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06 septembre 2013

Epreuves élémentaires ou baptêmes successifs ? (1)

1. Combien d’éléments dans la Flûte ? –  Mardi dernier, 20 août, l’émission Secrets d’histoire était donc consacrée à Mozart. Je reviendrai dans un post ultérieur sur ce qui fonde mon affirmation et peut justifier mon hypothèse relative à l’origine des épreuves sur les éléments dans les rituels maçonniques, quand on les rapproche de l'opéra de Mozart. Pour l’instant, je m’en tiens à un point préjudiciel : y a-t-il, oui ou non, quatre éléments dans le livret de la Flûte ? Certains semblent en douter. Comme toujours en histoire, retournons au texte.

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On pourrait presque dire que tout est extraordinairement simple : il suffit de lire ! Voici ce qu’annonce le chœur des hommes en armure avant que Tamino ne s’engage vers l’initiation finale, sous la conduite de Pamina :

« Der, welcher wander diese Strasse voll Beschwerden,
Wird rein durch Feuer, Wasser, Luft und Erden ;
Wenn er des Todes Schrecken überwinden kann,
Schwingt er sich aus Erde Himmel an. »

Soit en français :

« Celui qui avancera sur cette route pleine d'obstacles
sera purifié par le feu, l'eau, l'air et la terre ;
S'il peut surmonter les frayeurs de la mort,
Il s'élèvera de la terre jusqu'au ciel. »

Tout est donc dit avant même que les choses ne s’accomplissent !

Ce qui peut expliquer le doute de certains c’est le fait que, plus loin, la mise en scène de ces quatre éléments est moins évidente. Toutefois, le « candidat », conduit par Pamina qui partage son sort initiatique, s’étant engagé entre « deux énormes montagnes, une cascade sur l’une ; l’autre crache des flammes », est entrainé dans une épreuve en deux temps ainsi décrits par le livret :

  1. « Tamino et Pamina se tournent vers la montagne qui crache des flammes. Ils traversent le fracas du feu et le hurlement du vent
  2. « Ils se tournent vers l’autre montagne, descendant dans la cascade et en remontant quelques instants après. » 

 

Il est donc clair que nous retrouvons ici au moins trois éléments sur quatre – et pas seulement deux, car le vent est évidemment destiné à souligner la furieuse présence de l’air. C’est donc la terre qui pose un petit problème. On ne voit quand se produit au juste « l’épreuve de la terre », si j’ose dire. Mais, soulignons-le au passage, n’est est-il pas de même de nos jours dans les Rites où l’initiation utilise les quatre éléments (essentiellement le REAA) ? On dit au candidat que c’est son séjour dans le cabinet de réflexion qui, symboliquement, représente sa descente dans les entrailles de la terre. Admettons…mais convenons aussi que ce n’est guère spectaculaire.

C’est en fait un simple problème de mise en œuvre scénique : on peut allumer une flamme passagère, plonger la main d’un candidat dans l’eau ou l’en asperger – comme dans l’opéra de Mozart – mais le macule-t-on de terre ? Apparemment non.[1] Si l’épreuve de la terre est donc toujours assez immatérielle dans les rituels maçonniques, que dire d’un livret d’opéra, qui doit se soucier d’une certaine fluidité de l’action, éviter les lourdeurs scéniques et tenir compte des possibilités matérielles ! Un livret d’opéra n’est pas calibré comme un rituel…

On pourrait éventuellement suggérer que la « terre » est représentée dans le livret par les « deux énormes montagnes ». En effet, qu’avait-on besoin de montagnes pour encadrer le feu, l’eau – et le vent ? Ces montagnes sont  après tout deux gigantesques masses de terre entre lesquelles l’initiation va se produire. J’admets que cela ne saute pas aux yeux, mais on ne voit d’abord guère d’autre solution. Sauf si l’on se trouve dans un temple, ou un lieu clos et sombre…

Or, si l’on revient an arrière dans l’action, au moment où Papageno accompagne encore Tamino, ils sont accueillis puis laissés seuls dans un « hall » (Halle), disons une sorte de grande salle, où ils sont soumis à la consigne du silence, que Papageno va s’empresser d’enfreindre. Tandis que ce dernier se livre aux plaisirs de ce monde, Tamino est conduit vers une « voûte » où il retrouvera Pamina, et la porte qui y mène se referme sur lui. Papageno se retrouve donc reclus dans le premier lieu. Il réalise alors qu’il ne peut suivre Tamino. Le Premier Prêtre surgit et lui dit :

« Mensch ! Du hättest verdient, aus immer in finsteren Klüften der Erde zu wandern. »

« Homme : Tu aurais mérité d’errer éternellement dans les sombres entrailles de la terre. »

Il finira d’ailleurs, comme le précise le livret, par disparaître dans le sol…

zauberflote_a1_s3_color-711959.jpgLa clé que nous recherchons est donc peut-être là. Pour filer la métaphore maçonnique, je dirais que Papageno est « resté dans le cabinet de réflexion », qu’il n’a pas surmonté l’épreuve de la terre et que pour cette raison, comme le lui annonce le Premier Prêtre, il ne connaîtra « jamais les joies célestes des initiés ». Tamino, lui, ayant retrouvé Pamina, vole vers d’autres épreuves dont il triomphera aussi, nous l’avons vu.

Il me semble en tout cas que cette question préliminaire est réglée : l’opéra de Mozart évoque bien les quatre éléments de la physique classique, empruntés plus tard par l’alchimie, et il le fait même – quoique peut-être involontairement – avec une dramaturgie étonnement proche de celle des rituels maçonniques en ce qui concerne les « quatre épreuves élémentaires » !

Mais la question centrale se pose alors : d’où tout cela vient-il ? De la franc-maçonnerie ou bien d’ailleurs ? Où, quand et comment les rituels maçonniques l’ont-ils intégré ?

C’est ici que notre recherche se corse un peu... (à suivre)

 

 



[1] Sauf dans une version tardive des rituels du RER. Mais c’est là un tout autre sujet, sur lequel je reviendrai un jour ou l’autre.

27 juillet 2013

L'initiation: définitions et problèmes (2)

 2. Le discours maçonnique sur l'initiation. - Face à tous ces apports des sciences humaines, le discours interne de la franc-maçonnerie à propos de l’initiation, tel qu’il est formulé notamment dans la littérature maçonnique – encore elle ! –, est le plus souvent d’une inquiétante pauvreté ou, quand il est plus subtil, d’une singulière distorsion. Il faut en effet y distinguer deux veines principales.

La première, la plus navrante, est malheureusement la plus répandue. Elle tire ses références d’un discours élaboré au cours du XIXème siècle, très influencé par l’occultisme « fin de siècle », autour de ses pères fondateurs, Elpihas Lévi [1] et  Stanislas de Guaita [2], ainsi que de leurs épigones dont Papus [3] et Oswald Wirth [4] furent les plus connus. Il porte la marque d’une indigence philosophique impressionnante, d’une maîtrise à peu près inexistante de ses sources documentaires alléguées – comme la littérature hermético-kabbalistique du XVIème siècle –  et d’une confusion intellectuelle très datée, mêlant sans vergogne les ultimes échos d’une pensée magique venue de fort loin et les découvertes alors balbutiantes d’une science moderne encore incertaine : ses délires autour du magnétisme curatif ou d’une alchimie simpliste – en particulier chez Wirth – en sont les manifestations les plus caricaturales. Quelques décennies plus tard, portant ce mélange des genres et des savoirs au rang d’un des beaux-arts, le mouvement du New Age en assurera avec un indéniable succès commercial un relais efficace mais tout aussi intellectuellement inconsistant.


Eliphas lévi, "Père de l'Occultisme" et franc-maçon si éphémère !

La charge peut sembler sévère : elle est pourtant méritée et les effets constatés dans la vision de la « symbolique maçonnique » qui prévaut encore en France chez nombre de francs-maçons de nos jours, en est la meilleure preuve et la plus déplorable, à vrai dire. Cette médiocrité de vue, ce manque tragique de profondeur et cette pauvreté philosophique ont du reste beaucoup compté pour ternir gravement l’image de la franc-maçonnerie, aux yeux des cercles académiques et des milieux cultivés en France [5], surtout à une époque où elle était en outre engluée dans des combats  essentiellement politiques et fort peu « initiatiques ».

Le drame est en fait la polysémie consternante qui s’attache à présent au mot « ésotérisme », pris d’une part comme une sorte de synonyme approximatif de l’initiation et du symbolisme, et d’autre part accolé à toutes les élucubrations finalement modernes qui, des éternels Templiers aux mystérieux Rose-Croix, en passant par les druides, les Druzes et les alchimistes, sans oublier la fameuse « science initiatique des bâtisseurs » sur fond de Nombre d’or, peuplent les rayons des libraires où la franc-maçonnerie voisine avec les boules de cristal et les OVNI, mais aussi, ce qui est plus grave, inspirent les « planches » qu’on entend trop souvent dans les loges de toutes les obédiences…

Cela veut-il dire que tout soit à rejeter, indistinctement, dans ces exégèses souvent laborieuses ? Non, certes. Il y a ainsi quelques belles pages, élégantes et parfois mêmes touchantes chez Oswald Wirth, notamment [6]. La dimension humaine de l’initiation, l’effort sincère de libération morale et spirituelle dont elle peut témoigner, y sont parfois évoqués avec justesse. Mais le cruel défaut de toute base philosophique sérieuse qui donnerait consistance au discours, l’absence à peu près complète de perspective dans l’histoire des idées, l’étroite étanchéité d’une « pensée maçonnique » présentée comme un monde en soi, sans connexion avec les sciences humaines et ne reposant en fait sur aucune connaissance tant soit peu crédible de ses sources prétendues, rendent ces tentatives sans doute sympathiques mais tragiquement limitées.

Il est cependant une autre veine du discours maçonnique relatif à l’initiation qui, au cours des cinquante dernières années, a connu une faveur grandissante auprès des francs-maçons. C’est celle que l’on trouve dans l’œuvre de René Guénon.


René Guénon : un "héritage" maçonnique sous bénéfice d'inventaire...

 

On a pu dire que son œuvre était « essentielle à l’intelligence du présent et de l’avenir » [7] mais cette affirmation, sans nuance et sa réplique, ne fait pas l’unanimité. Il n’est pas question d’envisager ici dans son ensemble une œuvre complexe, riche, foisonnante, dont l’approche est de toute façon recommandée et même indispensable à divers égards, pour quiconque s’intéresse à la notion de tradition et souhaite en éclairer son parcours maçonnique, notamment. Les écrits de Guénon dépassent de loin la seule franc-maçonnerie, son audience, justifiée par une envergure intellectuelle réelle, a franchi depuis longtemps les limites de la France et demeure appréciable plus d’un demi-siècle après sa mort, et sa pensée apparaît aujourd’hui volontiers comme  la seule base possible d’un discours spécifiquement maçonnique sur l’initiation. Il est certain que ses études sur ce sujet, réunies en deux précieux volumes [8], doivent être lues et méditées comme elles le méritent.

Toutefois, même si l’on fait la part de l’excès – voire de la caricature – dans les dithyrambes de certains de ses continuateurs ou de ses disciples proclamés, certains des présupposés implicites de la théorie guénonienne de l’initiation soulèvent de réelles difficultés ou font au moins débat. Lui-même n’a pas clairement levé les ambigüités qui peuvent naître – et qui sont brièvement envisagées un peu plus loin – entre la voie initiatique et la voie religieuse notamment. En tout cas, sa définition de la franc-maçonnerie comme la seule voie encore vivante d’un possible ésotérisme du christianisme, et sa thèse selon laquelle le rattachement concomitant à un « exotérisme traditionnel » est alors nécessaire et ne peut, en l’occurrence, s’accomplir que dans le catholicisme, tout cela semble aujourd’hui à la fois abusif, contestable et terriblement daté.

En un mot, pour un franc-maçon « de tradition » (voilà encore une expression profondément équivoque, dont on use et abuse, et sur laquelle il faudra revenir !), la pensée de Guénon peut mener sinon à tout du moins fort loin, mais à condition d’en sortir [9]

3. Une expérience humaine. – Il reste que, au-delà des ces débats un peu théoriques, l’initiation maçonnique est pour la plupart des francs-maçons une expérience, un des aspects de leur vie. Elle se distingue d’une simple adhésion à une philosophie quelconque, va au-delà du seul débat intellectuel, et n’est pas non plus de l’ordre d’un engagement religieux. Toutefois, sur ces points, des équivoques subsistent et doivent être soulignées.

S’agissant de l’aspect religieux, le risque d’une confusion quelconque est naturellement inexistant si l’on s’inscrit dans une certaine mouvance maçonnique française, à la fois laïque et souvent encore plutôt anticléricale, profondément agnostique voire athée militante mais il faut aussi mesurer que, dans une approche comme celle de la Loge Nationale Française (LNF), par exemple, qui accueille sans réticence les fondements chrétiens de la tradition maçonnique, la frontière entre la pratique maçonnique et la pratique religieuse proprement dite peu parfois être floue.

La franc-maçonnerie anglaise, laquelle insiste pourtant avec force sur la nécessité pour tout franc-maçon de croire en Dieu, n’a jamais cessé de proclamer avec la même vigueur qu’elle n’est pas  et ne doit pas être « une religion ni un substitut de religion ». Une telle affirmation ne relève évidemment pas de l’hostilité envers la religion mais elle témoigne d’une possible confusion contre laquelle elle met précisément en garde. Du reste, les adversaires anglais de la franc-maçonnerie, au sein de diverses Eglises, n’ont pas manqué de la pointer : « Qu’est-ce qu’une institution où l’on dit des prières, où l’entretient des autels pour y prêter serment et ou l’on pratique des rituels ? » demandent-ils en substance.  Cela ne ressemble-t-il pas, en effet, à un culte ?


Il est théoriquement facile de montrer en quoi la franc-maçonnerie n’est pas une religion : elle n’a pas de théologie, elle ne dispense pas de sacrements et ne promet pas le salut des âmes. Toutefois, en pratique, la question est plus complexe.

Paradoxalement, dans une franc-maçonnerie qui affirme que certaines positions religieuses sont fondamentales – la croyance en Dieu et une adhésion globale à la tradition judéo-chrétienne, tant spirituelle et morale que scripturaire, pour aller à l’essentiel –, les domaines de l’initiation et de la religion, connexes et mutuellement éclairés, sont finalement bien distincts. En revanche, c’est dans un contexte culturel plus ou moins sécularisé, sinon fortement laïcisé, comme celui de la France depuis plus d’un siècle, que les problèmes sont les plus redoutables. On n’évoque pas ici le conflit possible – et même avéré – entre les deux mais au contraire, et d’une façon souvent implicite, subreptice et subtile, la mutation insensible de l’engagement et de la pratique maçonniques en une sorte de religion substituée qui ne dit pas son nom et ne s’avoue pas à elle-même.

Il est en effet peu douteux que pour un certain nombre de francs-maçons réputés « ritualistes », « spiritualistes » ou encore « symbolistes » par ceux qui ne partagent pas cette tendance, la maçonnerie fournit aisément un cadre moral et rituel qui s’apparente incontestablement à une sorte de religion personnelle. Et même pour les autres, du reste, bien que laïques et « adogmatiques », leur attachement persistant aux coutumes et aux rites, au décorum et au vocabulaire, en un mot au monde culturel de la franc-maçonnerie, ne laisse d’interroger. Certains auteurs  –  comme B. Etienne, lui-même franc-maçon et spécialiste estimé du fait religieux – n’ont pas craint de l’affirmer haut et fort en écrivant par exemple que  si la franc-maçonnerie « fait usage de symboles, de rites et de mythes » [10] qu’elle articule et met en œuvre, elle adopte du même coup certains traits d’une communauté religieuse, notamment par la fonction de reliance (religio, religare = relier) qu’elle exerce ainsi dans le domaine moral et spirituel sur tous ceux qui s’y reconnaissent.

Comment, en fin de compte, qualifier et situer l’initiation maçonnique dans la vie de l’esprit, de la psyché, de l’âme ? Quel but lui assigner ? Quel statut lui accorder ? Quel accomplissement en attendre ?

Plutôt que de répondre à ces questions redoutables – parce que trop simples –, il est peut-être préférable, du moins dans un premier temps, de s’en tenir à un point de vue plus modestement phénoménologique et de répondre à l’interrogation suivante : comment la franc-maçonnerie  « fonctionne-elle » ?

En dehors des cérémonies où se transmet théoriquement – ou potentiellement – l’initiation, et qui sont des moments de la vie maçonnique, dans la durée plus longue, une loge est classiquement aussi appelée un « atelier ». C’est donc là que s’accomplit l’œuvre maçonnique. Et celle-ci est avant tout le produit d’un travail conduit selon une certaine méthode.



[1 ] Dogme et rituel de haute magie (18xx).

[2] Clé de la magie noire (1897)

[3] Traité méthodique de science occulte (1891)

[4] Les Mystères de l’Art Royal (1932), La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes, 3 vol. (à partir de 1894).

[5] Alors qu’aux siècles précédents, ils en constituaient l’élite.

[6] On pourrait en dire autant de certains auteurs secondaires, comme Edouard Plantagenêt par exemple, aujourd’hui injustement oublié (Causeries initiatiques, 3 vol. 1929-1931). On préfèrera, en revanche, oublier J. Boucher...

[7] J. Baylot,  « Guénon Maçon ? », Planète Plus, 15, 1970, p. 121-123.

[8] Etudes sur la franc-maçonnerie et le compagnonnage, 2 vol., Paris, 1964-1965.

[9] Pour une lecture à la fois compréhensive et critique de la somme guénonienne, la meilleure introduction récente semble être le précieux petit livre de J.-P. Laurant, René Guénon, les enjeux d‘une lecture, Paris, 2006.  On peut y ajouter la belle et malicieuse préface de R. Amadou à la réédition d’un des ouvrages majeurs de R. Guénon, Le symbolisme de la Croix, Paris, 10/18, 1970. Pour un accès plus en profondeur, on ne peut que recommander le Dictionnaire de René Guénon, J.-M. Vivenza, 2002 et, du même auteur - ce qui peut surprendre en raison de sa verve critique -, l'impitoyable et stimulant René Guénon et le Rite Ecossais Rectifié, Cannes, 2007.

[10] Cf. notamment son très utile ouvrage L’initiation, Paris, 2002, dont la lecture, agréable et enrichissante, devrait s’imposer à tous, même si on peut ne pas en partager toutes les thèses.

L'initiation : définition et problèmes (1)

La nature même de l’institution maçonnique a toujours été ambiguë aux yeux du public – et parfois à ceux des maçons eux-mêmes : club philosophique, communauté fraternelle, lobby politique ou simple réseau, la franc-maçonnerie a reçu, au cours de sa déjà longue histoire, des identités variées et d’apparences contradictoires, sans qu’aucune d’entre elles puisse être considérée comme exhaustive ni tenue pour totalement erronée.

Il  reste que, pour la plupart des Frères, la franc-maçonnerie peut et doit se définir notamment, sinon avant tout, comme un Ordre initiatique. Cette unanimité est réconfortante mais ne fait qu’introduire à un problème redoutable. Qu’est-ce, en effet, que l’initiation ?

1. La réponse de l’anthropologie culturelle. – Il y a communément deux types de discours sur la nature et le contenu de l’initiation. D’abord celui des « initiés» (de préférence « grands ») – ou de ceux qui se présentent comme tels et pensent très souvent l’être: nous n’en dirons rien car les considérations qu’ils avancent pèchent souvent par la fréquente approximation de leurs fondements philosophiques et surtout parce que, habituellement très imprégnées de psittacisme guénonien [1], elles ignorent toute distanciation par rapport au phénomène dont elles veulent rendre compte en s’exprimant, à l’instar du maître qui les guide, non sur le ton de l’opinion qui se propose mais sur celui de la vérité qui s’énonce, impériale et sans réplique. Ce qu’il est convenu d’appeler la « littérature maçonnique » s’en inspire malheureusement ad nauseam.

 

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Mais il est pourtant un autre regard dont les initiés « curieux » peuvent faire le plus grand profit : c’est celui des « phénoménologues » de l’initiation, entendons par là celui des sociologues, des anthropologues, des psychologues. Pour ces derniers il y a un fait de l’initiation et, grâce à la distance critique qu’ils ont établie et s’efforcent de maintenir entre eux-mêmes et l’objet de leur étude, il est possible de parler du dehors mais cependant avec pertinence – ou éventuellement « impertinence » – et surtout avec détachement, du « fait initiatique ». On mesure alors à quel point celui-ci est, avant toute chose, étonnamment normé et finalement assez invariant, mais aussi universellement répandu dans le temps et l’espace – bien au-delà de la maçonnerie, cela va sans dire, et de ce qui l’environne immédiatement, historiquement et philosophiquement.

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Pourquoi faut-il être initié ?

Les acquits les plus intéressants sont ceux de l’anthropologie culturelle, depuis environ un siècle. Le lieu n’est pas ici de les exposer en détail mais d’en rappeler quelques conclusions essentielles à titre de simple résumé, ou pour suggérer une direction de travail, en convoquant les synthèses d’auteurs récents comme Mircea Eliade, Jean Cazeneuve ou encore  Roger Bastide, pour ne nous en tenir qu’à ceux dont les travaux ont été publiés en français et sont aisément accessibles, sans oublier les apports éclairants des études structuralistes, dans la lignée de Lévi-Strauss, et ceux de la psychologie des profondeurs, de Freud à Jung. On admettra donc qu’ici un raccourci de quelques lignes simplifie hardiment – mais du moins sans la trahir – une problématique en réalité très riche, très complexe et par là même très passionnante.

A travers toute l’expérience des sociétés archaïques ou « premières » – que jadis oneliade5.jpg qualifiait de « primitives » –, Eliade propose de définir l’initiation en général comme « une mutation ontologique du régime existentiel » [2]. A la fois destinée à chaque individu – du moins pour certaines d’entre elles – mais ne se concevant néanmoins que dans un cadre collectif ou social qui la formate et la justifie, l’initiation ainsi entendue se présente historiquement sous trois formes principales :

-  L’initiation tribale, qui est essentiellement un ensemble de « rites de passage » balisant certaines étapes remarquables de la vie humaine : puberté, accès au monde des adultes, découverte de la sexualité, de la génération, des origines du monde et des sociétés humaines ;

-  L’initiation dite religieuse – ou de confrérie –, nullement obligatoire, structurée en sociétés plus ou moins secrètes, et qui suppose un engagement particulier et plus personnel mais sur des thématiques finalement assez proches de celles de la précédente ;

-  L’initiation magique – ou chamanique –, strictement individuelle, exceptionnelle et pas nécessairement choisie, instituant dans le corps social des intermédiaires qualifiés, chargés de missions particulières – de prophétie, de  divination ou de guérison par exemple.

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Du chamanisme à la maçonnerie ?

L’initiation tribale a été la plus étudiée sur tous les continents – parce qu’elle présente à la fois un caractère obligatoire et plus visible, s’adressant à tous et comportant des étapes publiques – et on y a reconnu, partout et en tous temps, de l’Australie à l’Afrique sub-saharienne en passant par l’Océanie ou l’Amérique précolombienne, des traits singulièrement redondants. Ainsi, les rites initiatiques comprennent toujours une phase de séparation et de rupture par rapport au monde « ordinaire » de l’existence précédente, avec des séquences évoquant sinon la mort du moins la regressio ad uterum, soit la vie avant la vie, conduisant logiquement à une re-naissance ; des rites « de marge » où des sévices, réels ou figurés, des mutilations physiques ou symboliques, signifient la transmutation qui s’opère chez le néophyte ; des rites d’agrégation enfin, c’est-à-dire de retour à un nouveau monde sous un nouveau statut, marqué par un nouveau vêtement, un nouveau nom, etc. D’autre part, presque toujours, ou au moins dans l’une des étapes à franchir si l’initiation – comme celles de confrérie –  comprend plusieurs volets, l’initié a dû « vaincre le monstre », subir des épreuves et mener des combats qui l’ont conduit à proximité des Anciens, au contact d’objets ou de symboles se référant à un récit des origines, à la naissance du monde et/ou de la race humaine : ainsi le rite rejoint le mythe qu’il illustre et réactualise – puisque tout mythe est, par nature, un récit intemporel de fondation situé non pas spécifiquement dans une époque lointainement reculée mais, plus précisément, dans une autre dimension du temps, ce que l’on nomme, chez les anciens Australiens par exemple, le « temps du rêve »...

les-rites-et-la-condition-humaine-d-apres-des-documents-ethnographiques-de-jean-cazeneuve-941620998_ML.jpgOn le voit donc, qu’elle procède d’une nécessité sociale imposée à tous, comme l’initiation tribale, qu’elle relève d’un choix mystique ou religieux plus personnel comme l’initiation de confrérie – dont se rapprocherait le plus la franc-maçonnerie –, ou qu’elle corresponde enfin à une sorte d’élection par les Dieux ou les Anciens que son « bénéficiaire » n’a pas nécessairement désirée, l’initiation apparait ainsi comme une des institutions les plus constantes des communautés humaines quand il s’agit, pour les êtres qui les composent – hommes ou femmes – de mieux comprendre le sens de leur existence dans la collectivité, de leur place dans le monde, de leur destin personnel. Véritable invariant anthropologique, elle s’inscrit, plus largement, dans le débat de la raison qui s’interroge sur l’ordre des choses et de l’inquiétude – ou de la préoccupation – religieuse qui questionne l’opposition – ou la dialectique – du sacré et du profane.

Incessamment reformulée – dans un schéma structuraliste où les détails variables du contenu n’affectent pas le sens fondamental mais au contraire l’expriment dans son inéluctable et constante richesse – la langue mythique de l’initiation s’adresse aussi aux instances les plus profondes de la psyché humaine qu’elle interpelle au-delà du discours de la claire conscience, véhiculant peut-être, s’il faut suivre Jung, des archétypes, c’est-à-dire des symboles fondamentaux qui peuplent l’inconscient collectif de l’espèce humaine et contribuent peut-être en partie à fonder son unité. [3] (à suivre)



[1] Expression légèrement polémique, due à plume redoutable de Robert Amadou.

[2] On préfèrera cette définition purement phénoménologique mais au moins assez claire, à celle de Guénon qui est à la fois délibérément mystérieuse et cependant dotée d’une prétention étiologique, c’est-à-dire finalement obscure et arbitraire : « La réception rituelle d’une influence spirituelle d’origine non humaine » – mais qu’est-ce qu’une « influence spirituelle » et qu’est-ce qu’une « origine non humaine » ?... (Cf. R. Guénon, Aperçus sur l’initiation, Paris, 19xx ; Initiation et réalisation spirituelle, Paris, 19xx)

[3] Sur ce dernier aspect, voir le brillant et provocant essai de Jean-Luc Maxence, Jung est l’avenir de la franc-maçonnerie, Véga, 2009.