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07 juillet 2013

"On ne remercie pas en franc-maçonnerie - et on ne s'excuse pas non plus"...

 

Encore une « brève de parvis » qu’on répète à satiété sans jamais expliquer pourquoi, en loge, on devrait ainsi s’affranchir des règles élémentaires de la courtoisie, de la politesse et de la cordialité…

Là encore, on en chercherait vainement la source au XVIIIème et même au début du XIXème siècle - à une époque où tous les Frères se vouvoyaient encore ! Cette idée, comme beaucoup de celles qui ont inspiré des usages discutables de la pratique maçonnique courante, a été introduite très tardivement, quand la franc-maçonnerie est devenue plus politique que philosophique ou initiatique.

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Les manuels de "savoir-vivre maçonnique" en usage en Angleterre

ne proscrivent  évidemment ni les remerciements, ni les excuses...

Dans une vision progressiste et socialisante, la lutte contre les puissants et pour « l’émancipation sociale » a entrainé l’idée que des actes aussi simples que la demande d’excuse ou les remerciements étaient la marque infaillible de l’hommage que les faibles – ou les "opprimés" – faisaient par obligation aux élites dominantes – les "oppresseurs" ! Le franc-maçon, à l’avant-garde du combat social, se devait de renoncer à ces manifestations de servilité. Dans cette ambiance intellectuelle nouvelle, le principe de l’égalité foncière de tous les Frères a peu à peu imposé l’idée qu’ils ne se devaient ni excuse ni remerciement…

On peut comprendre et même respecter les motifs qui ont inspiré ces conceptions malgré tout étranges, notamment en les replaçant dans leur contexte historique. Il n’empêche qu’on peine beaucoup à leur trouver une justification réelle et que, de nos jours surtout, elles apparaissent à la fois surannées et un peu ridicules, surtout quand on les répète comme une incantation à chaque fois qu’on s’apprête à faire précisément ce qu’elles déconseillent : « Je sais qu’on ne doit pas remercier en maçonnerie, néanmoins je vais le faire exceptionnellement… ».

On peut aussi considérer que, lorsque l’on reçoit des félicitations en loge, on n’a pas nécessairement à faire à un corrupteur potentiel mais le plus souvent à une Soeur ou à un Frère heureux d’avoir entendu quelque chose d’intéressant ou d’utile, et qu’on n’en devient pas nécessairement l’obligé si on les remercie simplement ; il n’est donc pas interdit de lui témoigner le plaisir qu’on éprouve à recevoir ses compliments – l’objet de la maçonnerie, c’est d’être heureux et il n’est pas scandaleux de le montrer. Enfin, lorsque l’on s’est trompé en quoi que ce soit, il n’est pas forcément indécent de s’en excuser auprès de ceux que l’on ne considère pas pour autant comme des supérieurs : mais il est vrai que les Frères et les Soeurs, de leur côté, ne sont pas non plus obligés de pardonner…


PS : Merci à Julien L qui m'a donné l'idée de ce post !

06 juillet 2013

Faut-il mériter un grade ?

Une question intéressante, qui donne lieu à des interprétations et des pratiques variées au sein des obédiences maçonniques en France, concerne les qualifications que l’on peut ou doit exiger d’un Frère ou d'une Soeur pour être promu(e) à un grade nouveau, a fortiori s’il s’agit des hauts grades qui font approcher du terme de la « carrière ». Schématiquement deux conceptions s’opposent.

1. La première, qui prévaut largement en France, est qu’un grade s’obtient au mérite. Entendons par là qu’un Frère ou une Soeur, éprouvé(e) quelques années – parfois de (trop) longues années – dans le dernier grade reçu, doit montrer par son assiduité, sa fidélité à sa loge ou à son chapitre, mais aussi par les travaux philosophiques ou symboliques  présentés, qu’il (elle) a su assimiler les enseignements de ce grade et que par conséquent, au terme d’un cheminement suffisant et confirmé, on peut accorder le bénéfice d’un grade nouveau comme une sorte de récompense de son travail et de son implication.

Une telle vision des choses peut sembler a priori assez raisonnable et se justifie par le souhait de ne promouvoir que des candidats sérieux et conscients des efforts nécessaires pour tirer des enseignements de la franc-maçonnerie tout le bénéfice qu’ils peuvent en attendre. C’est aussi d'eux qu’on peut espérer le plus de dévouement envers leur loge, pour le bénéfice de tous.

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Le bachotage maçonnique suscite à son tour une littérature florissante

En revanche, il existe plus d’un revers à la médaille. Le premier est que l’espérance d’un grade comme une récompense que l’on doit mériter peut engendrer un état d’esprit sinon « carriériste », du moins opportuniste ou en tout cas conformiste. Si en dépit du temps passé, et malgré des efforts « méritoires », rien ne vient, c’est aussi le découragement, voire l’amertume qui menacent. On en connait de nombreux exemples : personne ne gagne rien à cette stratégie un peu puérile. En outre, dans certains milieux obédientiels et certains Rites, cette procédure permet parfois d’exercer des pressions sur les Frères et les Soeurs ou, à tout le moins, d’obtenir leur docilité pour servir d’autres intérêts que les leurs…et que ceux la franc-maçonnerie, disons-le clairement ! Il ne s’agit nullement, en l’occurrence, de quoi que ce soit de répréhensible ou de malhonnête, cela va sans dire, mais il faut savoir qu’un certain pouvoir régnant sur des systèmes de hauts grades se maintient parfois ainsi : tragique illusion d’une autorité mondaine dans un domaine où l’on devrait être conscient – surtout quand on est un « haut initié » – que les dignités ne sont que formelles et purement symboliques.

2. Dans une vision très anglo-saxonne, la Loge Nationale Française (LNF) a couramment adopté une autre pratique.  Elle s’inspire du reste des usages fort répandus dans la première maçonnerie française, celle du milieu du XVIIIème siècle : les grades ne se "méritent" pas, ils s’obtiennent plutôt sans effort majeur pour peu que l’on soit raisonnablement assidu et manifestement de bonne volonté. Il n’est généralement pas nécessaire pour y accéder d’attendre de nombreuses années – sauf cas d’espèce – ni de produire d’innombrables travaux en loge ou d’être soumis à l’examen de multiples commissions – toutes procédures ailleurs très communes. En revanche, lorsque des grades sont donnés à un Frère, il appartient alors à celui qui les reçoit de les étudier, pendant des années s’il le faut, pour s’en approprier le contenu initiatique. Il vaut mieux, après tout, entamer au plus tôt ce travail que de se trouver en mesure de le commencer à un âge où l’on devrait déjà songer à en tirer les conclusions !

Dès les premiers temps de son initiation, un Frère est informé de l’existence des hauts grades et ceux qui en sont titulaires ne lui pas inconnus et n’en font pas plus de mystère qu’ils n’en tirent de vaine gloire. On dit aussi à tout Apprenti que le terme désirable de son parcours, en quelques années, sera de pouvoir, à son tour, contempler les cimes symboliques de son Rite et que c’est même tout le bonheur qu’on lui souhaite. Tout au long du chemin, ce sont des outils qu’on lui procure, des marques de confiance qu’on lui témoigne.

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Un franc-maçon américain peut espérer gravir

cette impressionnante échelle

en quelques semaine ou mois, et sans la moindre planche...

Cette relative facilité d’accès aux différents grades – et notamment aux plus hauts d’entre eux – choque parfois les conceptions maçonniques qui prévalent en France et peut même être jugée par certains francs-maçons comme dénotant un laxisme regrettable, voire  une sorte de coupable « braderie » des grades maçonniques !  Il faut ici rappeler que dans une maçonnerie tout à fait "régulière", celle des USA, on peut aujourd'hui recevoir les trois premiers grades en une matinée ('One-Day Class") et gravir jusqu'au 32ème "degré" du REAA en un weekend ! Dira-t-on qu'il s'agit de folies américaines ? C'est pourtant bien aux Etats-Unis que certains recherchent aujourd'hui frénétiquement la sacro-sainte "reconnaissance". Mais c'est là, admettons-le, un autre sujet. Encore que...

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Devenir (Maître) Maçon en une journée !

Une pratique habituelle aux USA...

S'agissant de la très sage Angleterre, elle n'est d'ailleurs pas en reste : sur chaque convocation de sa loge bleue, un maçon anglais est informé que pour parvenir à "l'Ordre Suprême du Saint Arc Royal de Jérusalem" [1], il suffit d'en faire la demande et d'avoir au moins...un mois d'ancienneté dans le grade de maître ! Avec un humour tout britannique, le site officiel du Suprême Grand Chapitre d'Angleterre précise que si un Frère ne sait à qui s'adresser à ce sujet, il pourra identifier les membres de l'Arc Royal à la médaille spécifique qu'ils portent en loge, et qu'ils seront ravis ("They will be delighted") de transmettre leur demande...

On peut évidemment comprendre les critiques françaises de ces usages, et elles témoignent sans doute du moins veut-on le croire d’un sincère respect pour la franc-maçonnerie, mais on peut aussi à bon droit ne pas du tout les partager.

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Le Saint Arc Royal de Jérusalem :

"la racine, le coeur et la moelle" de la franc-maçonnerie

Un mois d'ancienneté dans le grade de Maître !

Tout d’abord parce que ces dispositions ont permis à la LNF, depuis sa fondation, d’éviter tous les écueils mentionnés plus haut : pas d’angoisse de progression – ou de non-progression ! –, pas de bachotage maçonnique, pas davantage d’orgueil mal placé de la part des « hauts gradés », et enfin des organismes de hauts grades en harmonie avec les loges bleues, animés par des Frères uniquement préoccupés de transmettre et de partager, non de conserver et de retenir, moins encore de régir et de dominer.

Mais il y a dans ce choix un bénéfice bien plus fondamental, car le point majeur est le suivant : sachant que tous les secrets maçonniques sont de Polichinelle, ayant tous été publiés depuis plus de deux siècles, que chacun peut se les procurer pour quelques euros dans toutes les bonnes librairies ou même simplement sur Internet, l’essentiel n’est plus vraiment de protéger des enseignements et des rituels qui possèdent un caractère pratiquement public. On peut ici utilement recourir, une fois n'est pas coutume, à une distinction sur laquelle a beaucoup et judicieusement insisté René Guénon : celle qui existe entre "l’initiation virtuelle" et "l’initiation effective". Pour le dire simplement et en quelques mots, une cérémonie maçonnique ne fait que conférer la possibilité de découvrir et d’intégrer un jour le contenu initiatique d’un grade, c’est l’initiation virtuelle. L’initiation effective, que nul ne peut prétendre atteindre, est le but de la quête, le terme espéré du travail maçonnique et ne se révélera que dans le cœur de l’initié qui lui seul, un jour peut-être, le saura : nul autre que lui ne peut en être juge. Sa propre conscience sera toujours, en l’espèce, un tribunal infaillible.

A la LNF, quel que soit son Rite d’appartenance, un Frère qui respecte ses engagements normaux à l’égard de sa loge peut espérer, dans un temps raisonnable, de l’ordre de quelques années à peine, gravir tous les échelons de ce Rite. Mais, parvenu au « sommet », il  aura souvent entendu dire qu’il ne possède aucun grade et que nul franc-maçon, si savant soit-il, n’en possède jamais aucun, au demeurant. Mais que chacun doit espérer être un jour « possédé »  – au sens positif et non démoniaque du terme, on s’en doute – par les grades qui lui ont été confiés, dont les portes lui ont été ouvertes, dont l’expérience concrète lui a été permise.

On objecte parfois qu’une telle pratique fait courir le risque de donner des grades à des Frères (ou des Soeurs) qui n’en feront rien, n’étant pas « qualifiés », depuis le début, pour les recevoir. Certes, ce risque existe, mais la méthode classique en France, faite de longues attentes et d’examens scolaires sans compter beaucoup de sage obéissance , offre-t-elle vraiment de meilleures garanties ? L’expérience permet  honnêtement d’en douter…

Au pire, on rencontrera sans doute des maçons qui ne comprendront jamais rien d’essentiel à la maçonnerie : ce genre d’erreur est en effet possible mais finalement de peu de conséquence. La franc-maçonnerie a certainement connu cela depuis ses origines et elle ne s’en est pas moins bien portée, au point qu’elle est parvenue jusqu’à nous saine et sauve, semble-t-il ! Le plus grave n’est donc pas de « donner des perles aux pourceaux » pour reprendre la rude expression évangélique, ce serait plutôt, comme on le disait joliment au XVIIIème siècle, de ne pas répondre à un « vray désir ».

Il faut toujours donner sa chance à la franc-maçonnerie et, aussi souvent que possible, laisser la leur aux francs-maçons…

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[1] Un grade dont le contenu "ésotérique" s'apparente fortement aux 13ème et 14ème grades du REAA, au IIème Ordre du Rite Français, ou encore au Maître Ecossais de Saint André du RER. Tout sauf un grade mineur, le voit...

06 juin 2013

« La maçonnerie pure et ancienne ne comprend que trois grades et pas davantage…» (2)

Les polémiques relatives à la place de hauts grades ne sont pas récentes. Elles se sont historiquement ordonnées autour de deux types de critiques, du reste assez différentes.

En Angleterre, elles ont généralement reflété des divergences de caractère purement circonstanciel, traduisant l’hostilité à une puissance maçonnque adverse, et exprimant cette opposition par une contestation touchant à l’organisation des grades. On peut en donner deux exemples.

Le premier concerne précisément l’apparition du grade de Maître. Dès 1724, dans unPamphlet Briscoe.png texte très agressif dirigé contre les autorités de la jeune Grande Loge et nommément contre ses « savants Docteurs » – expression transparente pour désigner Désaguliers et sans doute aussi Anderson –, le Pamphlet Briscoe conteste la légitimité de ce nouveau grade, discute son authenticité et, au passage, montre bien que celui-ci était bien perçu comme une innovation radicale. Cela ne l’empêchera nullement de prospérer et de finalement s’imposer au point que, quelques décennies plus tard, on avait déjà oublié qu’il ne faisait nullement partie du patrimoine opératif…

Le second exemple date de la fondation de la deuxième Grande Loge anglaise, celle des Anciens, en 1751. L’un des points de divergence était le rôle et le sens du grade l’Arc Royal (Royal Arch), considéré par les Anciens comme « le cœur, la racine et la moelle » de la franc-maçonnerie, alors que son authenticité était tout simplement niée par les Modernes. Là encore, ce débat apparemment axé sur le contenu de la tradition maçonnique était en réalité politique. Les Modernes eux-mêmes se mirent  à pratiquer l’Arc Royal au point de fonder officieusement un Grand Chapitre chargé de le régir dès le courant des années 1760. L’union des deux Grandes Loges aboutira, en 1813,  dans les fameux Articles de l'Union, à la rédaction équivoque déjà citée dans mon post précédent, dernier témoignage d’une querelle ancienne. Une fois encore, il ne faut pourtant pas interpréter les Articles comme une condamnation des hauts grades puisque le texte se poursuit par un commentaire tout à fait explicite à cet égard, précisant  qu'il ne s'agit nullement « d’empêcher toute Loge ou tout Chapitre de tenir des réunions à l’un quelconque des grades des Ordres de Chevalerie, conformément à la Constitution de ces Ordres. ». Ce que la franc-maçonneire anglaise n'a pas manqué, larga manu, depuis lors...


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Officiers d'un Chapitre de l'Arc Royal en Angleterre


En France, où les hauts grades apparurent précocement et se multiplièrent rapidement dès les années  1740, des remous de même nature furent observés au XVIIIème siècle : il ne s’agissait pas vraiment de contester les hauts grades – puisque, au contraire, ce sont alors les grades bleus que l’on considérait comme étant de peu d’intérêt – mais plutôt de chercher à savoir lesquels était  les « bons », c’est-à-dire, pour parler plus clairement, quelle puissance maçonnique devait s’imposer aux autres [1]

En revanche, au XIXème siècle, en France après 1850 notamment, les choses vont un peu changer. Un courant d’opinion va se développer au sein de la maçonnerie, contestant la notion même de « hauts grades », à la fois parce que les organismes qui les régissaient était vus comme des pouvoirs autocratiques incompatibles avec l’esprit de la maçonnerie c'était notamment (déjà) vrai du Suprême Conseil de France, qui dirigeait alors directement les loges bleues "écossaises" – et aussi parce que l’on souhaitait s’en tenir aux enseignements réputés plus simples et compréhensibles des trois premiers grades. Oswald Wirth, issu de la Grande Loge Symbolique Ecosaise qui, dès 1880, avait brandi l'étendard de la révolte contre le Suprême Conseil et les hauts grades, persistera tout au long de sa vie dans cette méfiance à leur égard - même après qu'on l'y aura admis, presque contre son gré...

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Oswald Wirth (1860-1943)

Le "pur maçonnisme" des grades bleus...


Cette mouvance maçonnique, qui demeura le plus souvent minoritaire mais connut aussi quelques échos, était surtout liée à l’évolution politique, progressiste voire libertaire, d’une bonne partie de la franc-maçonnerie française sous le Second Empire, aboutissant à faire d’elle un courant politique républicain et anticlérical, luttant contre tous les pouvoirs – y compris maçonniques – et prônant une maçonnerie intellectuellement plus accessible à un « peuple maçon » désormais plus modeste socialement, peut-être moins instruit et moins passionné par les mystères parfois échevelés de certains hauts grades, ou même rebuté par leur tonalité trop expressément religieuse (par exemple avec le grade de Chevalier Rose-Croix).

Enfin, une sensibilité ouvriériste, attisée par l’orientation politique volontiers socialiste des loges dans le dernier quart du siècle, privilégiait aussi une référence exclusive aux trois grades « ouvriers », en oubliant d’ailleurs, comme nous l’avons vu plus haut, que le troisième n’avait jamais été un grade en tant que tel dans la pratique opérative où il qualifiait en réalité le statut de l’employeur – c’est-à-dire du « patron » !

C’est aussi de cette époque que date la formule, souvent ressassée depuis lors dans certains milieux maçonniques, sur « l’éternel apprenti » [2] : l’idéal maçonnique est alors formulé, dans son extrême simplicité – ne faudrait-il pas dire « simplisme » ? –, comme entièrement contenu dans le premier de tous les grades, qui aurait donc pu – ou dû – être le seul de tous…

De ces antécédents historiques il est résulté, en France au XXème siècle, une pratique ambiguë des hauts grades maçonniques. Ceux-ci se sont finalement établis dans la vie maçonnique, malgré quelques réserves encore exprimées, ici ou là, par quelques maçons réfractaires dont influence demeure marginale. Cependant, il arrive encore que la possession de ces hauts grades soit vécue avec une certaine mauvaise conscience par leurs titulaires, alors même que la règle qui s’est peu à peu imposée est de séparer nettement les Grandes Loges (ou Grands Orients), gérant les trois premiers grades, des puissances ou juridictions de hauts grades dont l’existence est connue mais dont l’expression publique est réduite à presque rien.

Alors qu’en Angleterre, par exemple, les convocations de loges bleues rappellent souvent que les Maîtres maçons sont éligibles à l’Arc Royal après un mois d’ancienneté dans leur grade et qu’ils doivent en faire la demande (!), l’accès aux grades supérieurs – que l’on répugne même parfois à nommer ainsi, préférant parler de « grades de sagesse », par exemple – s’effectue en France dans une certaines clandestinité somme toute assez ridicule.

Le choix de la Loge Nationale Française (LNF) où je maçonne depuis près de 30 ans, sur cette question, est celui de la simplicité et de la clarté : les hauts grades existent bien – leurs titulaires en portent même les marques ostensibles en loge bleue et sont expressément invités à le faire [3] –, leur possession ne confère pour autant aucun pouvoir ni aucune autorité particulière mais doit témoigner d’un engagement maçonnique plus profond à citer en exemple, et tous les Frères doivent les considérer comme le terme normal, désirable et normalement accessible, de leur progression maçonnique.

Finalement, l’initiation maçonnique est-elle donc toute entière renfermée dans le premier grade ? Oui, d’une certaine manière. Mais dire cela n’est à peu près rien dire. De même qu’on a pu affirmer que toute l’histoire de la philosophie occidentale ne consiste qu’en des notes de bas page sur l’œuvre de Platon –  ce qui ne dispense pourtant nullement de lire et de méditer tous les autres philosophes –  de même, la multiplicité des grades maçonniques permet, sous des jours indéfiniment renouvelés, de poser encore et toujours les mêmes questions fondamentales et, par mille chemins, de tenter de leur trouver des éléments de réponse.

Si le génie historique de la maçonnerie – un génie parfois un peu fantasque, il est vrai – a défriché d’innombrables voies pour inviter au voyage, il serait déraisonnable de ne pas chercher à les emprunter pour découvrir, au détour insoupçonné de l’une ou l’autre d’entre elles, le paysage inattendu qui nous révélera à nous-mêmes…



[1] On peut évoquer ici, dès les années 1750-1760, la querelle entre les « Chevaliers d’Orient » et les « Empereurs d’Orient et d’Occident ». Mais il y en eut bien d’autres…

[2] On ira même, au XIXème siècle, jusqu’à broder ces mots sur des tabliers d’Apprentis portés fièrement par des Maîtres…(Cf. illustration dans un post précédent.

[3] Ce qui est généralement prohibé dans à peu près toutes les autres obédiences, et ce en contradiction avec la pratique constante du XVIIIème siècle et les stipulations explicites de certains Rites, comme le RER, par exemple, qui exige le port en loge bleue des insignes du grade de Maître Ecossais de Saint-André.