l’éclaire grandement et, en tout premier lieu, évoque irrésistiblement la fameuse formule de Cavour, l’un des grands hommes de l’unité italienne  – à laquelle prirent part tant de francs-maçons : « Une Eglise libre dans un Etat libre ».Wirth.png

Oswald Wirth, aujourd’hui connu pour ses manuels de symbolisme au succès inoxydable – quoi que l’on puisse en penser quant au fond n’avait pas toujours été le « mainteneur de la véritable franc-maçonnerie », pour reprendre la formule un peu audacieuse, et même parfaitement abusive, de l’un de ses biographes modernes [1]. Membre de la Grande Loge Symbolique Ecossaise, il devait rejoindre plus tard la Grande Loge de France quand son obédience fusionna en 1896 avec cette dernière, alors tout nouvellement créée. Si Wirth devint ensuite l’une des autorités morales de la franc-maçonnerie et même, tardivement et contre son gré, membre du Suprême Conseil de France, il avait commencé sa carrière maçonnique dans une obédience anarcho-syndicaliste et, tout au long de sa vie, s’était déclaré indifférent à l’égard des hauts grades auxquels il ne trouvait aucun intérêt et qu’il accusait surtout – critique très classique à la fin du XIXème siècle – d’être une aristocratie incompatible avec ce qu’il dénommait lui-même le « pur maçonnisme ».

D’où son attrait pour la formule « Un maçon libre dans une loge libre ». Il y a, dans ce programme, un arrière-goût de subversion subtile, de « révolution permanente », qui dit implicitement sa méfiance à l’égard des appareils obédientiels en particulier.

Cette phrase revient de nos jours comme un leitmotiv dès qu’un Frère, un Officier, un Vénérable, éprouve quelque agacement ou quelques irritation à la réception d’une circulaire du Grand Secrétariat de son obédience ou en entendant de la part d’un dignitaire maçonnique une déclaration jugée inopportune ou intempestive. Alors, dans une réaction d’autonomisme initiatique, il déclare que seule compte la loge et que les « maçons libres » ne sont et ne seront jamais les sujets d’une obédience, si vaste et si puissante soit-elle…

Il y a cependant loin de ces affirmations bravaches à la réalité de la vie maçonnique dans les grandes obédiences. Mais après tout, cet esprit libertaire n’est pas sans authenticité traditionnelle. Un texte émanant de la Loge Nationale Française (LNF) lors de sa fondation, en 1968, rappelait notamment que si cette dernière n’avait pas repris une structure classique de Grande Loge, c’est parce qu’elle jugeait, précisément, qu’il n’y avait aucune obligation traditionnelle de s’y soumettre. Et notons que l’un des textes fondateurs de cette Fédération s’intitule Charte de la maçonnerie traditionnelle libre

Il ne faut pourtant pas oublier que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Si, en énonçant cette déclaration d’indépendance morale si sympathique, on veut aussi laisser entendre que le « maçon libre » ne saurait accepter aucune discipline d’aucune sorte, qu’il peut s’affranchir de toutes les règles et qu’aucune loi ne l’oblige, on risque alors, dans le cadre maçonnique qui a justement ses principes et ses lois, de passer du traditionalisme libre  à l’anomie nihiliste.

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Le tablier d'un "apprenti libre"

Le maçon est libre, c’est une affaire entendue. Son engagement doit l’être, et la plupart des rituels traditionnels le lui rappellent dès son initiation. Mais une fois cet engagement  pris, une fois son serment prêté, il ne s’appartient plus entièrement car il est entré librement dans une voie qui doit le conduire vers un but et, pour y parvenir, il a pénétré dans un univers dont il a tout à apprendre. Esprit libre et qui doit le rester, il est en effet libre de tout questionner, de tout interroger, de tout interpréter, mais il ne l’est pas de tout mettre en cause, de tout reformater au gré de ses désirs et de n’y prendre en considération que ce qui le tente, l’amuse ou lui plaît.

La franc-maçonnerie a un plan, subtilement inscrit dans ses rituels et ses emblèmes, et dont le Grand Architecte de l’Univers est la clé de voûte et le symbole vivant. L’ignorer c’est lui retirer son ressort essentiel. Se réédifier soi-même selon ce plan librement redécouvert, tel est, me semble-t-il,  le légitime dessein de tout franc-maçon libre.



[3] J. Baylot, Oswald Wirth (1860-1943), rénovateur et mainteneur de la véritable franc-maçonnerie, Paris, 1975.

13 mai 2013

Pourquoi des loges "bleues" ?

Cette note ne constitue pas un travail achevé mais rassemble diverses données permettant d’éclairer cette question, laquelle ne se résume pas à une simple discussion sur le symbolisme de la couleur bleue – ce serait un peu  trop facile…

 

1. Qu’est-ce qui est primitivement bleu ? La loge, les grades, ou autre chose ?

Les expressions « loge bleue » et « grades bleus » ne sont pas généralement répandues dans la maçonnerie anglo-saxonne, en revanche les décors des grades symboliques y sont le plus souvent bordés de bleu. C’est cela le dénominateur commun.

En effet, pour désigner les grades et les loges symboliques de trois premiers grades, les Anglais et les Américains utilisent surtout les expressions « Craft degrees » et « Craft lodges », c’est-à-dire « les loges et les grades du Métier ». Les Américains ont cependant plus souvent adopté l’expression « Blue Lodges » qui est d’un usage plus fréquent chez eux. L’expression « Maçonnerie bleue » reste cependant avant tout essentiellement française.

En réalité, c’est par un processus de métonymie que peu à peu tout l’univers symbolique et rituel  des trois premiers grades est devenu « bleu » : les loges, les grades et la Maçonnerie symboliques sont devenus bleus parce que les décors maçonniques de ces grades – Apprenti, Compagnon et Maître – ont été d’abord ornés de bleu.  Il faut donc rechercher comment  cela s’est produit.


2. Les premiers textes qui évoquent ce sujet dans l’histoire maçonnique montrent bien l'origine de ce bleu.

En juin 1727, le registre des procès-verbaux de la première Grande Loge de Londres – fondée en 1717 – mentionne pour la toute première fois le fait que le Vénérable Maître et les Surveillants des loges devront porter « les bijoux de la maçonnerie appendus à un ruban blanc ».[1]

On sait par l’iconographie abondante du XVIIIème siècle que les Frères portaient tous à cette époque un même type de tablier, très proche du tablier opératif : un long tablier de cuir avec  la bavette pendante. Il n’y avait pas encore de distinction entre les grades quant au tablier et il ne faut pas oublier que cela ne posait aucun problème: en effet, avant 1725-1730, et parfois bien plus tard en Angleterre, on ne connaît que deux grades – Apprenti et Compagnon) et que ces deux grades sont le plus souvent conférés le même soir dans une même cérémonie. Ce sera encore chose courante en France dans les années 1740.[2]

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Tablier de Maître en France vers 1805

On voit donc qu’en 1727, on ne parle que des colliers pour les trois Officiers principaux (pour y accrocher l’Equerre, la Niveau et la Perpendiculaire) et que ces colliers sont… blancs !

En mars 1731, un autre règlement de la G.L. prescrit que désormais, pour les Officiers des loges, non seulement les cordons seront de soie blanche, mais que leurs tablier de cuir devront aussi être bordés d’un galon de soie blanche et « d’aucune autre couleur quelle qu’elle soit ».[3] Mais, dans la même séance, la G.L.  arrête que « le Grand Maître, son Député et ses (Grands) Surveillants porteront leurs bijoux, d’or ou de vermeil, appendus à des rubans bleu autour de leur cou et que leurs tabliers de cuir seront bordés de soie bleue ».[4]

Voilà le bleu introduit, mais seulement pour les Grands Officiers ! Le registre anglais ne dira plus rien sur le décor des loges « symboliques » - on n’ose pas dire « bleues ». Mais à la même époque, ce sont des Britanniques qui introduisent la Maçonnerie en France [5] et ils y imposent leurs usages. Or, dans une  divulgation imprimée, publiée en 1744, Le Secret des francs-maçons, on peut lire que « dans ces assemblées chaque Frère a un tablier fait d’une peau blanche dont les cordons doivent aussi être de peau. Il y en a qui les portent tous unis, c’est-à-dire sans aucun ornement, d’autres les font border d’un ruban bleu. »  Et plus loin, le même auteur nous apprend que « le Vénérable, les deux Surveillants, le Secrétaire et le Trésorier » portent « un cordon bleu taillé en triangle ».

Il est donc clair qu’à un moment quelconque, entre 1730 et 1745 environ, aussi bien en France qu’en Angleterre – mais à partir d’une initiative anglaise – les tabliers des membres des loges particulières, comme jadis uniquement ceux des Grands Officiers, sont devenus bleus ? [6]

Mais pourquoi, et s’agissait-il du même bleu ?

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Tablier de Passé-Maître anglais contemporain (depuis l"Union de 1813)

 

3. Un texte anglais de 1734, le Ms Rawlinson, nous apprend qu’à cette époque le bleu des décors des Grands Maîtres – en application de la décision de 1731 – est précisément celui de l’Ordre de la Jarretière (ce que ne mentionnait pas le registre de la G.L.).

C’est une indication précieuse car nous savons en effet que de nos jours encore, les décors des Grands Officiers de la Grande Loge d’Angleterre sont bien « Garter blue », c’est-à-dire d’un bleu profond, assez foncé, celui du premier Ordre de Chevalerie du pays, institué par  Edouard III en 1348, et dont le Grand Maître est le Souverain régnant.

Le problème est que ce bleu n’est pas du tout le bleu pâle, le bleu ciel (ou parfois légèrement turquoise) des décors des grades symboliques, aussi bien en Angleterre  qu’en France ! Mais l’énigme se résout si l'on se souvient que lors de sa création par les Tudor au milieu du XIVe siècle, la couleur du Garter était … bleu clair. Il y a eu un changement vers 1740, la dynastie hanovrienne adoptant un autre bleu – notre bleu actuel de la Jarretière, plus foncé – afin de le distinguer de celui de l’Ordre de la Jarretière « piraté » par les prétendants au trône de la dynastie évincée en 1688, lors de la Glorieuse Révolution, les Stuart, qui continuaient à le distribuer illégalement à leurs partisans.

En clair – si l’on peut dire ! –, tout est lié à l’histoire politique de la Grande-Bretagne entre 1730 et 1745 : d’abord le bleu du Grand Maître est le bleu de Jarretière, mais c’est alors un bleu clair, puis il devient  un bleu foncé quand l’Ordre de la Jarretière est modifié par le roi… et alors l’ancien bleu de la Jarretière – celui qui est clair – devient le bleu des loges symboliques – est-ce clair ?...


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Tablier de Grand Maître en Angleterre

 

La leçon générale qu’il faudrait en retirer est la suivante : depuis le début on a donné aux décors maçonniques une couleur évoquant délibérément une des plus hautes dignités du pays. : la franc-maçonnerie, recrutant peu à peu dans toutes les classes de la société, est une nouvelle aristocratie. Du reste, dans la retentissante divulgation anglaise Masonry Dissected, publiée en 1730 et qui révéla à tout Londres les usages maçonniques, il est dit que lorsqu’on remet au nouvel Initié son tablier on lui dit « que c’est une marque d’honneur, qui est plus ancienne et plus honorable que la Jarretière ».[7]

Mais est-ce que ça marche partout et toujours ? Il faut pour cela vérifier ce qui va se passer dans les pays voisins, des deux côtés de la Manche.

En Ecosse : les loges particulières ont des tabliers bordés… de toutes sortes de motifs « écossais » empruntés à des tartans de clans, mais jamais de bleu. En revanche, pour la Grande Loge et les Grands Officiers, c’est toujours le vert qui est très évidemment la couleur du premier Ordre de chevalerie de l’Ecosse, l’Ordre du Chardon (Most Ancient Order of the Thistle).

En France, quand la maçonnerie s’installe, quel bleu est choisi ? L’iconographie et les nombreux tabliers du XVIIIème siècle qui nous sont parvenus  le montrent jusqu’à nos jours sans ambiguïté : c’est un bleu ciel. Or, en France, cela pouvait-il se référer à l’Ordre de la Jarretière ? Non, bien sûr. Mais il  se trouve que la premier Ordre français était à cette époque, l’Ordre du Saint Esprit qui est bleu clair ! Du reste Pérau, en 1744, dit très simplement que le collier en triangle que portent les Officiers des loges est à peu près « comme celui des Commandeurs de l’Ordre du Saint Esprit ».

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Tablier de Passé Grand Maître Provincial en Ecosse

 

On peut même aller plus loin.

En 1731, la Grande Loge de Londres consacre une classe particulière de Frères que l’on nomme  les  « Grand Stewards » – ou Grands Intendants. Ils sont chargés de préparer et d’organiser à leurs frais le grand diner de gala annuel de la Grande Loge (« the Grand Festival »). Ce sont naturellement des Frères triés sur le volet et que la Grande Loge a voulu très tôt veut honorer pour leurs dépenses. La G.L. décide alors qu’ils porteront des décors spéciaux – montrant bien par là que la couleur des décors sert avant tout à signaler une dignité – et que ces décors seront bordés de… rouge ![8]Mais la nuance de rouge qui est choisie est le « cramoisi » (crimsom) c’est-à-dire exactement la couleur  de l’Ordre du Bain (Order of the Bath) qui est le deuxième Ordre de chevalerie en Angleterre après l’Ordre de la Jarretière.


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Tablier de Grand Steward

 

Projetons-nous près d’un siècle plus tard, en France. Le même phénomène va sans doute se reproduire.

Des militaires français, venant des Antilles et des Etats-Unis, apportent en France le Rite Ecossais Ancien et Accepté qui est alors uniquement un système de hauts-grades. En 1804, ils fondent le Suprême Conseil de France dont les loges symboliques sont confiées à la seule puissance maçonnique du pays, c’est-à-dire le Grand Orient de France. Au bout de quelques mois, l’accord imposé par l’Empereur explosera et les deux corps maçonniques se sépareront. Les Frères Ecossais soucieux de rédiger des rituels spécifiques pour leurs loges « bleues », produiront le Guide des Maçons Ecossais. Mieux encore, pour se distinguer des Frères du Grand Orient, ils décideront surtout de changer la couleur de leurs tabliers en adoptant le rouge.

Or, quel est à cette époque le premier Ordre national, alors tout juste créé – en 1803 exactement ? C’est évidemment la Légion d’honneur dont la couleur est bien connue…

Dans tous les cas, on le voit, la clé des couleurs des décors des grades et des loges symboliques, semble bien être la volonté de rapprocher l’Ordre maçonnique des Ordres de chevalerie les plus éminents du pays ! Ce fut ainsi souvent le bleu – avec des variantes – mais pas toujours …[9]


4. Ces considérations historiques et honorifiques – qui sont évidemment très convaincantes – épuisent-elles pour autant le sujet ?

On peut estimer qu’en ce qui concerne le bleu, d’autres facteurs ont peut-être sinon déterminé du moins renforcé ce choix, notamment en Angleterre où il a été fait en premier lieu.

On a par exemple fait observer que les deux nuances de bleu qu’on a évoquées sont celles des couleurs emblématiques des deux Universités les plus prestigieuses du pays : l’ « Oxford-blue » – qui est foncé – et le « Cambridge-blue » – qui est clair.[10] Il est certain que vers 1730-1750, il y avait dans les loges anglaises une foule d’universitaires et de savants de renom, tous issus des ce deux vénérables institutions et très attachés à leurs traditions.  Peut-on éliminer cette hypothèse ?

Mais surtout, n’oublions pas que  nous sommes là en terre protestante, avec des hommes – et souvent dans les milieux maçonniques anglais, des ecclésiastiques : Jean-Théophile Désaguliers, James  Anderson – qui ont une connaissance approfondie de la Bible et s’y réfèrent souvent.


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Reconstitution des décors du Grand Prêtre du Temple de Salomon

 

Or, il  y a des pistes à suivre.  Par exemple, dans l’Exode (28,31) on décrit le vêtement du Grand Prêtre du Temple de Jérusalem, la robe de l’ephod,[11] qui sera « tout entière de bleu profond ». [12]Il n’est pas exclu que l’on ait voulu, avec le bleu comparable des décors maçonniques, évoquer la vocation sacerdotale de la maçonnerie : d’abord parce que le Temple – où officiait le Grand Prêtre – est bien sûr le modèle de la loge, ensuite parce que des protestants n’ont aucune difficulté à mettre en relief le « sacerdoce universel » qui est un des fondements de la Réforme.

 



[1]  Quatuor Coronotorum Antigrapha, 10 (1913), p.74.

[2] Dans plus ancienne divulgation maçonnique française, La réception d’un frey-masson (1737), on voit bien que le candidat est reçu en seul mouvement « Apprentif-Compagnon » (Cf. R. Dachez, Histoire de la franc-maçonnerie française, 2003, p. 51).

[3] Quatuor Coronotorum Antigrapha, 10 (1913), p. 147.

[4] Id.

[5] Classiquement, la première loge y est fondée à Paris en 1725.

[6] Toutefois, on voit bien dans le texte de Pérau que même en 1744 à Paris, certains Frères portent encore le tablier blanc uni, « à l’ancienne manière » en quelque sorte…

[7] Knoop, Jones & Hamer, Early Masonic Catechisms, 1943, p.159.

[8] Le privilège de désigner les Grands Stewards s’attachera plus tard à des loges spécifiques dont tous les membres ont le droit de porter un tablier rouge : ce sont les « Red Apron Lodges ».

[9] On n’a pas cité l’Irlande, le pays des laissés pour compte au XVIIIème siècle, une colonie britannique méprisée, sans souveraineté propre et sans Ordre de chevalerie national. Mais on peut supposer que les maçons irlandais, qui ont choisi le bleu clair pour leurs décors eux aussi, ne l’ont certainement pas fait en référence à l’Ordre anglais de Jarretière, forcément peu estimé par eux, mais plutôt en évocation héraldique de l’émail du champ de leurs armes nationales : « D’Azur à une harpe d’or »…

[10] Bernard Jones, Freemasons’ Book and Compendium, 1956, p.470.

[11] Qui était, rappelons-le, le vêtement que portaient les prêtres, en fait comme un pagne que l’on ceignait et qui couvrait peu le corps – évoquant assez une sorte de tablier…

[12] Peu importe que les traductions récentes évoquent plutôt « une pourpre violette », ce qui importe c’est que la valeur bleue était retenue unanimement par les traductions anglaises de la Bible au XVIIIème siècle, et par l'iconographie de l'époque, qui en dérive.