Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 septembre 2013

Tradition orale contre "trahison écrite" ?

La prohibition de toute forme de communication passant par une version écrite et, d’une façon plus générale, la préférence de principe accordée à une prétendue « tradition orale », sont des lieux communs maçonniques. Ils n’en sont pas moins très contestables. Ils s’illustrent dans les loges de deux façons.

Tout d’abord pour tenter de contrer tous ceux qui s’efforcent de comprendre et de restituer, autant que possible, les sources de la franc-maçonnerie afin de mieux saisir son intention fondatrice. Ceux-là sont communément amenés à mettre à terre tout un fatras de légendes sans valeur – comme celles qui impliquent les Templiers ou les Rose-Croix par exemple. Ils s’appuient pour cela sur tout un ensemble de documents écrits légués par l’histoire. On leur oppose alors, quand on tient trop fortement à ces légendes, un argument définitif – ou supposé tel : la tradition orale ! Il consiste à dire, en quelques mots, que si aucun document ne vient conforter l’authenticité de ces récits, c’est parce qu’on ne les a jamais confiés à la plume, du moins jusqu’à une certaine époque, et qu’ils relèvent donc de la tradition orale dont les initiés, c’est-à-dire justement ceux qui sont favorables aux thèses qu’ils renferment,  sont naturellement dépositaires. Une variante de cette esquive assez dérisoire est l’argument du « document perdu ». On affirme – dérogation à la tradition orale – qu’une source écrite attestait initialement la véracité d’une thèse historique contestée, mais qu’elle a été perdue et qu’il faut donc lui substituer la tradition orale ! Autant dire que ces arguties sont insignifiantes. Il faut souligner au passage qu’elles reposent sur la certitude que la tradition orale est infaillible – on cite communément les griots africains et leurs contes interminables restitués par cœur[1], sans qu’on sache quel rapport ils peuvent entretenir avec la tradition maçonnique qui ne connaît rien de comparable : où sont en effet les porte-parole accrédités de cette tradition ?

Griot.jpg

Le griot : dépositaire infaillible de la tradition orale ?

Or, l’expérience ethnographique, chez les peuples premiers qui ignorent l’écriture, a depuis longtemps amplement démontré que, dans de telles communautés, les récits traditionnels qu’aucun document écrit ne peut fixer se modifient et s’altèrent naturellement, au fil du temps, dans des proportions parfois considérables. Comme le remarquait déjà Marcel Mauss, il n'existe pas dans une culture orale de « version originale » d'un récit ou d'un rituel, mais une multiplicité de versions concurrentes dont chacune peut prétendre à la légitimité traditionnelle. De son côté, l'ethnographe Laura Bohannan a montré que l'apprentissage des généalogies, dans les sociétés sans écriture, implique nécessairement de nombreuses modifications inconscientes dont le résultat principal est d'adapter constamment le savoir généalogique à l'état des rapports sociaux et, bien entendu, d'éviter l'inflation du savoir généalogique. Autrement dit, l'historien ou l'ethnologue trouvent les documents dignes d'attention dans la mesure où ils sont fidèles à une énigmatique version originale; à l'inverse, les sociétés traditionnelles, qui n'ont aucun autre moyen de comparer les versions, ne jugent un document « authentique », « fidèle » ou « inchangé » que si elles l'ont jugé pertinent au préalable.[2] L’invocation de la tradition orale n’est donc, en définitive, qu’un procédé désespéré et bien fragile, une échappatoire dont on se sert quand on ne dispose plus d’aucun autre argument.

Il existe cependant une autre application, en maçonnerie, de cette conception de « l’oralité ». Il arrive que l’on proscrive en loge de « lire » un texte écrit, au motif que « l’esprit vivifie et que la lettre tue » et parce que seule la vérité spontanée de l’expression orale serait audible dans la loge.[3] Cette prohibition peut prendre des formes plus modérées mais son fondement, jamais explicite, reste pourtant le même : une incontestable méfiance de nombreux de francs-maçons à l’égard de ce qu’ils nomment volontiers « l’intellectualisme », lequel imprègnerait toujours plus ou moins un document écrit, rédigé. Ce point est suffisamment important pour justifier un commentaire incident.

Une loge n’est pas une académie, pas plus qu’elle n’est une école du soir. Elle est parfois pompeusement qualifiée d’association philosophique ou de société de pensée mais elle se veut avant tout, le plus souvent, un Ordre initiatique, même si sous cette appellation certains de ses membres, en fonction de leur sensibilité, entendent aussi ne pas délaisser d’autres aspects possibles, comme celui d’un « laboratoire d’idées » par exemple.

presto_illustrations.jpg

Illustrations of Masonry de Preston : le fondement du savoir maçonnique anglais - d'innombrables pages de texte dense....

Dans tous les cas, et quelle que soit l’option choisie – d’une certaine maçonnerie « illuministe et mystique » connue au XVIIIème siècle, à la maçonnerie « libérale et adogmatique » ainsi dénommée depuis quelques décennies –, il n’est pas de travail maçonnique digne de ce nom qui ne consente à un certain effort intellectuel. C’est grâce à des approches diversifiées, par l’approfondissement des instructions et des textes traditionnels, lus, relus et comparés, par leur mise en perspective dans l’histoire de le pensée, par leur confrontation aux thématiques majeures des grands courants philosophiques et religieux, et parallèlement à leur mise en œuvre rituelle qui reste à la base de tout, que les enseignements maçonniques – lesquels sont toujours, soulignons-le avec force, des enseignements écrits – donneront leur pleine mesure et permettront à chacun d’en tirer pour soi-même le meilleur profit.

Objectera-t-on que tous ne peuvent pas conduire cette recherche ? Sans doute, mais précisément la franc-maçonnerie a substitué à la recherche solitaire une approche plurielle et collective où chacun apporte sa compétence et sa sensibilité à la quête de tous. C’est dans la synthèse subtile – on oserait presque dire : dans « l’alchimie mystérieuse » – qui s’opère au sein de la communauté vivante de la loge, que réside le plus précieux de la méthode maçonnique. C’est en cela qu’une loge n’est ni un cercle d’érudits – quoique ces derniers puissent y apporter leurs lumières –, ni un cénacle mystique – bien que les âmes ferventes puissent y cultiver leur flamme –, ni un simple groupe amical – même si la chaleur des cœurs sincères y entretient l’indispensable amour fraternel.

Cela nous ramène à la ridicule et vaine opposition entre la tradition orale surestimée et la tradition écrite caricaturée : on ne peut récuser l’exigence intellectuelle de la maçonnerie – qui suppose en effet la rigueur des sources écrites et des travaux rédigés –, pas davantage qu’on ne peut en exclure l’ardeur spirituelle ou l’amour fraternel – qui, c’est vrai, s’expriment tous deux bien plus dans les mots et les actes que dans les livres.

Des êtres à la fois éclairés (par la raison), illuminés (par l’esprit) et enflammés (par la fraternité), sans renoncer à aucune de ces qualités – et tant pis si certains de ces mots font sourire ou font peur : tels pourraient se présenter les francs-maçons s’ils se situaient toujours à la hauteur de leur idéal.  



[1] Dans le même esprit, on a parfois aussi invoqué la tradition médiévale des troubadours avec leurs longs poèmes chantés, en oubliant que nombre d’entre eux furent de grands seigneurs, des clercs ou des bourgeois cultivés, voire érudits, et non pas exclusivement – contrairement à un cliché très répandu – de pauvres jongleurs ambulants ne sachant « ni lire ni écrire » (cliché notamment hérité de la « peinture troubadour » d’un certain XIXème siècle, rêvant un Moyen Age de pure fantaisie)…

[2] Cf. sur tous ces points : P. Boyer, « Tradition orale », in Encyclopaedia Universalis, 2009.

[3] C’est d’autant plus singulier que le synonyme courant du mot « planche », pour désigner un exposé fait en loge, est « planche tracée » !…

26 août 2013

"La franc-maçonnerie est une auberge espagnole"... en êtes-vous si sûr ?

Que de fois n'a-t-on pas entendu, dans les loges, cette sentence immortelle ?...

Pour justifier qu'on y puisse y dire à peu près tout - ce qui est sympathique - et n'importe quoi - ce qui est beaucoup plus discutable ! Au motif qu'on n'a rien à savoir en y arrivant, et encore moins à y apprendre en y demeurant, et que l'on a déjà en soi tout ce qui suffira à faire son chemin parmi les autres.

Regardons de plus près cet aphorisme innocent mais aussi, je le crains, assez niais, et même plutôt désespérant

Le charme de l’auberge espagnole, on le sait, c’est classiquement qu’on ne peut y manger que ce qu’on y a apporté. Cela évite les mauvaises surprises, sans doute, mais empêche surtout de faire de nouvelles découvertes…

Or, il est fréquent d’entendre dire, dans les loges, que la franc-maçonnerie serait construite sur ce schéma. Mais, au-delà d’une ritournelle répétée sans réfléchir, qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

auberge espagnole.jpg

Si l’on s’efforce de trouver un sens positif à cette formule – elle-même absente, on s’en doute, de tous les textes fondateurs de la franc-maçonnerie ! – on pourrait suggérer et admettre que chaque maçon, avec sa culture propre, le poids de ses origines, de son éducation, de son milieu, apporte en loge à la fois un bagage et un fardeau. Le fardeau, ce sont peut-être ces « métaux » dont le rituel d’initiation l’invite à se défaire : les préjugés, les idées toutes faites, l’intolérance ordinaire, les jugements téméraires, etc. Quant au bagage, c’est le savoir positif qu’il a pu acquérir, les expériences qu’il a pu vivre, mais aussi le résultat provisoire de toutes les réflexions auxquelles il a pu se livrer, au cours de sa vie passée, sur les grandes questions de la condition humaine et qui lui permettront d’alimenter sinon d’enrichir les débats en loge. En ce sens, la franc-maçonnerie peut éventuellement être comparée à une auberge espagnole.

Mais il est une autre manière, plus contestable, de comprendre cette phrase, et il semble qu’elle soit assez répandue. Elle consisterait à dire, en substance, que dans la franc-maçonnerie, il n’y a rien à apprendre, à découvrir, aucun enseignement notamment, aucun principe qu’on ne possède déjà en y arrivant. Certains diront plus précisément qu’aucun dogme ne s’y trouve. Nous voici rendus, en effet, au fond de la question : la maçonnerie n’ayant rien à imposer à ses membres en quelque domaine que ce soit, ces derniers, venus à elles « tels qu’ils sont », en repartiront « intacts ».

Autant dire, dès lors, qu’elle ne sert à rien !…


http://lewebpedagogique.com/venividivinci/files/2012/04/mosaique_entiere_a4_moindre.jpg

Symposium

Le banquet antique...

 La franc-maçonnerie doit nous transformer, elle a aussi des choses à nous apprendre, des questions à nous poser et peut-être également de nouveaux aperçus à nous faire découvrir. Ce n’est donc pas seulement qu’une « auberge espagnole ». Ne la voir que sous cet aspect, c’est simplement renoncer par avance à tout travail – et c’est peut-être le but caché de cette vision des choses ! – mais c’est surtout méconnaitre que sans un approfondissement du contenu explicite de l’univers maçonnique – réflexion sur ses rituels et ses symboles, notamment – on ne peut retrouver que soi-même, tel qu'on était en commençant, ce qui n’est pas la marque d’un grand progrès.

Pour continuer à filer la métaphore gastronomique, au casse-croûte sans surprise de l’auberge espagnole, on préférera toujours, quels qu’en soient les risques, les libations et les nourritures imprévisibles du banquet de Platon…

27 juillet 2013

L'initiation: définitions et problèmes (2)

 2. Le discours maçonnique sur l'initiation. - Face à tous ces apports des sciences humaines, le discours interne de la franc-maçonnerie à propos de l’initiation, tel qu’il est formulé notamment dans la littérature maçonnique – encore elle ! –, est le plus souvent d’une inquiétante pauvreté ou, quand il est plus subtil, d’une singulière distorsion. Il faut en effet y distinguer deux veines principales.

La première, la plus navrante, est malheureusement la plus répandue. Elle tire ses références d’un discours élaboré au cours du XIXème siècle, très influencé par l’occultisme « fin de siècle », autour de ses pères fondateurs, Elpihas Lévi [1] et  Stanislas de Guaita [2], ainsi que de leurs épigones dont Papus [3] et Oswald Wirth [4] furent les plus connus. Il porte la marque d’une indigence philosophique impressionnante, d’une maîtrise à peu près inexistante de ses sources documentaires alléguées – comme la littérature hermético-kabbalistique du XVIème siècle –  et d’une confusion intellectuelle très datée, mêlant sans vergogne les ultimes échos d’une pensée magique venue de fort loin et les découvertes alors balbutiantes d’une science moderne encore incertaine : ses délires autour du magnétisme curatif ou d’une alchimie simpliste – en particulier chez Wirth – en sont les manifestations les plus caricaturales. Quelques décennies plus tard, portant ce mélange des genres et des savoirs au rang d’un des beaux-arts, le mouvement du New Age en assurera avec un indéniable succès commercial un relais efficace mais tout aussi intellectuellement inconsistant.


Eliphas lévi, "Père de l'Occultisme" et franc-maçon si éphémère !

La charge peut sembler sévère : elle est pourtant méritée et les effets constatés dans la vision de la « symbolique maçonnique » qui prévaut encore en France chez nombre de francs-maçons de nos jours, en est la meilleure preuve et la plus déplorable, à vrai dire. Cette médiocrité de vue, ce manque tragique de profondeur et cette pauvreté philosophique ont du reste beaucoup compté pour ternir gravement l’image de la franc-maçonnerie, aux yeux des cercles académiques et des milieux cultivés en France [5], surtout à une époque où elle était en outre engluée dans des combats  essentiellement politiques et fort peu « initiatiques ».

Le drame est en fait la polysémie consternante qui s’attache à présent au mot « ésotérisme », pris d’une part comme une sorte de synonyme approximatif de l’initiation et du symbolisme, et d’autre part accolé à toutes les élucubrations finalement modernes qui, des éternels Templiers aux mystérieux Rose-Croix, en passant par les druides, les Druzes et les alchimistes, sans oublier la fameuse « science initiatique des bâtisseurs » sur fond de Nombre d’or, peuplent les rayons des libraires où la franc-maçonnerie voisine avec les boules de cristal et les OVNI, mais aussi, ce qui est plus grave, inspirent les « planches » qu’on entend trop souvent dans les loges de toutes les obédiences…

Cela veut-il dire que tout soit à rejeter, indistinctement, dans ces exégèses souvent laborieuses ? Non, certes. Il y a ainsi quelques belles pages, élégantes et parfois mêmes touchantes chez Oswald Wirth, notamment [6]. La dimension humaine de l’initiation, l’effort sincère de libération morale et spirituelle dont elle peut témoigner, y sont parfois évoqués avec justesse. Mais le cruel défaut de toute base philosophique sérieuse qui donnerait consistance au discours, l’absence à peu près complète de perspective dans l’histoire des idées, l’étroite étanchéité d’une « pensée maçonnique » présentée comme un monde en soi, sans connexion avec les sciences humaines et ne reposant en fait sur aucune connaissance tant soit peu crédible de ses sources prétendues, rendent ces tentatives sans doute sympathiques mais tragiquement limitées.

Il est cependant une autre veine du discours maçonnique relatif à l’initiation qui, au cours des cinquante dernières années, a connu une faveur grandissante auprès des francs-maçons. C’est celle que l’on trouve dans l’œuvre de René Guénon.


René Guénon : un "héritage" maçonnique sous bénéfice d'inventaire...

 

On a pu dire que son œuvre était « essentielle à l’intelligence du présent et de l’avenir » [7] mais cette affirmation, sans nuance et sa réplique, ne fait pas l’unanimité. Il n’est pas question d’envisager ici dans son ensemble une œuvre complexe, riche, foisonnante, dont l’approche est de toute façon recommandée et même indispensable à divers égards, pour quiconque s’intéresse à la notion de tradition et souhaite en éclairer son parcours maçonnique, notamment. Les écrits de Guénon dépassent de loin la seule franc-maçonnerie, son audience, justifiée par une envergure intellectuelle réelle, a franchi depuis longtemps les limites de la France et demeure appréciable plus d’un demi-siècle après sa mort, et sa pensée apparaît aujourd’hui volontiers comme  la seule base possible d’un discours spécifiquement maçonnique sur l’initiation. Il est certain que ses études sur ce sujet, réunies en deux précieux volumes [8], doivent être lues et méditées comme elles le méritent.

Toutefois, même si l’on fait la part de l’excès – voire de la caricature – dans les dithyrambes de certains de ses continuateurs ou de ses disciples proclamés, certains des présupposés implicites de la théorie guénonienne de l’initiation soulèvent de réelles difficultés ou font au moins débat. Lui-même n’a pas clairement levé les ambigüités qui peuvent naître – et qui sont brièvement envisagées un peu plus loin – entre la voie initiatique et la voie religieuse notamment. En tout cas, sa définition de la franc-maçonnerie comme la seule voie encore vivante d’un possible ésotérisme du christianisme, et sa thèse selon laquelle le rattachement concomitant à un « exotérisme traditionnel » est alors nécessaire et ne peut, en l’occurrence, s’accomplir que dans le catholicisme, tout cela semble aujourd’hui à la fois abusif, contestable et terriblement daté.

En un mot, pour un franc-maçon « de tradition » (voilà encore une expression profondément équivoque, dont on use et abuse, et sur laquelle il faudra revenir !), la pensée de Guénon peut mener sinon à tout du moins fort loin, mais à condition d’en sortir [9]

3. Une expérience humaine. – Il reste que, au-delà des ces débats un peu théoriques, l’initiation maçonnique est pour la plupart des francs-maçons une expérience, un des aspects de leur vie. Elle se distingue d’une simple adhésion à une philosophie quelconque, va au-delà du seul débat intellectuel, et n’est pas non plus de l’ordre d’un engagement religieux. Toutefois, sur ces points, des équivoques subsistent et doivent être soulignées.

S’agissant de l’aspect religieux, le risque d’une confusion quelconque est naturellement inexistant si l’on s’inscrit dans une certaine mouvance maçonnique française, à la fois laïque et souvent encore plutôt anticléricale, profondément agnostique voire athée militante mais il faut aussi mesurer que, dans une approche comme celle de la Loge Nationale Française (LNF), par exemple, qui accueille sans réticence les fondements chrétiens de la tradition maçonnique, la frontière entre la pratique maçonnique et la pratique religieuse proprement dite peu parfois être floue.

La franc-maçonnerie anglaise, laquelle insiste pourtant avec force sur la nécessité pour tout franc-maçon de croire en Dieu, n’a jamais cessé de proclamer avec la même vigueur qu’elle n’est pas  et ne doit pas être « une religion ni un substitut de religion ». Une telle affirmation ne relève évidemment pas de l’hostilité envers la religion mais elle témoigne d’une possible confusion contre laquelle elle met précisément en garde. Du reste, les adversaires anglais de la franc-maçonnerie, au sein de diverses Eglises, n’ont pas manqué de la pointer : « Qu’est-ce qu’une institution où l’on dit des prières, où l’entretient des autels pour y prêter serment et ou l’on pratique des rituels ? » demandent-ils en substance.  Cela ne ressemble-t-il pas, en effet, à un culte ?


Il est théoriquement facile de montrer en quoi la franc-maçonnerie n’est pas une religion : elle n’a pas de théologie, elle ne dispense pas de sacrements et ne promet pas le salut des âmes. Toutefois, en pratique, la question est plus complexe.

Paradoxalement, dans une franc-maçonnerie qui affirme que certaines positions religieuses sont fondamentales – la croyance en Dieu et une adhésion globale à la tradition judéo-chrétienne, tant spirituelle et morale que scripturaire, pour aller à l’essentiel –, les domaines de l’initiation et de la religion, connexes et mutuellement éclairés, sont finalement bien distincts. En revanche, c’est dans un contexte culturel plus ou moins sécularisé, sinon fortement laïcisé, comme celui de la France depuis plus d’un siècle, que les problèmes sont les plus redoutables. On n’évoque pas ici le conflit possible – et même avéré – entre les deux mais au contraire, et d’une façon souvent implicite, subreptice et subtile, la mutation insensible de l’engagement et de la pratique maçonniques en une sorte de religion substituée qui ne dit pas son nom et ne s’avoue pas à elle-même.

Il est en effet peu douteux que pour un certain nombre de francs-maçons réputés « ritualistes », « spiritualistes » ou encore « symbolistes » par ceux qui ne partagent pas cette tendance, la maçonnerie fournit aisément un cadre moral et rituel qui s’apparente incontestablement à une sorte de religion personnelle. Et même pour les autres, du reste, bien que laïques et « adogmatiques », leur attachement persistant aux coutumes et aux rites, au décorum et au vocabulaire, en un mot au monde culturel de la franc-maçonnerie, ne laisse d’interroger. Certains auteurs  –  comme B. Etienne, lui-même franc-maçon et spécialiste estimé du fait religieux – n’ont pas craint de l’affirmer haut et fort en écrivant par exemple que  si la franc-maçonnerie « fait usage de symboles, de rites et de mythes » [10] qu’elle articule et met en œuvre, elle adopte du même coup certains traits d’une communauté religieuse, notamment par la fonction de reliance (religio, religare = relier) qu’elle exerce ainsi dans le domaine moral et spirituel sur tous ceux qui s’y reconnaissent.

Comment, en fin de compte, qualifier et situer l’initiation maçonnique dans la vie de l’esprit, de la psyché, de l’âme ? Quel but lui assigner ? Quel statut lui accorder ? Quel accomplissement en attendre ?

Plutôt que de répondre à ces questions redoutables – parce que trop simples –, il est peut-être préférable, du moins dans un premier temps, de s’en tenir à un point de vue plus modestement phénoménologique et de répondre à l’interrogation suivante : comment la franc-maçonnerie  « fonctionne-elle » ?

En dehors des cérémonies où se transmet théoriquement – ou potentiellement – l’initiation, et qui sont des moments de la vie maçonnique, dans la durée plus longue, une loge est classiquement aussi appelée un « atelier ». C’est donc là que s’accomplit l’œuvre maçonnique. Et celle-ci est avant tout le produit d’un travail conduit selon une certaine méthode.



[1 ] Dogme et rituel de haute magie (18xx).

[2] Clé de la magie noire (1897)

[3] Traité méthodique de science occulte (1891)

[4] Les Mystères de l’Art Royal (1932), La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, 3 vol. (à partir de 1894).

[5] Alors qu’aux siècles précédents, ils en constituaient l’élite.

[6] On pourrait en dire autant de certains auteurs secondaires, comme Edouard Plantagenêt par exemple, aujourd’hui injustement oublié (Causeries initiatiques, 3 vol. 1929-1931). On préfèrera, en revanche, oublier J. Boucher...

[7] J. Baylot,  « Guénon Maçon ? », Planète Plus, 15, 1970, p. 121-123.

[8] Etudes sur la franc-maçonnerie et le compagnonnage, 2 vol., Paris, 1964-1965.

[9] Pour une lecture à la fois compréhensive et critique de la somme guénonienne, la meilleure introduction récente semble être le précieux petit livre de J.-P. Laurant, René Guénon, les enjeux d‘une lecture, Paris, 2006.  On peut y ajouter la belle et malicieuse préface de R. Amadou à la réédition d’un des ouvrages majeurs de R. Guénon, Le symbolisme de la Croix, Paris, 10/18, 1970. Pour un accès plus en profondeur, on ne peut que recommander le Dictionnaire de René Guénon, J.-M. Vivenza, 2002 et, du même auteur - ce qui peut surprendre en raison de sa verve critique -, l'impitoyable et stimulant René Guénon et le Rite Ecossais Rectifié, Cannes, 2007.

[10] Cf. notamment son très utile ouvrage L’initiation, Paris, 2002, dont la lecture, agréable et enrichissante, devrait s’imposer à tous, même si on peut ne pas en partager toutes les thèses.