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18 décembre 2013

Pendeloques et taus sur les tabliers...

La France connait une particularité : la diversité des Rites de loges symboliques et, du même coup, la grande variété des décors (cordons, sautoirs, colliers et surtout tabliers) qui correspondent à chacun de ces Rites.

Je voudrais ici évoquer – sans aucune exhaustivité, cela va sans dire ! – quelques erreurs que l’on commet parfois à ce sujet et quelques « légendes de parvis » qui courent à ce propos.

1.       Les « sept pendeloques » des tabliers Emulation

On sait que dans les loges Emulation, les tabliers de Maître sont bleus et présentent deux particularités : des rosettes en lieu et place des lettres « M. B. » si communes dans la tradition française (au Rite Français comme au REAA) et deux larges rubans, disposés de chaque côté de la bavette, auxquels sont appendus des chainettes (diversement qualifiées par les marchands de décors en France, de « pendeloques » ou de « pendrions » –  en anglais = tassels, c’est-à-dire « houppes ») portant une petite boule métallique à leur extrémité. En Angleterre, les chainettes sont d’argent pour les loges « ordinaires » – on dit là-bas « subordinate » – et d’or seulement pour les dignitaires, avec de rares exceptions pour certaines loges historiques. C’est la règle qui a souvent été reprise en France par la GLNF puis la GLTSO – mais qui n’y est qu’approximativement appliquée du reste. Au sein de la LNF, toutes les loges « portent d’or »…

 

 








Tabliers anglais : Maître Maçon et Grand Officier


La question sur laquelle je veux me concentrer ici est celle de l’origine et de la signification de ces deux ornements du tablier Emulation.

J’ai souvent entendu dire que les sept chainettes dénotent une signification symbolique sur laquelle les commentaires vont bon train, on s’en doute. Que les fabricants, obligés de fixer un « standard », aient choisi le nombre sept pour un tablier de Maître n’a pas de quoi surprendre, mais cela n’est spécifié dans aucun rituel et ne fait l’objet d’aucune prescription de la GLUA notamment. C’est donc parfaitement gratuit et aucun symbolisme ne s’y attache particulièrement. La raison en est que, à l’origine, il y avait bien plus que sept chainettes, mais en fait un grand nombre de fils argentés ou dorés dont l’assemblage formait une houppe ou un gland de passementerie.

Les tabliers de Maître présentaient une très grande diversité d’ornementation, en Angleterre comme en France, à la fin du XVIIIème siècle. C’est au moment de l’Union de 1813, qui donna naissance à l’actuelle GLUA, que tous ces détails furent standardisés. C’est à cette occasion que naquirent les « pendeloques ».

Il était courant, à cette époque, de ceindre un tablier à l’aide d’un cordon de tissu dont les extrémités étaient décorées de houppes ou de glands de fils éventuellement dorés ou argentés. On nouait les deux extrémités par le devant, sous la bavette, et on laissait ainsi naturellement retomber de chaque côté les deux houppes. Les musées maçonniques exposent de nombreux exemples de ces tabliers anciens.

Il fut peut-être jugé plus digne d’éviter tout aspect négligé en « simulant » cette disposition : la ceinture fut désormais attachée dans le dos ou sur le côté par une agrafe métallique mais deux bandes de tissu ornées de houppes « symboliques » – entendons par-là : « stylisées » – furent ajoutées par application directe et purement décorative sur le tablier. Les « pendeloques » étaient nées. Il fallut d’ailleurs un peu de temps fixer leur dimension exacte.

 Il faut noter que cette coutume anglaise – fixée lors de l’Union de 1813 et qui a ensuite « contaminé » les autres Grades Loges des Iles britanniques (Ecosse et Irlande) – ne concernait initialement que les décors Emulation (entendons par là, une fois encore, et pour dire les choses simplement, les loges de Rite « anglais » travaillant en France depuis 1913). La GLNF, très vite, a introduit des détails qui lui étaient propres, comme une cocarde tricolore (à ne pas confondre avec celle de la RAF – l’ordre des couleurs n’est pas le même) en lieu et place de la cocarde simplement bleue des anglais, sur le collier des Vénérable et sur les tabliers de Maître. Mais surtout, après-guerre, ayant de nouveau activé le RER qui avait plutôt déserté la GLNF, et surtout intégré après 1965 le REAA, elle a peu à peu étendu ces particularités aux tabliers des autres Rites : c’est ainsi que des tabliers du RER ont adopté les « pendeloques » – ce que la tradition française d’origine de ce Rite ne connait absolument pas – et que le REAA a suivi, sans doute dans le but de distinguer, dans les années qui ont suivi la douloureuse rupture de 1965, le REAA « irrégulier » dont les tabliers étaient identiques à ceux du Rite Français du GODF, hormis leur couleur, et le REAA « régulier » [1]

 

 Tablier REAA - sans les lettres MB, avec rosettes et pendeloques

 

Chacun demeure évidemment libre d’agir à sa guise et le XVIIIème offrait du reste à tout maçon une liberté presque sans limite pour l’ornementation des tabliers, je me borne donc à un simple rappel : la description des tabliers du RER et du REAA, dans les textes fondamentaux ou les plus anciens documents de référence de ces Rites pour les grades bleus (Code maçonnique des loges réunies et rectifiées, 1778, pour le RER ; Tuileur de Delaunaye, 1821 et de Vuillaume, 1830, pour le REAA) sont parfaitement clairs : pas de pendeloques sur les tabliers dans les deux cas…et surtout, quel que soit le Rite, pas de « symbolisme » particulier à cette ornementation plaisante mais sans autre finalité que d’améliorer l’aspect de nos précieux décors, tout en rappelant un usage ancien !

2.       Les « Taus renversé » sur les tabliers de Maitres Installés – ou Passés-Maîtres

Une autre coutume est née au début du XIXème siècle, en Angleterre, là encore : faire apparaitre sur le tablier de Maîtres installés, ou Passés-Maîtres, en lieu et place des rosettes du tablier de Maître, des « taus renversés ». Le sujet est d’autant plus intéressant que les auteurs maçonniques anglais eux-mêmes ne savent trop quelle origine attribuer à cet usage…

Soulignons qu’il s’agit bien ici des Installed Masters, et non des anciens Vénérables ou des « Vénérables d’honneur » comme on en connait en France : cela ne concerne donc que ceux qui sont réellement passés par la cérémonie dite « secrète » (et pas simplement « administrative ») d’Installation du Maître de loge, en présence des seuls Passés-Maîtres, cérémonie qui confère à son bénéficiaire des signes, mots et attouchements spécifiques, lui révèle une légende nouvelle et surtout lui fait prendre un engagement d’une importance et d’une solennité toutes particulières.[2] En Angleterre, et dans les Grandes Loges qui ont, de par le monde, adopté cet ancien usage, la qualité de Passé-Maître (Past Master) est inaliénable et son titulaire est invité à en porter les insignes (médaille de poitrine, collier portant un bijou spécifique – sur lequel je ferai un post à part –  et présence de « taus renversés » sur le tablier) jusqu’à la fin de ses jours, en toutes circonstances en loge bleue. Il faut également préciser, car c’est également une erreur habituelle, que seuls les taus sont la marque du Passé-Maître sur son tablier, et non les pendeloques qui, on l’a vu, sont communes à tous les Maîtres Maçons.

 

 

Tablier de Maître Installé anglais


Le point qui demeure aujourd’hui on résolu est celui de l‘origine de ce curieux symbole du « tau renversé » : aucun texte maçonnique anglais ne nous en donne la clé !

Les anglais appellent cette figure « level » ou « double square » – niveau ou double équerre – ce qui est simplement descriptif mais n’est guère plus éclairant ! On ne peut donc que formuler quelques hypothèses.

Dans son si précieux Freemasons’ Guide and Compendium, Bernard Jones évoque notamment trois d’entre elles, sans trancher car aucune n’emporte la conviction : par exemple le fait qu’il existe une référence biblique au signe du « Tau » comme un signe « d’élection » dans Ezechiel, 9, 3-4 :

« Alors la gloire du Dieu d'Israël s'éleva de dessus le chérubin sur lequel elle était, et se dirigea vers le seuil de la maison ; elle appela l'homme vêtu de lin, qui portait une écritoire à sa ceinture.

Et l'Éternel lui dit : Traverse la ville, Jérusalem, et fais une marque [d’un Tau] sur le front des hommes qui gémissent et qui soupirent à cause de toutes les abominations qui se commettent dans son sein. »

Cette marque permet donc d’identifier ceux qui sont restés fidèles à Dieu : cela suffit-il à expliquer leur présence sur les tabliers des Maîtres Installés ? Et s'il s'agit bien de taus qui figurent sur le tablier, pourquoi avoir renversé la lettre ?

Je crois que l’on peut formuler une autre hypothèse. Je la résume ici.

On sait que l’Installation secrète, dont les premières mentions certaines remontent aux années 1740 en Irlande, et la première description rituelle documentée à 1760 en Angleterre, était aux yeux des « Antients » (membres de la Grande Loge dite des Anciens, fondée 1751) une tradition majeure car elle permettait l’accès  à ce qu’ils considéraient comme le sommet de la maçonnerie symbolique : l’Arc Royal. Au moment de l’Union de 1813, le statut de l’Arc Royal se régla par un compromis et l’on « oublia » provisoirement l’Installation secrète mais elle continua d’être pratiquée avant d’être à son tour réglementée officiellement à partir de 1827. Retenons simplement que l’Installation secrète, la qualité de Maître Install était alors un pré-requis indispensable pour devenir Compagnon de l’Arc Royal. Cette exigence fut d’ailleurs abandonnée par les anglais dès 1823 (mais subsiste toujours en Ecosse et en Irlande).

Or, le symbole fondamental de l’Arc Royal, qui est lui-même une stylisation du monogramme de Templum Hierosolyma, se décompose très simplement en… trois taus !

 

 Le symbole fondamental de l’Arc Royal...




...et sa déconstruction...


Mon hypothèse est donc la suivante : la mention de trois taus sur le tablier d’un Maître installé n’était-elle pas l’annonce qu’en assemblant ces trois éléments, on pouvait composer le monogramme de l’Arc Royal – et que le Maître installé était donc « virtuellement » en possession des secrets de cet « Ordre suprême » ?

Je laisse chacun à ses réflexions…

Un dernier point : comme les pendeloques, qui ont « envahi » les décors de plusieurs Rites en France, les taus ont fait leur apparition sur les tabliers du RER et même du Rite Français (surtout Rite Français Traditionnel – RFT)  mais aussi du REAA, dans les Obédiences qui pratiquent officiellement l’Installation secrète.


Tablier de Passé-Maître "RER" - ici sans pendeloques !


Tablier de Passé-Maître "REAA" - on a tout mis cette fois...


Tablier de Passé-Maitre "RFT" - le placage de l'anglais sur le français...

 

On peut faire ici la même remarque que pour les pendeloques : libre à chacun de faire comme il l’entend – à condition, au moins, de comprendre ce que l’on fait ! – mais il faut rappeler que le RER, comme tous les Rites de tradition française issus du XVIIIème siècle (avec le Rite Français), ignore la qualité de Maître Installé – même si de nombreuses loges RER se sont mises à en pratiquer la cérémonie – et donc aussi la présence des taus sur les tabliers. [3] Pour le REAA, la chose est en revanche plus discutable car le grade de Past Master y est clairement décrit dans le Tuileur de Vuillaume, et il fut pratiqué par les Frères du REAA au début du XIXème siècle mais la pratique s’en est perdue assez tôt en France. Sa redécouverte par les Frères du REAA qui rejoignirent la GLNF en 1965 était donc, en quelque sorte, un retour aux sources. Les usages sont toujours les mêmes pour les Frères de ce Rite au sein de la GL-AMF. Il y a une vingtaine d’années, j’ai été le témoin et également l’acteur d’un débat qui s’est élevé au sein de la GLDF – et du SCDF dont le Grand Commandeur avait eu, à cette époque bien différente de celle que nous vivons, la courtoisie de me consulter à titre « d’expert » – sur l’opportunité éventuelle d’y rétablir cet usage. L’issue du débat, que j’avais alors fortement contribué à documenter, fut négative pour des raisons sans grand rapport avec la tradition maçonnique, je le crains. Cela n’a pas empêché l’Installation secrète – et donc les taus – de se répandre officieusement, depuis quelques décennies, dans un certain nombre de loges de la GLDF et sur pas mal de tabliers…

 



[1] Dans le même esprit, sans doute, les lettres « M. B. » furent remplacées par des rosettes, à la manière anglaise. Il faut toutefois observer que les tabliers des Grands Officiers de la GLDF présentent depuis longtemps déjà des pendeloques.

[2] Cf. les posts en cours de publication à ce sujet sur ce blog.

[3] Rappelons qu’en revanche la possession préalable d’un grade est nécessaire pour devenir Vénérable d’une loge du RER : le grade de Maître Ecossais de St André.

08 décembre 2013

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (2)

2. Le problème des origines de la maçonnerie irlandaise et la Grande Loge des Anciens (c.1725-1751) – The Three Distinct Knocks (1760)

Le problème du contenu des grades, qui peut différer parfois considérablement malgré des appellations identiques, est particulièrement bien posé par la maçonnerie irlandaise à ses débuts. Cette question est d’autant plus intéressante que les irlandais ont joué un rôle majeur dans la diffusion de l’Installation secrète.

Dans le travail fondamental qu’il a consacré en 1928 à cette question, l’historien irlandais Ph. Crossle ("The Irish Rite", Transactions of the Lodge of Research CC, Dublin, 1928, 155-275 - trad. fr. dans RT, n°121 [2000], n°125 et n°126 [2001]) a suggéré, à partir d’arguments documentaires que je reprendrai pas ici, les points suivants : la Grande Loge d’Irlande, dont l’existence est attestée, en tant qu’institution établie, dès 1725 au moins, connaissait dès le début des années 1730 un système d’Installation dont l’aboutissement aurait été, dans les années 1740, le développement de l’Arc Royal, considéré en Irlande comme le couronnement de la maçonnerie symbolique. La qualité de Maître Installé y était en effet – et y demeure – requise pour être admis à ce grade suprême.

Cette thèse, il faut le reconnaitre, est cohérente avec ce que nous savons des fondateurs, tous irlandais, de la Grande Loge des Anciens, à Londres, en 1751 – elle ne prit le nom de « Grande Loge » qu’en 1753. Lawrence Dermott, son principal animateur, avait été reçu à l’Arc Royal en Irlande vers 1756, ce qui suppose qu’il possédait aussi la qualité de Maître Installé. Avec d’autres irlandais, en « exil » forcé, pour des raisons économiques, chez leurs ennemis anglais, et notamment à Londres, il visita des loges de la Grande Loge de 1717 – la seule qui existât alors. Il aurait constaté des différences jugées profondes avec la tradition reçue en Irlande. En 1751, ces Frères formèrent une Grande Loge « selon les Anciennes Instructions » qui devait engager avec la première Grande Loge une lutte plus ou moins vive pendant près de soixante ans.

Or, parmi les principaux griefs adressés aux Modernes – ainsi qualifiés, à partir de cette époque, par pure dérision -, figurait notamment celui d’avoir laissé « tomber en désuétude » la cérémonie d’Installation secrète du Vénérable Maître. Les Anciens accordaient à cette cérémonie une importance d’autant plus grande qu’ils considéraient aussi, en vrais maçons irlandais, que l’Arc Royale était le sommet de la maçonnerie, et qu’il exigeait justement la qualité de Maître Installé. Ils maintinrent donc soigneusement, du moins en théorie, la pratique de cette cérémonie.

Pour en témoigner, le document capital est la divulgation publiée en 1760, Les Trois Coups Distincts, qui dit très explicitement dévoiler le système Anciens. Une place y est faite à l’Installation – cette fois régulière et habituelle, semble-t-il – du Maître de la loge. La description est courte mais très claire.

Le Vénérable Maître Elu, la loge étant ouverte au grade Maître, s’agenouille et son prédécesseur lui fait prêter une Obligation spécifique, par laquelle il s’engage à ne jamais révéler « le Mot et l’Attouchement appartenant à la Chaire ».

Puis, le Maître Installateur relève le nouveau Maître et

« lui murmure à l’Oreille le Mot, qui CHIBBILUM, ou Excellent maçon ; alors, il glisse la Main de la Griffe de Maître jusqu’au Coude, et enfonce les ongles, comme vous le faites pour l’autre Griffe au Poignet. Ceci est le Mot et l’Attouchement appartenant à la Chaire. »

Il s’agit donc de la plus ancienne description connue, et de la forme la plus simple et la plus primitive, de l’Installation secrète en terre anglaise.

Quelques observations s’imposent ici :

1°) L’Installation se réduit à un attouchement et un mot, sans qu’il soit le moins du monde question d’une légende, avec Hiram ou Adonhiram. Cette légende et le personnage qui l’illustre sont d’apparition bien plus tardive (premier tiers du XIXème siècle) et donneront lieu à bien des variantes. Le « Mot » et « l’Attouchement », en revanche, sont fixés dès l’origine et ne varieront plus – malgré une corruption évidente du premier : ils représentent donc bien le nucleus historique fondamental de l’Installation secrète.

2°) Malgré l’importance que les Anciens paraissent avoir attaché à l’Installation – pour toutes les raisons évoquées plus haut – il n’est pas du tout certain que la pratique en ait été régulière dans leurs loges, au moins dans les premières années.

Il reste que l’on peut estimer sans erreur que dans le courant des années 1760-1770 (peut-être par le même effet de diffusion suscité par Les Trois Coups Distincts que, trente ans plus tôt, pour le grade de Maître grâce à la Maçonnerie disséquée de Prichard !) la pratique de l’Installation – semi-publique et non pas encore vraiment secrète, on l’a vu – s’est largement répandue, aussi bien chez les Anciens que chez les Modernes, au demeurant, sans doute en raison de l’attrait grandissant que ces  derniers ont éprouvé pour l’Arc Royal qui nécessitait, on l’a dit, la qualité de Maître Installé.

C’est en fait au moment de l’Union de 1813, soit donc au début du XIXème siècle et pas avant, que le sort de l’Installation secrète, comme un usage désormais essentiel de la maçonnerie anglaise, va se nouer. (à suivre)

 

01 décembre 2013

L'Installation secrète du Vénérable : de la Grande-Bretagne à la France, les étapes d'une histoire (1)

Parmi les usages maçonniques qui suscitent le plus de confusions et parfois d’incompréhension pure et simple, en France, il faut mentionner l’Installation dite « secrète » (dite aussi parfois « ésotérique ») du Vénérable, formule consacrée par l’usage mais qui traduit imparfaitement l’expression anglaise « Inner Working » (littéralement : « travail de l’intérieur »…) car il s’agit d’une cérémonie à laquelle ne peuvent prendre part, en dehors du candidat – le Vénérable qu’on installe –, que ceux qui ont déjà reçu « les enseignements propres à la Chaire de Maitre ». D’origine anglaise, absolument inconnue sous cette forme en France pendant tout le XVIIIème siècle, très peu pratiquée mais néanmoins bien attestée dans notre pays au début du XIXème, nous le reverrons, cette cérémonie n’a fait durablement irruption en France que pendant le premier quart du XXème, dans un cercle alors assez restreint – celui de la Grande Loge Nationale Indépendante  et Régulière pour la France et les Colonies Françaises, ancêtre de la GLNF. Elle ne s’est finalement répandue plus largement qu’au début des années 1960 mais reste souvent largement incomprise.

Comme il s’agit pourtant bien d’un usage ancien et précieux de la tradition maçonnique, j’ai pensé utile de fournir à celles et ceux que le sujet peut intéresser quelques repères historiques pour mieux comprendre cette question passionnante mais complexe.[1]

 1.       Les origines de l’Installation secrète en Angleterre et en Irlande

L’Installation selon le Duc de Wharton (1723)

La plus ancienne cérémonie paraissant spécifiquement liée à l’Installation du nouveau Vénérable Maître dans la Chaire de Maître de Loge se trouve dans le texte même des Constitutions de 1723. On peut y lire, en effet, un Post-Script intitulé : «  Ici suit la manière de constituer une nouvelle Loge, telle qu’elle est pratiquée par sa Grâce le Duc de Wharton, l’actuel Très respectable Grand-Maître, selon les anciens usages des Maçons. »

Le texte décrit les différentes phases de l’Installation d’un nouveau Maître de Loge, laquelle se fait manifestement en loge ouverte, devant tous les frères réunis. Les seuls passages possiblement relatifs à une cérémonie spécifique sont extrêmement courts et du reste assez énigmatiques :

« […] Alors le GRAND-MAITRE, plaçant le candidat à sa main gauche, ayant demandé et obtenu le consentement unanime de tous les Frères, dure : Je constitue et forme ces bons Frères en une nouvelle Loge et je vous nomme son maître, ne doutant pas de votre capacité et de vois soins pour préserver le ciment de la LOGE, etc. avec quelques expressions appropriées et utilisées en cette occasion, mais qui ne doivent pas être écrites […]

« […] Et, après que le candidat aura donné sa cordiale soumission, le Grand-Maître, par des cérémonies précises et pleines de sens, conformes aux anciens usages, l’installera […] »[2]

 

Anderson Frontispice double.jpg

Il convient ici de faire au moins deux remarques :

1°- aucun détail ne nous est donné sur cette « installation » qui n’est pas secrète, et quel qu’ait pu être son contenu, nous ne pouvons actuellement affirmer qu’il était identique à ce que sera plus tard documenté comme étant l’Installation secrète en Angleterre :

2° - ce cérémonial ne semble avoir été pratiqué que lors de la constitution d’une nouvelle loge. On ne retrouve aucune trace, dans les archives des premières loges anglaises, dans les années 1720-1730, de la moindre allusion à quelque chose de semblable lors du renouvellement régulier – habituellement tous les six mois à Londres, à cette époque – du Maître de Loge.

On peut donc retenir qu’en dehors de ce passage des Constitutions de 1723, dont la signification même reste largement obscure, il n’existe aucun témoignage documentaire relatif à une Installation – secrète ou non – du Vénérable Maître dans les loges anglaises pour au moins la première moitié du XVIIIème siècle.



La question du Mot de Maître Installé

Que les Vénérables anglais n’aient pas été, semble-t-il, cérémoniellement ni, a fortiori, secrètement installés, dans les premières décennies de la Grande Loge de Londres et de Westminster (future Grande Loge dite des Modernes, à partir de 1751), ne signifie pas pour autant que ce qui devait plus tard former le contenu « ésotérique » de l’Installation (à savoir le Mot et l’Attouchement) n’ait pas existé dans les traditions maçonniques anglaise à cette même époque.

L’examen des plus anciens catéchismes maçonniques[3] le montre bien. C’est ainsi que dans deux textes des années 1720, on les trouve sans ambigüité :

 

-          The Grand Mystery of Free-Masons Discover’d (GMOFMD), 1724 :

« Q[estion]. Give me the Jerusalem Word. A[nswer]. Giblin.»

 

-          The Whole Institutions of Free-Masons Opened (WIOFO), 1725 :

« You 3rd Word is Gibboram […] and Grip at the Elbow. »

 

Le mot est ici clairement corrompu mais reconnaissable et son association, dans WIOFO, à un attouchement lié au coude est particulièrement remarquable.

On notera aussi, mais c’est un autre problème – sauf que, dans cette période fondatrice, tous les problèmes sont liés ! – c’est l’époque où se mit en place progressivement un système en trois grades (la Grande Loge de 1717 ne connaissait, au moins au début des années 1720, que deux grandes d’Apprenti-Entré et de Compagnon du Métier ou Maître – ce dernier n’étant qu’un seul grade portant indistinctement deux noms équivalents.

Or, il apparait que dans certains cas, dans les divulgations et les catéchismes de cette période, au-dessus des deux premiers grades en J. et B – que ces grades soient eux-mêmes déjà nettement distincts ou paraissent encore très liés – on ne trouve qu’un seul « troisième grade »  avec un mot en G. (c’est le cas dans GMOFD de 1724), et il n’existe alors pas de grade en M.B. ! Cela pourrait signifier que le grade en G. (avec attouchement au coude) a pu être, dans une forme primitive, une alternative au grade de Maître en M.B.[4]

Le choix final du grade « hiramique » vers 1725-130, avec un mot en M.B., aurait pu laisser au grade concurrent en G. la possibilité d’un autre destin (peut-être en jouant sur le fait que le mot Master est ambigu en anglais : Master désigne aussi bien le Maître Maçon (Master Mason) que le Maître de Loge (Master of the Lodge).

Dans WIOFO de 1725, il existe clairement une séquence J. et B., M.B., et G., avec les attouchements correspondants aux doigts, au poignet et au coude. On ne peut qu’en rapprocher la remarquable manuscrit Graham (1726), qui présente une importance considérable dans l’histoire de la légende d’Hiram dont il nous fournit les antécédents immédiats. Or, dans la légende de Noé rapportée par ce texte, prototype partiel de celle d’Hiram, on indique que lorsque les trois fils de ce grand prophète relevèrent son cadavre, afin de découvrir les « véritables secrets »,

« Ils parvinrent à la tombe et ne trouvèrent tien, sauf le cadavre presque entièrement corrompu. Ils saisirent un doigt qui se détacha et ainsi, de jointure en jointure, jusqu’au poignet et au coude.[5] Alors ils relevèrent la corps et le soutinrent en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et mains dans le dos, et s’écrièrent : « Aide-nous, O Père. »

Le contenu « ésotérique » de l’ensemble Apprenti-Compagnon, Maître et Maître « installé » – ou ce qui devrait être ainsi fixé et qualifié plus tard par la tradition maçonnique anglaise – est donc attesté dans équivoque dès cette époque.

C’est d’Irlande, une trentaine d’années plus tard, que de nouveaux éléments, cette fois décisifs, vont nous parvenir. (à suivre)



[1] Ce post, qui comprendra plusieurs parties, reprend en le remaniant un article que j’ai publié dans Renaissance Traditionnelle il y a déjà longtemps : « Les origines de l’Installation secrète, en Grande-Bretagne et en Irlande, et sa diffusion en France du XVIIIème siècle à nos jours, » RT n°100, 1994, pp. 225-241.

[2] Les passages soulignés l’ont été par moi mais ne le sont pas dans le texte original. La typographie du texte de 1723 a par ailleurs été respectée.

[3] Je traduis d’après Knoop, Jones & Hamer, Early Masonic Catechisms, Londres, 1943-1963

[4] Sur tous ces problèmes, et sur toutes les hypothèses qu’ils soulèvent, je ne peux ici que renvoyer à mon livre, Hiram et ses Frères – Essais sur les origines du grade de Maître, Véga, 2010.

[5] Ce passage est souligné par moi.